‹ La traite des chanteuses (moeurs de province)Chapitre 12 sur 71 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Engagements

L’engagement donne tous les droits au tenancier. — L artiste esclave ; cas de grossesse. Règlements intérieurs, - - Quelques articles de rengagement, — Appointements... illusoires, — Exigences du directeur relativement a l 1 * 3 âge et à la beauté des chanteuses. — Comment on devient directeur de café-concert.

Le lien qui doit attacher l'esclave au maître, 1 art iste au tenancier, se nomme un engagement. Cet engagement a ceci, au moins, de particulier, c’est qu'il n engage qu’une des parties. — (N'allez pas croire que c’est le tenancier L..) — Celui-ci, présentant l’engagement, s'est réservé tous les droit* mus ex ce piton, laissant à F artiste tous les devoirs . Et il est entendu, par devoir ;

1° Celui de mendier ; 2° celui de se laisser peloter par les pattes de tous les Bidon et Labohine de province; 3° celui de se prostituer à toute heure du jour et de la nuit.

La lecture des engagements rappelle en général celle si attrayante du Code militaire. Les peines, pour être moins sévères, n'en sont pas moins draconiennes et le fonctionnaire français veille lui même à leur exécution, puisqu’il ne craint pas d'apposer le cachet de la République sur les « règlements intérieurs » (1) dont je m’occuperai plus loin.

(1) Dans la plupart des beuglants de province, le règlement

iniériaur est signé du commissaire de police ; le cachet

de la République y figure ! Elle va bien la III e République!

Ainsi, le tenancier se réserve à lui seul ] e droit de résilier l’artiste quand bon lui semble ; et l’artiste, quoi qu’il en ait, se voit contraint de remplir., ses engagements jusqu’au bout.

fe ü plaît au tenancier de fermer provisoirement sa boite pour des motifs personnels... il suspend, purement et simplement, les appointements de l’artiste...

Les cas de grossesse, même embryonnaire (sic), entraînent la résiliation immédiate!... (Et n’oublions pas que le tenancier oblige l’artiste à se prostituer ; U provoque la cause, mais se désintéresse de l’effet) Interdiction absolue, pour l’artiste (naturellement) de déjeuner, dîner, souper, de s’attabler même, dans un autre etablissement que celui auquel il appartient (1), Et ordinairement dans un article spécieux est stipule ce qui suit :

L’artiste soussigné s’engage à consacrer tous ses talents, sans réserve aucune, pour le bien du service, de la maison, des clients et de la direction!!!??!

Vous avez bien lu ?

Cette clause est ordinairement, sur les engagement*, imprimée en italique. N’insistons pas!

Le directeur n’est responsable de rien, pour rien en rien ; ni des bagages, ni des malles, ni des costumes, etc..,,‘etc...

En revanche, écoutez un peu l’article l or :

L artiste devra se rendre aux répétitions à l’heure indiquée par le tableau de service ; il ne pourra se refuser à chanter, jouer, danser, figurer et paraître dans toutes les chansons, pièces, revues, ballets, chœurs, pantomines, etc °^ VTa 9 es Quelconques que la direction, voudra monter sur la scène de lEden Concert, en matinée et soirée et cela sans exception ni réserves. L’artiste devra se fournir tous les costumes et accessoires exigés par ses rôles, sauf

(!) Jugement de Lunérille.

engagements

ceux réputés de magasin, dont il se contentera, tels que T administration les aura à sa disposition. La Direction pourra disposer du ooneours de F artiste pour travailler dans les mêmes conditions dans tout autre établissement qu'elle jugera convenable, même dans une autre ville ou autres endroits si petits qu'ils soient ; dans ce dernier cas, la Direction paiera les frais de voyage troisième classe.

Ceci n'cst que le premier article.

Ab uno disce omnesl

Cet esclavage absolu, cette main-mi se sur tous les talents de l'artiste — y compris surtout l'artiste ellemême — se paye généreusement en promesse de 150 fr, par mois!,,, et encore, point partout... attendu qu'il est rare que les femmes soient rétribuées autrement que par des quêtes se montant, ordinairement, de 18 sous à 2 fr. 50 par jour !

Sur cette somme il faut payer au patron : 100 fr» pour la pension mensuelle ; et 50, 60 ou même 75 fr. de chambre. (Lorsque je m’occuperai de MM. les tenanciers, je m'appesantirai davantage sur le moyen tout nouveau qu'ils dnt trouvé pour payer sans débourser/)

Parmi d’autres nombreuses perles je vous soumets particulièrement celle-ci :

A ht, 23, — par suite de. retard dans sts bagages, l'artiste ne pouvait débuter, la direction se réserve le droit de résilier son contrat ei de lui demander 1,000 FRANCS DE DOMMAGES ET INTÉRÊTS,,,!?!

Admirons la mansuétude de ce marchand d’eau chaude qui ne demande que mille francs de dommages et interets a une artiste qui ne recevra jamais de lui que d'illusoires appointements I

Passons à l'examen d'un autre article, moins conséquent si plus comique :

Art. 27* — II est retenu à chaque artiste # fr . 50 par mois pour la bibliothèque* Les attractions payeront 1 fr> pour la bibliothèque , pour la durée de leur engagement ,

N g croyez pas que la bibliothèque dont il s J agit soit montée par le directeur dans un but d’élévation artistique, et qu’il s’y trouve des livres instructifs et même... moraux, à l'usage du personnel... La bibliothèque du tenancier offre une particularité : elle ne contient pas un livre...

C est une chaise ! ! Quelquefois un dessus de piano î ! î

Sur ces meubles reposent les partitions des chanteuses... C’est simple ?

Eh bien, cette simplicité se paye 1

Peut-être ne saisit on pas bien pourquoi les attractions payent un droit de bibliothèque.** En effet, le bagage littéraire ou musical du monsieur qui marche sur la tête, du jongleur, du pétomane ou du Peintre Electrique doit être plutôt succinct,,. G J est ce xpie le tenancier ne lui pardonne pasî

Dans le même engagement, qui ne comprend pas moins de 43 articles ( 3 ?) plus 26 articles de règlement de service — ce qui fait en tout 69 articles, — je détache le 43 e ,

Art, 43. — La. pension, est obligatoire pour tous les altistes. Le prix de la pension est de 90 francs par mois* Deux repas par jour. Les artistes servis à part, à une table spéciale, paieront 120 francs. Tous les repas pris ch dehors des heures indiquées sont comptés à la carte. Les artistes qui ont des chiens paieront 10 francs de plus par mois et par chien. Il est rigoureusement interdit aux artistes prenant pension dans F établissement d ? emporter chez eux ou chez leurs camarades quoi que ce soit des mets qui leur sont servis aux repas. Pendant les repas bs conversations bruyantes, grossières, déplacées sont interdites ; après avertissement, le Directeur se réserve de résilier, et sans indemnité, F artiste qui persisterait à troubler le bon ordre de la table.

ENGAGEMENTS

M. le tenancier songe à tout ï II doit certainement avoir des tarifs spéciaux pour : perroquets, serins, chats, singes, etc...

Voici, clichée, une pancarte apposée à Fintérieur du concert de l'Eldorado, à P...

N'oubliez pas que le dîner servi à la carte est aux frais des artistes.,*

A présent, présentons simplement les Conditions particulières qui peuvent être considérées comme les articles primordiaux de l’engagement, attendu que oeux-là constituant la base même de cette exploitation éhontée :

Les artistes du sexe féminin chantent en décolleté et en jupe courte , sauf contre-ordre du directeur frépétitions en costume de ville). La direction ne faisant pas payer dentrées } les artistes sont rétribuées au moyen de quêtes qu’elles sont tenues de faire après chaque tour de chant; le directeur, en leur désignant un fixe, ne fait que leur garantir un minimum : le supplément des quêtes — s il y en a leur est partagé à la fin de leur engage¬

ment,

Les artistes sont obligées de souper à la brasserie n quelque clie?it les y convie ; ce souper peut être monté dam la chambre de l’artiste si celle-ci ou le client le désire. En aucun cas Vartiste ne doit accepter daller souper ailleurs. L’artiste accepte le règlement intérieur quoiqu’il lui ait été communiqué ultérieurement ! l

Est-ee assez complet et surtout assez explicite ? Nous y reviendrons plus loin.

Examinons quelques lettres.

Janvier 1906

Madame.

J ai répondu hier à votre camarade par l'envoi d’une lettre-engagement. Celle-ci vous servira à vous pour le meme but et aux mêmes conditions. Seulement, comme vous ne m avez jamais dit votre âge, je vous ferez (sic) remarquer que si vous êtes âgée de plus de vingt-cinq ans, je^ ne pourrai pas vous donner une place, car, à moins d être une très bonne artiste, vous n ? auriez pas du succès ou si par hasard (sic) vous ne parraissiez (de) pas plus, ce qui arrive souvent, ainsi j’attends de vous et de votre

ENGAGEMENTS

camarade une lettre me faisant savoir si vous remplisses cette condition et le jour fixe de vos débuts,

H. il.,., Directeur du Concert du Commerce, à B....

On remarquera que ce tenancier joint à un profond mépris de l'orthographe une aversion marquée pour les femmes qui ne sont plus de première jeunesse.

Pour lui, 25 ans sont probablement un âge déjà trop avancé pour exercer la profession d'artiste.

Que diriez-vous, ô Reichembcrg, ô Sarah?

La dame, ayant affirmé qu'elle était jeune, reçut alors la réponse suivante :

Madame,

Janvier 1906.

En réponse à votre lettre, je viens vous dire que j'ai un© place pour vous ; mais, n'ayant pas l'honneur de vous connaître, je ne peux vous donner 1 franc par jour do fixe ; néanmoins je vous donnerez (sic) cinquante centimes et votre demi-voyage, et si vraiment vous êtes T artiste que vous me dites, je me ferais un plaisir, si vous êtes bonne pensionnaire , de vous donner un franc si vous faites une deuxième quinzaine. Les artistes restent longtemps et la clientèle est des plus select, car nous avons deux régiments de cavalerie ; i ons pourrez débuter de suite ; si vous décidez de venir , arrivez de suite .

Recevez, etc.

B. 13... f Concert du Commerce ,

On reconnaîtrait plus volontiers une lettre émanant d’un tenancier de maison dose que celle d’un directeur à une artiste.

Les 0,50 centimes de fixe feraient eourire plus d’une prostituée, surtout à la perspective de se montrer

« bonne pensionnaire », et faire la joie de la clientèle select, et de deux régiments de cavalerie!..,

A F... comme à I)..les jeunesses sont recherchées ; mais à F... elles se paient un peu plus cher : 2 francs au lieu de 0,50 centimes. Au reste, ceci est logique : ne sommes-nous pas plus près de Paris!

Madame»

21 mai 1905.

Je m’empresse de vous faire connaître les conditions de la maison : Deux francs de fixe et les quêtes, voyage paye de Paris à F,*,, logement libre, pension obligatoire (trois francs par jour). Vous pourries débuter sitôt libre» c’està-dire le 28 courant.

Les quêtes sont très bonnes et nous avons line belle clientèle. Je tiens à -vous prévenir que si vous n’êtes pas jeune U ne faudrait pas vous risquer , car ici Von est habià voir de gentilles femmes et jeunes (ce quî n’empèche pas d'être bonne artiste).

Recevez, etc.

Signé : C...

Dégustez, je vous prie, ^extrait suivant ;

Concert de la Sirène,

^" olls pourrions faire affaire, mais à une condition que voici : j'impose aux comiques de ne fréquenter aucune des dames de mon personnel ; j’en ai gardé un longtemps et le premier jour que je me suis aperçu qu’il fréquentait une de mes artistes» je Fai remercié,

C,»., directeur*

On voit que l’infortuné comique étant du bâtiment» peut taire une concurrence sérieuse aux habitués 7 et

ENGAGEMENTS

que les précautions que Ton prend assez cyniquement contre lui, l’obligent à jouer les Joseph parmi tant de Putiphar.

Les artistes mariés, les duettistes ont, du reste, beaucoup de peine à trouver des engagements. Il est arrivé plusieurs fois que, dans les Conditions particulières y le tenancier ajoutait ce petit paragraphe :

J/ me Xrestera jusqu'à deux heures du matin , et son mari, ainsi que les artistes hommes , devra quitter le concert , sitôt la représentation terminée.

Le moyen, sur et rapide de monter un beuglant nous est donné par la lettre suivante i

T.,., 22 novembre 1904.

A M* IL*., openi lyrique.

Monsieur,

Les froids m'obligeant à cesser le concert sur terrasse, je viens vous faire part de ma nouvelle décision.

Je veux créer un concert intérieur, composé de jeunes femmes bien, et artistes en même temps.

Voici dans quelles conditions j’engagerais :

1° Engagement d’un mois résiliable à la quinzaine et également renouvelable pour un second mois, si l’artiste me plaît ;

2° Appointements : 150 francs par mois ;

3° Remise de 10 0/0 sur le chiffre des soupers ou consommations que chaque artiste pou irait faire avec les clients ;

4® Pension obligatoire dans l’établissement fixée au prix de 90 francs par mois. Bonn© cuisine bourgeois© ;

5° L'artiste devra être rendue à son travail pour le concert militaire qui commencera a 7 heures pour finir à 8 heures, et la reprise du concert aura lieu de 9 heures à 11 Heures 1/2 ;

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