‹ La traite des chanteuses (moeurs de province)Chapitre 3 sur 71 · LA PROIE · texte numérisé non relu

LA PROIE

Une gosse encore,,, quinze à dix-sept nos dont la natte, hier encore tremblait sur les épaules, s est arretée devant ics petites affiches manuscrites apposées sur un mur gras, noirci par des couches successives de colle engluée de poussière* Autour d’elle les passauts, pressés, hâtent le pas ; les marchands de quatresaisons, profitant de 1*absence de l’agent, s’arrêtent et vendent hâtivement; les camions vides dansent sur les pavés avec un bruit de ferraille : le faubourg Saint- Denis vit, exulte...

Cependant la gosse, avec son paquet couvert de lustrine noire sous le bras, reste bouche bée devant ce qu’elle lit... C’est de Pobsession car, tout à l’heure, dans son journal, elle a vu la même annonce, imprimée cette fois :

fil r iiljl/1 Faubourg-St-Denis, demande déjeunes ilLl inLil et joIies fi 1 les pour concerl. Ou gagnc après 20 leçons gratuites, 2ÜD francs par mois.

On lui a assez répété qu’elle avait une jolie voix, — un filet d’or — et jamais plus que ce matin, devant cette offre mirifique, elle ne s’est senti plus impérieusement la vacation* Oh ! combien de fois a-t-elle prié «les vieux » de lui laisser suivre les cours du Conservatoire,,. Mais « les vieux, » ne veulent rien savoir... Là. c’est Foccasion,.. Pensez donc 1 apres vingt leçons

(1) Extrait de 1' a Assiette au beurre », Beuglants (le Province. (Texte d’André Tbels, dessins de H. -G. Ihels.j

1 d LA TRAITE des chanteuses

— fatuités encore! - 200 francs par mois!... la

liberté, le succès!... C'est Irma et les autres, à l’atelier, qui en foraient une tête !...

Le paquet a changé de bras. La fillette s’éloigne' de ce pas traînant spécial aux petites faubouriennes, mais sa cervelle travaille. Une ardeur inconnue la pénètre, l’échauffe... Elle se voit déjà pimpante, toute rose dans des mousses de soie ; les feux de la rampe lui caressent sa jupe légère, et se jouent sur les lias de soie à jours ; un immense chapeau, fin comme une toile d araignée et pailleté d'or, d’argent, lui couvre la nuque...

— Faudra voir... songe-t-elle.

Et, pendant des semaines, la gosse passera et repassera devant les petites affiches et relira dans son journal les trois lignes tentatrices. Un matin, la vocation la poussant irrésistiblement elle entrera chez Du Mec, le fameux agent lyrique.

Celui-ci qui a un faible pour les mineures aura vite jugé le parti à tirer de cette innocence juvémie. Il se 1 offrirait bien — comme cela lui arrive si

souvent!... - mais il a, dans son courrier, une lettreainsi cühçiuï :

“ Du neuf si possible ; en tout cas, je compte sur vous pour cinq femmes jeunes, jolies, 'libres et bien en forme. Surtout, pas de mijaurées. »

Et M. Du Mec reste sage, presque convenable ; il se tait paternel et envoie la quémandeuse dans la saHe ou déjà, l’on répète. Et la Gosse attend que M. Du Mec la rappelle ; elle se trouve au milieu d’une douzaine de femmes, novices comme elle ou un peu moins, chanteuses inexpérimentées ou... prostituées en rupture de carte. On leur serine une chanson ignoble, qu’elles répètent en chœur avec des gestes drôles à force d’être faux.

Mais M. Du Mec lui a fait un signe... Elle entre

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