DE LA PRESENTE TRAGEDIE
' AiNTE Agnès fut native de la ville de Rome, extraite de nobles parens, lesquels, estant
ichrestiens, la firent dés le berceau nourrir en leur foy. De ce temps estoit gouverneur de Rome Simphronie, sous l'empereur Diocletian, grand persécuteur des chrestiens. Ce Simphronie avoit un fils, lequel n'eut pas si tost veu sainte Agnès, qu'il en devint passionnément amoureux, pourquoy il s'informe de l'extraction de la vierge; l'ayant sceuë, il se résout de luy faire offre de son service, et pour ce sujet il prend l'occasion de la rencontrer un jour qu'elle revenoit de l'escole ; mais ceste fille ne s'émeut non plus de son discours que si elle eust eu un cœur de rocher ; d'autant qu'elle estoit préoccupée du saint amour de Jésus Christ. Ce jeune homme, se voyant ainsi dédaigné, en prend un si grand déplaisir qu'il en devint tout melancholique et rêveur; dequoy son père s'estant apperceu, il en voulut sçavoir la cause. Son fils la luy ayant déclarée, il mande
le pere de sainte Agnès, auquel il fist entendre l'amour de son fils, et le désir qu'il avoit d'espouser sa fille, à quoy il le conjure de tout son pouvoir. Le pere de la sainte luy fist démonstration d'avoir son alliance fort agréable, mais qu'il falloit qu'il sceust la volonté de sa fille avant que de rien résoudre de cet affaire. Il la sçait donc, et est telle qu'elle ne se veut point marier, ne désirant d'autre espoux que Jésus Christ. Geste resolution sceuë, le pere de sainte Agnes néglige de la faire sçavoir à Simphronie, ce qui ennuyant son fils trop passionné, il se délibère luy mesme de sçavoir encore une fois la volonté de la vierge ; pour cet effet il la void, et avec tout l'artifice que l'amour sçauroit inventer, il la cajolle, mais il y perd son temps tont de mesme que la première fois, ce qui luy cause un tel regret qu'il en tombe extrêmement malade, s'estant imaginé par les responces ambiguës de sainte Agnès qu'elle estoit amoureuse d'un autre que de luy, ce qui fait que luy et son pere s'estans plus particulièrement informez de la vierge , ils treuvent qu'elle est chrestienne: chose qui les resjouyt beaucoup, croyans par ce moyen en avoir plustost la raison. Pour ceste fin, Simphronie la fait venir parler à luy, où après l'avoir long temps preschèe pour la destourner de sa foy, en fin, voyant sa constance, il la fait despoûiller niie et l'envoyé au bordeau ; mais elle n'y fut pas si tost que son bon ange ne la vint garder. Le fils de Simphronie, ayant appris qu'elle estoit en ce lieu, y vient pour la forcer, estant accompagné de quelques paillards, lesquels estoient aussi venus pour mesme intention. S'estant mis en devoir d'exécuter son dessein, l'ange de la sainte le tuë. Sa mort ayant esté annoncée à son pere, il vient
tout forcené de dueil trouver la vierge, laquelle il gourmande fort ; mais, voyant que c'estoit en vain, il a recours aux prières, et la supplie de ressusciter son fils, ce qu'elle fait; et luy ressuscité presche Jésus Christ, ce qui cause qu'une sédition s'émeut entre le peuple de Rome et les sacrificateurs des dieux. En fin, ayant esté appaisée par Simphronie, la sainte est condamnée au martyre, et pour cet effet est délivrée entre les mains d'Aspase, homme cruel et lieutenant de Simphronie. Ce meschant fait allumer un grand feu, et la fait précipiter dedans. Par sa prière il s'esleve un orage qui estaint ce feu, lequel brusle tous ceux qui s'approchent pour le rallumer. Aspase, voyant ce miracle, en devient plus enragé, et pour avoir plustost la fin de la sainte, et luy fait couper la gorge, et de ceste sorte elle rendit son ame à Dieu. Voilà le sujet de ceste tragédie. Au reste, je t'advertis, lecteur, que je n'y ay point fait de chœurs ; non pas que je ne l'eusse bien peu, mais d'autant que ce m'eust esté un travail inutile, ayant veu représenter plus de mille tragédies en divers lieux, auxquelles je n'ay jamais veu déclamer ces chœurs.
A NOIîLK ET VtTRTUEUSE
DAME FRANÇOISE D'AVERTON,
Baronne de Baszochcs, dame de Rie, etc.
Je viens vous présenter l'histoire du martyre de la bien heureuse vierge sainte Agnès, pour m'acquiter du commandement que je receu de vous, il y a quelque temps, de la mettre en vers tragiques. Si quelque plume mieux taillée que la mienne eust entrepris de l'escrire, je ne doute point qu'elle ne l'eust relevée de plus vives couleurs: mais pour vous obeyr, j'ay passé par dessus toutes considérations, espérant que les esprits bien-nez m'excuseront, et loueront mon dessein plustost que de m'accuser, quand ils sçauront qu'en ce sujet je n'ay eu d'autre but que l'honneur de la gloire de Dieu, et celuy de vous tesmoigner, Madame, que je suis
Vostre obéissant serviteur, d'Aves.