PROLOGUE
Pour nous et l’acte qui commence,
Courbés devant votre clémence,
Nous sollicitons audience.
(Il sort.) Est-ce là un prologue ou une devise gravée sur un anneau?
OPHÉLIE
C’est court, monseigneur.
HAMLET
Comme l’amour de la femme.
Entrent DEUX COMÉDIENS : le ROI et la REINE.
LE ROI DE THÉÂTRE
Trente fois contourna le char du blond Phébus L’amer flot de Neptune et la ronde Tellus, Et de lunes au teint d’emprunt trente douzaines Accomplirent leur tour, de fois douze trentaines, Depuis qu’unit nos cœurs l’Amour et que l’Hymen Par de sacrés liens communs unit nos mains.
LA REINE DE THÉÂTRE
La lune et le soleil fassent autant de tours Derechef avant que finissent nos amours.
Mais vous êtes malade et je me désespère, Moi qui tout récemment vous voyais si prospère, Et j’ai peur. Et pourtant ne faut-il que ma peur Vous déconforte en rien, mon bien-aimé seigneur. Amour et peur chez nous, femmes, créent ce dilemme : Ou bien leur force est nulle, ou bien elle est extrême. Or ce qu’est mon amour vous l’éprouvâtes bien Et ma peur est égale et ne lui cède en rien.
Où loge un grand amour grandit le moindre doute Et l’âme tout amour de peur s’inonde toute.
LE ROI DE THÉÂTRE
Il me faudra bientôt te quitter, mon amour.
Mes forces, je le sens, baissent de jour en jour. Et tu vivras en ce doux monde, chère femme, Honorée et chérie et, rencontrant une âme Aussi aimante, tu...
LA REINE DE THÉÂTRE
Oh, nul autre que toi !
Un tel amour serait lâche et traître chez moi. Prendre un second mari me vaille l’anathème!
Qui tua le premier, qu’elle en prenne un deuxième!
HAMLET, à part.
Absinthe amère, absinthe amère.
LA REINE DE THÉÂTRE
Pour moi la veuve qui se remarie un jour Agit par intérêt et non point par amour.
Mon mari mort, un second coup je l’assassine Quand mon second mari m’étreint sous la courtine.
LE ROI DE THÉÂTRE
Je crois que vous pensez ce que vous dites là, Mais souvent l’on viole un vœu qu’on formula. Le plus ferme propos est serf de la mémoire : Né dans l’emportement, sa faiblesse est notoire. Fruit vert, il tient à l’arbre aujourd’hui, c’est bien sûr, Mais sans qu’on le secoue il tombe aussitôt mûr. L’on met vite en oubli, c’est chose inévitable, La dette dont à soi l’on se tient redevable.
Le propos qu’on formait en pleine passion, Morte la passion, perd sa décision.
La joie ou la douleur peut, en sa violence, Se détruire elle-même et l’arrêt qu’elle lance. Où plus jouit la joie, a plus de pleurs le deuil, Pour peu l’un a le ris, l’autre la larme à l’œil. Ce monde est transitoire : aussi n’est-il étrange Que notre amour lui-même avec notre sort change. Si c’est l’amour qui mène ici-bas notre sort, Ou notre sort l’amour, reste à prouver encor. Le grand déchu, son favori quitte la place; Le gueux promu, son ennemi fait volte-face.
A la fortune ainsi l’amour se tient soumis :
Qui ne manque de rien ne manque pas d’amis.
Et qui dans le besoin pour son malheur éprouve Le faux ami, ce n’est qu’un ennemi qu’il trouve. Mais il est (revenant à mon point de départ) Entre nos vœux et nos destins un tel écart, Qu’à nos desseins toujours quelque chose s’oppose : C’est nous qui proposons; c’est le sort qui dispose. Point de second mari, dis-tu. Mais il faut voir, Ton premier étant mort, si ne meurt ton vouloir.
LA REINE DE THÉÂTRE
Ah! que le ciel refuse à mes yeux sa lumière, Que refuse à mon corps ses aliments la terre! Puissé-je ne goûter ni repos ni déduit.
Tant que dure le jour, tant que règne la nuit! Qu’en mon cœur confiant le désespoir se mette, Que je fasse en prison chère d’anachorète, Que pour faire pâlir la face du bonheur, Tout obstacle à mes vœux s’oppose en destructeur! Puisse au monde et là-haut ma peine être éternelle Si, veuve un jour, je forme une union nouvelle!
HAMLET
Si elle allait après cela se parjurer!
LE ROI DE THÉÂTRE
C’est un serment bien gros. Laissez-moi un moment. Mes esprits sont pesants : je voudrais en dormant Tromper le temps, m'amour.
(Il dort.)
LA REINE DE THÉÂTRE
Que le sommeil te berce; Puisse rien ne venir rompre notre commerce!
{Elle sort.)
le roi.
Et comment nommez-vous cette pièce?
LA REINE
La dame y fait trop de protestations, à mon avis.
HAMLET
Oh, mais elle tiendra parole.
le roi.
Connaissez-vous le sujet? N’y a-t-il rien là dont on se puisse offenser?
HAMLET
Non, l’on n’y fait que rire, tout s’y passe pour rire, on s’y empoisonne pour rire. Rien qui puisse le moins du monde offenser.
le roi.
Et comment nommez-vous cette pièce?
HAMLET
La Souricière. Pardi, pourquoi? Figurément. Cette pièce reproduit un meurtre commis à Vienne. Le roi s’appelle Gonzague et son épouse Baptista. Vous allez voir : c’est une œuvre scélérate. Mais quoi? Sa Majesté et nous qui avons la conscience pure, cela ne nous touche point. Qui se sent morveux, qu’il se mouche; pour nous, nous avons le nez propre.
Entre LUCIANUS.
Cet homme est un nommé Lucianus, neveu du roi.
OPHÉLIE
Vous remplissez fort bien l’office de chœur, monseigneur.
HAMLET
Mon Dieu, j’expliquerais ce qui se passe entre vous et votre amant, si je voyais se trémousser les marionnettes.
OPHÉLIE
Vous voulez être méchant, monseigneur; allez, passez-vous votre envie.
HAMLET
Il vous en coûterait quelques cris étouffés si je me passais mon envie.
OPHÉLIE
Encore mieux et pire.
HAMLET
C’est comme lorsqu’on prend mari : c’est pour le mieux et le pire, on s’engage à le garder dans la bonne et la mauvaise fortune. Commence, meurtrier. La peste, laisse-là tes infernales grimaces et commence : allons, « le corbeau croasseur crie vengeance. »