‹ La traite des chanteuses (moeurs de province)Chapitre 2 sur 71 · PREMIER · texte numérisé non relu

PREMIER

Questions générales

Cassaire, herboriste-médecin de Lyon, . premier tenancier de wfé-concert. - Ce qu’on y buvait : du café, de la drogue et de l’hvpocras. — Ramponneau précurseur de Sali et de Bruant. - Le café-concert et la Révolution.

ras lorettes. les lionnes et les eafes-ooncerts. lr ■

titution des artistes lyriques. — C est un metier. Histoires convaincantes. - L’Eglise et les spectacles. - Engagements fin do siècle. - Les syndicats ^ demain seront les seules agences. - L’appu. des aoc etes d auteurs. — Une menace possible. — LA. PROi*..

C’est à Cassaire, herboriste-médecin de Lyon, que nous devons le café-concert. .

Peut-être le maître apothicaire avait-il entrepris de guérir ses malades en les amusant ou en aidant, d’un peu de musique, l'ingurgitation de ses nombreuses et certainement très fameuses drogues, puisque parmi elles figurait déjà le cajt'.

Toujours est-il que, sur des planches reposant suides tonneaux, et sous des feuillages à qui le progrès et T industrie ne défendaient pas encore d être natu-

rois, on vit éclore une foule de couplets badins légers, satiriques même... 1 0 tout déjà teinté de ridi-

Le café-coucort était créé.

Des artistes improvisés, - des malades de Oas-

qU1 T"- “ défilaie ^ h» «™ «Près les antres, de noT Pan ea vüx ïe microbe, encore non découvert le nos jours, d'un art lyrique spécial, microbe que

non rr <XïtalnL ‘ mcnt ’ Plus tard, baptiser dun nÊtr ? T - latin ' n ’ en aura Pas moins

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L'exemple de Cassairc dut certainement Être suivi

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T 1 étalt d usa KC de s’aimer vraiment en se

donnant « do grands coups de poing dans le dos >,

firent • °* 0 ï rti , P° urtant tous ces Diafoirus ne * polnt de bon nes affaires car, plus tard, de nouveaux tenanciers, plus libres, et moins médicastrcs auss! vendaient, en fait de drogues, de l’hypocras, c est-a-dire des vins chauds sucrés et aromatisés à la cannelle, a la muscade, aux clous de girofle

silT “* établlfiecmente - on se condui¬

sait, parait-il, déjà assez mal ; car on y faisait force

« jcuv cries », et I on y pinçait aussi les tailles rondes es luronnes qui ne craignaient point de „ s’égosiller »

. ; ea t:l ' L beaux. Mais ces chanteuses ne songeaient point encore a s’affubler du titre ronflant d'artistes lyriques; en fart de chant », elles ne connaissaient réellement que ceux où il est doux de se courber sous la caresse vivifiante des soleils du matin pour ramasser la gerbe ou émonder la vigne.

On prétend que les lavandières possédaient belles voix et plus jolies chansons encore ; que c’est à elles

questions générales

que nous devons les couplets les plus entraînants et les mieux frappés au bon coin. Influence du battoir... peut-être !... Plus langoureuses étaient les bergères. En leurs chansons monotones tous les Colas étaient destinés* par le sort* à mourir éternelle meut pour de petites Golmottes plus appétissantes dans ta légende que dans la réalité — ces sortes de demi-pucelles ayant toujours eu fort mauvaise réputation quant a la propreté.

Puis, ce fut Ramponneau — précurseur probable dans I ? insolence narquoise et dans la morgue voulue des Salis et des Bruant — dont P auberge* en plein Paris ne désemplissait pas de marquis et de marquises qui s’en allaient — snobs déjà — traîner leurs dentelles et leurs falbalas dans les tonnelles envinées où la chanson à boire était de rigueur.

Le goût du crapuleux ne devait point durer* Quelques coups de canon tirés fort à propos dans une Bastille chassèrent — et pour longtemps — les chansons qui nichaient un peu dans toutes les ruelles chères à Faublas***

Mais elle revint, triste, éprise de tombes et de cyprès, élégiaque... Et elle fit fureur, la romance de 1830!... Du concert elle entra même dans les salons, s'accouda aux cheminées des Tuileries, N’avait-cllc pas alors des prêtresses presque respectées et presque respectables^..

La décadence se fit toute seule.

Le café-concert moderne sortit, un soir, des cabinets particuliers d'un Café Anglais ou d’une Maison-Dorée, Des lorcttes, des lionnes couvertes de bijoux se ruèrent, en mal de gloire, sur des tréteaux ; des Âleazar, des Seal a, des Elysée s’édifièrent à tous les coins de

rues, avec F argent de tons les.,, amants des Arnaud a s

d’alors...

Et la chanson s’encanailla, se fit entretenir, eut des gigolos!,.. Les chanteuses, elles, eurent des hôtels, des grooms, des nègres, des voitures, La basse galanterie avait enfin trouvé un paravent : l’art lyrique!... (quel art 1 et quel lyrisme !}

On n était plus une cocotte... on était une chanteuse, une... artiste lyrique...

Et làdms, dans la province, on imitait Paris... en petit naturel le ment. Le beuglant s’organisait. Le beuglant se dressait dans les cités françaises, avec, a la porte, une lyre de bois doré au milieu de laquelle on allait mettre un gros numéro.

La chanson, la musique n’étaient que prétextes... L’invention de maître Cassai re, perfectionnée à souhait par scs successeurs, allait devenir un marché de femmes, une maison... ouverte, une concurrence déloyale à la maison close... cette infamie sociale!

Ici une question se pose.

Quand aura-t-on fini d 3 assimiler en général l'artiste dramatique, Far liste lyrique à la prostituée!..

Faut-il répondre de suite et franchement :

u Le jour ou les artistes ne se conduiront pas comme des prostituées. »

Parfait ! Mais alors, que l’on commence à relever le moral de la plupart des directeurs qui, par intérêt. poussent leurs pensionnaires à la prostitution.

Je m’explique :

Un directeur de théâtre ou de concert qui exige de sa pensionnaire qu’elle s’exhibe tous les mois avec p 1 us ie u rs to i 1 ette s r iche s doit la p ay e r c n con s équ en ce. C’est ce qu'il se garde bien de faire !... En octroyant

QUESTIONS GÉNÉRALES

généreusement 100 ou 150 francs à l’artiste et en lui imposant 400, 500 et souvent 1*000 francs de toilettes, i! la pousse à la prostitution.

Je vais plus loin et prétends que Ton peut assimiler ce directeur à ceux que Ton arrête souvent sous l’inculpation de « vagabondage spécial >v, nir il vît de la prostitution de la chanteuse, lui, puisqu’il bénéficie complètement de cet apport .

Le directeur, à son tour, pourrait arguer :

— C’est au public à être moins exigeant l

Il y a là un malentendu. Le publie ïFest exigeant que parce qu’on Fa habitué à être exigeant Mais si, demain, vous lui disiez :

te Etant donné que je ne puis donner que 150 francs à une artiste, exigez-vous que cette artiste porte des toilettes de 500 à 1,000 francs* toilettes qu’elle paiera en se prostituant?... »

Le public répondra : Non!

De cela je suis sûr ; faites un referendum ,

De plus il saura gré à un directeur de ne point le rendre complice inconscient d’un acte que réprouve la morale la plus élémentaire.

Les directeurs jouiraient d’un peu plus de considération, et il ne leur arriverait plus des aventures comme celles dont voici le récit :

Dans un de nos grands théâtres de boulevards, M IIe X..,, F avant-veille d’une première, arrive en retard à la répétition.

— La prochaine fois, dit le directeur, je vous mettrai à l’amende.,.

Et F artiste de répondre ingénument.

— On m’a retenue ou j’étais,

— Et ou étiez-vous ?

— Chez M rae Z..,, rue...

—■ La maison de passe? lâche le directeur ahuri.

LA TRAIT K DBS CHANTEUSES

— Tiens ! comment voulez-vous que je paye la robe du 3* acte?.,.

Une autre fois ; autre incident, plus navrant parce que plus cru.

Un petit rôle, qui doit fournir une robe de soirée au acte, arrive en retard et s’excuse ainsi :

— Je vous demande pardon, monsieur, mais j J ai été obligée d'aller passer la visita...

— Hein?,., fait le directeur stupéfié.

— Eli bien! oui... je suis en carte... comme je n’al pas d'amant attitré pour me payer les toilettes qu'il me faut... (elle aurait pu dire ; qu’il vous faut,..) je cours les maisons...

Certes, qu'une femme sc prostitue si tel est son désir, je n’y vois, pour mon compte, aucun inconvénient... à une condition, pourtant : c’est qu’elle tire seule un bénéfice de sa. prostitution. Mais qu’elle se prostitue pour un directeur de théâtre ou de concert, par ordre direct ou indirect, c’est une autre affaire... c’est à la loi d'intervenir.

Que Ton ne force plus les artistes de théâtre ou de café-concert à fournir les costumes de ville, et il y aura moins de prostituées au théâtre ou au concert.

Tous les auteurs dramatiques le savent bien ! En ne protestant point contre cet état de choses, ils deviennent eux-mêmes complices, puisqu’ils bénéficient aussi de la prostitution de l’artiste.

Il faut enfin que la vole de la morale domine la voix de Vintérêt.

Y a-t-il un remède ? Oui î je crois qu’il en existe un.

Les artistes pourraient parfaitement se fournir de costumes modernes chez les costumiers. J’en sais qui, à titre de réclame, ne demanderaient pas mieux que d’habiller certains rôles (cela se fait couramment pour les premiers). Quant aux seconds et troisièmes rôles, ils pourraient facilement louer — ou faire louer par

QUESTIONS GÉNÉRALES

la direction — leurs costumes cliez un costumier qu’approvisionner aient les femmes riches*

(Pourquoi cette œuvre philanthropique ne tente- Tait-elle pas quelques femmes du monde?...)

Ce serait peut-être un tout petit peu moins chic*,, mais ce chic ne serait alors pas ramassé dans ce que la femme, être symbolique de l'amour, doit haïr le plus au inonde : la prostitution,

Aujourd’hui que le théâtre s’est profondément et à jamais implanté dans nos mœurs, est-il logique de considérer encore « les vendeuses de joie ou d’émotions », comme des aventurières, comme des êtres tenus en suspicion?

Non, n 1 * * * 5 est-ce pas l Le vieux préjugé catholique même, qui 'éloignait de la « terre sainte » le c orps du comédien, n’est presque plus (1) ; et il est ris ible, de

(1) Nous lisons dans saint Chrysostome :

Article septième. — Des spectacles ou des représenta* fions scéniques, « Au théâtre, c’est le rire, la turpitude, la pompe diabolique, la perte de temps, l’excitation de la concupiscence, la méditation de P adultère, le gymnase de hx prostitution. » (Homélie 42.)

« Dans les spectacles, dit Halvien, il y a comme une apostasie de la foi et une prévarication mortelle contre ses symboles et les sacrements célestes. Quel est, en effet, le premier engagement du baptême salutaire des chrétiens sinon de renoncer au démon, à ses pompes, à ses spectacles et à ses œuvres P » (Page 201,)

« Je ne pourrais, eu aucune façon, dit b écrivain du Manuel, excuser de péché mortel un jeune homme qui, sans nécessité, voudrait par simple curiosité assister à des comédies de ce genre, â moins qu’il ne fût très timoré, et qu’t! n’ait plusieurs fois fait l’expérience de n’avoir jamais péché mortellement en y assistant. » (Page 21 L)

if Assister à des spectacles notablement obscènes pour le

nos jours, d’entendre encore certaines provinciales laisser tomber en se pinçant les lèvres, ces mots : « C'est un acteur... c’est une actrice b.* »

L’acteur est un monsieur comme vous et moi (n’est-il pas décorable à merci ?) L’actrice, madame, ne vous en déplaise, est le plus souvent, pour vous, un modèle de goût et d'élégance... (il est vrai qu'elle sait ce que ça lui coûte).

plaisir qui en résulte est évidemment un péché mortel ; mais si c’est seulement pour la curiosité et la simple récréation, sans danger de consentement à la délectation vénérienne, quelques-uns pensent qu'il n’y a que péché véniel ; mais cette décision est un peu relâchée, et on doit le considérer comme péché mortel, tant à cause du péril et du scandale qu’à cause de la coopération à une action mortellement mauvaise. » (Page 212.)

« Je n T absoudrai pas : I e3 les acteurs et actrices à F article de la mort, à moins qu’ils ne renoncent à leur profession ; 2 U les poètes qui composent des pièces pleines d’amours illicites pour être représentées au théâtre ; 3° ceux qui concourent prochainement aux représentations théâtrales, comme les servantes qui habillent les actrices, ou ceux qui font profession de vendre, de louer ou de fabriquer des habits uniquement destinés à cet usage ; 4° ceux qui, en assistant aux représentations théâtrales donnent un grave scandale, comme seraient des personnes bien connues pour leurs vertus chrétiennes, à moins qu’il n'y ait grave nécessité ; 5 E! ceux qui, à cause d'une circonstance personnelle, encourent un grave danger de luxure; 6° ceux enfin qui, sans cause raisonnable, assistent ordinairement à ces spectacles quand même ils ne courraient pas un grave danger, ou ne donneraient pas le scandale, parce qu’une tells habitude ne peut se concilier avec une vie chrétienne. » (Page 215.)

Tout le monde a son compte, chacun pour son grade : les acteurs, les auteurs, les poètes, les souffleurs, les habilleuses, les pompiers, le public... Mais comme nous ne nous occupons, pour F instant, que des artistes, c’est surtout à eux que cette citation est destinée.

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Assez, pourtant, de ces hypocrites réserves. U art dramatique est un métier très honorable — ou doit l’être. L’art lyrique est aussi vn métier très honorable — ou doit aussi l’être ! — Il y a des grues, dans ces métiers,,, mais pas plus, certainement, que dans les autres,,*

Je répète que leur nombre diminuerait de beaucoup si les agents dramatiques ou lyriques, si les directeurs ne poussaient point à la prostitution leurs pensionnaires, en leur disant :

— Ton corps contre un engagement!,,.

— Ton corps contre un rôle ou de beaux appointements !...

C’est odieux!,,, mais c'est ainsi, hélas! que les choses se passent en général*..

Je ne crains pas d'être démenti*

Une des questions les plus urgentes dont la législature va avoir à s'occuper, est celle de la réglementation des agences théâtrales et lyriques. Nous croyons qu'en les supprimant d'un coup, comme les autres bureaux de placement, elle fera une besogne salutaire et sanitaire j ces établissements sont une source inépuisable de scandales et une honte pour la III 0 République*

J'espère que les syndicats des artistes dramatiques et des artistes lyriques vont se remuer et s'arranger de façon à ce que les directeurs de théâtres et de concerts soient dans l'obligation de se fournir chez eux.

Plus de pourcentage exorbitant, plus d'exploitation 3

J'espere même que la Société des auteurs dramatiques et VAutre.., — celle où les auteurs et les compositeurs sont, on ne sait trop pourquoi, sous la

coupe des éditeurs — s'éveilleront enfin et comprendront que leur rôle est de protéger FArtiste dramatique et I Artiste lyrique, lesquels sont, en quelque sorte, les mineurs qui leur ramènent au soleil, chaque année, des millions et des millions.

Que ces sociétés songent que les artistes dramatiques et lyriques pourraient bien, un jour à leur tour, boycotter les auteurs qui prêtent à leurs revendications une oreille distraite.

Ces choses-là ne se sont point encore vues,,, mais elles pourraient bien se voir demain,,.

Et alors?

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