‹ La tragédie de RavaillacChapitre 7 sur 17 · CE QUI SE PASSE AU LOUVRE · texte numérisé non relu

CE QUI SE PASSE AU LOUVRE

ET DANS LE CœUR DU ROI

Que d'épines, Amour, accompagnent tes roses ; Que d'une aveugle erreur tu laisses toutes choses A la merci du sort.

Malherbe.

Tandis que le sombre pèlerin cheminait sur la grand'route qui mène d'Angoulême à Paris, Sa Majesté était au lit, où la retenait la goutte. Un gentilhomme de la Chambre lui donnait lecture de VAstrée alors dans sa fureur nouvelle, et ces brûlantes amours de bergers ramenaient sans trêve à son esprit une beauté de seize ans à peine, mademoiselle de Montmorency.

Il l'avait vue dans un ballet qu'on répétait chez la Reine. Les dames y paraissaient en nymphes, armées d'une jave- Hne. Dans une des figures du ballet,

mademoiselle de Montmorency avait tourné vers lui son dard, et par un geste mutin sembla l'en vouloir percer. Elle mit à cela tant de grâce que le Roi fut blessé au cœur.

C'était une beauté parfaite, riche de taille, les cheveux blonds, le teint blanc et net, des grâces encore enfantines. Sa mère, une merveille aussi, s'était, dit-on, donnée au diable pour épouser le Connétable. Un magicien d'Italie avait servi d'entremetteur. De là cette fille admirable, dont le charme quasi diabolique devait ensorceler tous les yeux.

Le Roi approchait de soixante ans.

Mais comme il disait de lui-même, à sa manière vive et plaisante, le vent de l'adversité avait pu blanchir ses cheveux et le vieillir avant l'âge, il n'avait pu

refroidir sa passion pour la volupté.

Toujours une femme dans les yeux, toujours de la tendresse au cœur. Le moindre de ses billets d'amour est un chef-d'œuvre de grâce, de sensibilité facile. Avec cela, toujours dupé. En amour, le plus fou des hommes.

Dans son lit où les rhumatismes et sa passion nouvelle le tenaient trop éveillé, le vieux monarque goutteux songeait non sans amertume que cette vive chasseresse allait être demain fiancée à M. de Bassompierre, de trente ans plus jeune que lui et si fort dans l'esprit des dames que les courtisanes prenaient son nom comme nom de fortune, et que jusqu'aux montagnes de Savoie on appelait Bassompierre tout ce qui excellait en bonne mine. Avec un mari pareil il faudrait

laisser tout espoir ! Quelqu'un lui suggéra l'idée de la donner en mariage au prince de Condé, son neveu, maigre, chétif, d'humeur maussade, passionné pour la chasse et, ci'oyait-on, indifférent aux femmes. Avec celui-là rien à craindre. Le Roi bondit sur cette idée. Il y pensa toute une nuit, et dès que le matin fut venu il envoya chercher Bassompierre, le fit mettre à genoux sur un carreau devant son lit, puis après un grand soupir il lui dit :

— Bassompierre, je veux te parler en ami. Je suis devenu non seulement amoureux, mais outré de mademoiselle de Montmorency. Si tu l'épouses et qu'elle t'aime, je te haïrai ; si elle m'aimait, tu me haïrais. Il vaut mieux que cela ne soit point cause de rompre notre bonne

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intelligence, car je t'aime d'affection et d'inclination.

Il poussa un autre soupir et continua : — • Je suis résolu de la marier à mon neveu le prince de Condé et de la tenir près de moi. Ce sera la consolation et l'entretien de la vieillesse où je vais désormais entrer. Je donnerai à mon neveu, qui est jeune et aime la chasse mille fois mieux que les dames, cent mille francs par an pour passer son temps, et je ne veux d'autre grâce d'elle que son affection, sans rien prétendre davantage.

— Sire, lui répondit Bassompierre, je n\'en désiste pour jamais et souhaite que ce nouvel amour vous apporte autant de joie que la perte me causerait de tristesse, si la considération de Votre Ma-

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jesté ne m'empêchait de la recevoir.

Sur ce le Roi l'embrassa, versa des larmes et l'assura qu'il ferait pour sa fortune autant que s'il était un de ses enfants naturels.

A quelques semaines de là, le 17 mai de l'année 1609, au château de Chantilly, dans la maison de son père, mademoiselle de Montmorency épousait monsieur le Prince.

Ravaillac était à Paris. Il ne troubla pas ces noces. Personne ne remarqua cette ombre qui rôdait autour du Louvre sans pouvoir y pénétrer. A la fin, désespérant de rencontrer Sa Majesté — secrètement heureux peut-être — il repartit pour Angoulême, sans qu'il laissât derrière lui d'autre trace que celle de ses pas dans la poussière des chemins.

Ici commence une aventure d'amour, une fête galante assez mélancolique, un tableau de Rubens. Une enfant de seize ans, un vieux prince amoureux, un mari fort jaloux, billets et poésies, des violons dans un parc, chasses et chevauchées, enlèvements nocturnes : c'est de la comédie. Mais ce qui répand sur ce caprice l'ombre sans quoi nulle chose n'est belle, le mystère sans quoi nulle histoire n'a jamais valu qu'on la conte, ce sont les rêveries qui à cent lieues de là tournent et retournent sur sa paillasse le malheureux Ravaillac.

Monsieur le Prince fut moins complaisant que le Roi l'avait espéré. Le Roi se trouva plus amoureux qu'il ne l'avait cru lui-même. Pouvait-il aimer comme un père, d'un amour idéal, d'un amour de VAstrée, cet homme en qui vivaient toujours le capitaine et le berger? Il commit toutes les folies que l'on peut faire à vingt ans. On le vit changer en moins de rien d'habit, de barbe et de contenance ; il courut un jour la bague avec un collet de senteur et des manches en satin de Chine aux couleurs de la princesse. Il voulut avoir son portrait. Elle se fit peindre en cachette par le peintre Ferdinand, et la dernière touche posée, on frotta la toile de beurre frais pour la rouler sans l'effacer et l'emporter plus vite au Roi. Une autre fois il obtint

d'elle qu'elle se montrerait à lui tout échevelée à son balcon, avec deux flambeaux aux côtés. A cette vue il s'évanouit quasi, et elle dit : « Jésus, qu'il est fou !... » Le vieux poète de la Cour, un sexagénaire comme lui et comme lui toujours amoureux, Malherbe, en des vers de commande qui n'en sont pas moins immortels, chantait la joie du grand Alcandre :

Revenez, mes plaisirs, ma dame est revenue ; Et les vœux que j'ai faits pour revoir ses beaux yeux, Rendant par mes soupirs ma douleur reconnue. Ont eu grâce des cieux.

Avecque sa beauté toutes beautés arrivent ; Ces déserts sont jardins de l'un à l'autre bout : Tant l'extrême pouvoir des grâces qui la suivent Les pénètre partout.

Ces bois en ont repris leur verdure nouvelle ; L'orage en est cessé, l'air en est éclairci ; Et même ces canaux ont leur course plus belle Depuis qu'elle eôt ici.

La jeune princesse, à la Cour, était devenue une proie, une bête de chasse.

Parents, amis et domestiques, tout ce qui approchait cette enfant faisait métier d'entremetteur — et le premier, le Connétable, son père. Bref, il y avait pour tout ce beau marché trente pourvoyeuses en besogne, « et si je m'en mêle une fois, disait aigrement la Reine, je ferai la trente et unième ! »

Tout cela chuchoté, murmuré à la Cour. Mais le bruit glisse déjà dans Paris. Demain il s'en ira au fond d'une province ranimer une haine au fond d'un cœur morose. D'une manière insaisissable, la fatalité utilise à la même sinistre besogne une jeune princesse et un fou d'Angoulême. Pour la perte du Roi, la grâce la plus vive, le plus noir enthou-

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siasme se donnent à leur insu la main. Et lui demeure sans inquiétude. Aucun doigt mystérieux n'est venu l'effleurer ; il ne pense toujours qu'à la vie : la mort est encore assez loin pour qu'il n'ait pas senti l'approche des messagers invisibles, dont la troupe bientôt harcelante et pressée ne lui laissera plus de repos. A la fin Condé n'y tient plus. Pour mettre sa femme à l'abri des assiduités du barbon, il la fait monter un matin dans un carrosse de campagne, attelé de huit chevaux que suivaient quelques haquenées conduites par des valets. Le marquis de Rochefort, mademoiselle de Châteauvert, dame d'atours de la princessCj et Philipotte, une servante, montèrent aussi dans la voiture. Toute la journée, sous l'averse, on roula dans les marécages

et les bois. Le soir, les chevaux étaient fourbus, le carrosse à demi brisé. On l'abandonna aux ornières. Le Prince mit sa femme en croupe de M. de Rocîiefort ; lui et les autres enfourchèrent les haquenées, et sur les trois heures du matin la cavalcade fit son entrée dans un village du Hainaut. On ne trouva dans un moulin que de la paille pour se coucher, et pour manger, du pain de seigle que la princesse dévora sans même enlever ses gants que la pluie collait à ses doigts. On se reposa un moment, et puis au premier chant du coq la fuite recommençait éperdue dans la pluie et le vent, sur la triste plaine du Nord, là-bas, vers la frontière des Flandres.

Le roi jouait avec Messieurs de Créqui, de Guise, d'Épernon et Bassompierre, quand d'Elbène, puis le chevalier du guet vinrent lui porter tout bas la nouvelle que le Prince était en fuite.

Il changea soudain de couleur et se penchant sur Bassompierre qui se trouvait près de lui :

— Bassompierre, mon ami, je suis perdu, lui dit-il ; cet homme emmène sa femme dans un bois !

Et cessant aussitôt le jeu, il entra avec d'Elbène dans la chambre de la Reine.

Bassompierre l'y rejoignit sous pré-

texte de lui rapporter son argent qu'il avait laissé sur la table. Il raconte dans ses Mémoires qu'il ne vit jamais un homme aussi transporté. Le marquis de Cœuvres, le comte de Cramail, d'Elbène et Loménie étaient avec lui, qui lui donnaient mille expédients ridicules. Bientôt ses ministres arrivèrent. Chacun lui proposa un plat de son métier ou bien un trait de son humeur. Les uns disaient qu'il fallait faire de fortes déclarations contre le Prince et contre tous ceux qui lui offriraient un asile ; les autres que Sa Majesté devait dépêcher un capitaine en Flandre pour tâcher de le ramener et menacer de guerre les Espagnols s'ils refusaient de le rendre.

Sa Majesté ne voulut rien résoudre qu'elle n'eût consulté Sully.

Celui-ci se rendit au Louvre assez tard dans la soirée.

— Eh bien ! lui dit le Roi, en lui prenant la main, notre homme s'en est allé et a tout emmené. Qu'en ditesvous?

— Sire, lui répondit le ministre, je ne m'en étonne point. Si vous aviez cru le conseil que je vous donnai il y a huit jours, vous l'eussiez mis à la Bastille où je vous l'aurais bien gardé.

— C'est une affaire faite, dit le Roi, il n'en faut plus parler. Mais que doisje faire maintenant? Dites-moi votre avis.

— Pardieu, je ne sais, répondit l'autre ; laissez-moi retourner à l'Arsenal, où je souperai et me coucherai, et son-

gérai cette nuit à quelque bon conseil que je vous porterai au matin.

— Non, dit le Roi ; je veux que vous m'en donniez un sur l'heure.

— Il faut donc y penser, fit le ministre.

Et se tournant vers la fenêtre, il se mit à jouer du tambourin dessus. Puis il revint au Roi, qui lui dit :

— Eh bien ! avez-vous songé?

— Oui, dit-il,

— Et que faut-il faire?

— Rien.

■ — Comment, rien?

— Oui, rien, répéta Sully.

Et il expliqua sa pensée :

Si l'on se taisait sur cette affaire, les Archiducs pourraient croire que monsieur le Prince était au fond de conni-

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vence avec le Roi, et il leur deviendrait suspect ; ou bien, considérant que Sa Majesté n'attachait aucune importance à son neveu, eux-mêmes n'en feraient aucun état, et celui-ci, dans l'un et l'autre cas, serait bien forcé de revenir.

Mais le Roi n'accepta pas cet avis.

Entre lui et les Espagnols, depuis quelque temps déjà les choses en étaient venues au pire. De plus, à Madrid et dans les Flandres, on contestait la validité de son second mariage, et il ne manquait pas de gens pour exciter le prince de Condé à faire valoir, à l'occasion, ses droits de premier prince du sang. La présence du Prince là-bas allait donner assurément plus de force à ce parti. Et l'éloignement de la Princesse en persuadait le Roi davantage.

Sans plus attendre, il dépêcha M. de Praslfn à Bruxelles auprès de l'archiduc Albert pour réclamer les fugitifs. Et le lendemain, il déclarait devant l'ambassadeur de Venise que si Son Altesse l'Archiduc ne remettait pas monsieur le Prince, il irait le chercher lui-même avec cinquante mille hommes.

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