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LES PARENTS ET L'ENFANCE DE JEAN-FRANÇOIS RAVAILLAC

Je me lèverai de bon matin pour exterminer de la Cité de Dieu tous ceux qui opèrent iniquité.

David, psaumes.

Dans une vallée de Charente, sur un gouffre solitaire, se penche un château ruiné. C'est là que la légende qui aime les romanesques berceaux fait naître Jean-François Ravaillac. Un assez pauvre logis que son père possédait dans un village voisin, le village de Magnac- 8ur-Touvre, a faussement attaché la mémoire du régicide à ces pierres. La vérité, c'est qu'il naquit à quelques lieues de là, sur le rocher d'Angoulême — noble cité, âpre et rude, et mal accessible de toutes parts.

Qui a vu Angoulême ne saurait l'ou-

blier. Les lourdes masses de verdure qui couvrent, dès le premier printemps, les pentes de son haut promontoire, la portent très haut dans le ciel comme une couronne royale. Sa cathédrale byzantine lève devant un horizon sans limite une façade unie, pareille à une main de paix. Ses remparts où l'on reconnaît diverses sortes de maçonnerie, montrent qu'à maintes reprises elle a été battue en brèche et ruinée ; ils lui forment aujourd'hui encore une ceinture continue, mais ils ne sont plus qu'une allée pour l'étranger qui la visite, ou le promenoir mélancolique de l'habitant qui s'y ennuie. Les nuages venus de la mer toute proche ne s'y attardent guère, mais s'en vont poussés par le vent crever sur le froid Limousin ; ce climat sec et tempéré

conserve indéfiniment aux pierres leur blancheur originelle : il ne les moisit pas, il les dore, et donne à cette ville de l'Ouest une imprévue couleur d'Orient.

Du haut de ce balcon aérien, à deux cents pieds au-dessus de la vallée, on voit onduler par grandes vagues un vaste paysage, qui dans la transparence de l'air passe du bleu le plus léger au bleu le plus noir, le plus profond. Une rivière sinueuse et lente coule dans de molles prairies ; elle baigne un port abandonné, anime quelques écluses, se glisse à travers les joncs, puis sa nappe éblouissante va se ternir et disparaître sous les massifs ombrages de ces bois de la Poudrerie où Balzac écrivit les Illusions Perdues. Tout ce qu'elle touche est riant, aimable comme l'esprit des

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Valois qui sont nés sur ses rives ; ce qu'elle laisse sur sa gauche est morne, désolé, violâtre ; la mousse, le genêt, le buis jaune et le pauvre genévrier, quelques cyprès s'y élancent : c'est triste comme Ravaillac.

Ce tranquille panorama d'où l'on découvre à la fois la désolation de la Judée et les riches coteaux qui produisent l'eau-de-vie la plus embaumée du monde, retient inlassablement les yeux. Mais sa plus grande beauté est dans le ciel, si large, si plein de lumière, que la terre à certains jours n'est qu'un insignifiant détail, une nuance plus foncée de cette immense étendue bleue.

Au temps où naquit Ravaillac — la date est toujours incertaine, mais sans doute dans les derniers mois de 1578 — cette antique cité d'Angoulême, peuplée de prêtres et de moines, et ferme sur son promontoire, levait l'étendard catholique au-dessus d'une campagne huguenote. Deux fois dans les dernières années, les bandes protestantes l'avaient prise et mise au pillage. Les sanctuaires qui s'accrochent à ses pentes escarpées, Saint- Antoine, Saint- Jacques-de-Lhoumeau, Saint-Martin et Saint-Éloi, l'illustre abbaye de Saint-Cybard où se

conservaient les tombeaux des plus anciens souverains de la province, n'offraient aux yeux que des ruines ; et sur le plateau même où se pressaient, dans l'étroite enceinte des murailles, sa cathédrale, sa collégiale, ses neuf paroisses, ses couvents et ses innombrables chapelles, tout attestait l'injure des guerres. Le clocher de Saint-Pierre, le plus haut, le plus près du ciel, avait été rasé; les vitraux et les sépulcres rompus, les portes enfoncées, les toits défaits à coups d'arquebuse ; tout ce qu'il y avait de cuivre et de bronze converti en artillerie. Autels, images, orgues, coffres, pupitres, chapes et rétables donnés par les rois, les cardinaux, les évêques, étaient devenus la proie des flammes ; et pour parfaire le tout, on avait vu les chevaux

hérétiques boire dans les bénitiers et manger leur avoine dans le tombeau du comte Jean, quart aïeul du roi Henri III et principale illustration de la maison de Valois.

François Ravaillac grandit dans ce nid de piété romaine. Sa mère, de noble condition, descendait des Dubreuil de Fontreau dont on voit aujourd'hui encore le château campagnard caché dans les bocages de la vallée du Toude. L'historien Nicolas Pasquier se fait l'écho d'un bruit suivant lequel elle s'apparentait à ce gentilhomme protestant d'Angoumois, ce Poltrot de Méré qui, par zèle pour la Religion, assassina François de Guise dans les environs d'Olivet.

Mais rien ne confirme un tel propos, que l'auteur prétend tenir « de deux parents

de Ravaillac qui l'avaient ouï dire à leur mère, qui a vécu quatre-vingts ans ».

Elle était bonne catholique et portée de tout temps, a déclaré son fils, d'une religieuse affection vers Dieu. On sait peu de choses sur elle, mais dans l'obscurité où les documents la relèguent et 80U8 les actes notariés retrouvés dans les archives des vieux tabellions d'Angoulême, on devine toute une existence passée dans la piété et les pleurs.

Son mari, ivrogne et brutal, tenait près du maire de la ville l'emploi de secrétaire ou greffier. C'était l'aîné des fils de maître François Ravaillac, procureur au présidial d'Angoumois, et régulièrement il aurait dû succéder à son père dans cette charge, mais ce fut à son fils cadet que le procureur la légua, ayant

considéré sans doute que l'aîné n'en était pas digne. Ses vices, des procès perdus — c'est à travers les procès qu'il soutint contre sa famille qu'on entrevoit le personnage — et plus que tout des mœurs déréglées l'avaient acheminé à la ruine. Un complot malheureux des bourgeois d'Angoulême l'y précipita tout à fait.

Voici l'histoire en peu de mots ;

Ces bourgeois, forcenés ligueurs, soupçonnaient le duc d'Épernon, qui commandait pour Henri III en Anjou, Touraine, Poitou, Angoumois et Saintonge, de vouloir livrer leur ville aux Huguenots du Roi de Navarre. Ils résolurent de s'en défaire. Armés de plastrons sous leurs manteaux, d'épées courtes et de pistolets, le maire et quelques conjurés pénètrent un jour

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dans le château et vont droit à la garderobe où ils pensaient trouver le Duc.

Celui-ci venait d'en sortir pour entrer dans son cabinet. Il s'y barricade avec deux coffres qu'il déplaça par un effort surhumain, car lorsqu'il fallut les remettre on ne le put faire qu'avec deux hommes. Pendant ce temps, le tocsin mettait toute la ville en rumeur ; le bruit courait que les Huguenots s'étaient emparés du château et qu'il fallait leur courir sus. Mais les gardes en avaient fermé la porte, si bien que les conjurés se trouvèrent pris entre le Duc et ses gens. Une bagarre s'engagea. Le maire fut blessé à mort. Ses amis cherchèrent un refuge dans un escalier de la tour, emportant leur chef avec eux. Cet escalier est fort étroit, et ces bourgeois

avaient du cœur : le Duc n'osa les forcer, il les y fit enfumer. Menacés de l'asphyxie, pressés de la soif et de la faim, épuisés par leurs blessures, leur chef mourant et sans espoir, ils tinrent là quarante-huit heures. A la fin un accommodement fut conclu ; il n'y eut pas de représailles, mais le greffier Ravaillac paya pour d'autres plus hardis : on lui retira son emploi.

Ce fut la misère au logis, une de ces misères qu'une aubaine vient de fois à autre alléger, mais que l'ivrognerie du greffier révoqué rendit irrémédiable.

Bientôt, chez les Ravaillac, on ne vécut plus que d'aumônes. Donné vingt sols au pauvre Ravaillac... Donné dix sols au pauvre Ravaillac... Donné cinq sols au pauvre Ravaillac... c'est le triste re-

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frain qu'on retrouve à chaque page du registre paroissial de l'église Saint-Paul, de l'église Saint- André ou de la Cathédrale.

Le petit Jean-François n'ignora plus rien des tristesses réservées aux enfants des familles qui tombent, l'ignominie où chaque jour on enfonce davantage, l'éternel regret du temps où l'on était encore quelque chose ; et par la faim et le malheur il apprit à détester l'hérétique.

Ah ! comment retrouver, où s'en aller chercher dans cette humble vie sans histoire ce qui a pu former son âme? Avant qu'il se connût lui-même et qu'il eût seulement entendu le nom de sa victime, il y avait peut-être, amassées au cœur de ce petit garçon, des fureurs nées avec la vie, des haines mêlées à son sang, nourries et fortifiées de l'air qu'il res-

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pirait. Nul doute que ses oncles maternels, messires Nicolas et Jean Dubreuil, chanoines de la cathédrale, qui lui enseignèrent à lire et à écrire, ne l'aient élevé au récit des outrages qu'avait subis la religion sous leurs yeux. Ils le promenaient dans les ruines des couvents et des chapelles, ils lui montraient le mûrier où les Huguenots avaient pendu le gardien des Cordeliers, le pont de Saint-Cybard, d'où ils avaient jeté à la rivière le Prieur des Jacobins leur ami, vingt autres lieux encore dont l'histoire n'a pas gardé la trace, mais qui parlaient à leur cœur.

Ces propos et tout ce qui monte de colère et de ressentiment d'un tas de pierres noircies, ce furent là les voix moroses qu'entendit le jeune enfant. Il

ne vit pas sous les chênes le vol resplendissant des Saintes, il n'écouta pas leurs voix divines mêlées au frisson des feuilles. C'est qu'il ne paissait pas des brebis à la lisière de bois fréquentés par les fées. La maison qu'il habitait (dans l'ombre même de la tour où était née, cent ans plus ^tôt, la grand'mère du Béarnais) ne voyait jamais le soleil.

Quelle poésie pouvait y naître? Du tourment et pas autre chose. En août on voit fleurir sur les pentes d'Angoulême une bizarre fleur soufrée, de la giroflée sauvage ; son air est misérable et son parfum violent : elle fait songer à Ravaillao triste fleur de ce rocher catholique.

Il avait onze ou douze ans, et servait chez maître Duport des Roziers en qua-

lité de valet de chambre et de clerc, quand on apprit dans Angoulême cet événement inouï, un hérétique, un Huguenot, le roi de Navarre sur le trône ! Quel scandale ! Quel saisissement ! Il entendit dans les églises jeter l'anathème à ce roi né de père et de mère huguenots, baptisé catholique, de nouveau huguenot, de nouveau catholique, puis huguenot encore, changeant de religion comme on change de cheval, et deux fois exécrable puisque catholique deux fois et deux fois renégat ! Il entendit en pleine chaire les prêtres et les moines traiter ce Roi de bâtard et de bougre qui traînait derrière lui des bandes de larrons incestueux, de faussaires et d'athées, et demander à grands cris s'il n'y aurait pas quelque cœur généreux, mâle ou

femelle, pour délivrer ce pays du tyran, comme cette bonne dame Judith du sauvage Holopherne... Que laissèrent à jamais dans ce cerveau d'enfant ces courses dans les rues, ces stations dans les églises, ces paroles qu'on échange sous les cheminées, ces discours qui ne passent pas les lèvres mais que les cœurs s'adressent, tel mot qui a volé dans l'air, que la mémoire accueille et retient pour toujours? Où sont les fièvres, les gestes, les regards de tous ces bourgeois d'Angoulême, qui ont rempli des cimetières aujourd'hui disparus?

Là-dessus, c'est la nuit ; aucun document ne nous renseigne. Si pourtant, un témoignage : tout le tourment de sa vie.

Quand le petit clerc Ravaillac quitta maître Duport des Roziers, ce fut pour travailler chez quelque procureur dont le nom ne nous est pas parvenu. Après quoi, suffisamment initié aux pratiques de la procédure, il s'en vint à Paris solliciter des procès, à l'âge de dix-huit ans environ.

En ce temps-là plus encore qu'aujourd'hui, les procès étaient d'interminables affaires, et la difficulté des communications les compliquait encore chaque fois que dans une cause intervenait le Parlement de Paris. Il fallait

alors recourir à des sortes d'avoués qui, sous le nom de praticiens, faisaient office de courriers judiciaires. Ravaillac tenait cet emploi entre les robins du Châtelet et les plaideurs de sa ville natale.

Durant les cinq ou six années qu'il passa dans la capitale, on ignore com' ment il vécut. Il importe peu de savoir qu'il logea chez un savetier, puis aux Trois-Chapelets, rue Calandre, et puis devant le Pilier- Vert, rue de la Harpe, aux Quatre-Rats. Seul un épisode baroque, dont un hasard de son procès nous a conservé la mémoire, jette une pauvre lueur falote au milieu de ces ténèbres.

Du temps qu'il se trouvait à l'enseigne des Rats, il couchait dans un grenier où l'hôtesse et sa cousine avaient également leur lit. Une nuit, un certain Dubois,

originaire de Limoges, qui habitait la pièce au-dessous, se mit à crier par trois fois : « Credo in Deum, Ravaillac ! Mon amy, descends-ça bas ! » Et encore, d'une voix quasi mourante : « Mon Dieu ! ayez pitié de moi ! » A ces cris, Ravaillac voulut s'élancer chez Dubois ; mais les deux femmes épouvantées le retinrent dans leur grenier. Au matin, Dubois raconta qu'il avait vu un chien noir, d'une taille effroyable, pénétrer dans sa chambre et poser sur son lit les deux pattes de devant. En présence d'un pareil prodige, les deux compagnons tinrent conseil, Ravaillac émit l'avis qu'il fallait avoir recours à la célébration du Très Saint Sacrement. Et le lendemain, tous les deux, le Limousin et l'homme d'Angoulême, se rendirent au couvent des

Cordeliers demander une messe à l'intention dudit Dubois « pour attirer la grâce de Dieu et le préserver des visions de Satan, ennemi commun des hommes »,

Cette messe préserva-t-elle Dubois des atteintes du grand chien noir? Pour Jean-François Ravaillac elle demeura sans efficace. Toute sa vie il vit le chien noir, toute sa vie il fut tourmenté, assailli de pensées surgies des fonds les plus obscurs de lui-même, et plus tard il confessa « que dès ce moment il s'attachait à la contemplation des secrets de la Providence éternelle, dont il avait de fréquentes révélations, tant en dormant qu'en veillant ».

Il éprouvait, subissait jusqu'au délire ce qui dans les cérémonies catholiques exalte et anéantit à la fois ; il s'élançait

hors de la foule avec la flamme des cierges, la musique, l'odeur de l'encens. Son âme se laissait porter sur tout ce qui flotte d'inquiétant dans les ténèbres d'une église. Il s'élevait dans les profondeurs du ciel, il assistait au conseil divin. Qu'y voyait-il? Qu'entendait-il?

Rien que la tristesse de Dieu et ses jugements terribles.

Ce saute-ruisseau de la basoche, la seule chose qui l'intéressât, c'étaient ces « jugements de Dieu ». Dans son procès il y revient sans cesse. Était-ce là un terme général qui se présentait à son esprit par habitude professionnelle, ou faut-il croire qu'il pensait déjà à quelque sentence divine portée contre le roi hérétique? Le certain, c'est que ces méditation» s'accompagnaient de migraine

et de fièvre, car il reçut vers ce tempslà, de l'abbé Guillebaud, curé de Saint- André d'Angoulême, un petit cœur de Cotton, à savoir un sachet de velours découpé en forme de cœur, portant gravé le nom de Jésus et dans lequel se trouvait enfermé un morceau de la vraie Croix. Ce cœur guérissait des fièvres quand il avait été béni par un père capucin. Il le confia à Marie Moizeau, son hôtesse, pour qu'elle le portât bénir à leur couvent, et depuis ne le quitta plus.

Quel intérêt pouvaient avoir la chicane, les procès des hommes, pour cette imagination inquiète qui cherchait à lire dans le ciel? Il aspirait à rejeter la livrée du procureur, à prendre la robe monacale, à fuir l'agitation du palais

pour l'ardent silence des cloîtres. Il

voulut entrer aux Feuillants.

C'était le plus rigoureux des ordres.

Les religieux portaient la haire et le ciliée, marchaient pieds nus, dormaient tout vêtus, mangeaient à genoux, se nourrissaient d'herbes cuites à l'eau et d'un méchant pain d'orge pétri avec le son. Récemment, quatorze d'entre eux étant morts en une semaine, le pape leur avait permis de se couvrir la tête et de porter des sandales.

Ravaillac se présenta au somptueux monastère que le feu roi Henri III leur avait fait construire dans la rue Saint- Honoré. Le Provincial des Feuillants, le Père Marie-Madeleine, l'y admit comme frère convers, et pendant cinq où six semaines il demeura en cette condition.

Mais les austérités du jeûne échauffèrent encore sa cervelle ; un écrit qu'il composa sur ces fameux jugements de Dieu dont il avait la tête pleine, et qu'il montra au Supérieur, le fit tenir pour visionnaire : on le renvoya du couvent. Le malheureux, au désespoir, s'en alla trouver en pleurant le Père d'Aubigny, Jésuite, pour le supplier de fléchir le Père Marie-Madeleine ou de le recevoir dans son ordre. Le Jésuite était absent. Un des Pères lui déclara qu'on refusait dans leur maison quiconque avait fait partie d'une autre maison religieuse. Sur quoi, le pauvre Ravaillac reprit le chemin de son pays.

Sa mère le vit revenir avec joie. Elle n'habitait plus Angoulême, mais à deux lieues de là, au village de Magnac-sur- Touvre où la misère l'avait chassée. Ce petit village de Charente est un lieu riant entre tous. On y rencontre d'une même vue ce qu'on ne trouverait ailleurs que sur un plus vaste domaine, des val lées pleines de blé, des ruisseaux et des fontaines, des prés joignant les ruisseaux, des bois et des taillis au penchant des terriers et des vignobles au sommet des coteaux. Une rivière jaillit là de deux abîmes sans fond, l'un tranquille

comme un miroir, l'autre toujours agité : le Bouillant et le Dormant. Ces gouffres mystérieux sont formés par deux ruisseaux qui reparaissent et s'unissent au fond d'un vaste entonnoir rempli de broussaille et d'ombre, après s'être un moment perdus à quelques lieues en amont. Les poètes du cru aimaient à dire dans leurs vers que le ruisseau Bandéac, amoureux de la nymphe Touvre, s'était glissé jusque dans son lit pardessous la forêt de Braconne, et que les gros bouillons qui agitent la surface du Bouillant étaient le signe de cet amoureux transport. Ensuite la Touvre apaisée s'étend avec nonchalance à travers de larges prairies, et tout de suite va perdre ses eaux d'une fraîcheur singulière et particulièrement

aimée des truites dans les joncs de la Charente.

Peut-être, s'il était demeuré dans ces paisibles campagnes, l'imagination de Ravaillac ne se fût point à tout jamais assombrie. Le malheur voulut qu'il quittât ces lieux aimables. Sa mère ne pouvait plus vivre avec un mari sauvage qui venait d'installer une maîtresse au logis. Ses filles l'avaient abandonnée, chassées sans doute de la maison par l'ignominie paternelle ou peut-être par leur mauvais cœur, car Ravaillac se plaint à son procès « que sa mère ait été délaissée par ses sœurs à luy respondant », et un chroniqueur du temps les appelle « les cruelles sœurs ».

Restait Geoffroy, l'aîné des fils, aussi brutal que le mari et dont, pour n'y plus

revenir, voici en bref la carrière telle qu'on la suit au registre des prisons :

En 1606 il vole des brebis à son père ; en 1607 il l'assomme à demi et lui arrache la barbe et les cheveux ; puis il malmène un sieur Boiron, et le tribunal le condamne pour tentative de meurtre ; l'année d'après il falsifie un arrêt du Parlement et pille André Rousseau dit Pelluchon, marchand ; on l'accuse ensuite d'avoir étranglé Michel Soullet, poissonnier ; en 161 1 il vole, à Marthon, une enclume et le soufflet d'un maréchal ; en 1612 l'amour lui fait étrangler, près de Noyon en Périgord, un nommé Fonteneau dont il désirait la femme ; enfin réduit à quitter le pays, il s'enfuit en Dauphiné, où la liste de ses méfaits ne s'est pas conservée mais où une ca-

verne, dans une pièce de terre qui porte le nom de Champ Ravaillard, s'illustre de la gloire lugubre attachée à sa mémoire.

Dans les derniers jours du printemps de l'année 1606, Jean-François et sa mère fuient cette détresse villageoise, ce foyer déshonoré. Tous deux reviennent à la triste Angoulême, à ses rues tortes, à ses maisons sans air, étouffées derrière les remparts.

On voit encore en plein cœur de la ville, dans la rue des Arceaux, une ogive prise dans un mur ; au-dessous, entre deux piliers, un petit cabaret oii, les jours de marché, les villageois des environs entrent pour boire un coup : c'est tout ce qui subsiste aujourd'hui de la vieille église Saint-Paul, où Ravaillac fut baptisé.

Sa mère possédait près de là une maison qu'elle dut vendre sous la pression des créanciers. Elle la vendit cinq cents livres, dont il ne lui revint que cent trente-sept livres dix sols « qui lui

furent payés, dit l'acte, en pièces de seize sols et autres bonnes monnaies ayant cours, qu'elle a prise, reçue, comptée et emportée ». Elle se réserva une chambre pour y loger avec son fils. En souvenir de ses oncles Dubreuil, morts depuis longtemps déjà, les chanoines de Saint-André confièrent à François Ravaillac le soin d'environ quatre-vingts écoliers, auxquels il enseignait à prier Dieu dans la religion catholique, apostolique et romaine. On le payait chichement en nature, d'un peu de lard, de blé et de vin. Il fit des dettes — peu de chose en vérité : quxirante-neuf livres, dix sols, trois deniers. Ce fut trop. On le jeta en prison.

Pour un esprit méditatif, la prison c'est la cellule, le recueillement, le rêve.

Ravaillac y fut à son aise. Derrière ces épaisses murailles sa folle imagination rompait tout lien avec la terre, s'envolait à travers les barreaux. Il revit le grand chien noir, il eut là des sentiment» de feu, de soufre et d'encens, et entre autres une vision singulière dont il a fait à son procès le récit que voilà :

Un soir d'après la Noël qu'il priait dans son cachot, les mains jointes et les pieds croisés sur la paillasse, il sentit sur ses lèvres une chose qu'il ne put discerner, car c'était l'heure de minuit.

L'envie lui vint aussitôt de chanter le Dixit Dominus, puis le Miserere et le De Profundis tout au long, et il lui sembla, dit-il, qu'il avait à la bouche une musique rendant un son pareil à celui des trompettes à la guerre. Le lende-

main, s'élant levé avant que le jour fût venu, il fit sa méditation, s'assit devant le foyer, se passa un peigne par la tête, puis, pour ranimer le feu, approcha un sarment de la braise et se mit à souffler. A la lueur du feu, il vit alors « aux deux costés de sa face des hosties, et au droit de sa bouche un rouleau de la même grandeur que celui que lève le prêtre à la célébration du service divin ».

De toutes les visions qu'il a eues, c'est Ta seule qu'il ait racontée, mais quel éclair annonciateur des orages prochains de cette âme ! Dieu lui parle, Dieu le désigne pour exécuter les arrêts de ses jugements inflexibles ! Il est la proie d'idées qu'il ne domine pas, il entre dans le cercle magique d'où l'on ne peut plus s'évader. Sa folie croît en

silence, au profond de lui-même ; il ramasse autour de lui tout ce qui flotte de sentiments orientés vers sa manie ; et déjà on l'imagine le malheureux frénétique, à travers les rues d'Angoulême, agitant dans sa pensée le dessein de tuer le Roi. Tout le conduit à cette idée, tout le jette à ce vertige : les sermons qu'il entend, les propos des Religieux, les bruits qui courent le Royaume sur la fausse conversion du Béarnais, et ces innombrables libelles tant latins que français, inspirés du Père Mariana, où l'on traitait de savoir s'il est loisible ou non de se défaire d'un tyran. Les sermons qu'il put entendre, les propos des Religieux, les bruits qui couraient le Royaume, tout cela s'est enfui, rien n'a laissé de trace, mais les libelles restent.

Dans les paisibles bibliothèques où leur fièvre s'est endormie, où leur poison s'est éventé, tous ils tiennent le même discours. Seigneur ! répètent inlassablement ces pamphlets meurtriers, vous défendez l'homicide, et pourtant saint Augustin appelle les bons catholiques des massacreurs de corps, par la raison qu'ils exécutent l'hérétique. Et David n'a-t-il pas dit : « Je me lèverai de bon matin pour exterminer de la Cité de Dieu tous ceux qui opèrent iniquité »?

Si vous permettez les méchants, les loups, les lions et autres bêtes furieuses, si sans votre permission, comme on lit au livre de Job, les brigands ne peuvent rien faire, il n'empêche qu'on doive aller au-devant et leur rompre la tête. Et s'il nous est permis de nous défendre contre

les maladies et la peste, bien qu'elles soient comme toutes choses envoyées par vous ; s'il nous est permis encore de nous défendre des tentations et des diables qui se glissent dans le corps des hommes par un juste châtiment, à plus forte raison est-il permis de lutter contre le plus grand des maux qui est la doctrine de Genève, la justice d'Angleterre, l'établissement dans le royaume de la paillarde Babylone, la persécution ouverte des serviteurs de Dieu, et contre l'auteur de ces maux, qui est le prétendu Roi de France ! Est-il roi celui qui est un tyran au lieu d'un roi, un usurpateur au lieu d'un légitime seigneur, un profanateur des choses sacrées, un oppresseur de la religion, un relaps, un hérétique, un excommunié, la pierre de

scandale qui fait chopper tous les Français, recueil où ils brisent le navire de leur conscience, le levain qui les corrompt, le maléfice qui les charme, la peste qui les envenime, le poison qui les suffoque, l'ange de l'abîme qui les infecte, la montagne pestiférée qui gâte toute la terre? Peut-il avoir Dieu pour père, celui qui n'a l'Église pour sa mère? Peut-il être très chrétien et fils aîné dfc l'Église, celui qui n'est pas dans l'Église? et membre noble de ce corps mystique, celui qui en est retranché comme membre pourri et aride?...

Pendant deux ou trois ans, l'infortuné s'égare dans ces raisonnements d'une subtilité espagnole, dans cette casuistique assassine. Il pèse tous les arguments à sa balance déréglée, il constitue

la cour céleste, il fait comparaître le Roi devant la justice du Très-Haut, il entend la condamnation divine et que Dieu demande un vengeur. Puis soudain le ciel se referme, la sublime assemblée s'évanouit, tout ce tribunal s'effondre. Le pauvre visionnaire reste seul, rompu, chancelant, mouillé d'angoisse, et le débat recommence avec son âme.

Problème ténébreux, sujet rempli d'embûches où la théologie vient égarer la raison ! Comment, à quel signe reconnaître que Dieu l'a choisi pour être le bras de sa vengeance? Souvent le loup se prend pour le chien, la ciguë pour le persil. Était-il dupe de quelque illusion, comme on voit les perdrix pipées par les appeaux et les pigeons chassés par les épouvantails des chènevières?

Étaient-ils dupés comme lui, tous ceux qui avaient essayé de venger d'un seul coup tant d'injures faites à l'Église? Ce Jean Chastel qui, à peine âgé de vingt ans, avait frappé le Béarnais au milieu de ses délices, dans la chambre de sa Vénus, et lui avait brisé une dent? Et le jésuite Guignard, et ce vicaire de Saint- Nicolas qui fut pendu et brûlé en Grève pour avoir dit en public qu'il voulait faire un coup de Saint-Clément, et Jean Guesdon, avocat, et Pierre Barrière, et Denys, chantre à Nantes, et le capucin Langlois^ et Nicole Mignon, et deux jacobins de Gand, et Davenne Flamand, et ce laquais du pays de Lorraine, tous roués, pendus, réduits en cendres? Et le jésuite Varade? Et le curé de Saint- André des Arcs et son vicaire brûlés en

effigie? Et le nommé Châteaufort, venu de Flandre, qui avait un œil éraillé, et tous ces borgnes qu'on arrêta en sa place, qui ne voyaient déjà la lumière que d'un œil et qui cessèrent à tout jamais de la voir?,..

Alors, considérant tous ces bras levés sur le tyran et leurs tentatives restées vaines, eux morts, brûlés, jetés au vent, et le Roi toujours debout, Ravaillac se demandait si c'était Dieu qui avait armé leurs bras, ou si c'était Lui, au contraire, qui avait écarté leurs coups.

Tournant ainsi dans ses pensées comme un chien de coutelier dans sa roue, il atteignit sa trente et unième année.

C'était un homme haut et puissant, les épaules larges et l'estomac de même, la barbe fauve, les cheveux d'un châ-

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tain sombre, les yeux très enfoncés dans la tête, les narines fort ouvertes, et à le prendre tout ensemble, écrit un contemporain, extrêmement mal emminé.

Cette année-là. à la Pentecôte, il résolut de s'en aller à Paris. Pour tuer le Roi? Non, pour l'avertir. Il l'affirme à son procès, disant « qu'il était venu à la Pentecôte dernière, non pas avec l'intention de faire ce malheureux acte, mais seulement pour parler au Roi et l'induire à faire la guerre à ceux de la religion prétendue réformée ».

Avant de se mettre en chemin, il glissa dans la doublure de sa veste des stances qu'un de ses voisins, qui se piquait de poésie, avait placées dans la bouche d'un criminel que l'on mène à la mort.

Puis il partit, n'ayant pour tout viatique que le pauvre pécule économisé sur l'argent qu'il recevait de ses élèves, et ces misérables vers qu'il emportait sur son cœur.

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