LE RENOUVELLEMENT DU PERSONNEL ADMINISTRATIF
L’importance de l’administration, dans la vie et le développement d’un peuple, n’a été reconnue que très tard par l’Allemagne républicaine ; on peut même dire : trop tard. Cela ne tenait pas seulement au fait qu’avant la guerre la partie démocratique de la nation était, par principe, exclue de l’administration — selon le professeur Schücking, personne, en Allemagne, ne pouvait être nommé gardien de nuit s’il n’avait des opinions rigoureusement conservatrices — cela venait aussi du fait que, dans la République, les partis de gouvernement n’avaient pas réussi à surmonter leurs rivalités pour s’entendre sur un renouvellement complet, établi sur des bases démocratiques et républicaines, du personnel administratif. Dans le cadre de sa compétence, chaque ministre renouvelait plus ou moins — quand il l’osait, — et selon ses propres vues, le personnel sous ses ordres. Mais la plupart des anciens fonctionnaires du Reich avaient gardé leurs postes. Il en allait de même dans la plupart des autres États allemands. Seule la Prusse s’efforçait de renouveler un tant soit peu son administration. Pour consolider le pouvoir de l’État, il était urgent de placer, tout au moins à la tête des principaux départements des ministères, et des gouvernements des provinces, des républicains convaincus et des partisans de l’État de Weimar. C’est pour cette politique que
nous combattîmes en Prusse pendant des années.
Presque tous ceux qui, avant la guerre, avaient lutté contre le conservatisme prussien et pour la démocratie étaient d’avis qu’après la conquête du droit de vote intégral, toute la vie publique, en Allemagne, devait être également démocratisée. Cette conception reposait sur une surestimation du Parlement et de la législation en tant que tels. Elle ne voyait pas qu’une Allemagne vraiment libre et démocratique ne pouvait être créée qu’avec des hommes libres, qui connaissaient le prix de la liberté. On ne voyait pas, non plus, que la a démocratie » allemande n’avait eu encore qu’une action tout extérieure, qu’il ne lui avait pas encore été possible de faire de tous les Allemands, dans leur ensemble, de vrais démocrates, des citoyens aimant la liberté par-dessus tout. L’influence que l’administration et les autorités administratives exercent dans la vie publique du pays avait été méconnue de ceuxlà même qui se qualifiaient « d’hommes politiques ». Ce n’est pas le législatif mais l’exécutif qui gouverne, et l’exécutif c’est l’administration, qui exerce de mille façons son influence sur l’ensemble de la vie publique, et aussi sur la formation de la volonté politique. Comme toute autre grande organisation sociale, l’administration est un organisme qui possède son essence et sa vie propres ; elle cherchera donc à agir partout selon ses propres lois, même si les bases dont elle est issue se trouvent soudain complètement modifiées. C’est lorsque la forme du gouvernement et le gouvernement lui-même ont subi des modifications profondes qu’apparaît le mieux la différence qui existe entre le législatif et l’exécutif. Si le Parlement vote les lois, ce sont les autorités qui procèdent à leur application et non seulement les autorités centrales, mais les autorités de la province, du district et même de la commune. Les meilleures lois ne servent de rien si elles ne sont pas appliquées ou si elles le sont mal ; de même
les effets d’une mauvaise loi peuvent être notablement atténués si les organismes exécutifs le veulent.
J’avais reconnu très tôt l’importance de l’administration et je ne l’ai jamais perdue de vue pendant tout le temps que j’ai rempli des fonctions publiques, à plus forte raison quand j’ai été ministre. C’est surtout en cette qualité que j’avais la meilleure occasion de mettre en pratique mes idées sur le renouvellement du personnel administratif. C’est aussi ce que je fis, à l’effroi des adversaires de la République. Malheureusement, mes amis politiques ne me comprirent pas toujours ; souvent ils jugèrent même que j’agissais sans assez d’égards. Ce qui me valut les haines les plus féroces, c’est que je n’appelai pas toujours des fonctionnaires de carrière aux postes élevés mais des personnalités prises en dehors de l’administration. Je partais du point de vue que, comme la Constitution l’exige, le pouvoir doit être réellement exercé par le peuple, et que cela n’est possible que si toutes les classes de la nation participent effectivement à l’exercice du pouvoir, et non, comme dans l’ancien régime, une caste privilégiée. D’autre part, je ne fis jamais appel qu’à des personnalités qui avaient prouvé, par leur précédente activité, qu’elles étaient capables de diriger une administration publique. Le nombre de ces « outsiders » est d’ailleurs resté toujours très réduit ; il est évident que la carrière de fonctionnaire, comme toutes les autres carrières, exige une longue formation professionnelle. Cependant, en général, je n’ai eu qu’à me louer de mes « outsiders ». Leurs talents durent être reconnus par nos adversaires eux-mêmes. Lorsque Papen renversa le cabinet prussien en 1932, et qu’il fut décidé que tous les socialistes et tous ceux qui n’étaient pas fonctionnaires de carrière seraient exclus de l’administration, la Deutsche Allgemeine Zeitung elle-même, organe de droite, s’éleva contre cette mesure.
A l’Intérieur les fonctionnaires dont le poste avait un caractère politique étaient, outre les sous-secrétaires d’État et les directeurs de ministère, les préfets des provinces, les sous-préfets des arrondissements, les conseillers cantonaux et les préfets de police des grandes villes, ainsi que leurs représentants. Sur 1 840 hauts fonctionnaires, en Prusse, 540 étaient des fonctionnaires politiques.
Après la révolution de 1918 un grand nombre de ceux-ci avaient été balayés par la tempête populaire parce que, pendant la guerre, ils s’étaient montrés hostiles au peuple ou incapables. D’autres donnèrent leur démission, décision qui leur fut beaucoup facilitée par un décret du gouvernement prussien du 26 février 1919. Mais en réalité jusqu’en 1926 on ne procéda point à un renouvellement systématique du personnel administratif. On attendit que le fonctionnaire eût commis une « faute politique » ou bien qu’il eût atteint l’âge de la retraite (soixante-cinq ans). A la longue, on réussit tout au moins à éloigner les junkers des postes importants de l’administration prussienne. Jusqu’à la révolution de 1918, la noblesse de Prusse avait considéré certaines charges administratives comme héréditaires dans les familles. Un exemple donnera une idée des proportions que prenait cet accaparement de tous les postes administratifs d’un arrondissement par les membres d’une même famille. Voici les signatures d’un avis officiel, affiché dans la province prussienne de Saxe.
Magdeburg, Halle-sur-la-Saale, le 11 novembre 1918
Le préfet : signé : von der Schulenburg. — Le président de la Chambre d’agriculture : signé : comte von der Schulenburg. — Promulgué : Salwedel, le 21 novem-
vembre 1918. — Pour le président de la Commission de district, absent, von der Schulenburg, conseiller cantonal : signé : von der Schulenburg, député cantonal.
Les Schulenburg ci-dessus nommés ne représentent pas la même personne occupant différents postes, mais différents membres d’une même famille qui avait ainsi, dans l’administration de la province de Saxe, une influence prépondérante. Le tableau ci-dessous montrera dans quelle mesure on avait réussi à éliminer, de l’administration prussienne, cette forme de népotisme. Il donne l’origine comparée des fonctionnaires politiques, pour les années 1916 et 1930.