‹ La Tragédie de Hamlet. TraductionChapitre 4 sur 32 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Chez Polonius.

LAËRTE et OPHÉLIE entrent.

LAËRTE

Tout ce dont j’ai besoin est embarqué : adieu. Et, ma sœur, quand les vents se feront favorables Et qu’un départ s’y prêtera, ne dormez point, Mais donnez-moi des nouvelles.

OPHÉLIE

En doutez-vous?

LAËRTE

Et quant à la faveur dont Hamlet vous amuse, Tenez-la pour un jeu, un caprice du sang, Pour une violette éclose en la jeunesse D’une nature en son printemps, précoce fleur, Et non point persistante, aimable et sans durée, Le parfum et le don d’une brève minute, Sans plus.

OPHÉLIE

Sans plus, vraiment?

LAËRTE

Sans plus, croyez-le bien.

Car le corps, en croissant, ne croît pas seulement En force et en ampleur, mais quand grandit le temple, Grandit en même temps l’intérieur service De l’esprit et de l’âme. Il se peut qu’il vous aime Dans le présent moment et, pour l’instant du moins, Aucun penser impur ou cauteleux n’entache La qualité de son vouloir. Mais il faut craindre Que son vouloir, vu sa grandeur, ne soit pas libre. Car il est prisonnier enfin de sa naissance.

Il ne peut, ainsi que le font les gens de rien, Lui-même se servir, car de son choix dépendent La sûreté et la santé de tout l’Etat.

Et c’est pourquoi son choix doit être circonscrit Par le suffrage et l’agrément du vaste corps Duquel il est la tête. Et, s’il dit vous aimer, Votre sagesse doit ne le croire qu’autant Qu’il peut selon son rang et de son acte propre Faire de sa parole un fait : ce qui ne va Que jusqu’où va le vœu commun du Danemark.

Pesez le détriment que subit votre honneur Si votre oreille est trop crédule à sa chanson, Ou bien si vous perdez votre cœur ou laissez Ses importunités triomphantes forcer Votre chaste trésor. Redoutez, Ophélie, Redoutez-le, ce grand danger, ma chère sœur.

Un élan vous entraîne en avant : résistez Et restez hors du champ des flèches du désir. Chiche de sa beauté, la vierge la prodigue Assez qui la démasque aux regards de la lune. La vertu même est exposée aux calomnies; Le ver rongeur s’attaque aux enfants du printemps Trop souvent dès avant que s’ouvre leur bouton; C’est au matin des ans scintillant de rosée Que menacent le plus les souffles corrupteurs. Prenez garde : la crainte est le plus sûr garant. Alors que nul n’est là complotant sa ruine, La jeunesse souvent contre soi se mutine.

OPHÉLIE

Cette bonne leçon sera là pour monter La garde sur mon cœur. Mais vous-même, mon frère, Ne soyez ce pasteur coupable, qui me montre Le raide, l’épineux chemin qui mène au ciel, Tandis qu’en libertin orgueilleux, nonchalant, il folâtre au chemin fleuri de primevères, Insoucieux de ses conseils.

LAËRTE

Oh, n’ayez crainte.

Mais je m’attarde; et justement voici mon père.

{Entre Polonius.} Deux bénédictions me seront deux faveurs :

L’occasion sourit à un nouvel adieu.

POLONIUS

Encore ici, Laërte? A bord, à bord, que diantre! Voici le vent qui souffle au dos de votre voile Et l’on vous attend. — Çà, ma bénédiction!

Et grave en ton esprit ces quelques bons préceptes. Ne parle point plutôt que livrer ta pensée Et n’agis point avant de l’avoir bien mûrie.

Sois facile d’accès, mais sans te prodiguer.

Les amis que tu fais, les ayant éprouvés, Fixe-les à ton cœur par des cercles d’airain. Ne blase pas ta main à force d'accueillir Tout camarade à peine éclos de quelques heures. Réfléchis bien avant que de prendre querelle, Mais, quand c’est fait, comporte-toi d’une façon Qui donne à réfléchir alors à l’adversaire.

Ecoute tout le monde et parle à peu de gens : Prends l’avis de chacun, mais réserve le tien. Ton habit soit du prix que te permet ta bourse, Sans présenter de traits de singularité, Riche, sans faste aucun : car bien souvent l’habit Proclame ce qu’est l’homme; en France les plus grands S’y montrent fort galants et d’un goût raffiné. Ne sois point emprunteur ni prêteur, car souvent Tu perds ton prêt et ton ami et d’emprunter Finit par émousser le sens du bon ménage.

Note surtout ceci : sois franc avec toi-même; Il suit, comme la nuit le jour, que tu ne peux Dès lors te montrer faux avec personne. Adieu : Ma bénédiction mûrisse en toi ces choses.

LAÈRTE.

Je prends bien humblement mon congé, monseigneur.

POLONIUS

L’heure vous y convie; allez, vos gens attendent.

LAÈRTE.

Adieu, chère Ophélie, et rappelez-vous bien Ce que je vous ai dit.

OPHÉLIE

Cela reste enfermé Dans ma mémoire et vous en détiendrez la clef.

LAERTE

Adieu

(Il sort.)

POLONIUS

Et que vous a-t-il dit, s’il vous plaît, Ophélie?

OPHÉLIE

C’était sur monseigneur Hamlet, ne vous déplaise.

POLONIUS

Parbleu, c’est bien pensé à lui. Il me revient Qu’il vous a depuis peu dans le particulier Donné beaucoup de temps et que vous lui prêtez Fort libéralement audience. En ce cas, — On me l’a fait entendre en manière d’avis — Je dois vous remontrer que vous n’avez du tout Une idée assez nette ici de la réserve Que devraient observer ma fille et votre honneur. Qu’y a-t-il entre vous? Je veux la vérité.

OPHÉLIE

Monseigneur, il m’a fait depuis peu des avances, Me parlant à tous coups de son affection.

POLONIUS

Affection! fi donc, vous parlez en novice Qui n’a passé par le tamis de ces périls.

Croyez-vous à ce que vous nommez ses avances?

OPHÉLIE

Je ne sais, monseigneur, ce que j’en dois penser.

POLONIUS

Je vais vous l’enseigner. Vous êtes une enfant, En vous payant de mots, d’avancer ses affaires. A tout ce qu’il avance allez donner crédit — Mais je vais talonner à le rendre poussif Ce pauvre mot — et là, pour vous la belle avance!

OPHÉLIE

Monseigneur, il m’a dit et redit son amour De l’air d’un honnête homme.

POLONIUS

Air est, parbleu, le mot. Allons donc, allons donc!

OPHÉLIE

Et appuyé ce qu’il m’a dit de quasiment Tous les serments sacrés qu’on fasse au nom du ciel.

POLONIUS

Lacs à prendre étourneaux, pardi! Je sais, pour moi, Lorsque brûle le sang, comme, sans compter, l’âme Prête à la langue de serments. Mais ces flambées, Qui donnent plus d’éclat que de chaleur, perdant Les deux dans le moment où s’en fait la promesse, Ne les prenez point pour du feu. Dorénavant Prodiguez moins votre virginale présence; Estimez plus vos entretiens que d’accepter Toute sommation d’aller parlementer.

Pour monseigneur Hamlet, pensez de lui ceci : il est jeune et sa longe est plus longue que celle Que l’on peut vous donner. En deux mots, Ophélie, Doutez de ses serments, car ce sont des courtiers D’un autre teint que n’est celui de leur habit, De simples présenteurs de profanes requêtes, S’entremettant d’un ton de voix de chattemite. Afin de mieux duper. En un mot comme en cent, J’entends pour parler net, qu’à partir de cette heure. Vous ne fassiez à nul de vos moindres loisirs L’injure de parler à monseigneur Hamlet.

Veillez-y, s’il vous plaît. Çà, venez.

OPHÉLIE

Monseigneur, Je vous obéirai. (Ils sortent.)

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