C... le 27 novembre
Madame,
Dans votre réponse par laquelle vous accepter les conditions de 2 francs et quêtes, pension libre, vous avez omis de dire votre âge, car nous devons jouer une revue et, comme je vous Fai dit, il nous est nécessaire d’avoir des femmes jeunes ayant même si possible du plastique.
Pour éviter tous les ennuis à l’arrivée, j'aime mieux ires loyalement vous en prévenir.
Aussitôt votre réponse je m'empresserai de vous faire p a i ven i r v otre engageme nt.
Recevez nies salutations empressées.
Illisible, administrât eut.
N.,, le l° f avril 1906.
Votre journal à la date du 29 mars a publié un article intitulé h La traite des chanteuses ». Il serait à désirer
la continuation de cette campagne pour que le sort de ces malheureuses fût amélioré, si cet état ignoble de choses ne pouvait être aboli.
Le trafic des artistes est une exploitation sous le couvert de la loi connexe à celle de la prostitution, dont Paris est un centre de recrutement mais non le seul. Dans le Midi, il y a deux villes qui sont l’entrepôt, peut-on dire, do la traite des chanteuses : Avignon pour la région du sud-est, et Toulouse pour la région du sud-ouest, avec Marseille et Bordeaux comme débouchés d 1 exportation*
A... subventionne peu ou point du tout le théâtre municipal, mais possède trois cafés-concerts importants, véritables casinos où tons les genres de théâtre sont joués : les P..., les V..„ FA...
Les artistes lyriques sont recrutées et appropriées au genre de trafic signalé. Elles mont point do traitement ou un.., traitement de forme. Le tenancier leur offre uniquement la nourriture et les oripeaux nécessaires pour la scène. Les artistes font la quête dans la salle après chaque chant, en costume décolleté et attrayant. Elles doivent rester dans F établissement avec les clients jusqu'à une heure tardive de la nuit. Les conséquences et le but ne sont que trop faciles à déduire*
Si, à la sortie du concert F artiste :i a pas trouvé preneur qui assure le gîte 6t... le reste, elle va se réfugier à la brasserie M... qui a changé récemment de local mais non de tenancier. Quoiqu’elle ne corresponde à aucune nécessité sociale, l’autorisation d'ouverture toute la nuit est accordée à cet établissement interlope. Depuis nombreuses années, c'est là le marché Cythéréen de toutes les prostituées libres, artistes ou bohèmes, depuis minuit à l’heure do blanc minette. Le tenancier de la brasserie a la prétention de satisfaire à tous les desiderata. Il tutoie tout le monde, petit, sautillant sur sa jambe écourtée, il parle d’abondance, il est F homme universel. Il se vante de faire marcher à son gré préfecture, mairie, députés, sénateurs, etc. Le fait est que les dernières élections législatives, sénatoriales et municipales avaient été manigancées dans son établissement. A la Noël dans son nouvel établissement, il a offert un banquet de GO cou-
AU B NTS I, Y R lu O EiS
verts à Messieurs de la préfecture, tle la mairie, du barreau (sic! ! !).
Pour la traite des ohanteusee, voici encore quelques traits caractéristiques de mœurs locales :
Pendant l’été, tous les villages de Provence et du Languedoc agrémentent leurs fêtes patronales de courses de taureaux de Camargue et de concerts d’artistes d’À,.. Les troupes lyriques sont recrutées dans les agences siégeant a A... : 1° Café T*.. ; Brasserie des À... ; 3° Bar des M... C... ; 4° Bar P..* ; 5" Bar des G... Je passe les secondaires ne citant que les principales. Inutile d'entrer trop dans le détail de la formation de ces troupes. Je me contente de dire que le ou les délégués des villages — des ganders en terme provençal —- viennent à A... choisir les sujets lyriques, comme quelques jours après ils auront à choisir les bêtes à corne dans les prés de la Camargue. Ils assimilent le bétail à quatre pattes à relui à deux jambes, à quelques petites différences près! De tels trafics sont passés en coutume, ne croyez pas que j’exagère, informez-vous de visu et de mulitu*
Il serait pourtant indispensable qu'un peu de ce besoin de sollicitude pour les faibles, de solidarité qui a poussé les gens de lettres et des a rte à se grouper en syndicats, en mutualités, excite quelques âmes généreuses à secourir ces malheureuses à tous les pointe de vue dignes d’intérêt. Si ! initiative individuelle ne prend leur cause en mains et réagisse, il y a peu d’espoir de voir cesser cette situation lamentable, écœurante, la parodie de F amour sous le paladium factice de Fart et des muses*
Veuillez recevoir, monsieur, l’assurance de mon entier dévouement.
P.-&. — La lettre que je vous écris dans un but philanthropique, avec le souhait de voir cesser ces injustices sociales, ces mœurs contre nature, ne relate que des faits absolument exacts. Vu ma situation, je vous serai reconnaissant de taire mon nom et ma qualité. Je serais trop heureux d’avoir pu fournir quelques éléments au soutien de votre thèse morale.
Mais laissons la, parole à trois commissaires de polica> ++ absolument honnêtes :
Je regrette pour ces honorables magistrats d insister sur le mot... honnête : mais, en province, on les compte.
Mars..,
Pour frapper juste il faut viser au point initial. Je veux parler de l’agent qui procure aux cafés-concerts le contingent de chanteurs qui leur est nécessaire. Je ne veux pas parler des agences qui sont connues de tout le monde et qui figurent dans le Bot tin. Celles-là font leur métier presque honnêtement ' encore ne faudrait-il pas regarder de bien près! Mais le Monsieur qui n*a pas de cabinet ou celui qui reçoit chez lui et qui, circulant dans les cafés ou dans les établissements fréquentés par les chanteuses, les éblouit par des promesses*,, celui-là est plus dangereux encore que les pourvoyeurs de maisons closes. Il jouit de Y impunité et fait son métier sans être inquiété par la police qui le connaît souvent. La plupart de ces pourvoyeurs — et ils sont nombreux! — ont un casier judiciaire orné de plusieurs condamnations pour excitât ion de mineures à la débauche, attentats aux mœurs, etc... J’en connais un grand nombre qui se pavanent sur les boulevards et continuent leur horrible métier sans que personne ait le courage de faire arrêter ces honteux marions. Ils sont légion qui possèdent une officine louche et vous trouverez certainement si vous poussiez vos investigations entre le boulevard Sébastopol et la place de la 'République, en passant surtout par la rue de. Bondy. Recherchez de préférence ceux qui se font une spécialité des expéditions à l’étranger. Voilà où gît le plus grand danger. Frapper dur et ferme ces ignobles individus ; les empêcher surtout de a faire a avec F étranger, car c’est hors de France que ces malheureuses ont le plus à souffrir, ne connaissant ni la langue ni les moeurs ni les lois du pays où elles s’expatrient. En province elles ont, au moins dans
AGENTS LYRIQUES
les cas assez graves, la ressource du commissaire de police. Mais à l'étranger!.,.
Recevez, etc.
Un ancien commis sairt de police.
S..., le 6 octobre 1905.
Monsieur,
Nous venons précisément de mettre en vigueur, ici, tm »notweJ arrêté qui fait droit à tous vos desiderata. Il s'agit maintenant d’en assurer F exécution et ce n’est pas chose aussi facile qu’on pourrait le croire, car on a contre soi les tenanciers, les viveurs et autres intéressés , Nous espérons néanmoins, à force de ténacité , venir à haut de toutes les résistances,
Pour mener à bieir la réforme que vous entreprenez, comme pour toute autre, d’ailleurs, il importe d’avoir avec soi F opinion publique. Vous agiriez donc sagement, à mon avis, en faisant une campagne de presse, La simple publication de votre circulaire dans quelques journaux de Paris dessillerait les yeux à bien des gens, surtout qu’elle serait certainement reproduite par les feuilles de province.
Quant à moi, je ne puis que vous encourager dans votre ouvre , et si vous pouviez mettre un terme à Vexploitation honteuse, infâme , dont les artistes sont victimes dans les petites villes de province r vous auriez bien mérité des artistes et même de l'humanité.
Je pourrais citer des faits absolument écœurants dont j'ai été témoin ; mais il ne m’appartient pas de le faire.
Recelez, monsieur le secrétaire général, avec mes sincères compliments, F assurance de mes civilités émpressées.
Le commissaire de police de S... ; h,,.
B..*, avril 1900.
Je suis avec intérêt la campagne que vous avez entreprise .si fort à propos contre les exploiteurs do chair humaine, les tenanciers dé cafés-concerts, et que vous mènerez a bien, je l’espère.
Ce que vous avez écrit dans votre journal du 24, 801)4, s’applique etc tous points à Jh„, exception faite du commissaire de police qui, depuis quatre ans qu’il est là, n’a jamais cessé de s'élever contre les abus commis et de les combattre.
Il y a, ici, deux cafés-concerts. Les artistes, je veux parler des dames, sont recrutées, je crois, à Paris. De préférence on choisit celles qui sont jeunes, jolies ou tout au moins passables, bien en formes, pouvant servir d’appât. On les loge, ou les nourrit et on les fait chanter jusqu’à une heure du matin sur quelques planches en surélévation, Comme rétribution», elles ont ce que le client veut bien leur donner, le produit des quêtes, fort maigre la plupart dti temps.
Pendant trois ans, de 1902 à 1905, je n’ai cessé de plaider la cause de ces malheureuses chanteuses auprès de M. le maire, lui faisant toucher du doigt la plaie qui les gangrène, V exploitation sans vergogne d’un patron qui les ■condamne à la profit! tut ion, et le I er mars 1905 j’avais la satisfaction de voir réglementer par un arrêté pris sur mes instances, le commerce scandaleux de ces tenanciers d’établissements spéciaux, à la porte desquels il ne manque que la lanterne rouge et le gros N**.
Mais les exploitants dont les actions financières allaient baisser et auxquels on fit des procès-verbaux qui se traduisirent non seulement par de l’amende mais aussi par de la prison, ne se tinrent pas pour battus. Ils soulevèrent une campagne de presse contre le commissaire qu’un journal républicain qualifia de « commissaire la pudeur ; protecteur de maisons closes », cherchèrent vainement et par tous les moyens à le discréditer, et finalement firent reve-
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nir M, le maire sur sa décision en employant le concours du Syndicat des Commerçants. Le 20 décembre 1905, M. le maire rapportait son arrêté.
Depuis lors, ces gens-là s’en donnent à cœur joie et la police impuissante, raillée dans la personne de son chef, laisse faire, puisqu'elle n en peut mais.
Lim de ces tenanciers de cafés-concerts, M. (mettons Idiot), venu des montagnes sans le sou, il y a quatre ans, et qui disait an maire que le commissaire voulait Fempecîier de gagner sa vie en travaillant, vient d'acheter un établissement de premier ordre à IL., en payant 30,000 fr, comptant.
Le 15 juillet dernier, tenant à mettre personnellement en garde le Syndicat des Artistes Lyriques contre les tenanciers de cafés-concerts, je me suis offert à le renseigner en écrivant rue du Château-d’Eau, 3. Le 22, on nFannonçait un délégué, mais je ne Fai jamais vu.
Donc je répète que si quelqu’un a pris en pitié la situai tion intéressante de ces malheureuses artistes jetées en pâture à dos êtres sans entrailles qui les vouent sciemment a la prostitution, c’est moi. Et s'il est parmi nous, commissaires de police, quelques hommes qui sans crainte d’être critiqués par certains qui, certes, sont loin de les valoir, en tant que dignité, ont osé faire leur devoir jusqu au bout dans cet- ordre d’idées, je suis un de ceux-là et j’en revendique hautement l’honneur. Les preuves irréfutables sont là pour l’attester.
Vous ferez de nui lettre le cas qu'il vous plaira, à condition toutefois quo vous sachiez taire mon nom, celui de M. le maire de B.., et de l'exploitant pauvre qui a tout de même su s’enrichir pourtant.
Veuillez agréer, monsieur, F assurance de ma considération distinguée.
Le commi ssaire de police,
Signé : D..,
Cette dernière lettre, écrite sur papier administratif, émane du commissaire de police de la préfecture d’un de nos départements du Nord. Elle est typique.
Que dites-vous de oc commissaire qui, depuis trois ans protestant inutilement contre les abus commis, finit par combattre, dans la mesure de ses moyens, Fauterite administrative, dont il est, lui-même, un des représentants les plus directs F...
Il nous semble que les commissaires de police de province feraient bien de prendre exemple sur cet excellent homme, que la vue de toutes les misères et les bassesses humaines n 7 ont pas rendu inaccessible à la miséricorde.
Que Courte line, après cela, vienne dire que a le commissaire est sans pitié », Il a même, -— chose rare —le courage de sa pitié*
Et d'abord, pourquoi le Sénat, dans sa loi sur les bureaux de placement, a-t-il fait exception en faveur des agents lyriques? Ou mieux, pourquoi, par une poignante ironie, les a-t-il assimilés (au même titre que les agences théâtrales, du reste.,,) aux bureaux de nourrices ï? Pousser a-t-on jusque-là F amour des mineures?.., Les jeunes filles de 12, 13, 14 et 15 ans sontelles déjà trop âgées pour les Gilles de Raiz ou les Sade de la Province ?♦,*
J’avais écrit de façon à n'avoir affaire qu J à un seul enftèmi, et surtout afin do ne point diverger, c'est-àdire de ne point quitter la question des chanteuses, ce qui suit :
u Quelques grandes agences théâtrales démontrèrent « leur utilité et prouvèrent que, sans leur concours, « la décentralisation de Fart dramatique devenait e impossible, ce qui est vrai ; mais, tout en plaidant « leur cause, Ces correspondants de théâtre protes- <t tèrent hautainement contre l'assimilation que Fon a voulait faire de leur profession avec celle des bu-
AG E NT S LYRIQU E S
it reaux de placement et surtout des agences lyriques « de café-concert, qu’ils flétrirent dans leur supplique. u Le Sénat se trouvait donc dans l’alternative d'ac- « cep ter en bloc toutes les agences, ou, en bloc, de les « repousser toutes»
<i Il les accepta toutes. Ce fut là la faute.
te Pourtant cette f311 te est réparable. En signant le a décret que bon demande à M. Clemenceau, on laisse « vivre les grandes agences théâtrales et, du même « coup, logiquement, on ruine les agents... lyriques « malpropres ; ce qui revient à écrire qu'on relève la « moralité des artistes en province — et même à Fera tranger, en ce qui concerne, du moins, Vexporta' « tion. ï>
Tout cela serait vrai si les agences dramatiques, qui prennent aussi le nom de Correspondants de théâtres, agissaient avec une honnêteté, même relative. Sans tomber tout à fait au niveau des agents lyriques, l'agent dramatique se livre à des opérations immorales à tous les points de vue, et à des agissements qui, dans le même ordre d’idées, ont obligé les législateurs à supprimer les bureaux de placement.
Demandons avec Auguste Germain, ferré sur la matière :
u Les émoluments que demandent les agents lyriques sont-ils en rapport direct avec les services qu’ils rendent? Le tant pour cent qu’ils prélèvent sur les appointements des artistes est-il proportionné avec les recettes do ces derniers ? »
On peut répondre hardiment non.
Pour la province, sauf en certains cas spéciaux, l’agent dramatique perçoit dp 2 1/2 0/0 sur les appuin-
terne nts des artistes ; pour Paris et l'étranger, il touche 5 0/0. Mais n'allez pas croire que ce tant pour cent soit prélevé sur les appointements des artistes à la fin de chaque mois ou à la fin de la saison... L’agent retient ses honoraires avant. Et voici sa façon de procéder. En général, on considère qu'en province et à l'étranger la saison est de sept mois. Supposons qu’un artiste soit engagé en Italie, à raison de 500 fr. par mois, F agent prélève tout de suite son courtage sur les sept mois, c'est-à-dire que l’artiste qui a touché son premier mois d'avance, soit 500 francs, est obligé de verser 25x7=175 francs. îi lui reste 325 francs pour monter sa garde-robe,' et pour faire face aux premiers frais, toujours nombreux. Si 1 Artiste réussit dans la ville où on l’envoie, il arrive, somme toute, à s'en tirer à bon compte.
Le malheur est que, la plupart du temps, on s'arrange pour qu'il ne réussisse pas .. Ce manège, répété plusieurs fois, enrichit l'agent dramatique qui, logiquement, finit par préférer le cabot au comédien.
Il est d'autant plus facile de résilier un comédien, que ce sont aujourd'hui, à peu d'exceptions près, les agents dramatiques qui fournissent les directeurs aux théâtres municipaux.
— Pourquoi?.., demanderez-vous.
C'est bien simple,
MM. les conseillers municipaux, en général, étant assez ignorants des questions théâtrales, ont pris l'habitude d'accepter comme directeurs, ceux que leur présentent leurs habituels Correspondants. Ils les reçoivent d'autant plus volontiers des mains de ces agents dramatiques que ceux-ci fournissent, en même temps, la... troupe féminine ; et que, dans la troupe, MM. les conseillers municipaux font leur choix avant, d’après Cert a in s en vois pk û t ographiques expédiés prêaîahlemenf.
AGENTS LYRIQUES
Les agents dramatiques sont donc ainsi devenus les véritables directeurs de tous les théâtres de province 1 Les directeurs, (— leurs sous-ordres serait mieux... —) sont récoltés soit parmi leurs créatures dévouées, soit encore parmi des naïfs qui entendent apporter des fonds dans le théâtre qu’on leur assignera. — J'en connais un qui, chassé de deux préfectures pour,., mettons : « caisse mal tenue », dirige encore actuellement un grand théâtre dans l’Ouest.
Dupes sont donc les contribuables, dupes toujours les artistes, et quelquefois,,, de naïfs directeurs.
Mais revenons a nos père s-conscrits :
Ils sc sont laissé,., épater — écrivons le mot — par des suppliques provenant de ces agences aux titres ronflants. Les unes arguaient de leur vieille existence, toute d honneur et de probité , les autres démontraient leur nécessité, étalant des phrases philanthropiques. A les lire on pensait que, sans elles, l’Art dramatique n’avait plus qu’à disparaître... Et il fallait voir leur indignation si par malheur on s’avisait de les comparer aux agences lyriques IJ.
Je donne en leur entier et dans toute leur saveur, tant littéraire que prudhomesque, deux suppliques, instructives du reste, émanant d’un sieur M agent dramatique et lyrique :
Paris, le 8 novembre lî>03.