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CHAPITRE PREMIER

ANNÉES D’ENFANCE ET d’àPPRENTISSAGE

Je suis né le lundi 28 juillet 1879, à 6 heures du soir, chez mon grand-père Joachim Ehlert, dans le logement qu’il occupait à l’hôtel de ville de Treptow-sur- Tollense, petite ville de Poméranie. Ma mère était âgée de vingt-trois ans ; elle avait été en place, comme bonne, à Potsdam. Elle était revenue dans sa ville natale pour attendre sa délivrance parmi ses parents. Elle avait dû, de très bonne heure, gagner elle-même sa vie, car ses parents étaient de pauvres gens. Mon grand-père, ouvrier maçon, avait une femme et quatre enfants à nourrir : deux garçons et deux filles. Son revenu suffisait tout juste, malgré la plus rigoureuse économie, à nourrir la maisonnée et à élever les enfants jusqu’à leur sortie de l’école. Ma mère, qui était l’aînée des deux filles, devait non seulement aider au ménage, pendant qu’elle fréquentait encore l’école, mais, une fois son travail et ses devoirs scolaires terminés, elle allait faire des ménages au dehors contre un salaire infime. C’est ainsi qu’elle a gagné

elle-même l’argent dont elle avait besoin pour sa confirmation religieuse.

Comme le métier de maçon est un métier saisonnier, mon grand-père essaya de trouver une seconde occupation. Il fut d’abord gardien de nuit à Treptow. Par suite de la considération dont il jouissait, l’administration municipale l’engagea définitivement, le 1 er janvier 1870, comme appariteur. Ma mère était alors âgée de quatorze ans. A partir de ce moment-là l’existence de sa famille s’améliora. La fonction d’appariteur est à peu près celle d’un agent de la police communale. Je descends donc, si l’on veut, d’une famille d’employés de police et possède, sous ce rapport, une hérédité plus ou moins « chargée ». Outre la jouissance du logement, d’un champ et de deux jardins, la fourniture du bois et de la tourbe pour le chauffage, les revenus de mon grand-père consistaient en un traitement en espèces de 171 thalers par an, soit 513 marks (environ 3 000 francs). Même si l’on admet que l’argent avait alors le double de sa valeur actuelle, c’était très peu.

Ma mère Bertha était la fille préférée de mon grandpère. Néanmoins elle dut aller en place aussitôt après avoir quitté l’école, pour alléger les charges de sa famille et apprendre à vivre dans d’autres milieux que le sien. Tout d’abord elle alla à Neubrandenburg, qui est à une demi-heure de chemin de fer de Treptow. Elle n’avait pas encore dix-huit ans, lorsqu’elle trouva une place à Potsdam.

Ma mère était toujours pleine d’entrain et de bonne humeur. Elle a conservé ce caractère jusqu’à sa mort, malgré sa vie difficile et toujours occupée, et malgré maintes désillusions. Elle avait été une jeune fille ravissante et devint une femme belle et de grande prestance. Pendant qu’elle était en place à Potsdam, Bertha fit la connaissance d’un jeune homme qui venait apporter régulièrement la viande à la maison.

C’était un garçon boucher du nom d’Albert Lehmann. Bertha et Albert nouèrent des relations qui ne devaient pas demeurer sans suites. Dès que ma mère s’en rendit compte, elle fut désespérée. Son père était excessivement sévère ; bien qu’elle fût son enfant préférée elle avait des raisons de craindre qu’il ne voulût plus la recevoir à la maison. La patronne s’entremit. Dans une longue lettre, elle exposa à mon grand-père que malgré sa faute, Bertha était une très brave fille et qu’il ne devait pas la repousser mais au contraire la recueillir, eu égard surtout à l’enfant qui allait naître. Après quelque hésitation mon grand-père accorda son pardon et, le 14 avril 1879, ma mère revint chez ses parents, à Treptow, qui fut, ainsi, ma ville natale.

Ma mère était fiancée à mon père naturel. Les parents de son fiancé la connaissaient et l’aimaient. Néanmoins, elle se sépara plus tard de son promis parce que, d’après elle, il lui avait été infidèle pendant son absence de Potsdam. Les parents du jeune homme étaient furieux contre leur fils et firent tous leurs efforts pour amener une réconciliation. Mais ma mère demeura inébranlable. Sa fierté, la conception qu’elle se faisait de la fidélité et de la considération qu’une femme se doit à elle-même, lui eussent rendu impossible la vie commune avec son ancien fiancé. Ma mère n’a jamais pardonné à mon père son infidélité, bien qu’elle tînt sincèrement à lui comme à son premier amour. Elle a aussi refusé de revoir mon père et juré que celui-ci ne me verrait jamais. Cette parole, elle l’a tenue, comme elle a toujours mis à exécution tout ce qu’elle s’est proposé. De fait, je n’ai pas connu mon père naturel et je ne l’ai même jamais vu. Il est mort le 23 avril 1902, d’une attaque d’apoplexie, à l’âge de quarante-huit ans. Au cours des quinze dernières années de sa vie, il était devenu un bourgeois aisé et considéré de Potsdam et le propriétaire du « Froschkasten », un restaurant avec jardin situé au numéro 4

de la Kiezstrasse et connu jusqu’à Berlin, d’où l’on venait volontiers en partie de plaisir.

Mes adversaires politiques, notamment les nationauxsocialistes, m’ont, depuis des années, traité dans leurs assemblées, leurs tracts et leurs journaux de « juif » et de « bâtard de juif ». Par ce moyen, conforme à leurs procédés antisémites, ils cherchaient à me desservir aux yeux de l’opinion publique et à me faire mépriser de leurs partisans. Pourtant, je ne suis pas d’origine juive, mais au contraire d’origine purement « aryenne et nordique » ainsi qu’on peut le constater en remontant dans ma famille jusqu’à deux cents ans en arrière. Je suis donc beaucoup plus aryen qu’un grand nombre de ceux qui, pour des raisons politiques, se donnent comme tels aujourd’hui en Allemagne. Je puis suivre mes aïeux maternels, d’après les registres paroissiaux, jusqu’à la quatrième génération. Mon grand-père, né le 28 janvier 1828, avait épousé Dorothea Reinke. Le père de mon grand-père, né le 29 juin 1791, était berger et s’appelait Joachim Friedrich Ehlert. Il avait été fait chevalier de la croix de fer pendant les guerres de l’Indépendance. Son père, né en 1761, était un ouvrier agricole. Tous appartenaient à la confession évangélique et avaient épousé des femmes protestantes. Les aïeux de mon père naturel étaient originaires de la marche de Brandebourg. Ils étaient soit des paysans soit des pêcheurs, des parages de Kloster Lehnin. Leurs femmes étaient de même origine ; tous appartenaient à a religion réformée.

Bien entendu, je ne donne pas ces détails parce que je considère qu’on doive rougir d’être d’origine juive. Si je l’avais été, les hommes sensés, dont le jugement devrait seul importer dans la vie, ne m’en eussent pas rendu responsable. Mais, comme mes calomniateurs ont prétendu que j’étais l’enfant illégitime d’un commerçant juif de Treptow, Ernst Cohn, chez qui ma mère aurait été en place, il s’agit ici de

T honneur de ma mère, à qui ces Souvenirs sont dédiés. Or, Ernst Gohn, né le 23 juillet 1861, avait à peine dix-huit ans lorsque je suis né. Ce fut un homme qui jouit d’une grande considération dans toute la Poméranie et particulièrement parmi la noblesse de cette province. Le 13 mai 1931 il a affirmé sous serment devant le tribunal de Treptow qu’il n’y avait pas un mot de vrai dans les assertions de mes adversaires politiques. Ma mère n’a jamais été en place, comme jeune fille, ni chez lui, ni chez ses parents, ni même dans aucune maison de Treptow. D’ailleurs, à l’époque en question elle n’habitait pas Treptow, mais Potsdam.

Je demeurai chez mes grands-parents jusqu’à l’âge de cinq ans. Je fus élevé surtout par ma tante Anna, la plus jeune des sœurs de ma mère qui vivait avec ses parents. Ce furent, pour moi, des années très heureuses.

Peu de temps après ma naissance, ma mère dut entrer de nouveau en place, car il s’agissait, maintenant, de gagner aussi ma subsistance. Elle alla d’abord à Neubrandenburg, puis à Berlin et à Charlottenburg qui, alors, était encore une ville indépendante de Berlin. Elle demeura à Neubrandenburg jusqu’en septembre 1882. D’octobre 1882 à juin 1884 elle servit chez le conseiller Weber, à Charlottenburg, et c’est alors qu’elle fit la connaissance du charron Thomas Grzesinski, employé à la fabrique de voitures Fiebelkorn. Grzesinski avait trente-quatre ans, ma mère vingt-huit. Ils se marièrent le 28 juin 1884. Thomas avait trouvé du travail régulier à l’arsenal d’artillerie de Spandau et loué, dans la Weberstrasse, pour douze marks par mois, un modeste appartement dans une maison appartenant à l’État.

Ma mère me fit alors venir auprès d’elle et entreprit elle-même mon éducation. La vie était alors très dure pour nous. Mon beau-père gagnait très peu. Les années de folles spéculations qui avaient suivi la victoire de 1871 et qui s’étaient traduites par une grande

aisance dans tous les domaines de la vie économique et sociale, ces années étaient depuis longtemps passées. Elles avaient fait place à de mauvaises années de chômage et de bas salaires. Il n’était pas rare que mon beau-père ne rapportât à la maison que douze marks, comme salaire de la quinzaine, après qu’on en avait retranché le prix du loyer. Avec cet argent ma mère devait pourvoir à notre entretien pendant les deux semaines suivantes. Elle y parvenait; comment? Cela reste encore aujourd’hui une énigme pour moi. Elle était extrêmement économe, mais jamais avare. Jusqu’à un âge très avancé elle demeura une véritable virtuose dans l’art de tenir sa maison, qui était toujours en ordre et d’une propreté méticuleuse. Mais pendant quelque temps la situation dut devenir particulièrement difficile, car elle se décida à gagner elle aussi de l’argent pour le ménage. Elle travailla pendant près d’une année au laboratoire de pyrotechnie. Ce fut un temps très dur à passer pour elle, mais aussi pour moi car j’étais, maintenant, seul toute la journée. Ma mère me préparait le soir mon repas du lendemain, que je prenais chez des voisins. Elle s’occupait de son ménage en rentrant du travail ; néanmoins il régnait toujours à la maison un ordre parfait.

J’ai toujours eu une immense adoration pour ma mère, bien qu’elle m’ait élevé avec la plus extrême sévérité et ne m’ait jamais passé la moindre inconduite. Moi-même j’étais pour elle le seul et unique objet de ses pensées. Lorsque, plus tard, nous dûmes nous séparer pour un temps assez long, nous souffrîmes beaucoup tous deux. Mais elle était têtue, fière et inflexible quand elle croyait avoir raison. Elle l’avait déjà prouvé à l’égard de mon père naturel; elle ne faisait pas d’exception pour moi, quel que fût son amour pour son fils. J’ai hérité d’elle ces traits de caractère, sauf, hélas, l’économie.

Elle n’eut pas d’autre enfant que moi. J’entretins

toujours de bons rapports avec mon beau-père ; il m’aimait et se montrait gentil pour moi. Mais c’est ma mère qui s’occupait exclusivement de mon éducation ; en cette matière elle ne souffrait l’immixtion de personne. C’est à elle que je suis redevable de tout ce qui est caractère, force de volonté, franchise, loyauté, estime de soi-même et sens de l’ordre. Elle a suivi ma carrière avec l’attention et l’amour d’une vraie mère, bien que j’aie vécu des années séparé d’elle. Elle n’avait pas beaucoup d’estime pour mon activité politique et syndicale. Elle ne me faisait pas de reproche mais elle n’aimait pas beaucoup les sociauxdémocrates. Je crois qu’elle dut souffrir de mes fréquentations ; mais lorsque, plusieurs années après, j’entrai dans la carrière administrative et que je devins conseiller d’arrondissement, on m’a dit qu’elle pleura toute une nuit de joie et d’émotion.

De bonne heure, j’ai appris à me débrouiller seul et à me suffire à moi-même. Tout enfant, je n’aimais pas beaucoup fréquenter n’importe qui. Très peu de mes petits camarades étaient mes compagnons de jeu. Mais à ceux-là — qu’il s’agît des garçons ou des filles —m’attachait bientôt une longue et fervente amitié.

J’entrai à l’école à Pâques 1886. J’avais déjà près de sept ans. J’étais de constitution très faible, et c’est pourquoi mon entrée à l’école avait été retardée de six mois. Cette école était l’école communale de Spandau, qui avait six classes et un plan d’études fort rudimentaire. C’est la seule que j’aie jamais suivie. L’argent faisait défaut pour me permettre de poursuivre mes études, bien que ma mère l’eût vivement désiré et qu’elle se fût efforcée de trouver les ressources nécessaires. En ce temps-là, même l’école primaire était payante. J’étais un bon élève et j’avais toujours de bonnes notes, ce qui faisait la joie et l’orgueil de ma mère. J’obtenais presque toujours « bien » en conduite,

application, travail et progrès, et souvent même « très bien ». Mais j’avais aussi de bonnes notes dans toutes les branches d’enseignement. Mes branches préférées étaient l’histoire et la géographie. J’étais également bon en lecture et en récitation. Apprendre par cœur était un jeu pour moi. Mes maîtres ne l’ignoraient point. Aussi étais-je doublement puni s’il m’arrivait de ne pas savoir parfaitement mes leçons. Dans ces cas-là, ma mère ne m’était non plus d’aucun secours et me gratifiait, tout au plus, de quelques taloches. Je n’entretins des relations personnelles avec aucun de mes maîtres, bien que j’aie appris de quelques-uns d’entre eux des règles de vie qui m’ont ensuite servi pendant toute mon existence. Mais les méthodes d’enseignement de mes maîtres ne me plaisaient point. Elles consistaient surtout en corrections corporelles qui nous inspiraient de la crainte mais ne développaient point notre amour de l’étude. Je détestais même cordialement quelques-uns de mes maîtres et je ne suivais leurs leçons qu’avec horreur. Le seul qui me fût tout à fait sympathique, c’était M. Daebel, mon premier maître de classe. Il comprenait les enfants et s’entendait vraiment à éveiller en nous le goût de l’étude. Ce goût, je le gardai dans les classes suivantes et mes nouveaux maîtres ne réussirent pas à me l’arracher.

Malgré notre pauvreté et l’école, dont la fréquentation n’était pas toujours agréable, je vécus une enfance heureuse chez ma mère à Spandau. Je participai à tous les bons et mauvais tours qu’entreprenaient mes camarades en dehors des classes, quand ce n’était pas moi-même qui en prenais l’initiative. Mais j’étais rarement saisi sur le fait et c’est pourquoi mes « exploits » parvenaient rarement à la connaissance de ma mère et de mes maîtres ; d’où mes bonnes notes.

Je passai ma confirmation le mardi 19 septembre 1893, à midi, en l’église évangélique de Saint-

Nicolas. Je quittai l’école le vendredi suivant, 22 septembre, après sept ans et demi d’études. Par acte du préfet de Potsdam, en date du 7 juillet 1892, il fut établi que je pourrais, ainsi que ma descendance, porter dorénavant le nom de mon beau-père Grzesinski. Jusqu’alors je m’étais appelé Ehlert, du nom de jeune fille de ma mère.

Longtemps avant mon départ de l’école, on avait commencé à discuter à la maison de ma carrière future. On me demanda vers quoi allaient mes préférences. Mais quelles peuvent être les préférences d’un gamin de treize ou quatorze ans? En général, il se sent attiré dans des directions multiples. Je n’étais sûr que d’une chose : c’est que je ne voulais pas embrasser le métier de mon beau-père. Je le connaissais, car mon beau-père travaillait souvent le dimanche, ou pendant ses heures de loisirs en semaine, à son établi, installé dans la cave. Je l’aidais souvent et bientôt je connus parfaitement le maniement de la scie, du rabot, de l’étau, du marteau, des tenailles et de la hache. Mais je ne voulais devenir ni charron, ni menuisier. Plusieurs de mes camarades plus âgés étaient entrés à l’arsenal royal, où ils étaient assurés d’un travail régulier. Mais cela ne me disait rien non plus ; à aucun prix je ne voulais continuer à vivre sous une contrainte, je voulais être libre. Toutefois, il fallait que j’apprisse un métier. Finalement on décida que je serais dinandier. Mais la place d’apprenti qu’on m’avait désignée à Berlin était déjà prise lorsque je voulus m’y présenter. Le patron nous recommanda cependant à un de ses amis, qui engageait encore des apprentis. C’est ainsi que j’entrai à la « fabrique d’objets métalliques » de Ludwig Krebs, 13, Marianneustrasse, à Berlin, pour y apprendre l'emboutissage et la dinanderie. Comme mon patron me devait aussi la nourriture et le logement, je dus quitter la maison maternelle. Je fis mon balluchon et le dimanche 23 sep-

tembre, c’est-à-dire deux jours après que j’avais quitté l’école, ma mère me conduisit à Berlin.

Les premiers jours j’eus violemment le mal du pays. Mais, comme cela ne servait à rien, il fallait se dominer. C’est ce que je fis et ce que j’ai continué de faire toute ma vie et je n’ai plus jamais connu cet état de dépression morale. Mon maître était un Autrichien de Vienne, un homme très versé dans son métier, mais par ailleurs absolument sans retenue, bohème et irascible. Il se conduisait très mal avec sa famille •— il avait deux grandes filles et deux garçons qui fréquentaient encore l’école — en particulier avec son excellente femme, qui me traitait comme son propre enfant. Il la négligeait et même, plus tard, il la laissa manquer d’argent, qu’il allait dépenser au cabaret avec des femmes de réputation douteuse. Elle mourut en 1896, le dixneuvième jour de ses couches, pendant que, dans la même maison, son mari payait de la bière et du vin à l’orchestre de dames d’un restaurant. Comme il ne s’occupait pas beaucoup de ses affaires, pendant qu’il menait cette vie, sa fabrique alla bientôt mal. Il fit des dettes et contracta des engagements vis-à-vis de ses fournisseurs et aussi des clients pour lesquels il travaillait. Souvent il n’avait pas de quoi payer ses ouvriers, ce qui, d’ailleurs, ne l’accablait pas beaucoup. Pour se maintenir lui-même sur l’eau, il eut finalement recours aux moyens les plus condamnables. Il vendit du matériel qui ne lui appartenait pas et livra des marchandises à d’autres que ceux qui les avaient commandées et même, en partie payées. Pendant les deux dernières années que je passai chez lui, les huissiers devinrent des habitués de la maison. C’est moi qui devais les recevoir. Mon maître disparaissait dès qu’on annonçait leur visite. Je devais désigner les objets susceptibles d’être saisis et plus tard négocier aussi leur dégagement. C’est ainsi que j’acquis bientôt une expérience exacte de la vie. Ce que je voyais et

apprenais n’était pas toujours très recommandable. Je crois que si je n’avais pas reçu de ma mère une éducation aussi rigoureuse je me serais laissé influencer par ce mauvais milieu.

Néanmoins, j’appris fort bien mon métier chez mon maître et devins un excellent ouvrier. J’eus l’occasion, pendant mon apprentissage, de toucher à toutes les branches de ma spécialité et d’acquérir une formation très étendue. Mais l’apprentissage était dur. Mon maître était un véritable exploiteur, qui n’avait pour ses apprentis ni égards ni ménagements. La journée de travail n’avait pas de fin. Il m’est arrivé souvent d’être encore dans l’atelier à 10 heures du soir, et la patronne m’y envoyait mon dîner. Mais j’aimais le travail et prenais volontiers mon parti du surmenage, pourvu qu’en travaillant j’apprisse quelque chose. Mon métier m’intéressait. Parfois notre maître se laissait aller à nous battre. J’étais très sensible à ce procédé et protestais avec énergie, car les coups et les injures blessaient mon sentiment de l’honneur. Dans ces cas, ma patronne s’efforçait de s’entremettre. Mais avec le temps, mon patron me traitait de plus en plus brutalement. J’avais subi un accident au tour — par ma faute, je le reconnais — un accident qui m’avait empêché de travailler pendant sept semaines et m’a coûté la paralysie de mon index droit ; à la suite de cet événement le traitement que m’infligeait mon maître me devint absolument insupportable. Un beau jour, après une violente querelle, je m’enfuis de l’atelier et revins chez ma mère. C’était le jour de l’Ascension de l’an 1897. En me voyant arriver ma mère fut épouvantée et très fâchée ; sa colère ne s’apaisa point même après que je lui eus exposé les raisons de mon acte. Elle ne pouvait admettre que son fils se fût enfui de chez son patron. Je devais, coûte que coûte, retourner chez celui-ci. Et je dus bien lui obéir.

Mais le lendemain elle vint elle-même et eut une explication avec mon maître sur la façon dont il me traitait. Il faisait vraiment piètre figure lorsque ma mère le quitta. Je pense qu’elle dut le secouer rudement, car c’est à quoi elle s’entendait, surtout quand il s’agissait de son fils. Il fut décidé que j’achèverais mon apprentissage le 1 er juillet au lieu du 1 er octobre 1897, et que je coucherais désormais chez ma mère, à Spandau. Je dus prendre mon parti des trois quarts d’heure de chemin de fer et du long trajet jusqu’à la gare.

Mon apprentissage terminé, je travaillai encore un mois comme ouvrier chez mon patron. Puis nous nous séparâmes — en mauvais termes, bien entendu. Je ne pouvais plus avoir la moindre considération pour lui, et le travail dans sa fabrique m’était devenu insupportable.

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