L'étude de dom Quentin sur le Lai de l'Ombre
«... Nous sommes. M. Bédier et moi, aux antipodes. Je m'attache a prouver par des exemples que Ton peut et que l'on doit classer les manuscrits pour aboutir à un canon critique rigide ; lui, il met en doute la légitimité de tous les classements en général, et [dans sou édition de 191 3] conclut à l'adoption d'un manuscrit choisi sans règles fixes et que l'on corrigera çà et là, suivant qu'il apparaîtra nécessaire ou simplement utile " au jugement, au tact, à la prudence de l'éditeur, et, pour dire le vrai mot, àsongoût... » Et ce ne sont pas là boutades ou assertions lancées à la légère : M. Bédier a établi son scepticisme sur une étude minutieuse des rapports qu'ont entre eux les manuscrits du Lai de VOmbie et il a fait ressortir, par des arguments positifs, les défauts d'au moins quatre arbres généalogiques. . .
Je me permets d'interrompre ici dom Quentin. Ce sera la seule fois ; mais je tiens à bien marquer que je n'ai « fait ressortir les défauts » d'aucun de ces arbres, car je les répute tous quatre sans défauts-. Je ne leur ai jamais rien reproché, je ne leur reproche rien aujourd'hui encore, — que d'être quatre.
« Je crois pouvoir en proposer ici un cinquième qui se rapproche de l'un d'eux, mais qui. cependant, en diffère profondément par la manière dont il explique le'rapport desjnanuscrits avec l'archétype.
« J'ai pris au hasard, parmi les 962 vers dont se compose le poème, les vers 166 à 253, que je vais d'abord reproduire, [d'après A], sauf un court passage sur lequel les manuscrits ne donnent aucune variante intéressante :
« Las ! » fet il, » se je sui (1) amis, 166
Que sera ce se n'est luaviie (2)?
Ce ne sai je ne ne voi raie
Comment je puisse vivre un jor.
Déduis d'errer ne de sejor 170
Ne me puet mon cuer (5) sotacier (4).
Or n'i a fors de tenir (5) chier
Cens qui la vont ou ele maint,
Quar por ce fere ont eu maint
De lor anior (6) joie et solas. 175
Quar ra'eùst ceste (7) fet un las
De ses .11. braz entor mon col (8) !
... .Or ne puet estre autre : 186
Aler ou envoler m'estuet Proier, puis (9) qu'autre estre ne puet, Qu'ele ait de moi merci en fin (10), Et que, por Dieu, ainz que je fin, 190
Qu'ele ait pitié de ma destrece, Et que, par sa grant gentillece,
Qu'ele me gart et vie et sens.
Elle i avroit un tihùus des siiens (11)
S'ele souffroit que je périsse (12), 195
S'est bien droiz que de son cuer isse
Douçors, et pitie:{ (15) de ses iex.
M'es je cuit (14) qu'il me venist (15) niiex
Li alers que se g'i envoi.
L'en dit (16) : « N'i a tel comme soi >• , 200
Ne nus n'iroit si volentiers.
Pieç'a con dist (17) que li mestiers
Aprent l'omme et la grant soufrete.
Puis que g'i ai reson atrete,
il n'i a se de l'aler non 205
Dire qu'ele a en sa prison
Mon cuer, qui de gré s'i est mis ;
Ja, devant qu'il ait non amis,
N'en quiert eschaper /lo;' tristrece (18).
Gentelises, pitiez, larguece 210
La devroit a ce esmovoir. »
Il s'est atornez por movoir,
Soi tiers de compaignons sanz plus.
Ne sai que vous deisse (19) plus :
// monte, et vaUet (20) jusqu'à .vi. 215
// chevauche (21) liez et penssis
En son penser et en sa voie (22).
Ses compaignons oste et desvoie
De la voie de son pensser,
Qu'il ne s'en (23) puissent apensser 220
En la reson (24) de son voiage.
Il dist qu'il chevauche a grant rage,
Celant son pensser sou:^ sa joie (25),
•Tant qu'il vindrent a la monjoic
Du chastel ou celé manoit. 225
Fet li sires (juis i vienoit (26) :
« Veez com cil chastiaus siet bien ! »
Il nel disoit pas tant por rien
Qui montast aus fossez n'aus murs,
Mes pour (27) savoir se ses eùrs 230