‹ La traite des chanteuses (moeurs de province)Chapitre 62 sur 71 · DU MINISTRE · texte numérisé non relu

DU MINISTRE

Mon cher confrère*

J’ai eu sous les yeux votre dossier sur « la prostitution en province » dont votre article d'hier n'est qu'un petit extrait.

Le Ministre de l’Intérieur s'intéresse à la question et m’a chargé do l’étudier.

Soyez assez aimable pour me communiquer votre dossier et venir me voir au ministère, soit à dix heures, soit à cinq heures de V après-midi * sauf dimanche. Nous tâche» rons d’aboutir et vous aurez la satisfaction de voir votre initiative produire des résultats.

Veuillez, mon cher confrère* agréer mes meilleurs sentiments.

Signé : Jules Causit, publiciste, chef adjoint du cabinet.

M. Jules Causit, chef adjoint du cabinet du ministre, après l'examen de mes dossiers dont je n’ai pu publier ici qu’une très faible partie — fit un rapport concluant aussi au décret.

Et M. Clemenceau ne m’a-t-il point promis ce décret* après la lettre ouverte que je lui adressai le 27 mai 1906 (1) :

(1) M, Clemenceau* do suite, me mit eu rapport avec M, Albert Barrant, sous-secrétaire d'Etat à l’Intérieur, que cette question intéressait vivement et qui était décidé à accorder plus que Ton n’osait lui demander. Nous devions nous rencontrer pour travailler au Décret quand le sympathique sous-secrétaire d’Etat fut blessé dans un duel avec M. Pugliesi-ContL

Monsieur le ministre*

C T est avec un secret espoir de triomphe que j 7 ai mis à vif, sous vos yeux de médecin* de philosophe et d'homme d'Etat, une des plaies les plus repoussantes de ce pays latin dont vous incarnez, pour l’heure, la sensibilité* l'esprit de Justice et de liberté*

Il y a quelques années, monsieur le ministre, pour achever de connaître toutes les manifestations,.* d’art de notre pays, et aussi pour avoir la joie de ciseler un chapitre de votre livre Le Grand Pan , vous vous rendîtes dans un des cafés-concerts qui bordent nos Champs-Elysées. On jouait, ce soir-là, certaine revue passablement déshabillée, qui vous sembla encore plus inepte que vous n a viez rêvé , Vous voue demandâtes : « Où nous arrêterons-nousf , » Vous deviez pourtant conclure : « Le Bas-Empire se permit tout . Nom resterons plus réservés. Par impuissance de franchir certaines limites, la réaction de vertu se fera. »

Quelle aurait donc été votre conclusion, monsieur le ministre* si, au lieu de vous trouver en un jardin presque féerique, éclairé électriquement a giorno, devant un spectacle simplement trop galant, vous vous étiez soudain transporté en un de ces immondes beuglants de province ou il vous aurait été donné d'entendre des ordures, alors visées par nulle censure existante, et de vous convaincre à quel trafic honteux se livrait le tenancier, sous prétexte de faire.., de Fart? Auriez-vous pu retenir votre indignation, si vous aviez su que, parmi les malheureuses chanteuses exhibées, quelques-unes, par des moyens illicites, avaient été enlevées à leur famille ou à leurs travaux ?

Pensez-vous, monsieur le ministre, que la réserve, en face d'un tel scandale, qui dure* depuis plus de % f ingt ans, en France, soit permise plus longtemps,

et arguerez-vous encore aujourd'hui de Yimpuissance de franchir certaines limites? Non, n'est-ce pas? «La réaction de vertu se fera », écriviez-vous, Certainement, elle m fera, mais point toute seule...

En 1891, deux auteurs dramatiques, MM. Auguste Germain et Emile B orge rat, les premiers, jetaient le cri d'alarme. Le'gouvernement ne fit rien. En 1902, un grand journal reprenait le combat contre les agents lyriques et les tenanciers de maisons... ouvertes. M, Waldeek-Bousseau s'engageait alors à réglementer ces établissements, mais quittait peu après le ministère... Serons-nous plus heureux en 1900 î Obtiendrons-nous enfin, de vous, le décret qui, seul, peut mettre un terme à ce scandale éhonté : « la traite des chanteuses

J'ai parlé de responsabilités. Il y en a. Une surtout. La grande coupable, à mon avis, est la Société des éditeurs, auteurs et compositeurs de musique (cette dénomination lui convient mieux que Fautre), qui, depuis des années et des années, tout en drainant des raillions dans les beuglants de province, assiste, impassible, à la décadence du café-concert. Ce syndicat n'a jamais rien tenté pour relever la corporation, qui, pourtant, le fait vivre. Il m'aurait été agréable, monsieur le ministre, de voir la Société s'associer à cette campagne de moralisation ; mais, malgré une démarche auprès de l'agent général et une lettre envoyée au président, la commission, cynique jusqu'au bout, s'est — contre son droit, puisque je suis membre de cette société — refusée à m'entendre. Mes collègues et mes amis jugeront ce manquement aux statuts comme ils l'entendront. Après tout, cette incompréhensible attitude pourrait peut-être s'expliquer par la présence à

La société de quelques agents lyriques ou traitants de eliair blanche, dont la compagnie tous est aussi imposée, soit à titre d J éditeurs, coauteurs ou de compositeurs, souvent même aux trois titres réunis.

Quant aux autres responsabilités, monsieur le ministre, vous les trouverez dans les dossiers que nous vous avons remis en commençant cette campagne. Yous verrez aussi, en lisant toutes les plaintes, toutes les pitoyables lamentations des malheureuses victimes, que nous avons été dans l'obligation de nous tenir toujours au dessous de la vérité , et vous acquerrez la preuve que les vraies artistes espèrent de vous un décret portant sur ces points principaux :

1° Suppression. des quêtes , loteries ou tombolas f sauf dam les représentations ayant un, but réel de bienfaisance ;

2® Interdiction de la peso des artistes sur ïa scène ;

3* Interdiction aux directeurs, propriétaires , gérants des établissements susvisés, de nourrir ou faire nourrir, soif chez eux, soit ailleurs f soit directement ou indirectement , les artistes ; de les loger ou de les faire loger ; de les contraindre ou de les exciter, même tacitement , à souper ou à consommer dans leur établissement ;

4* Suppression de toute communication entre les spectateurs et les artistes pendant les représentations ou répétitions .

Ce décret les affranchira des agents lyriques, des tenanciers louches, des contingences néfastes, c*est àdire de la mendicité et de la prostitution clandestine obligatoire. Le sort de milliers de femmes est entre vos mains, monsieur le ministre, et nous attendons de votre haute bienveillance nn geste républicain et humain. Grâce à ce geste, le concert de province redeviendra ce qu’il était jadis : un lieu de plaisir honnête, que pourront fréquenter les familles, et où il ne

sera, même plus défendu d*applaudir quelquefois la belle chanson française, si longtemps dédaignée.

Entre autres conséquences heureuses» ce décret aura celle de donner un nouvel éclat au théâtre de province, tombé dans le marasme et la décadence, depuis P avènement scandaleux des beuglants — hélas E trop fréquentés* Songez, monsieur le ministre, qiPactuellement, en France et en Algérie, il n*existe que trentetrois cafés-concerts propres ... Trente-trois!.. , Ceci vous explique pourquoi la chanteuse, jusqu'ici, devait fatalement sombrer dans le beuglant et ramasser son pain dans P ignominie.

Cela ne sera plus, n’est-ce pas, monsieur le ministre., car vous avez à cœur, je le sais, de mettre enfin, dhin coup de plume, un terme à cette honte : La traite t>es

André Ibels.

Et M. Clemenceau n J a-t-il point renouvelé sa promesse à M. Bérenger, lorsque ce dernier lui eut adressé cette supplique...

Idgue pour la répression de la imite des blanches *

6 juin 1906 .

Monsieur le ministre ,

lS T otre société a été depuis longtemps saisie, soit de la part de malheureuses artistes, soit de celle des associations ou syndicats qui se sont formés pour défendre leurs inté~ rets , de plaintes graves au sujet des exigences scandaleuses gui leur sont imposées par certains directeurs ou gérants cf établissements se disant artistiques.

La législation ne lui donnant aucun moyen d'agir directement , elle avait du moins cherché à intervenir auprès de V administrai ion soit municipale , soif même gouvernementale , pour obtenir Vinterdiction, dans les cnn f rais passés entre artistes et agences de théâtres ou de cafés-concerts des clauses ouvertement contraires aux mœurs*

UNION SYNDICALE DES ARTISTES LYRIQUES 3 il

C’est ainsi quelle avait recommandé aux municipalités de certaines grandes villes rutile arrêté pris il y a plusieurs années par M, le maire de Hennés.

Qu’elle avait signalé ce même arrêté à Pim de i?os prédécesseurs, M. Waide ck-R ou s s e a u , et avait eu un moment Vespoir qu’il engagerait officiellement les municipalités à le prendre pour modèle.

C’est, en outre, sur nos sollicitations, que la commission du Sénat chargée d’examiner la proposition de loi de MM . Siegfried, Bérenger , etc., etcrelative à la limitation et à la police des débits de boissons , ai'ait introduit dans ce projet des dispositions portant une répression contre les abus signalés.

Noê efforts } en ce qui touche une intervention administrative, n’ont pas abouti et l’espoir que nous avons dans un vote prochain de la proposition de loi peut se faire attendre encore longtemps.

Mais voici qu'un grand journal du matin vient de prendre Vinitiative d’appeler l’attention publique sur cette grave question, que les articles très remarqués publiés par lui paraissent avoir provoqué un mouvement sérieux d’opinion en faveur des malheureuses victimes de cette honteuse exploitation, et que vous paraissez vous-même t*ous montrer favorable à leur juste cause.

Vendiez nous permettre, sans renoncer à Vintention de lui donner un point d? appui dans la loi, d 1 insister pour gue les instances faites auprès de vous en vue d*obtenir ,* P® 1 te voie administrative, un remède immédiat au scandale qui vous est dénoncé, reçoivent de vous un accueil favorable, et que des mesures 'ministérielles interviennent prochainement pour y mettre un terme.

Veuillez agréer, monsieur te ministre, Vexpression de ma haute considération.

Le Président,

R. Bérenger, sénateur.

Et maintenant !.,, faut-il désespérer du décret, monsieur Clemenceau?,..

Ohé ! les races latines, ohé ! ohé !

Ota'ïEohô! les races latines!

JOSÉPHIN PÉLÂUAN.

A la maxime de Cicéron :

Il est honteux d’estimer une chose honnête parce qu’elle est louée du public, il convient d’ajouter :

Il est infâme et même criminel de ne point aider au renversement d’une chose que Von sait pertinemment malhonnête et exécrée de tous,

La complicité prend souvent le masque de Pindifférence.

Dans P affaire de la Traite des Chanteuses , le gouvernement, hier, n 1 était que responsable ; demain, indifférent, il sera complice,**

Mais, que faut-il attendre d’un gouvernement qui ne s’est jamais ému aux souffrances des petits, aux plaintes des déshérités.** d'un gouvernement qui fait appliquer la Loi, non avec l'esprit de justice, mais avec une partialité révoltante**, d’un gouvernement qui ne sait que s'aplatir devant le parti de 1 Or, comptant baser sur lui sa forée au moment opportun, soit en s’appuyant sur une presse tarée ou à sa solde, et dirigée par une bande d'aigrefins, d’agioteurs louches

OHÉ î LES RACES LATINES, OHÉ ! 'OHÉ î 313

et cent fois compromis, soit en payant le silence des uns ou en achetant la conscience des autres ; d'un gouvernement qui — à peu près seul parmi les nations vraiment civilisées — conserve la peine de mort ; d'un gouvernement qui, tout en ayant l'air de s'appuyer sur la Déclaration des droits de ï~homme, condamne l'Ecrit et emprisonne la Parole ; d'un gouvernement dont les grandes victoires financières ou sociales sont comptées : Panama et Fournies ; d'un gouvernement, enfin, qui, pendant des années, a été la dupe consciente — ou inconsciente, œ qui est plus grave!... — d'un général sans foi et sans honneur, que l'on n'ose point punir encore?.,.

Ohé! ohé! les races latines!,,. Carthage mourut de son or... dans son or!...

Si *

Thuriféraires des Home et des Athènes antiques, ne s aurions-nous vraiment qu'imiter les tristes héros de leur décadence ?...

Qu’avons-nous su garder de l'héritage auguste ï... Le geste théâtral et la rhétorique latine...

Des gestes !... des mots !...

Depuis l'heure où, derrière les cimes féodales, se leva le soleil des jeunes libertés, qu'avons-nous fait?

Nous avons plagié...

Plagiat, même, notre Révolution!... Plagiats, nos modes, notre art!,.. Sur la scène du monde, drapés dans nos oripeaux, affublés de livrées, — mais chamarrés d ordres et de crachats —- nous singeons, nous parodions... nous ne créons plus! Nous sommes un peuple d'impuissants ou de traqueurs. Chacun se réfugie derrière une « situation », un tt emploi n; on

arguë de cette position pour ne point se révolter.on n’ose se reconquérir...

Personne ne marche, personne ne proteste, personne ne crie... C'est le Règne de FIndifïérence!...

Ohé! ohé... les races latines!...

Le Bas-Empire !...

Oh! non... nous n’avons jamais atteint sa graude tir... dans sa décadence.,. Ne comparons point la IIP République au Bas-Empire..»

Si nous en doutons, regardons alors nos fêtes.,, nos pauvres fêtes avec leurs lampions en papier, nos pâles quinquets à l'huile... (et pourtant, Dieu sait si, depuis Quinaut, on a inventé des moyens d’éclairage !..») Il ne serait jamais venu à l’idée d’un Romain de la décadence de faire pousser des roses et des lys... en carton imperméable... sur les marronniers et les platanes de leurs avenues!... La III e République, elle, a trouvé cela pour fêter Far rivée d’un autocrate russe... d’un sauvage !... On en fait encore des gorges chaudes au Palais-d’Hiver...

Le Bas-Empire !...

Non 3 nous n’oserons pas comparer sérieusement nos hétaïres modernes, poupées mal faites et sans esprit, aux péripatéticiennes chez lesquelles, même au temps de la Décadence, philosophes et poètes aimaient aller s'entretenir... Même dans le vice saphique, notre époque est inférieure, Sapho ne voudrait point d’Emilienne de Ta rtc mp ion, gousse fameuse, pour laveuse ses cuisines. Dans la noce, Alcibiade, sans s’esclaffer, n’accepterait d’être mis sur le rang d’un « Petit- Cafetier ».

Il y a eu le Bas-Empire — la Décadence 1

oïié! les races latines, ohê ï oiié! 315

Il y a la III e République — la Demi-Décadence... ce n'est pas la même chose !

'Noue sommes des jouisseurs et nous n } avons pas même la franchise de nos vices.

Comme le Yankee et l'Anglais hypocrites, nous avons une morale de surface de façade dont nous nous contentons pour La galerie. Nous tentons bien des révolutions politiques, mais non morales...

Âh! la politique !... voilà notre fort!... Devant le champagne à un louis comme devant l'absinthe à trois sous, nous poli tiquons, nous prenons des pays imaginaires, nous conquérons des cités irréelles.

Pourvu que nous nous proclamions le premier peuple du monde, nous allons dormir avec tranquillité.

Le tabac et 1 ? alcool tuent un pays!... Qu'est-ce que cela peut faire, puisque le tabac et l'alcool rapportent an budget?... Que l'on ne touche ni au monopole ni aux marchands de vins !

— Crevez... mais payez !... dit l'Etat...

Ohé 1 ohé!... les races latines!...

Il faut aller au café-concert de Paris pour juger le degré d'imbécillité auquel nous pouvons atteindre. Il faut visiter les beuglants de province, pour constater la profondeur de notre déchéance...

Lorsqu'un peuple s’est assez crétinisé pour s'en aller puiser de la joie au café-concert tel qu’il existe actuellement, ce peuple est mûr pour la « botte »... Et lorsqu'une nation est assez lâche pour laisser faire ouvertement, chez elle, le trafic des femmes et des petites filles y cette nation n'a plus de vertu, et elle est bien près de n'exister plus que sur les atlas... comme souvenir.

Pendant que les Barbares hurlaient aux portes de Byzance, les femmes suppliaient les assiégés de les égorger, afin qu'elles ne tombassent point entre les mains des vainqueurs...

Et les Barbares purent contempler, avec épouvante, les cadavres des femmes les plus belles,, crucifiées sur les murs de la cité mourante...

Meme a 1 agonie, la grande Cité décadente affirmait d'une façon tragique la liberté de l’Amour et de la Beauté!...

Ohé! ohé! les Baoes latines, ohé! ohé!...

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