‹ La traite des chanteuses (moeurs de province)Chapitre 16 sur 71 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Mendicité obligatoire

Un métier lucratif ; le tenancier fait ses affaires. — La mendicité interdit© excepté pour les chanteuses , “Les arretés municipaux contre la quête, — Le martyre d’une artiste, — Lettre d’un syndiqué. — Liste des concerts à quête.

Lorsque vous exercez un métier, quel qu’il soit, il est bien entendu que vous l'exercez dans le but, soit de subvenir à vos besoins, si vous êtes pauvre, soit de faire fructifier votre fortune tout en vous occupant, si vous êtes riche. Il est donc logique qu’en exerçant un métier vous tentiez de tirer de vos efforts honnêtes, de votre labeur constant, un gain quelconque, et que vous vous trouverez dans l'obligation de mendier si, ' pauvre, il vous prenait la fantaisie de vouloir vivre quand même, et sans rien faire.

Eh bien ! le tenancier a changé cette façon normale d’envisager l’existence. Avec lui, on travaille... mais, comme il n’entend point récupérer lui-même, il met une sébille entre les mains des petites chanteuses et, à travers les rangs de tables, les envoie mendier auprès des spectateurs consommateurs. De cette façon, il se trouve à la tête d’un personnel qu’il nourrit très mal pour 90 francs, qu’il couche pour 40 francs (et avec

qui bon lui semble encore î), qui chante pour lui, con^ somme et soupe pour lui faire gagner de l'argent, et attire la clientèle sans, pour cela, que le tenancier se croie le moins du monde obligé d’ouvrir sa caisse. C’est tout bénéfice!,..

Cette façon de comprendre les affaires est, assurément, toute nouvelle — business is business/... Mais, lorsque I on est tout-puissant, comme le tenancier de beuglant, on aurait bien tort de se gêner. Grâce à la manière dont il entend l’économie, le tenancier arrive, bon an mal an, à mettre de côté des sommes consi déi a blés, tandis que les petites chanteuses peuvent, sans trop se fatiguer les doigts, compter les sous recueillis en faisant la quête après leur « tour de chant » Les quêtes varient selon les établissements, selon aussi la plus ou moins grande bégneulerie de la femme; neanmoins, les meilleures recettes sont de trois à quatre francs; les plus mauvaises sont de vingt à trente sous. Or, comme la chanteuse doit payer à son tenancier une moyenne do 4 fr. 35 par jour, il s’ensuit à peu près que, plus elle travaille, pins elle s’endette Je vous le dis, dans ce monde interlope, tout marche en dépit du bon sens, de la logique et de... la morale ; car c’est encore la morale à qui il faudra demander quelques sacrifices pour équilibrer cet impossible budget! C’est bien sur cela que compte le tenancier U y compte d’autant plus que, là encore,

U tera valoir ses droits. Il les a tous !

En installant un concert à quêtes, le tenancier n’a pas seulement dans l’idée de no jamais payer les chanteuses qu il engage ; il espère en outre que, des frôlements répétés, du contact constant, de la continuelle piomiscuite entre consommateurs et artistes, naîtront des aventures dont il recueillera, à lui seul, tout le

MENDICITÉ OBLIGATOIRE

profit..* car les quêtes ne sont qu'un moyen d'encourager le client à consommer, et les chanteuses à se prostituer* Sous prétexte de faire la quête, l'artiste, par ordre, s'égare dans les loges grillées ou dans les salons; elle y reste un temps asses long... Aussi, lorsqu'elle rentre pour reprendre sa place sur les chaises du tremplin, où elle est tenue de faire la pose , est-elle charitablement accueillie par les phrases gouailleuses que Ton devine,.*

Presque toutes les véritables artistes à qui, pour la première foie, Ton a mis le plateau de la quête en mains, ont commencé par se révolter. Des résiliations ont suivi, qui ont donné lieu à des procès sans nombre. L'artiste a toujours perdu. La mendicité, pour les artistes, en province, est donc obligatoire- Les villes tiennent à leurs beuglants qui, pour beaucoup de commerçants, sont une source de revenus. Celui qui voyage reste plus volontiers et plus longtemps dans les villes où il est assuré de trouver des distractions.*, surtout féminines!.,*

! Un agent lyrique, dernièrement, dans une lettre f fort correcte, je l’avoue, m'assurait très sérieusement ! que, « le jour où l'on supprimerait les quêtes dans les . beuglante de province, ces établissements, refuges des | artistes pauvres, fermeraient ». Eh bien ! les beuglants de province fermerontI... A leur place, on édifiera [ des cafés-concerts propres ; quant aux artistes — celles que nous ne défendons pas — je suis bien tranquille sur leur sort : elles auront mille moyens de s’en sortir ; le trottoir ou les maisons closes les reprendront. Rien ne les peut empêcher de transformer la maison close en... beuglant.

| Chaque ville, selon son importance, possède un, 'deux, trois, voire quatre « concerts à quêtes », et cha-

que concert emploie de cinq à vingt chanteuses !... (Que risquent les tenancierst ,* plus ils ont de femmes, mieux les soupers marchent).

Il circule donc en France quelques milliers de femmes qui, tout en travaillant, vivent de la mendicité obligatoire ou de la prostitution clandestine, égor lemeni obligatoîre ...

Quelques lettres édifieront le lecteur sur ce sujet :

Les quêtes ne sont qu^une mendicité autorisée. Vous n’ignorez pas que partout, et dans la plus petite commune, il existe une pancarte où on peut lire ces mots ;

Alt ndicité interdite dans la commune t n Pourquoi donc tolère-t-on que F artiste tende la main dans les cafés-concerts?...

Un artiste .

Ce n'est pas à la quête qu’il faut attribuer cet état de choses ; c’est dans les grands concerts que les femmes sont le plus exploitées et qu’elles subissent le plus de vexations, parce qu’il y a le foyer, où ces messieurs ont tous les droits et où les femmes peuvent étaler leur dévergondage ; eest aussi dans les boites infectes, où elles boivent aux tables comme des filles de brasserie ; et où elles ne chantent que pour la frime. La quête peut êtro très convenablement faite : les dames de l’orchestre en sont une preuve. Le concert à quêtes — s’il n’est pas l’idéal du concert permet aux petites maisons de subsister dans les petites villes où les ressources sont restreintes. Bien des chanteuses, ne pouvant passer pour des artistes, sont souvent bien heureuses de faire des concerts à quêtes en

M E S DI CI T K O B f ,ï GA TOI H K

attendant mieux. Supprimer les quêtes c’est abolir le concert et mettre sur le pavé une quantité d’individus.

On exhibe dans les petits théâtres les femmes galantes qui exhibent leur personne et leurs toilettes ; elles tient pour ainsi dire d’autres appointements que les fauteuils et les avant-scène.

Pourquoi s'acharner plutôt sur les unes que sur les autres?... ^

Une pianiste.

Parfaitement, 6 pianiste, mais une immoralité.,, n excuse p m une autre immoralité !

À..., 16 mai 1905.

•y La ^ssiûn du conseil général m’a prieuré l’occasion de t traiter de vive voix la question des quêtes à Sens, L’ad- | joint au maire m’a donné sa parole que l’arrêté serait I exécuté sans ménagement, on a laissé quelque latitude aux directeurs afin de ne les point ruiner...

Les affiches contre « La Traite des Blanches » sont pla- \ cardées partout... on no parle que de la suppression des . quêtes, ce qui amènerait la fermeture de deux étabïisse- ’ monts infects où les artistes ne gagnent pas leur vie...

S..,, 6 avril 1906.

... f ancien régime subsiste comme précédemment e’-st ? ma ] heureux et je me demande ce qui reste de

arrête municipal concernant la police des cafés-coni certs, etc...

I Ija municipalité ayant interdit les quêtes, je fus très \ étonno (to ,es VI,lr Je ™e renseignai auprès d’une' des

artistes. Mais nous ne faisons pas la quête f,, r itou s vendons des cartes postales ou des fleurs (ïfï). Et je remarquai en effet que chaque artiste, en faisant la quête* tenait en évidcûce 5 ou G cartes postales — ou des fleurs.’ L’on ne pouvait rien dire...

Et voilà comment on tourne... les difficultés non seulement en province... mais aussi à Paris, En plein faubourg Montmartre, en une taverne réputée, les dames musiciennes font la quête par ce moyen détourné,

Dans la majorité des cas, le placeur — d après les indications des directeurs —- assure aux chanteuses que les quêtes leur rapporteront au moins une dizaine de francs par jour en moyenne, alors qu'ils savent pertinemment qu'elles auront les plus grandes difficultés à encaisser plus de deux ou trois francs, si elles ne font pas appel à la générosité des clients plus amateurs de bonnes fortunes que de bonne musique.

À..*, 23 septembre 1905,

... La soirée commence à 6 h, 30. Lorsque vous entiez dans le concert, la salle est déjà comble de képis attablés devant une ehopine, déjà puante de Fodeur de vinasse, déjà empoisonnée par Fâcre fumée. Vous monte# en scène an milieu d'un braillement universel, do quolibets, cris, sifflots, applaudissement, et il vous faut « beugler » malgré fo vacarme qui étouffe votre voix, et F âcre fumée qui vous oppresse. Mais ce n’est pas le plus terrible ; c'est la quête qui est le véritable martyre! Si vous êtes « gironde » vous ne revenez pas de votre voyage dans cette foule grossière sans avoir les diverses parties du corps remplies de bleus. Votre quêteuse est à peu près vide, mais votre

MENDICITÉ OBLIGATOIRE

robe est fichue. Il faut même vous estimer heureuse si quelque brute avinée ne vous a pas inondé© avec son verre de vin ou ne vous a pas forcé© à prendre une chopine avec lui.

Que Fon offre, d'une parti sept ou huit francs par jour, sans quête, à une artiste et, d’autre part, dix francs avec quêtes, et vous verrez que, dans plus des neuf dixièmes des cas, le choix sera fait du premier chiffre plus minime, parce qu'il n’astreint pas l’artiste à une corvée... prélude d ? une autre, plus immonde.*.

YII

G-.., juin.

... A Grasse, pas un sou à la quête \ toutes les femmes doivent se donner à la bande de voyous qui dirige rétablissement et dont ils ont fait leur cénacle. Elles reçoivent en échange de leurs bonnes grâces : injures, mauvais traitements, et meme des coups. Les malheureuses qui ne se laissent pas faire sont blackboulées, mises à la porte le soir même, non sans avoir reçu au préalable, après le concert, une bonne tripotée au coin d'une rue.

La loi sur les Syndicats est formelle. Des mendiantes et des prostituées ( métiers non reconnus) peuvent-ils se syndiquer? — NON. Les artistes lyriques f métier reconnu) peuvent-ils se syndiquer î — OUI. Pourquoi f alors , le gouvernement f qui doit protection à tous les métiers reconnus , accepte-t-il qu’un Syndicat reconnus adhèrent à la Bourse du travail , puisse se changer en un Syndicat non reconnu? Ou les artistes lyriques SONT légalement syndiqués ou ils ne le sont pas. Dilemme !...

Le Syndicat lutte tant qu’il peut pour le relèvement moral de sa corporation et ses adhérents Faident,

LÀ TRAITE Ji ES CHANTE OSES

eux aussi, tant qu'ils peuvent. On en jugera par oatte lettre :

A Monsieur te Secrétaire général de l'Union Syndicale des Artistes lyriques, à Paris,

Cher camarade.

Nous avons reçu, ma femme et moi, le dernier Bulletin de l’Union Syndicale des Artistes lyriques et nous y voyons, avec satisfaction, que la campagne pour la suppression des quêtes, pension et logement se continuera rigoureusement.

En effet, si Ton ne supprime pas les quêtes, Ton n'arrivera à aucun résultat ; en voici une preuve que je me fais un devoir de signaler à P Uni on Syndicale :

Nous débutions, à la date du 9 mai dernier, ma femme et moi, à FEden-Concert de D., M me G., directrice.

Voici la copie es acte de sa lettre d'engagement, passage ayant trait a us conditions.

Cette dame m’écrit ; n Les conditions sont les quêtes, elles sont très bonnes et valent 8 à 9 francs par jour, le logement et la pension sont libres , je vous donnerai 1 franc de fixe par jour, je ne donne jamais davantage en raison de ce que valent les quêtes ; si vous acceptez, etc,„ »

Confiants, nous acceptâmes ; or, comme quêtes, nous avons fait deux francs par jour chacun, au maximum. De plus, comme le premier jour ma femme s’est refusée à poser (car les femmes posent sur la scène et descendent pour consommer aux tables), comme ma femme, dis-je, ne se prêtait pas à ce genre, nous fûmes résiliés à la quinzaine.

Si nous n'avions pas eu quelque argent d’avance, nous restions en panne à D., car les quêtes servaient juste peur manger, et les 20 sous de fixe pour paver notre chambre.

Dans cette maison, le concert n'est qtf un prétexte, et 3eu,s: l ail paterne de F agent de service, la patronne et les Artistes (un ramassis de prostituées) chahutent et boivent dans la salle avec les clients - } d’ailleurs, la directrice, qui est jeune et jolie, se flatte de faire ce qui lui plaît avec les autorités, et je Fai vue attraper, de la belle façon, un

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,, cher camarade, que si I on maintient les

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quêtes tout en supprimant la pension et le logement, ce sera toujours l’Artiste qui sera dupé, car les directeurs il augmenteront pas pour oeia les appointements, ils diront que les quêtes sont bonnes et tant pis pour l’Artiste qui les croira; d’ailleurs, dans ces maisons, les clients ne donnent qu’aux femmes qui leur accordent leurs faveurs, nous en avons acquis chèrement l’expérience. Dans ces b..., on se moque de la partie artistique, la femme qui ne marche pat arec le client peut..» mourir.

Voilà, cher camarade, ce que je voulais porter a la connaissance du Syndicat, je vous donne ma parole d’honneur que je n’ai rien exagéré, je vous autorise à faire de ma lettre F usage qu'il vous plaira, et’même de vous servir de mon nom si c'est nécessaire ; d'ailleurs, si je ne suis pa.s allé à la mairie, à l'expiration de mon engagement,

[ c’est que je n’en ai pas eu le temps, oblige de partir aussitôt.

Je lis aussi dans le Vourtfttu Journal du 27 niai, la

1 lettre de M. B., directeur du concert 1’., à D., protestant contre la suppression des quêtes.

Ce cher directeur, qui s’apitoyé sur le sort des Artistes sans travail, reste certainement insensible quand ces mêmes Artistes travaillent, mais meurent de faim en travaillant.

Je connais une dame (une Artiste), qui a chante au concert P-, de P., il y a un an, le directeur so nommait alors M. L., et payait à chaque artiste 1 franc de fixe font libre ; ton faisait, à cette époque, 30 sous de quêtes par soirée, il fallait qu'avec cela cette femme se nourrisse, paye sa chambre, s'entretienne... Qu’en penser vous ?

LA TKAÏTE DES CHANTEUSES

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