‹ La tragédie de Pasiphaé par le Sr ThéophileChapitre 41 sur 50 · SUR LA DIVERSE HUMEUR ET FORTUNE DES HOMMES · texte numérisé non relu

SUR LA DIVERSE HUMEUR ET FORTUNE DES HOMMES

Sous vn calme trompeur le monde a mille ecueils ; Ses doux embrassemens , ses faciles accueils ,

Sont les liens dorés de nostre servitude.

Bienheureux est celuy qui dans la solitude Admire la grandeur des ccdrcs seulement ,

Ne voit que des saisons l’aimable changement,

Et , couché sur le sein des innocentes herbes , N’adore point le seuil de ces portes superbes D’un cabinet gratté d'un tas de mecontens Qui perdent à la fois les ongles et le temps.

Plus haut que le soleil nostre asseurance habite , Ce qui se meut sous luy par le sort se limite;

Le hasard est plus fort que n’est le jugement;

Rien ne s’y peut former que par le changement ,

Et vous seul, ô Seigneur, avez la connoissance De l’ouvrage naissant de vostre Providence.

Nos esprits par les sens sont toujours empcschés, L’erreur et le désir aux hommes attachés Dans ce cercle infiny ne trouvent point d’issue : Peu de gens ont le fruit et tout le monde sue.

Le sort promet à tous un bonheur apparent .

L’evenement commun en est bien different.

Le fleuve le plus grand fait-il voir en sa source

APPENDICE

Tout le bien et le mal que doit faire sa course?

Tircis, ne vois-tu pas que les tygres naissans Autant que les agneaux paraissent innocens?

De tous conimencemens la douceur est si grande Qu’il faut qu’à leurs attraits un jeune homme se rende. Quoiqu’il doive trouver des succès inhumains,

L’abord en est si doux qu’il leur donne les mains ,

Et croit que son esprit et ses bonnes fortunes Luy feront surmonter les miscrcs communes.

Quoiqu’il voue aux vertus toute sorte de soin .

La peste des désirs l’en détourné si loin Qu’emporté par les sens , des voluptés complices ,

Il suit l’ambition , le luxe et les delices ;

U suit de la raison les cruels ennemis ,

Serpens qui font mourir les hommes endormis ;

Iris (i), qui nous monstrez vos couleurs apparentes, Qui nous trompez toujours par des beautés errantes , Selon le mouvement des eaux et de nos yeux ,

Qui voulez faire voir que vous estes aux cieux , Fantômes attachés aux vapeurs de la terre ,

Qui forment dedans l’air l’orage et le tonnerre;

Celuy qui des plaisirs veut estre possesseur Et se prend à l’appas de leur fausse douceur Court après les odeurs des cruelles panthères ,

Il allume le feu qui brûle les arteres ,

Dissipe les esprits et rompt les saints accords Que la nature a mis entre l’ânie et le corps.

Après qu’il est usé par les excès du vice ,

La vieillesse s’avance et luy sert de supplice;

C’est un calme assuré d’un esprit vertueux Oü se rompent les flots de l'àge impétueux ,

Où le sang apaisé ne craint plus les orages Qu’excite l’appetit dans les jeunes courages.

(1) L'arc en-ciel.

APPENDICE

Elle est aux vicieux un funeste rocher Dont mille voluptés ne peuvent approcher.

Les naufrages , les eaux , l’escume et la tempeste , Et l’hy ver importun , luy blanchissent la teste. Toujours le temps l’emporte , et l’invincible effort Du courant de ses jours ne trouve point de port; Sans goust et sans repos il y traisne sa vie.

Sa vieille passion , de misere suivie ,

L’attaque bien souvent de quelque souvenir ;

Mais le temps écoulé ne peut plus revenir.

Il desire toujours et jamais ne possédé ;

Plus il a de langueur, moins il a de remede.

L’impuissante chaleur du feu qu’il a nourry Croist et ne paroist plus dedaus ce bois pourry ;

Il se trouve accablé de foiblesse et d’années,

Il voit ses actions et ses mœurs condamnées ;

Il voit sa lascheté qui souffrit que ses sens Sur sa propre raison devinssent tout puissants ;

Il est sans gouvernail , sans rames et sans voiles : Les nuages épais luy cachent les étoiles ;

Il est ensevely d’une telle vapeur

Qu’il ne voit plus le ciel que des yeux de la peur;

Son esprit est confus , son ame est obscurcie ;

Plus elle a de péchés, plus elle est endurcie,

Et lorsqu’elle a pùty dans un corps oppressé , Qu’elle a senti le mal que le vice a laissé ,

Elle cede au torrent de ses douleurs ameres Et s’enfuist laschement par de sales ulcérés.

Quelque autre, ensorcelé des charmes de la cour, Quitte de ses parens l’agréable séjour,

Abandonne les lieux où le sort l’a fait naistre.

Sa liberté le fasche : il veut avoir un maistre Et sortir du repos pour entrer dans le bruit,

Où le vice peut tout et le mérité nuit ,

Où la vertu d’un siecle en un autre est un crime,

APPENDICE

Où chacun à son tour comme vague s’opprime.

Où mentir est un art , où l’infidélité A de plus beaux autels que n’a la vérité,

Où le plus offensé fait la meilleure mine Pour cacher sa colcre à celuy qui domine ;

Où l'homme, impatient de savoir l’advenir.

Dans un estât présent ne se peut contenir.

Il dévoré le temps, et, commençant l’année,

En desire déjà la derniere journée.

Combien de soins cuisants dévorent ses esprits ! Combien de repentirs du dessein qu’il a pris Le veulent ramener à la douceur champcstre ,

Bien loin des vanités dont il se faut repaislre !

Mais le regret du temps et du bien dépensé Le rengage toujours au travail commencé.

Avant qu’il ait connu la desmarche des fourbes, Qui ne cheminent point que sur des lignes courbes; Avant qu’il ait appris le jargon d’un cagot,

Ou bien des libertins qui sentent le fagot ;

Qu’il distingue le franc de celuy qui l’cspic ,

Le chrestien du bigot, le libre de l'impie;

Que vers le plus puissant il soit assez discret Pour ne heurter jamais son interest secret;

Qu’il ait dedans la cour acquis cette excellence De noyer ses ennuis dans un profond silence; Avant qu'il ait appris comme en un changement Il faut dissimuler son vieil engagement ,

Quel front est le plus seur et dessous quelle ecorce Le sage doit cacher son esprit et sa force ,

Joignant à ce danger l’injustice du sort.

Il faut qu’il ait bon vent pour arriver au port.

Nous voyons peu de gens à l'espreuve du Louvre ; Dans ces détours cachés tout homme se descouvre ; Dès la première intrigue où quelqu’un l’a plongé , S'il n’a l’esprit adroit, il sera submergé.

APPENDICE

S’il sert le plus heureux , il faudra qu’il succombe Aux rudes accidcns de son crédit qui tombe :

Quand le vent orageux abat les chesnes verds ,

Il rompt les arbrisseaux que leur ombre a couverts. Ainsi les vieilles tours que le vent met par terre Entraînent en tombant la mousse et le lierre.

Dure condition des hommes d’aujourd’huy,

Qui sont assujettis à la faveur d’autruy !

Comete que le ciel eleve de la boue !

De son commencement l’air et le temps se joue; Quand son corps est formé dans l’empire du vent,

Sa force et sa grandeur périt en se levant.

L’incomparable feu du soleil qui l'allume ,

Plus elle a de hauteur et plus tost la consume.

Tous nos vieux courtisans en la terre pourris En un siecle ont connu plus de cent favoris.

Le sort de temps en temps en met sur les théâtres De qui toutes les cours deviennent idolastres ;

Il enfante avec eux tant de gens inconnus Que leur nom en tout lieu fait estre bien venus ;

On les voit, revestus d’orgueil et d’esperances ,

Dans les grandes maisons chercher des reverences ;

On leur fait des presens , on les traitte partout,

Au dessus des plus grands ils prennent le haut bout , Et , dès le premier jour qu’il sortent de la terre , Disent insolemment Cramail et Bassompierre.

Ils se piquent d’esprit , de cœur, de qualité ;

Quelque dupe leur dit qu'ils ont tout mérité ; .

Ils prennent à crédit dans toutes les boutiques,

Les marchands affairés achètent leurs pratiques ,

Et passent pour seigneurs quand on les voit suivis I)e foux , de maquereaux et de donneurs d'avis, Quelqu’un parmi ceux-là devient homme d’affaires , Aussitost il fait tout, il fait le necessaire;

Les frelons de la cour disent, quand il est là,

Qu’on ne connoissoit pas le grand esprit qu’il a;

APPENDICE

Qu’il assemble si bien le courage et l’adresse Qu’on ne sçauroit payer une fourbe qu’il dresse ,

Et que l’on connoistra , par son comportement ,

Qu'on ne se peut servir d’un meilleur instrument.

Mais depuis que leur chef est frappé de la foudre ,

Qu’on voit le bastiment de sa fortune en poudre,

Que le sort , ennuyé d’honorer un seul lieu.

Ou d’argile ou de plomb nous forme un autre Dieu,

Que, le ballet dansé, les lampes sont esteintes ,

On voit que ce ne fut que fraude et toilles peintes.

Il est dans le mespris , et tout le monde dit Les defauts qu’il avait quand il perd son crédit ;

Le dernier des suy vans sur des coffres décrié Ses amis , ses desseins , ses mœurs , son industrie ,

Et dans le cabaret le vin parle de luy Ainsi que sa faveur l’a fait parler d’autruy.

Quand la rigueur du temps l’a rendu misérable ,

Sans secours et sans fond, il attend sur le sable De se remettre à flot à l’heure du reflus;

Mais la mer de la cour passe et ne revient plus.

Il devient aussitost confident ordinaire

Des brouillons de la cour auxquels il fut contraire;

11 devient le conseil d’un mescontent resveur Et blasmc en le mangeant le temps et la faveur.

Il a de vieux secrets qu’il débité & ses hostes ;

Il dit que les absens ont fait de grandes fautes ,

Que par leurs confidens ils ont esté vendus,

Et qu’ils pouvoient chasser ceux qui les ont perdus. Ordinaire accident des siècles où nous sommes ! '

Commun aveuglement de tous les plus grands hommes,

Qui, voulant de Pluton les biens et le pouvoir,

En prennent les defauts et n’en veulent rien voir !

Les grands vaisseaux pourtant nourrissent dans leur ventre Les vers qui font les trous par où l’océan entre;

Les rovs , mangés de poux , connaissent en mourant Qu’il n’est rien de petit quand le nombre en est grand.

APPENDICE

Les rats ont bien défait de puissantes armées ,

Qui virent de leurs arcs les cordes consumées.

Le sage craint toujours l’imbecille troupeau Qui porte un habit blanc'sur une noire peau ;

Le cygne bien souvent, sans honneur et sans gloire , A l’aigle courageux desrobe la victoire :

Encore que tout seul il entre dans les cieux ,

Qu’il ait bien du pouvoir sur les armes des dieux ,

Le fardeau trop pesant de ceste grosse beste Sur les plus bas rochers en écrasé la teste.

L’ambitieux finist plus tost que ses désirs ;

Ses soins ne trouvent point de solides plaisirs;

Tout est remply pour luy de fiel et d’amertume;

Il est dedans les flots et n’en a que l’escume.

Le plus heureux n’a rien de l’orage passé ,

Sinon qu’il vient à bord dans un vaisseau cassé,

Et, quittant à regret le commerce ou la guerre,

Sans aide et sans profit il arrive sur terre.

Mausole après sa mort eut-il rien de plus beau.

Sinon qu’il fut chargé d’un plus pesant tombeau? Pour luy plus de clameurs en l’air sont espandues, Plus de parfums bruslés, plus de cires fondues; Arthemise peut bien apprendre tous les jours ,

En beuvant cette cendre où brusloicnt ses amours , Que les cendres d’un roy que de larmes on lave N’ont point de goust meilleur que celles d’un esclave; Que le feu, qui les peint de pareilles couleurs,

Les rend egalement insensibles aux pleurs.

Celuy qui d’un bûcher faisoit partir son ame ,

Sur un aigle fuyant le tumulte et la flamme ,

Est égal au larron qui , privé du tombeau ,

Passe dans l’estomach d’un funeste corbeau ,

Et les vents ont trouvé la cendre aussi legere D’une reyne autrefois comme d’une bergere.

La fin égalé tout , et les âmes des morts Ne gardent la grandeur des âmes ny des corps.

APPENDICE

Le cercueil d’un grand roy borne sa destinée ,

Avecques ses beaux jours sa force est terminée ,

Et les cieux ne sont pas plus près de son chasteau Que d’un pauvre pescheur qui meurt dans son bateau!

Tout aux yeux du Seigneur est égal en ce monde.

Aucun n'est exaucé que celuy qui se fonde Sur le roc de sa crainte et croist en son amour.

Les titres ennuyeux des grandeurs de la cour,

Bouffis de vanité , sans mesure et sans nombre ,

Comme un soleil couchant n’en font croislre que l’ombre. Le inonde a des objets et des moyens trompeurs : Combien de faux soleils naissent dans les vapeurs !

La faveur de la cour donne la renommée ,

Et la moindre vertu croist en cette fumée;

Les images que l’art met dessus les hauts lieux Sont courbes , en effet , et droites à nos yeux ;

Cette distance-là redresse les figures

Et cache en sa grandeur toutes leurs impostures.

Ce n’est que perspective , et les plus elevés ,

Quoiqu’ils semblent parfaits, sont les moins achevés. L’ouvrage le plus fin est le plus près des nues ,

Les fraudes de ses traits sont toutes inconnues ,

Et se couvrent si bien de cet eloignement Que nous ne voyons rien icy parfaitement.

Les destins les meilleurs sont des charmes perfides ;

L’on n’est pas bien assis dessus des pyramides ;

Sur les lieux les plus hauts sontles plus grands bazards;

La mort d’un plus grand coup fait tomber les Césars Dont l’esclat merveilleux tous les peuples estonnc Qu’un malheureux soldat qui n’est craint de personne. Les caresses du sort engagent doucement ,

La fin ne rcspond pas à son commencement;

En ses temples l’on voit des lampes allumées Qui changent leurs esclats en puantes fumées ;

Il y faut adorer des centaures souvent ,

Digitizéc

APPENDICE

Qui de l’homme n’ont rien que le train de devant. Chacun approuve bien leur première conduite ,

Mais la brutalité se trouve dans sa fuite,

Qui monstre aux courtisans, quand leur régné est passé, Qu’ils ne finissent pas comme ils ont commencé.

Aminte, la prudence a mesnagé ta vie Dans le sein des vertus et celuy de Silvie ;

L’etude et le travail en chaque âge t’apprit Tout ce qui peut orner et le cœur et l’esprit.

Bien que le sort ingrat envers toy ne s’acquitte,

Il ne peut toutefois obscurcir ton mérité ,

Ny refuser longtemps à tes rares vertus Les titres glorieux que tes peres ont eus ;

Alors que ton Auguste aura des yeux pour elles ,

Il n’en pourra jamais caresser de plus belles. Pardonne le silence à mes vers innocens :

La satyre aussi bien n'aime gueres l’encens.

Cette pièce se trouve dans le Recueil de Sercy , t. I, p. 89-97, et est signée du nom Théophile. C’est le motif qui nous engage à la donner ici , mais on sait qu’elle n’est pas de ce poëte. Elle a pour auteur Paul Hay du Chastelet , membre de l’Académie française , mort en 1636, à l’âge de quarante-trois ans. On peut consulter sur le sieur du Chastelet YHistoire de l'Académie françoise de Pellisson, édition Livet, t. I, p. 167-171; Niceron, Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres , t. XXXV11I, et Goujet, Bibliothèque françoise , t. XV, p. 403-406. Pellisson donne à la satire ci-dessus reproduite le titre suivant : Contre

APPENDICE

la vie de la Cour : c’est, on le voit, un titre différent de celui qu'on lit dans le Recueil de Sercy.

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