La tradition manuscrite du Lai de l'ombre
Il en est de l'art d'éditer les anciens textes comme de tous les autres arts : il a évolué au gré de modes qui meurent et renaissent. Ces variations sont surtout sensibles dans la façon de traiter le texte des ouvrages qui nous ont été conservés par plusieurs copies manuscrites. Pour le restituer en sa pureté première d'après ces copies plus ou moins nombreuses, plus ou moins divergentes, diverses méthodes ont été pratiquées, diversement efficaces, depuis la plus ancienne, qui remonte au temps de Pisistrate pour le moins, jusqu'à la plus récente, vieille aujourd'hui de cinq ou six ans seulement. Si l'on veut apprécier les ressources de chacune, le Lai de l'Ombre offre un terrain d'observation singulièrement propice. Il se trouve, en effet, que toutes les techniques jusqu'ici préconisées ont été employées tour à tour à l'étude des manuscrits de ce poème, et c'est l'un des très rares textes du moyen âge français, sinon le seul, qui soit dans ce cas : par là il prend la valeur d'un exemple privilégié, typique et comme symbolique. On peut, à son propos, considérer les doctrines en leurs principes et en leurs développements. A vrai dire, m'étant beaucoup occupé moi-même du Lai de FOnibre, je suis gêné pour en parler. Ce petit texte m'a accompagné tout au long de ma carrière : raconter les fortunes qu'il a courues, ce sera nécessairement me mettre moi-même en scène, et d'une façon qui pourra sembler indiscrète. Le lecteur de ces pages, surpris d'abord, et choqué peut-être, m'en excusera pourtant, je l'espère : il apercevra vite que mes aventures personnelles sont liées aux aventures de beaucoup de mes aînés, de
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OU du moyen âge allemand, elle s'était peu à peu accréditée. Dès iS66, Gaston Paris l'avait recommandée à l'attention des romanistes ' ; dès i8é8, il s'en était servi dans ses cours ^ pour préparer cette édition de la Chanson de saint Alexis qui, publiée en 1872, devint aussitôt célèbre ; et depuis, à l'exemple des hellénistes, des latinistes et des germanistes, les éditeurs d'anciens textes français y avaient recouru à l'envi.
Est-il besoin d'en rappeler le principe ? Deux copistes indépendants l'un de l'autre ne font pas la même faute au même endroit : si donc, en tels et tels passages, certains manuscrits sont déparés par des fautes communes, c'est qu'un même modèle les leur a transmises. De ce fait ils forment une « famille », reconnaissable, comme il arrive dans la génération animale, à des tares héritées de l'auteur commun. Et l'on conçoit que de cette très simple remarque ait découlé un art nouveau, l'art de « classer » les manuscrits.
Soit, en effet, à titre d'exemple théorique, un texte qui nous soit connu par dix manuscrits, que 1 on désigne par les dix premières lettres de l'alphabet, de ^ à /.
Supposons qu'en certains lieux on observe des fautes communes à / et à / et, en certains autres lieux, d'autres fautes, celles-ci communes à G,H, I et/, on dira que G H I J forment une famille v, à l'intérieur de laquelle / / forment une sousfamille :{.
Que si, en d'autres lieux, les manuscrits E et F, puis, en d'autres lieux, les manuscrits B, C et D présentent à leur tour des fautes en commun, ces deux nouvelles séries d'observations
mais je n'ai pas fait les recherches nécessaires. J'ai lu pourtant une Epistola crilica écrite par Hermann Sauppe en 1841. On y voit qu'à cette date la méthode était encore d'invention toute récente (Jiaec ars codicinn ordines certes familiasque describendi ciivi sit fere nova, his nostris devium teniporibus inventa... p. 5), que plusieurs en contestaient la validité, et qu'on ne l'appelait pas encore la méthode de Lachmann. Quel en fut le premier inventeur ? Ou, pour préciser la question, en quel Hvre peut-on retrouver le plus ancien stemma codiciiin qui ait été dessiné ? Les histoires de l'érudition au siècle dernier ne m'ont pas fourni ce renseignement : sans doute ai-je mal cherché.