M- TRAITE
devant ceux qui pouvaient se défendre. Donc, au lieu de provoquer une décision législative, \q Foreign- Office ouvrit avec TEspagne des négociations qui amenèrent les traités du 28 août 1814 et 23 septembre 1817.
La nouvelle adhésion de cette puissance à la suppression de la traite, coûta à TAngleterre 10 millions de francs, destinés à indemniser les colons espagnols. Après avoir consciencieusement empoché cette somme, l'Espagne accorda encore toutes les garanties écrites qui lui furent demandées. Mais, ni le décret du 19 décembre 1819, ni la convention additionnelle du 1 0 décembre 1 822, ni, enfin, un dernier traité qui assimile à la piraterie la traite pratiquée sous pavillon espagnol, n'ont pu jusqu'ici déterminer la coopération loyale du cabinet de Madrid. Au mépris de tous ses engagements, TEspagne a maintenu l'esclavage à Cuba et à Porto-Rico ; de plus , elle tolère, si elle ne le protège pas, Tinfâme trafic.
Des documents officiels établiront tout à l'heure Fimportance de ce commerce.
Aussitôt qu'elle eut lié le Portugal, par le traité du 3 juillet 1842, l'Angleterre revint à la charge auprès du cabinet des Tuileries. Cédant enfin aux pressantes soUicitations de son alliée , la France conclut avec elle , en 1845, un nouveau traité qui porta un coup sensible à la traite, sans pourtant détruire tout à fait cet abominable trafic.
Les capitaines redoublaioRt de ruse et d'audace; ils réussissaient trop souvent encore à tromper l'active sur-
veillance des croiseurs. Néanmoins, on s'était grandement rapproché du but.
Assuré désormais du concours énergique de la France; possédant des gages sérieux de la bonne foi du Portugal, le gouvernement britannique tourna plus particulièrement son attention du côté du Brésil.
Ici, nous sommes forcé d'entrer dans quelques détails d'histoire rétrospective , afin de bien préciser la nature des obstacles que l'Angleterre allait avoir à surmonter.
Le Brésil, découvert en 1500, avait vu se reproduire sur son territoire, les mêmes actes d'oppression brutale qui marquèrent la première phase de la conquête , par les Espagnols, de la côte occidentale. Les vainqueurs condamnèrent les vaincus à la servitude. Chassés du littoral par les compagnons de Cabrai, de Martins AfPonso et de Mem-da-Sâ, les aborigènes reculèrent pas à pas, et soutinrent contre les envahisseurs une guerre d'extermination. Des expéditions, eiitradas, s'organisèrent parmi les aventuriers, dont le but était tout à la fois la découverte des régions diamantines, et la capture des Peaux-Rouges. Herrera signale l'existence, —- en 1527, — d'une factorerie florissante où l'on faisait la traite des Indiens; et l'on possède une cédule de 1533, par laquelle Martins Affonso concédait à Pedro de Goes le droit d'exporter dix-sept esclaves en franchise.
Le fait est donc établi : Dès les premières années de la conquête, les indigènes étaient arrachés violemment de leurs retraites, pour être vendus comme esclaves. On spé-
culait sur le jacaranda (bois rouge) , en Amérique, tout comme on opérait sur le bois-d'ébène, en Afrique. Seulement, clans le Nouveau-Monde, la mise de fonds était d'une autre nature et mieux à la portée des hardis aventuriers. Un mousquet, une bravoure à toute épreuve et un paquet de cordes, tel était le capital exigé pour Fexploitation de cette branche de commerce. Ajoutons que si les expéditions dans les forêts étaient plus périlleuses que les débarquements sur la côte d'Afrique, les bénéfices se faisaient moins attendre dans le premier cas, puisque les lieux d'approvisionnement étaient moins éloignés. Aussi, les entradas succédaient aux entradas^ et chaque jour voyait se renouveler les sanglantes rencontres au fond du désert.
Des tribus entières furent ainsi anéanties; d'autres tribus , surprises dans leurs aidées , durent subir la loi des vainqueurs. Ceux-ci revenaient alors, poussant devant eux une espèce d'armée ^composée d'hommes , de femmes et d'enfants. Ces captifs, de tout âge et de tout sexe, étaient conduits sur les marchés brésiliens et vendus comme des têtes de bétail.
M. Fernandez Pinheiro cite une excursion des bandeirœites paulistes à la Guayra, qui amena la capture de 1,500 Indiens. L'écrivain portugais n'indique pas le nombre des habitants de la Guyara, ni lachiffre de ceux qui tombèrent sous les coups des flibustiers. Cependant, on peut se faire une idée de l'immense dépopulation que subirent les contrées nouvellement subju-
guées, en lisant le Padre Vieira. Ce Padre estime que les Portugais ont fait périr deux millions d'Indiens, de 1615 à 1652. Deux millions de victimes, en 37 ans! Plus de CINQUANTE MILLE par au ! En partant d'une pareille donnée, Fesprit reste épouvanté lorsqu'il suppute le nombre des individus massacrés depuis la conquête, jusqu'à cette première date, 1615.
Bien qu'elles fussent accompagnées d'horribles boucheries, les razzias fournissaient un contingent de bras suffisant pour l'exploitation des terres et des mines. D'un autre côté, les femmes et les filles des guerriers morts ou vendus étaient devenues les compagnes des vainqueurs. Toutefois, ce croisement ne produisit d'abord qu'une race remuante, farouche, batailleuse, indomptable, merveilleusement douée, sans doute, pour les expéditions aventureuses, mais peu apte encore à se consacrer à l'œuvre de la colonisation. Ces féroces Mamalucos, dont la postérité compose aujourd'hui la presque totalité des habitants de Saô-Paulo, de Goyaz et de Minas-Geraês, représentaient réellement une force nouvelle contre les Indiens; mais la civihsation ne trouvait en eux que des auxiliaires dangereux et suspects à plus d'un titre.
Constatons encore que le système implacable, poursuivi par les Européens et les descendants des Européens sur la côte orientale, souleva les mêmes protestations indignées que nous avons déjà entendues sur la côte occidentale. Comme les Fils du Soleil, les Guaynazes, les
Tupinambas, les Boticudos inspirèrent de puissantes sympathies. Deux jésuites, dont Thistoire a conservé le nom : Nobrega et Anchieta, prirent, comme l'avait fait Las-Cases, la défense des Indiens, et proclamèrent leur droit à vivre libres. L'intervention des missionnaires portugais obtint le même résultat négatif que celui du prêtre espagnol. En vain, un bref du Pape excommunia les détenteurs d'Indiens ; ceux-ci furent toujours traqués, dépouillés, opprimés, égorgés. 11 est vrai qu'ils ne furent plus considérés comme esclaves, du moins, dans les Ordonnances des rois de Portugal. N'oublions pas les chiffres horribles fournis par le Padre Vieira.
Les tribus harcelées, décimées, mais non soumises, s'enfonçaient de plus en plus dans l'intérieur, où il était aussi difficile que périlleux de les poursuivre. Les marchés n'étant que faiblement alimentés, les bras commençaient à n'être plus en rapport avec les besoins. Les propriétaires du sol se décidèrent alors à aller chercher des travailleurs en Afrique. C'est à partir de cette époque que le courant, établi depuis plus d'un siècle vers Lisbonne, se dirigea plus fort, plus compact, vers le Brésil.
Cette situation s'est maintenue.jusqu'à ces dernières années.
Le Brésil, simple colonie Portugaise en 1815, pouvait être lié par la signature que le Portugal avait mise au bas des deux traités de Paris. Mais, en 1823, l'opulente colonie était devenue un État indépendant. Dès lors les engagements de l'ancienne métropole ne possédaient
plus une force virtuelle capable de gêner en rien l'action du Brésil. Le passé n'existait pas pour lui qui naissait à peine à la vie des nations. Libre de toute entrave, quant aux traités antérieurs, le jeune empire n'en suivait pas moins la tradition portugaise, relativement à l'esclavage et au trafic des noirs. Les idées modernes, fdles de la Révolution française, avaient pu provoquer un soulèvement général dans le pays, mais sans s'y incarner dans des lois égalitaires. La philosophie n'avait pas démontré encore l'iniquité du Code noir au Brésilien, et pour celui-ci, l'Africain — type inférieur — vivait au Brésil, dans les conditions normales que la nature lui avait assignées. Grâce à l'institution servile, les terres étaient cultivées, les usines fonctionnaient régulièrement, et le maître récoltait, sans sueur, sans fatigue, toutes les satisfactions, toutes les jouissances que procure un travail opiniâtre. Pourquoi, dès lors, la pensée du Brésilien aurait-elle franchi la limite tracée par la couleur de la peau? La Convention avait proclamé les droits de Thomme, sans doute; toutefois, cette éloquente affirmation de la dignité humaine qui, en éclairant le colon sur son abaissement, l'avait poussé à conquérir son autonomie , ne pouvait s'adresser qu'aux individus de sa race. Le noir n'avait qu'un droit, absolument égal à celui du mulet, le droit de vivre, mais à la condition de labourer la terre au profit du blanc. Satisfait du présent, insoucieux de l'avenir, le Brésilien ne songeait, lorsqu'il songeait à quelque chose, qu'à consolider l'édifice politique qu'il venait de
fonder, et à rendre plus productive la source de ses revenus, c'est-à-dire à accroître son capital d'esclaves.
Sans doute, la mort exerçait de grands ravages sur les habitations, par suite de l'acclimatement, et du service forcé qui était imposé aux Africains ; mais, si les naissances n'équilibraient pas exactement les décès, les cargaisons humaines, apportées régulièrement par les navires négriers , comblaient facilement les vides causés par l'excès de travail et par la nostalgie. La plus grande partie de ces cargaisons était livrée aux fazendeiros (propriétaires-terriers) et aux senhores-dfengenho (maîtres d'usines à sucre et à café). Ceux-ci, à part quelques Africains qu'ils gardaient pour le service intérieur de la maison, employaient presque tous leurs esclaves à l'exploitation des terres et des fabriques.
Le blanc est fait pour commander et se reposer; le noir pour obéir et travailler : Telle était la formule philosophique de la société brésilienne.
La formule économique découlait nécessairement de celle-là; la voici : Puisque le blanc a été créé pour le commandement et le noir pour l'obéissance absolue^ le noir ne peut exister qu'à l'état de machine, c'est-à-dire d'esclave, et, naturellement, le maître, c'est le blanc. Or, puisque le blanc se dégraderait en travaillant, le noir a l'obligation de travailler pour faire vivre le blanc.
Ces deux formules résumaient la civilisation brésilienne, au moment où l'opulente colonie venait de se constituer en nation indépendante.