‹ La Tragédie de Hamlet. TraductionChapitre 14 sur 32 · LUCIANUS · texte numérisé non relu

LUCIANUS

Noirs pensers, apte main, heure et drogue parfaites,

Occasion complice et nul regard qui guette;

O mélange hideux, redoutable produit D’herbes que l’on alla cueillir en plein minuit, Où mit, les maudissant, Hécate, en temps propice, Sa triple infection, son triple maléfice, Naturelle magie, et pouvoir redouté, Entreprends sur la vie où règne la santé.

(Il verse du poison dans l’oreille du dormeur.}

HAMLET

Il l’empoisonne au jardin pour lui succéder. La victime se nomme Gonzague. L’histoire en est venue jusqu’à nous écrite en un italien très choisi. Vous allez voir comment le meurtrier se fait aimer de la femme de Gonzague.

OPHÉLIE

Le roi quitte son siège.

HAMLET

Quoi, il a peur d’une décharge à blanc?

LA REINE

Comment monseigneur se trouve-t-il?

POLONIUS

Que cette représentation cesse!

le roi.

De la lumière, partons!

POLONIUS

Des torches, des torches, des torches!

(Ils sortent tous sauf Hamlet et Horatio.)

HAMLET

Touché, le cerf aille gémir;

Sinon, qu’il vagabonde.

L’un veille et l’autre peut dormir :

Ainsi s’en va le monde.

Est-ce que ce trait, messire, et une forêt de plumes — au cas où la Fortune me tournerait casaque — avec deux grosses rosettes rouges à mes souliers tailladés ne m’assureraient pas une part dans une coterie de comédiens?

HORATIO

Une demi-part.

HAMLET

Une part entière, te dis-je.

Ce royaume avait — si je mens

Je veux que Dieu me damne —

Pour chef un Jupiter vraiment,

Mais il n’a plus qu’un... cuistre.

HORATIO

Vous auriez pu rimer.

HAMLET

O mon bon Horatio, je mettrais mille livres sur la parole du spectre. As-tu vu?

HORATIO

Fort bien vu, monseigneur.

Quand il a été question de l’empoisonnement?

HORATIO

J’ai fort bien remarqué sa grimace.

HAMLET

Ah, ah! Allons, de la musique! Ohé, les flageolets!

Et si décidément ne plaît au roi ce drame

Eh bien, apparemment c’est qu’il lui déplaît, dame! Ohé, de la musique!

Rentrent ROSENCRANTZ et GUILDENSTERN.

GU I LDENSTERN.

Mon bon seigneur, daignez me permettre de vous dire un mot.

HAMLET

Monsieur, toute une histoire.

GUILDENSTERN

Le roi, monsieur...

HAMLET

Oui, monsieur, eh bien, le roi?...

GUILDENSTERN

S’est retiré étrangement ému...

HAMLET

Il aura bu, monsieur?

GUILDENSTERN

Non, monsieur, mais il a la bile échauffée.

HAMLET

Vous montreriez une sagesse plus opulente d’en aviser le médecin; car la purgation que je lui prescrirais, moi, ne saurait que la lui échauffer bien davantage.

GUILDENSTERN

Mon bon seigneur, mettez quelque ordonnance en vos discours et non cette fureur à vous échapper du sujet, comme vous le faites.

Mes fureurs ne sont pas dangereuses, monsieur; narrez donc.

GUILDENSTERN

La reine, votre mère, plongée en une extrême affliction d’âme, m’envoie auprès de vous.

HAMLET

Vous êtes le bienvenu.

GUILDENSTERN

Nenni, mon bon seigneur, cette courtoisie-là n’est point de bon aloi. S’il vous plaît me donner une saine réponse, j’exécuterai l’ordre de votre mère; sinon, votre congé et ma retraite marqueront le terme de ma mission.

HAMLET

Monsieur, je ne saurais.

GUILDENSTERN

Quoi donc, monseigneur?

HAMLET

Vous donner une saine réponse. J’ai l’esprit malade. Mais, monsieur, la réponse que je puis tellement donner est à vos ordres, ou plutôt, comme vous dites, aux ordres de ma mère. Donc, assez dit, venons au fait. Ma mère, dites-vous...

ROSENCRANTZ.

Eh bien donc, voici ce qu’elle dit : votre conduite l’a plongée dans l’étonnement et l’admiration.

HAMLET

Oh, le fils merveilleux qui peut à ce point causer l’émerveillement d’une mère! Mais rien ne suit-il sur les talons de cette admiration d’une mère? Faites assavoir.

ROSENCRANTZ.

Elle prie que vous veniez lui parler dans son appartement avant votre coucher.

HAMLET

Nous obéirons, fût-elle dix fois notre mère. Avez-vous quelque autre affaire avec nous?

ROSENCRANTZ.

Monseigneur, il fut un temps où vous m’aimiez.

HAMLET

Et je vous aime toujours, par les larronnesses et pilleresses que voici.

(Il montre ses mains.) !

ROSENCRANTZ.

Monseigneur, quelle est la cause de votre mal? C’est sûrement mettre soi-même le verrou à la porte qui vous retient prisonnier que de refuser de s’ouvrir de ses peines à un ami.

HAMLET

Monsieur, je n’avance point.

ROSENCRANTZ.

Comment peut-on dire, quand le roi lui-même vous a donné sa parole que vous lui succéderiez sur le trône de Danemark?

HAMLET

Oui, monsieur, mais c’est du pain bien long — le dicton sent un tantinet le moisi.

Rentrent les COMÉDIENS avec des flageolets.

Oh, les flageolets! Qu’on m’en montre un. Un mot en particulier. Pourquoi ce long détour pour gagner le dessus du vent, comme si vous vouliez me pousser dans un panneau?

GUILDENSTERN

Oh, monseigneur, si mon dévouement s’enhardit trop, c’est que mon affection s’oublie.

HAMLET

Je n’entends point trop bien cela. Voulez-vous jouer de cette flûte?

GUILDENSTERN

Impossible, monseigneur.

HAMLET

Je vous en prie.

GUILDENSTERN

Impossible, croyez-moi.

HAMLET

Je vous le demande en grâce.

GUILDENSTERN

Je ne sais pas en jouer, monseigneur.

HAMLET

C’est aussi facile que de mentir. Gouvernez ces trous avec les quatre doigts et le pouce, soufflez dedans avec la bouche et elle débitera de fort éloquente musique. Tenez, voici les trous.

GUILDENSTERN

Mais je ne saurais la forcer à rendre la moindre harmonie; je n’y entends rien.

HAMLET

Eh bien donc, voyez en quelle piètre estime vous me tenez, moi. Vous voulez me faire parler, vous voulez vous donner l’air de connaître mes trous, vous voulez plonger la main jusqu’aux entrailles mêmes de mon secret et en arracher le cœur, vous voulez me faire donner depuis la plus basse jusqu’à la plus haute note de mon registre : et il y a dans le petit instrument que voici infiniment de musique, une voix exquise; pourtant vous ne pouvez la faire sortir. Sambleu ! pensez-vous qu’on me fasse parler plus aisément qu’une flûte? Donnez-moi le nom de l’instrument que vous voudrez, vous pourrez bien me tarabuster, mais vous ne parviendrez pas à me faire parler.

Rentre POLONIUS.

Dieu vous garde, monsieur!

POLONIUS

Monseigneur, la reine désire vous parler et sur l’heure.

HAMLET

Voyez-vous là-bas ce nuage qui a, ou peu s’en faut, la forme d’un chameau?

POLONIUS

Par la sainte messe, il a bien l’air d’un chameau, il n’y a pas à dire.

HAMLET

M’est avis qu’il a l’air d’une belette.

POLONIUS

Il a le dos d’une belette.

Ou n’a-t-il pas l’air d’une baleine?

POLONIUS

C’est une baleine, à s’y méprendre.

HAMLET

Donc j’irai voir ma mère tantôt. (A part.} Ils se moquent de moi à fond de cuve. Je viendrai tantôt.

POLONIUS

Je le dirai. (Polonius sort.}

HAMLET

« Tantôt » est aisément dit. Laissez-moi, mes amis.

(Ils sortent tous sauf Hamlet.} Voici l’heure de nuit propre aux sorcelleries, Où bâillent les tombeaux, où de l’enfer il monte Une contagion. J’ai envie à cette heure De boire du sang chaud et suis d’humeur à faire Des choses tellement cruelles que le jour Tremblerait de les voir. Paix. Allons chez ma mère. O cœur, entends toujours la voix de la nature; Que l’âme d’un Néron n’entre en ce ferme sein;

Soyons cruel enfin, mais non dénaturé; Les mots dont j’userai seront mes seuls poignards;

Langue et âme en cela soient donc des hypocrites;

Quelque sévèrement qu’en mots je la flétrisse,

Ne consens pas, mon âme, à ce que je sévisse.

(Il sort.}

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