FRANCE
Quels que soient les motifs de cette préférence, l'émigration française suit le même chemin.
L'auteur de History of immigration to the United-States présente pour nos nationaux un chiffre de 204,111 indi-
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vidus. Nos agents consulaires estiment que le chiffre exact dépasse 250,000 pour les États-Unis seulement, sans compter les Français qui se rendent au Canada, au Nouveau-Brunswick, à la baie d'Hudson; sans compter surtout les descendants de nos premiers colons dans ces pays, dont le nombre est évalué à 1,500,000 par ces mêmes agents.
Le Français n'est pas émigrant, parce qu'il n'est pas colonisateur. Ces deux idées : Émigration et Colonisation sont connexes, ou plutôt, celle-ci est le produit de cellelà. Colonie signifie une réunion d'hommes sortis d'un pays pour s'établir dans un autre. La colonisation est Y action de coloniser; c'est aussi le résultat de cette action. Or, nous connaissons le résultat obtenu par les Français dans leurs colonies des Indes orientales, de l'Amérique du Nord, et aujourd'hui dans l'Algérie. Nous ne citerons ici ni les Antilles, ni la Guyane, ni les établissements de Madagascar, du Sénégal, de Surate, de Saint-Thomé, dont la population est restée sans importance. Nous devons rappeler, toutefois, les cyniques dilapidations des deniers publics qui se produisirent à l'occasion de ces colonies, et la mauvaise administration qui leur fut appliquée.
Le plus considérable de nos établissements, au XVII' siècle, était, sans contredit, le Canada. Louis XIV et Colbert tenaient essentiellement à la prospérité de ce pays. Le grand ministre ne se contentait pas de favoriser les émigrations volontaires ; il provoquait également les émigrations forcées. C'est ainsi que, indépendamment
des condamnés qu'il envoyait dans nos colonies, il vidait les hôpitaux au profit de ces mêmes colonies. M. Joubleau nous apprend [Études sur Colbert) qu'il embarqua, le 27 février 1673, 76 fdles nubiles, prises dans l'hôpital général de Paris. 16 de ces fdles furent dirigées sur Bourbon, et 60 sur le Canada.
Malgré une sollicitude qui ne reculait devant aucuns moyens pour arriver à ses fms^ cette dernière colonie ne possédait que 5,870 habitants en 1668, et 7,832 en 1676. 20 ans après, ce chiffre ne s'était pas accru, puisque le roi, écrivant à M. de Fontenac , le 16 avril 1696, lui dit qu'il ne peut se persuader qu'il n'y ait que 7,832 personnes dans tout le pays, a en ayant fait passer un plus grand nombre^ depuis quinze ou seize ans qu'il en prend soin. «
Louis XIV ne tenait pas compte des difficultés que présente l'acclimatement, pour les Européens, dans les régions transocéaniques. S'il avait pu connaître les Recherches sur la population (1778) de Moheau, il aurait su que sur cinq immigrants dans nos possessions américaines, deux périssaient dans la môme année.
Il paraît que les conditions d'acclimatement ont cessé d'être les mêmes, pour le Canada du moins, à partir de l'année 1763, où cette colonie fut honteusement cédée à l'Angleterre. Depuis lors, en effet, la population s'est comptée par plusieurs centaines de mille, et l'immigration annuelle a dépassé 10,000 individus, — voici la preuve de ce fait : En 12 ans, de 1847 à 1859, 330,892 ex-
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patries ont eu pour destination le Canada et le Nouveau- Brunswick — Dans la seule année 1858, le Canada seul a reçu 12,596 émigrants européens.
Devant un pareil résultat, nous sommes autorisé à croire que la question d'acclimatement n'est pas la seule engagée, mais qu'elle se complique de la question de colonisation.
Le contraste est plus frappant encore avec l'Australie. En 1788, les premiers colons qui s'établirent sur les rivages de Sidney-Cowe comprenaient 1,030 individus; en 1858, la population de la Nouvelle-Galles du Sud s'élevait à 342,062 âmes.
Le génie particulier à chacun des deux peuples ressort de ce rapprochement de chiffres.
Donc, c'est l'histoire qui l'affirme, le Français n'est pas colonisateur , partant, il n'est point émigrant. Fidèlement attaché au sol natal, il ne le quitte que lorsqu'il y est forcé par les persécutions religieuses ou politiques.
Les Vaudois furent les premiers français que la persécution religieuse chassa du pays. Le nombre fut considérable de ces sectaires qui se réfugièrent en Piémont.
La révocation de l'édit de Nantes compléta l'œuvre des Dragonnades, Pendant les 15 dernières années du XVII' siècle seulement, 250,000 à 300,000 protestants abandonnèrent la France.
Le nombre des expatriés politiques du siècle dernier, serait difficilement fixé. M. Legoyt a extrait des Archives de la préfecture des Bouches-du-Rhône, un document qui
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permet d'apprécier l'importance des pertes que subit la France, pendant la période sombre de la Révolution. Ce document qui a pour titre : Tableau de rémigration et déportation des chefs de famille^ embrasse le temps écoulé depuis le 1" juillet 1792 jusqu'au 18 brumaire. Nous le reproduisons ici :
Émigrés
Déportés
Total
Nobles
Prêtres et religieux
Fonctionnaires
Gens de loi et médecins
Marchands et négociants
Propriétaires et cultivateurs
Artisans et ouvriers
Domestiques
Nous trouvons des renseignements analogues dans la Statistique de l'Ain, publiée, en 1 808, par M . Bossi . M . Bossi indique comme étant la cause de la dépopulation , en dehors du fait de la guerre, l'expatriation des chefs de famille.
Jusqu'en 1816, la France vécut dans les camps. A partir de cette époque, un mouvement général d'émigration se manifesta dans l'Europe entière. La France prit une grande part à ce mouvement, car c'était principalement chez elle que la politique et la guerre avaient laissé beaucoup d'existences déclassées.
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L'Amérique du Sud préparait alors son indépendance. Naturellement, c'est de ce côté que se dirigent toutes les natures hardies et entreprenantes, turbulentes et inquiètes, avides d'agitations, peu scrupuleuses, que la paix a condamnées à une inaction impossible pour elles.
La France fournit son contingent à cette expatriation ; ce contingent est nombreux ; il comprend des individus de toutes les classes et de toutes les professions, jusqu'à des artistes, jusqu'à des membres de l'Institut. Ces émigrants se portent de préférence vers l'empire brésilien. Savants, vieux soldats, aventuriers, banqueroutiers, chefs de famille ruinés, également ennemis — quoique à des titres différents — du système nouveau imposé à la France, et vivant mal à l'aise dans l'atmosphère dévote qui enveloppe la cité, s'abattent alors sur une terre neuve, où l'ambition légitime des uns, de même que la cupidité éhontée des autres, trouveront une ample satisfaction.
C'est un architecte français, M. Grandjean de Montigny, qui a construit plusieurs édifices de Rio, entr' autres la Bourse qui rappelle des scènes sanglantes. Ce sont des Français encore — général Labatiit — colonel Marlière — qui ont initié les soldats brésiliens à la discipline de nos armées. Ce sont aussi des émigrants français, il faut bien l'avouer, qui ont importé au Brésil toutes les ruses, toutes les fraudes du négoce, avec tous les vices d'une société démoralisée par le triomphe de la force brutale.
Cette expatriation collective de nos nationaux n'était pas la première, nous devons le constater, qui prit le
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chemin du Brésil. Déjà, vers le milieu du xvi^ siècle, et en prévision de complications religieuses et politiques, l'amiral de Coligny avait envoyé une colonie protestante dans la nouvelle possession portugaise. Cette colonie appuyait son droit sur la force ; elle fut chassée par la force. De l'établissement éphémère qu'elle avait fondé sur le sol brésilien, il ne reste qu'un fort, ou, pour mieux dire, il ne reste que le nom d'un fort, situé à l'entrée de la baie. Ce fort s'appelle Y^llegagnon, comme le chef de l'expédition.
Le courant, interrompu pendant près de trois siècles, a été sérieusement rétabli à l'époque où nous sommes arrivé. Jusqu'en 1830, l'immigration brésilienne s'est recrutée principalement parmi nos nationaux. A quelques exceptions près — parmi lesquelles nous comprenons les honorables individualités, citées plus haut — qu'elle s'étonnait à bon droit de trouver dans ses rangs, cette immigration ne représentait ni les lauréats de nos Facultés, ni la fleur-des-pois de nos salons. Nous le répétons à dessein : pour ces audacieux aventuriers, le Brésil n'était qu'un champ ouvert à l'exploitation européenne. La récolte a été magnifique, en vérité ; mais les moyens employés pour l'amener ont été tels, qu'un commerce de mauvaise foi s'est appelé depuis lors, et s'appelle encore aujourd'hui, un négoce français [negocio afrancesado) .
Nous avons signalé les traits distinctifs, économiques, de l'émigration Scandinave et de l'émigration suisse. Le caractère français participe tout à la fois, quoique dans
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une certaine mesure, du caractère inhérent à ces deux nationalités. Comme le montagnard des Alpes, le Français quitte son pays avec l'esprit de retour ; mais, cependant, sa mobilité native se combine de telle sorte avec sa nature envahissante, qu'il faut nécessairement qu'il absorbe son entourage, ou qu'il soit absorbé par lui.
L'auteur de l'ouvrage intitulé : Des Allemands par un Français^ publié en 1846, est très explicite à cet égard. « // faut absolument, dit-il, que les Français s'harmonisent avec le milieu qui les entoure. Vivent-ils au milieu des sauvages et ne réussissent-ils pas à en faire des Français, ils se font sauvages avec eux. »
M. Ferdinand Denis est tout aussi catégorique, lorsqu'il parle de ceux de nos compatriotes qui se décidaient autrefois à vivre parmi les Tupinambas. Nous lui empruntons le passage suivant :
(( Adopté par un village, le Français en épousait les intérêts, comme il en suivait les coutumes. Tel était son dédain pour les usages qu'il abandonnait, qu'on le voijait quelquefois se peindre comme les sauvages et vivre de la vie des forêts... Il ne reculait pas devant les festins qui succédaient aux jours de combats. »
On est obligé d'admettre que cette faculté d'assimilation, dans l'un comme dans l'autre sens, est innée chez les individus de notre race. Voici ce que dit ïlildreth des Français du Canada, à l'occasion de la guerre de 1756, où les tribus prirent parti, les unes pour la France, les autres pour l'Angleterre :
a Quelquefois^ des eiifants blancs tombés dans les mains des Indiens, restaient parmi eux y et se façonnaient si bien à cette existence nomade, qu'ils refusèrent plus tard de retourner avec leurs parents. ))
Ce fait étrange n'a pas cessé de se produire et, aujourd'hui encore, nos nationaux établis au Brésil continuent à s'agiter dans un milieu harmonieux. Us s'assimilent ou ils sont assimilés. Pour les uns, la cause de l'absorption c'est le cHmat ; pour les autres, ce sont les mœurs. Les premiers succombent, victimes du soleil, de la fièvre jaune {febre amarella), de leurs excès.
Nous sommes débarqués 38 à Rio-de-Janeiro. Deux ans après, 19 de mes compagnons de voyage n'existaient plus ; cinq retournèrent en France, dont deux avec quelque argent, et trois, absolument ruinés physiquement et pécuniairement. L'un d'eux est mort, fou, dans un hôpital de Marseille. A notre connaissance, trois autres habitaient Rio où, après de terribles épreuves, [deux avaient failli mourir de la fièvre jaune) ils commençaient à prospérer. Quant aux onze restant. Dieu seul sait ce qu'ils sont devenus.
Ceux de nos compatriotes qui, grâce à la force de leur constitution, ont résisté aux troubles organiques causés par l'acclimatement, mais qui ont eu la faiblesse de céder aux brutales et énervantes séductions de l'esclavage, ceux-là se font naturaliser. 11 en est qui ont acquis des positions considérables dans l'Empire, entr'autres le ma-
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réchal de Bitancourt, dont le nom indique une origine picarde incontestable.
Les organisations vigoureuses imposent leurs idées, tout en s'appliquant aux transactions commerciales. Ces individus bravent les préjugés ; quoique respectant les lois locales, ils n'adoptent ni les mœurs, ni les usages que réprouve la civilisation franraise. Une fois leur fortune faite, ils quittent le sol brésilien, mais en y laissant des germes précieux qui, s'il ne sont pas étouffés dans les fanges infectes de l'esclavage, doivent finir par féconder l'avenir.
Le docteur Walsh {Notices of Brasil) ne s'est pas trop écarté de la vérité, en portant à 14,000 le nombre des Français établis à Rio-de-Janeiro, en 1830. Un courant considérable, nous venons de le constater, s'était momentanément établi, pendant la Restauration, au profit du jeune empire. Mais, à partir de la Révolution de Juillet, le courant perdit progressivement de sa force. Nous savons, de plus, combien est meurtrier le climat du Brésil. Ravivée, temporairement, en France, comme, du reste, dans toute l'Europe, par les événements politiques de décembre 1851 , l'émigration pour le Brésil n'a repris quelque importance chez nous, que depuis ces dernières années. Nous entrerons bientôt dans les détails que ce sujet comporte.
Aujourd'hui, l'Algérie et les Etats de la Plata absorbent la plus grande partie de l'émigration française. En cinq ans — de 1856 à 1861 — l'Algérie a reçu, d'après les do-
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cuments officiels : 26,387 de nos nationaux. Pendant la même période, seules, les communes rurales de nos départements pyrénéens ont perdu 16,000 habitants; or, nul n'ignore que les expatriés de cette région prennent, à peu près, tous, le chemin de la Plata.
L'autre partie de l'émigration française se dirige vers l'Italie, l'Espagne, l'Egypte, Constantinople, le Brésil.