I.l CHRIST
Oh!...
LE FOSSOYEUR il poursuit, dune voix de haine.
Quelle a été notre existence à ton côté?... Et avant de t'avoir connu, quelle était-elle?... Tu te plains delà destinée, et tu soupires, proférant des lamentations chargées de fiel, et tu dis : « Ma vie à présent sera terrible... et la faute en est à vous tous qui, en mon nom, avez commis un attentat que je réprouve et dont je serai la première victime... Et peut-être as-tu raison de nous demander des comptes... Mais, nous, tes compagnons, que tu accuses, resterons-nous sans répondre ? Ne nous est-il pas permis de pousser des cris perçants ? Est-il insensé de notre part de nous tordre dans les convulsions de la douleur?... Et nous est-il défendu de protester en termes aigus de notre bonne foi?... Et d'ailleurs rentre en toimême!... Examine-nous... Vois quelle destinée nous avons connue ! et combien de calamités nous ont atteints ! Et comment nous avons vécu depuis que nous suivons tes pas parmi le monde !... Considère l'état dans lequel nous nous trouvons... Ayant autrefois tout abandonné afin de partager tes lamentables jours... excités par toi aux actions les plus tragiques comme celle pour laquelle à présent tu nous nommes des noms les plus bas et les plus vils... conduits à travers la tristesse et l'indigence... nous aussi nous pouvons nous plain-
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dre d'un ton violent !... Car, après tout, nous -<>uffrons et à cause de loi... Et qui sommes-nous? Des misérables vagabonds... rendus criminels par la -eule influence de ta pensée... qui peut-être ne t'ont pas compris, niais dont l'amour a toujours été absolu à ton éganl... Et néanmoins, vilipendés, outragés, «liasses dans Thorreur et les ténèbres!... Et par la volonté de qui? par la tienne propre... Et cela il faut bien que tu le reconnaisses... Nous allons à | résent subir des maui sans nombre, et nous les aurions ignorés si cependant nous ne t'avions jamais connu . . .
MARTIAL
Il a raison. ..
ZAGHARIAN
Oui. certainement...
LA POUILLE toute haletante et suppliant.' aui compagnons.
oh : ayez houle !... Regrettez vos lamentations et vos reproches !...
(Le Christ, que le discours du f< — peu a accablé, s'esl retiré un peu à Pécari è la tin de cette scène et, debout dans la nuit, il demeure silencû uz. il semble en pi des réflexions qui l'agitent comme une
grosse fièvre. Il ne regarde rien, il lient ses mains contre sa face, il tressaille par instant de haut en bas. Zacharian, Martial et Elie le considèrent avec une espèce de pitié, d'irritation. Marie se tient devant eux d'un air de menace. A la fin, on entend un grand cri ; une voix plaintive, sourde et sombre, résonne dans les ombres. C'est le Christ qui commence à geindre avec une sévère expression de majesté.
Les autres l'écoutent, terrifiés, surpris, effarés, anéantis par la tristesse, émus, passionnés, tourmentés d'angoisses intimes, et ces divers sentiments se succèdent sur leurs figures à mesure que parle le Christ qui, lui, ne parait plus savoir qu'ils se trouvent là.)
LE CHRIST d'une voix presque basse qui s'accentue peu à peu.
Ils n'ont rien compris, rien !... Hélas !... 11 y a eu un temps naguère où j'étais leur rédempteur. Ils me considéraient comme tel. Alors ils se félicitaient de mon empire... A présent, ils m'accusent... Voilà la vie!... Ils n'ont d'ailleurs peutêtre pas tort... Oui, après tout !... Pourquoi donc les ai-je détournés de leur passé?... J'ai mis en eux, sans m'occuper des résultats, des idées qui ont engendré ces maux affreux... Comme dans une terre non faite pour eux des germes ne se développent pas bien, les sentiments que je nourris n'ont pu que dépérir ailleurs qu'en moi... Ces hommes, ils étaient plutôt bons et plutôt ten-
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dres... [(sauraient pu vivre eu repos... ei réaliser du bonheur tout autour d'eux... Mais pourquoi ai-je été ;i lenr remontre ?... Comment ai-j<' pu croire une minute que non- étions laits pour agir huis discordance ?... De quelles pensé trop forlcs pour eux, les ai-je chargés?... Hé suis-je jamais préoccupé des différences fondamentales qui nous séparent?... Je me suis conduit avec eux d'une manière véritablement extraordinaire... Us disent vrai... J'ai coopéré à leurs travaux... Maintenant il m'en faut prendre ma part .. Leurs revendications sont légitimes... Il es1 certain que je me sens coupable pour eux ai que je devrais prendre leur place dans tous leurs acte-... Ayant voulu les diriger, non pas à mon profit, sans doute, mais pour leur bien, je leur ai imposé une courbe tellement différente de la leur qu'ils n'<>nt pas tardé à reprendre celle-ci après avoir subi celle-là avec souffrance... Non comme un astre mis dans son orbe par la puissance des Lois cosmiques, art maintenu là ï cause de leur eil'ri constant, mais comme une pierre précipitée dans les espaces, je leur ai imprimé une subite direction qui, étant contraire à la leur, n'a pas duré... Bêlas! Bêlas! en vérité, il- son! trop lourd- !...Ilsne possèdent point de finesse, de h reté... Il- sont accablés par leur densité... ei leur volume Les rejette toujours vers la terre en peu de
temps, . . Ils ne peuvent pas s'élever trop haut sans, tout aussitôt, retomber comme s'ils subissaient l'attraction qu'exerce sur tous les corps physiques la sphère terrestre... Ils ne s'élancent hors de leur zone que pour y revenir sans retard avec une violence plus constante et plus pénible... Appellerai-je incapacité originelle cet esprit d'inertie obscure, ce manque de légèreté morale, cette impuissance à demeurer dans les hauteurs?... 0 hommes, trop pesante est la masse que vous portez !... Ah ! malheureux !... En vérité, ils sont conduits par la lourdeur qui est leur loi particulière, qui règle et domine leur esprit, qui les fait mouvoir constamment, ici ou là... Et cette fatalité agite leur vie... Et cette nécessité crée leur destin... Et il n'y a rien à y faire... Et c'est ainsi... Ho ! Ho! tout sera donc semblable pour eux et moi ! ... Il y a des temps et des temps, j'ai essayé de leur transmettre une force d'action capable d'amoindrir leur mortelle hérédité, une puissance d'esprit pathétique susceptible de lutter avec leur apathie... mais mon effort a été vain... Et je n'ai pas pu réussir... Et après un premier essai il faut toujours recommencer le même travail... C'est pourquoi, ces hommes misérables, je les plains!... Ils sont destinés à la mort et aux ténèbres!... Ils s'agitent tristement dans un cercle de douleurs... Et ils ne voient jamais le
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jour... Ils ne savent ni rire ni se jouer... Il- son! inertes... La noire terre les tire par le^ pieds, à tout instant... Oui, voilà la réalité, le globe appelle
ces pauvres êtres, il influe sut- eux constamment, il les empêche de s'agrandir, il les ramène >un> cesse à des petits spectacles... A ce moment le
Christ devient formidable. Les cheveux hérissés, -anglants, le vi>age terrible, les mains convulsivement agitée- et tendues dans les ténèbre-, il s'avance vers Klie, Martial et Zacharian que l'épouvante cloue surplace et il [es repou— e biu-quement comme pour les cha>«er loin de lui. Que faiteS-VOUS là?
Pourquoi êtes-vous encore ici?... Ah !... mal heureux!...Que le désespoir m'englouti^-e dans ses
LA POUILLE -uppliante, égarer.
( I mon bon maître !...
LE cil RIST bu comble de l'exaltation.
Non! non! Un mauvais maître, vous dis-je!... Car qu'ai-je doue fait?... Ne Buis-je pas L'unique responsable de toul ce mal?...
Le Chi isl se précipite dan- la rue dé- Berte et silencieuse, il est agité d'an furieux, il s'élance comme un insensé et va heurter les portes t. ait en rociféranl La Pouille U" -uit d'abord des yeui avec effroi. Pois elle fait un | 1 i
hagarde, comme dans l'attente; les compagnons observent la même attitude, mais on devine à leurs gestes qu'ils sont aussi inquiets pour eux que pour le Christ.)
LE CHRIST allant de maison en maison, d'une voix farouche.
0 hommes! vous êtes dans le repos, tandis que s'accomplissent les catastrophes!... Levez-vous! Ouvrez tous vos portes!... Venez voir le plus lamentable de tous les êtres!... Holà!... holà!...
(Brouhaha. Les gens ouvrent les portes, les fenêtres, jettent des regards curieux et effarés vers la rue. On entend de vagues rumeurs. Des voix disent : « Qu'est-ce qui se passe?... — En voilà un tintamarre! — Il y a un fou par ici... » En tumulte, des hommes sortent de leurs maisons, armés de fourches, de fusils, et se dirigent vers le Christ.)
LES GENS DU VILLAGE autour du Christ.
Sacré nom de sacré nom! — Il gueule fort, ce cochon-là! — Ce qu'il se démène! — Attention!...
(Ils se jettent sur le Christ, qui, d'ailleurs, ne fait aucune résistance. Ils le saisissent, le bousculent parmi des hurlements épouvantables. La Pouille bondit hors des ténèbres dans un dernier sacrifice.
Elie, Zacharian et Martial se sont enfuis.)
SIXIEME PARTIE LA POUILLE elle -e précipite en criant, comme égarée.
Kmparez-vous de moi'.... Seigneur!... Je suis
au>-i coupable que lui... IIu! ho! 1 1 * : h t -
LES GENS Dl VILLAGE ils se mettent & lier les membres de Marie et du Chri-t.
Et celle-là!... qu'est-ce qui lui prend! — Elle
écume! — Prônez garde, il faut les attacher! — Ave/-vous des cordes? — Il est probable que ce sont de dangereux coquins. — On va les mettre sous le verrou. — Xous verrons demain ce qu'il faut en faire — C'est égal,, c'est singulier un réveil comme celui-là. — Ils sont bien garrottés? Bon, bon. — Allons! En marche!...
La troupe des paysans entraine le Chri>t et Marie, qui sont accablés par le grand effort qu'ils viennent de faire. Muets el couverts d'une sueur sombre, on les voit partir, pou---- et conduits dans un tohubohu farouche d'arme- et de i
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