PREMIERE PARTIE
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Quelques auteurs font remonter le trafic des noirs au commencement du xv^ siècle. Dans son intéressant travail intitulé : l'Abolition de l'esclavage, M. Cochin nous apprend que les Mahométans d'Afrique avaient amené des nègres à Lisbonne, afin de les échanger contre des prisonniers faits par les Portugais. Ce fut là le point de départ de la traite. L'acte de l'échange produisit l'idée de l'achat; en effet, à partir de cette époque, le comptoir portugais d' Arguin devint le centre d'un important trafic de chair humaine. Dès le début, les bénéfices furent énormes; aussi, le honteux négoce prit tout de suite un développement considérable dans toute la péninsule ibérique.
Le commerce de bois-d'ébène — c'était l'expression consacrée — se pratiquait donc sur notre continent, avant la découverte de F Amérique. L'Europe achetait déjà des esclaves noirs pour son service particulier, et ce ne fut que longtemps après la conquête du Nouveau- Monde que les Espagnols, les Portugais et les Anglo- Saxons pensèrent à y introduire des Africains. Suivant l'usage antique, les vaincus, c'est-à-dire les indigènes, devenus les esclaves des vainqueurs, furent les premières victimes du travail forcé, et, cela, tant au nord qu'au sud du continent américain.
Nous aurons bientôt l'occasion de juger la politique adoptée à cet égard par les Portugais ; plus tard, notre sujet nous forcera d'apprécier le système. suivi envers les Peaux-Rouges, par les colons de la Nouvelle-Angleterre. A cette heure, nous nous occupons des Espagnols seulement.
Les prédications de Las-Cases, appuyées sur un bref du Pape, revendiquèrent pour les Indiens le droit de vivre en hommes libres. Or, les heureux aventuriers ne reconnaissaient d'autre droit que celui du glaive; aussi, bien qu'ils se montrassent zélés catholiques tant qu'il ne s'agissait que d'amener la conversion des autochtones, ils repoussèrent une prétention qui devait arrêter l'exploitation des mines, exploitation si fructueuse jusqu'alors. En effet, c'est exclusivement à cette tâche, on ne l'ignore pas, que les vaincus étaient soumis, ainsi que le prouve le mot de Fernand Cortez, cité par W. Près-
colt's, dans son History of the conquest of Mexico. On engageait le fameux Conquistador à demander une concession de terres à Cuba :
« — Je suis venu ici, répondit-il, pour trouver de l'or, et non pas pour labourer la terre comme un paysan. »
Depuis le chef jusqu'au dernier de ses compagnons, tous n'avaient qu'une seule et même pensée absorbante : la recherche des métaux précieux; dès lors, soustraire les aborigènes à l'esclavage, c'était enlever aux Espagnols leur part de butin, la juste récompense de leurs fatigues et de leurs exploits, leur propriété légitime enfin, et les réduire, eux, les vaillants soldats, au sort misérable des paysans.
Ils protestèrent donc contre une doctrine qui ruinait leurs espérances de fortune. La situation devenait difficile ; elle aurait empiré encore, si une transaction ne s'était accomplie entre la religion et la cupidité féroce des conquérants. La religion, qui réclamait pour les Indiens, ne stipulait point de réserve au profit des noirs. Or, les nouveaux maîtres ne nourrissaient aucune préférence quant à la couleur des bras qui devaient fouiller le sol, afin d'en extraire l'or et les diamants. Las-Cases voulait arracher de leurs mains les esclaves américains; mais il leur abandonnait toute une race vigoureuse et déjà façonnée au joug européen. Bien que cette concession ne fût pas explicitement contenue dans les paroles du prêtre espagnol, cependant elle fut rigoureusement déduite de sa revendication exclusive en faveur des Peaux-Rouges.
En conséquence, les conquérants l'acceptèrent, mais seulement dans la mesure de leur intérêt.
Comme la mortalité était grande dans les mines , les farouches envahisseurs achetèrent en Afrique des cargaisons de bois-d'ébène , destinées à combler les vides que causaient incessamment l'épuisement et la maladie. Néanmoins, ils ne renoncèrent point à poursuivre et à traquer les Peaux-Rouges, et même ils dressèrent des chiens pour cette chasse au gibier humain.
Voilà à quel résultat aboutit la philanthropie étroite de Las-Cases. Le noir, vendu déjà en Europe, fut ensuite introduit comme esclave en Amérique, sans que pour cela le sort de l'Indien fût sensiblement amélioré.
Si le commerce des Africains prit rapidement de grandes proportions dans le Nouveau-Monde, il ne perdit aucunement de son importance dans l'Ancien. En une seule année, — 1539, — il se vendit 12,000 noirs à Lisbonne, et, à la même époque, Séville, puis Madère, étaient devenus de vastes marchés d'esclaves.
Charles-Quint chercha un moment à favoriser l'immigration d'ouvriers libres dans ses nouvelles colonies. Une série d'expériences malheureuses ne tarda pas à le convaincre de l'impossibilité d'acclimater le travail euro»péen dans les brûlantes régions intertropicales. Sous Philippe II, de même que sous ses successeurs, la traite se poursuivit sur une grande échelle.
Les derniers Valois et Henri IV échouèrent également dans des tentatives de même nature. Les ouvriers en-
gagés périssaient par centaines; ils furent remplacés par des Africains.
(( La recrue même de nos colonies américaines est extrêmement dispendieuse, puisque l'on estime que sur cinq personnes qui vont s'y établir, deux périssent dans la première année, » dit Moheau dans ses Recherches sur la population, publiées à la fin du siècle dernier.
Voici des dates dont le rapprochement justifie les allégations précédentes :
L'Amérique fut découverte en 1492 par le Génois Christophe Colomb, et en 1497 par le Florentin Améric Vespuce, qui lui donna son nom. Eh bien! les Africains ne furent introduits à Santo-Domingo qu'en 1510; à Cuba, en 1521; dans la Virginie, en 1620, et dans les Antilles françaises, en 1650. '
Pendant plus de trois siècles, le trafic des Africains poursuivit paisiblement ses fructueuses opérations. Toutes les puissances maritimes, — protestantes et catholiques , — chargèrent du bois-d'ébène, sans que la conscience humaine , engourdie par le silence approbateur de l'Église, fit entendre aucune protestation. La diplomatie osa même consacrer cet infâme négoce dans le traité, mémorable à plus d'un titre, qui porta le dernier coup à l'intraitable orgueil de Louis XIV. En effet, par le traité d'Utrecht (1713) l'Angleterre obtint, et ce, pour 30 années, à l'exclusion de toutes les autres parties contractantes, la fourniture des nègres aux colonies espagnoles d'Amérique.
La Révolution française répudia solennellement la honteuse stipulation de 1713, lorsqu'elle proclama l'égalité des hommes entre eux, quelle que fut du reste la couleur de leur épiderme. Ce principe trouva de chauds adhérents de l'autre côté de la Manche ; il y fit un rapide chemm, et, pendant que nos législateurs de l'an x rétablissaient l'esclavage aboli par leurs prédécesseurs, l'opinion publique, en Angleterre, se rattachait de plus en plus à la déclaration de notre Convention nationale. Oubhée au milieu des graves complications qui marquèrent le commencement de ce siècle, l'idée d'une grande réparation pénétra enfin dans le Conseil des nations ; elle trouva sa formule dans les dispositions de VActe additiomiel du traité de Paris (30 mai 1814), relatives à l'abolition de la traite. Ces dispositions, adoptées par le Congrès de Vienne, le 4 février 1815, furent encore sanctionnées au second traité de Paris (20 novembre 1815), par un nouvel article additionnel qui établissait une généreuse solidarité entre toutes les parties contractantes. Cet article portait que :
«Les hautes puissances s'engageaient à concerter, sans perdre de temps ^ l'abolition entière et définitive d'un commerce aussi odieux, »
Cette déclaration fut renouvelée au Congrès d'Aix-la- Chapelle (1818), et au Congrès de Vérone (1822).
Certes, il y avait là un engagement formel; osons le dire avec l'histoire : cet engagement n'a pas été tenu.
Seule, l'Angleterre poursuivait résolument le but in-
cliqué ; mais elle ne put rien obtenir de la Restauration, dont les vives sympathies étaient acquises aux intérêts coloniaux. Elle fut plus heureuse avec le gouvernement de Juillet.
Les conventions des 30 novembre 1831, et 22 mars 1833, établirent un droit de visite réciproque à bord des bâtiments anglais et françai^f elles imposèrent de plus à la France, l'obligation d'entretenir une croisière sur la côte d'Afrique.
Déjà les conventions avaient modifié, on le voit, les conditions de la traite, et ainsi se trouvaient appliquées les dispositions de VActe additionnel du premier traité de Paris. Toutefois, ce n'étaient encore là que des demimesures.
Par le bill rendu le 28 août 1833 et exécuté en 1838, le parlement britannique trancha résolument la question. Ce bill proclama l'affranchissement des noirs dans les 19 colonies à esclaves appartenant à l'Angleterre.
La législature anglaise venait de répudier à son tour, et d'une manière définitive, la stipulation esclavagiste du traité d'Utrecht. 1833 avait effacé la honte de 1713.
Dix années s'écoulèrent encore, avant que la France se décidât à suivre l'exemple de ses voisins d'Outre- Manche.
La monarchie de Juillet avait hésité, et la Restauration avant elle, à s'engager dans la voie glorieuse où était entré le Royaume-Uni. Ce devoir et cet honneur étaient réservés à la Révolution de Février, de prendre une ini-
tiative qui avait manqué à ces deux gouvernements. La logique le voulait ainsi. Otiand on a gravé sur son écusson cette noble devise : Liberté, — Égalité, — Fraternité, il n'est plus permis de d^rter la cause des faibles et des opprimés ; encore moins, de protéger par son silence et son abstention, l'œuvre d'une monstrueuse iniquité.
Fidèle donc à son principe, la République de 1848 reprit pour son compte le décret de la Convention du 16 pluviôse, an xi ; elle fit ainsi justice de la loi malheureuse du 30 floréal, an x, et rendit inutiles les pénalités contenues dans les lois de 1827 et 1831 .
Mais, répétons-le, à l'époque dont nous parlons, l'Angleterre seule, par un acte décisif de son parlement, avait accompli la réparation que l'humanité demandait en vain depuis des siècles. En attendant l'heure favorable, pour déterminer la France à agir vigoureusement dans le même sens, le gouvernement britannique chercha à entraîner le Portugal dans la sphète de son action.
De tous les Etats représentés aux deux traités de Paris, et ayant sanctionné le premier et le deuxième articles additionnels, relatifs à l'abolition de la traite, le Portugal se montrait le plus obstiné, — après l'Espagne toutefois, dont la résistance dure encore aujourd'hui, — à éluder l'exécution sincère de ces articles. La force seule eut raison de son mauvais vouloir.
Le trafic de bois-d'ébène se continuait à Fabri du pavillon portugais, et malgré les lois qui Finterdisaient formellement , grâce à Fappui réel, quoique déguisé.
que lui prêtaient les fonctionnaires de la côte d'Angola et de la côte de Mozambique. Indigné de cette connivence du cabinet de Lisbonne avec les marchands d'esclaves, le parlement britannique vota le bill du 24 août 1839, en vertu duquel les croiseurs anglais étaient autorisés à arrêter les négriers portugais , et les tribunaux anglais à juger les équipages capturés. Ce coup hardi d'autorité ne tarda pas à porter ses fruits. Le Portugal s'avoua vaincu, et trois ans après, par le traité du 3 juillet 1842, cet Etat concédait le droit de visite, le jugement par des commissions mixtes, Fassimilation de la traite à la piraterie , la condamnation des coupables à la peine immédiatement au-dessous de la peine de mort, et la liberté pour les noirs saisis.
L'Espagne aussi avait adhéré aux articles additionnels des traités de Paris, mais sans se croire liée, il faut bien le croire, par la signature de ses plénipotentiaires. Fidèle à la missio^ qu'elle s'éfait donnée, l'Angleterre entreprit de peser sur le cabinet de Madrid; elle recula, toutefois, devant l'emploi des moyens violents dont elle venait de faire usage, à Fendroit du Portugal.
Nous ne voulons pas discuter le bill de 1 839 ; néanmoins, nous ne pouvons nous empêcher de signaler le contraste que présente l'initiative énergique du cabinet britannique envers le Portugal, en présence de l'attitude pleine de ménagements de ce même cabinet envers FEspagne. Une fois de plus, l'Angleterre se montrait arrogante, impérieuse, avec les faibles ; réservée, nous ne dirons pas, pusillanime,