DES NATIONS, DEPUIS 1800 JUSQU'EN
M. le baron Charles Dupin, qui a eu la direction de cet ouvrage, nous apprend que M, Alex. Forbes fut mis à l'index par le corps des fonctionnaires, comme un véridique 1
Ce fait date d'hier, — 1859. — Abrutir les indigènes pour les opprimer et les exploiter plus facilement, telle a été la politique des Puritains en Amérique; telle est toujours la politique des Anglais dans l'Inde.
devenus chrétiens, pardonnassent jamais aux oppresseurs impitoyables de leur race.
Dans ces conditions, l'œuvre de régénération rencontrait, on le comprend, des obstacles insurmontables. Loin que l'agglomération des Praying-Indians inaugurât l'ère d'une politique conciliatrice, les colons redoublaient d'arrogance et de barbarie, à mesure que des renforts d'émigrants leur arrivaient du Vieux-Monde; ils profitaient alors des prétextes les plus futiles que l'ivresse, produite par l'abus du rhum, faisait naitre quelquefois, ou qu'ils inventaient eux-mêmes bien souvent, pour déposséder les indigènes de leurs territoires et réduire en servitude des tribus entières.
Cet odieux système avait réussi aux Virginiens, en 1637, contre les Pequods et les Powhatans. Les guerriers qui résistèrent furent massacrés jusqu'au dernier; quant aux prisonniers, ils furent vendus dans la colonie, ou exportés au dehors pour être troqués contre des nègres. Au Maryland, l'oppression produisit les mêmes résultats et la principale tribu — celle des Nanticokes — dut, après des luttes acharnées, et afin de prévenir une complète destruction, se résoudre à abandonner définitivement le territoire des ancêtres. La tribu s'enfonça dans rintérieur, jusqu'à la rivière Susquehama.
Les colons du comté de Lancastre, dans la Pensylvanie , ne cherchèrent même pas un prétexte pour assouvir leurs féroces instincts. En 1754, ils se ruèrent, sans provocation aucune, contre les plus inofPensifs des
Indiens, les Conestogoes, et en firent une horrible boucherie. Ni les femmes, ni les vieillards, ni les enfants ne furent épargnés et Ton scalpa toutes les têtes, sans exception. De nouvelles terres furent ainsi acquises, par des bourreaux, à la colonie fondée par le plus humain des hommes.
Les Puritains de la Nouvelle-Angleterre dépassèrent les Anglicans virginiens et les Presbytériens de Lancastre, dans cette voie de spoliation et de meurtre. La guerre dite du roi Philip, que provoquèrent les prétentions exorbitantes de New-Plymouth , se termina par l'extermination des Wampanoags et des Narragansetts, et aussi, — il faut bien le constater, — par la destruction des villages des Praying-Indians. Ces nouveaux chrétiens atteignaient alors le nombre de 4,000 environ. Révoltés par le barbare traitement dont ils se voyaient injustement Fobjet, les uns rejoignirent leurs frères des forêts, les autres périrent de faim et de froid.
L'œuvre sainte de Winslow, d'Ehot et de Gookin, fut ainsi anéantie par le fanatisme et le mercantilisme des Puritains. Loin d'avoir éclairé, moralisé le désert, les colonies de la Nouvelle-Angleterre inoculèrent aux hidiens les vices de la civilisation, tout en leur emi)r autant la plus cruelle de leurs coutumes. On aurait de la peine à admettre ce fait, si l'impartiale histoire ne l'avait pas enregistré : en 1704, le Massachusetts payait 340 francs chaque prisonnier ou chaque scalp d'Indien; en 1725, cette prime abominable fut portée ?i 2,500 francs.
L'exemple du Massachusetts fut suivi par la Pensylvanie. En 1756, le gouverneur de cet Etat, Robert Hunter Morris, établissait publiquementuntarif pour les tètes des Peaux-Rouges. Le cadavre d'un Indien âgé de plus de 12 ans était coté 150 dollars; le scalp du même, 130 dollars; le scalp d'une femme, — horreur! — 50 dollars.
Pourquoi devons-nous ajouter encore que ces raffinements barbares étaient également pratiqués par les Français du Canada, à titre de représailles !
Souvent, un fait isolé résume parfaitement une situation; un mot, quelquefois, suffit pour la peindre. Nous recommandons à lord Palmerston la réponse que fit Canochet, le malheureux chef des Narragansetts, aux Puritains de la Nouvelle- Angleterre.
Après le combat du marais [Swamp fight) , les vainqueurs offrirent la vie à Canochet, à la condition qu'il irait prêcher la soumission à ses guerriers. L'Indien refusa formellement, en affirmant que le dernier homme de sa tribu préférerait périr, plutôt que de se soumettre aux Anglais. En marchant au supplice, il s'écria, — c'est Drake qui nous l'apprend : Je mourrai^ avant d'avoir proféré une parole indigne de moi.
Ce mot, si caractéristique, du guerrier Narragansetts rappelle la déclaration du chef indien de Cuba à Velasquez. Condamné au bûcher et pressé de se convertir pour gagner le ciel : Les Blancs y entrent-ils? demanda le chef. Sur la réponse affirmative qui lui fut faite :
Alors ^ fy renonce^ dit il. Je ne veux point d'un paradis où je retrouverais des hommes aussi cruels.
Tels sont les sentiments qu'avaient inspirés aux indigènes du Nord, comme à ceux du Sud de F Amérique, les envahisseurs européens.
Les annales du Brésil possèdent également un épisode qui fait le pendant des deux traits ci-dessus cités.
Plusieurs Aymores , étant tombés entre les mains des Portugais, furent conduits à Porto-Seguro. Si profonde était l'impression de terreur qu'ils éprouvaient, à la pensée d'être à la merci de leurs implacables ennemis, que ces Indiens perdirent la volonté de vivre. Ils refusèrent toute nourriture et se laissèrent mourir de faim.
Mieux que n'ont pu le faire les historiens les plus consciencieux, ces trois faits résument le système de fraude, de rapt, de violence et d'extermination, qui fut pratiqué contre les indigènes par les conquérants espagnols, portugais et anglo-saxons. On a dépeuplé les forêts; on ne les a pas civilisées. Nous ajoutons : on n'a pas voulu les civiliser. Voilà pour les principes.
Cependant, si l'on compare les résultats obtenus dans l'Amérique du Nord, au point de vue de la régénération des tribus, par les Anglo-Saxons, avec les effets acquis par la politique espagnole et portugaise, on trouvera ^ une différence notable qui, sans atténuer l'inflexible sévérité de nos prémisses , devra modifier la nature de nos conclusions. Cette différence renferme l'enseignement que nous recherchons ici. L'orgueil farouche des
'2^^ LA CÛLOMSATïOX.
premiers, de même que leur conviction d'une supériorité native, s'affirment cyniquement dans la loi de 1705 qui réprouve un abominable mélange; et aussi dans cette recommandation adressée par les Puritains à leurs agents : de toujours conserver la distance qui doit exister entre des chrétiens et des barbares, tant dans la guerre que dans les autres négociations (Hildreth, 1" volume). Ces deux textes suffisent à expliquer pourquoi l'action bienfaisante des colonies anglaises a été nulle, ou, presque nulle, sur la population indienne.
Certes, les Portugais et les Espagnols, nous l'avons établi dans la première partie de cette étude, se préoccupaient fort peu, eux aussi, dans leurs rapports avec les naturels, d'observer les lois de justice et d'humanité. La vie des Indiens était comptée pour peu de chose par ces aventuriers, et ils la sacrifiaient sans aucuns remords à leur cupidité insatiable. C'est ainsi que les Caraïbes ont disparu devant l'invasion castillane, et aussi 795 tribus de l'Amazone, d'après M. Cléments Markham; c'est ainsi, s'il faut en croire M. Bollaert (1), que d'une population de 700,000 indigènes réunie, avant l'arrivée des Européens, dans la vallée de Santa, au milieu des Andes, il ne reste plus aujourd'hui que 1,200 individus. Le recensement opéré en 1580, fournit la preuve que les cinquante premières années de la conquête avaient
(1) Aiitlcjuarian , ethnologicàl and other researches in New-Granada, Ecuador, Perù and Chile. London 1860.
déjà dévoré plus de deux millions d'existences indiennes.
La christianisation, pas plus que la civilisation des indigènes, n'était donc le mobile qui guidait les compagnons de Pizarre , de Fernand Cortez et leurs descendants. Néanmoins, malgré des cruautés que l'histoire a justement flétries, l'occupation des territoires du Sud par les Espagnols et les Portugais n'a pas été sans profit pour l'œuvre divine de la réconcialiation des races. Cette différence dans les résultats obtenus par les trois peuples, est produite par le caractère distinctif des Anglo-Saxons et des Latins.
Le génie de la race latine n'a pas cette rudesse qui appartient à Tautre race ; il est fier, parce qu'il possède la conscience de sa mission initiatrice, et son énergique audace s'allie fort bien avec une sensibilité naturelle qui facilite beaucoup le mystérieux travail d'assimilation. Pour le moment, nous ne parlons que des Espagnols. Si les conquérants de cette nation faisaient périr les Indiens par milliers, Us épargnaient les femmes et les filles et ils ne poussaient pas le scrupule jusqu'à condamner labominable mélange. Le Catholicisme se montrait en cela plus humains que le Protestantisme, meilleur politique aussi, puisque, grâce à une tolérance habile, les vides pratiqués par le glaive étaient aussitôt comblés par l'amour.
Grâce à ce système de croisements incessants, Téquihbre s'est toujours maintenu dans le chiffre général de la
population, malgré de nombreuses hécatombes humaines. Il y avait un déplacement de forces, voilà tout; les forêts s'appauvrissaient, il est vrai; mais c'était au profit des nouvelles colonies. C'est ainsi que la fusion des deux familles — blanche et rouge — s'est accomplie insensiblement sur les territoires conquis; l'alliance, formée primitivement entre le maître hautain et l'esclave tremblante, a fini par jeter des racines tellement vivaces que, aujourd'hui, l'élément indien prédomine sur presque tous les points de l'Amérique espagnole.
Au Mexique on compte trois millions de métis pour, à peu près, 1,200,000 Espagnols ou Français. Dans les Républiques du centre , les Indiens civilisés et les métis représentent les deux tiers des habitants. La proportion est la même pour le Venezuela, l'Equateur, le Pérou et le Chili. Les populations de La Plata ont également dans leurs veines une notable portion de sang rouge; enfin, au Paraguay, la répartition par races se fait ainsi : 1/2 métis; 3/8 Indiens; 1/8 blancs et créoles.
De ces continuels croisements entre les conquérants et les vaincus, est sortie une race vigoureuse, active, énergique, qui, déjà, a produit des individualités remarquables, à différents titres. Cette race, qui envahit tout à la fois les déserts et les villes, finira par absorber les blancs et les rouges; et, cela est fatal, c'est à elle que l'Empire doit exclusivement appartenir.
L'élévation de Juarès à la présidence du Mexique donne sa véritable signification au mouvement que nous
venons de signaler. Juarès est un Peau-Rouge^ tout le monde le sait; il représente donc ravènement de la race indienne au pouvoir.
Ce fait, si concluant déjà, reçoit une nouvelle autorité de l'accueil plein d'enthousiasme que les tribus mexicaines viennent de faire à l'Empereur Maximilien. La foi dans les glorieuses destinées de leur race est revenue aux descendants des Aztèques et ces Indiens, dont un grand nombre était resté rebelle à la civilisation, vont s'associer désormais à l'œuvre magnifique, entreprise par celui qu'ils considèrent comme l'héritier légitime des Incas. Le mouvement est indiqué; il sera irrésistible.. Dans un avenir prochain, la loi divine d'attraction, si puissante sur la famille latine, aura racheté les crimes des anciens conquérants et rétabli l'harmonie sur cette terre de prédilection. Le sol sera retourné pacifiquement à la postérité des anciens possesseurs, et la civilisation aura réellement conquis les solitudes du Sud. Elle tournera alors ses regards ^vers la cote Orientale, et, de là, vers le Nord.
La part qui revient aux Portugais dans cette œuvre lente, mais féconde, d'émancipation, n'est pas aussi belle que pour les Espagnols; ou, pour mieux dire, elle a un autre caractère. Au Brésil, ce fait a été constaté , des massacres effroyables ont accompagné et suivi l'établissement des Européens; mais, l'infusion du sang n'a pas eu la môme importance que sur la cote occidentale. A l'exception des trois provinces signalées ci-dessus : Sâo-
Paulo, Goyaz, Minas-Geraês — nous y joindrons le Para dont les habitants sont pour les 3/4 d'origine indienne, les croisements avec la famille rouge sont moins fréquents et moins nombreux qu'avec les sujets noirs. Ce résultat est dû à l'occupation restreinte des côtes par les Portugais et au développement considérable de la traite. Refoulés dans les forêts de l'intérieur, les indigènes vivaient dans un perpétuel état d'hostilité avec les envahisseurs et ceux-ci, à défaut de l'alliance indienne, cédaient à l'entraînement qui les portait vers les filles d'Afrique. De là, le nombre considérable de mulâtres, de descendants de mulâtres, de sang-mélés de toutes les nuances, qui compose la population brésilienne. Dans l'Empire, les familles blanches qui sont restées pures de toute immixtion de sang nègre, se trouvent dans la même proportion que, sur les bords du Pacifique, les familles exemptes de tout contact avec les Peaux-Rouges. Le mulâtre et le métis représentent au même titre, la force vitale , absorbante , des deux sociétés brésilienne et colombienne; de plus, l'un et l'autre sont la preuve vivante, irrécusable, des progrès accomplis dans l'œuvre de la réconciliation des races; le premier affirme le commencement de l'alliance entre l'Europe et l'Afrique ; le second, entre l'Amérique et l'Europe. Cette alliance a été solennellement jurée, à l'époque où les colonies portugaises et espagnoles ont reconquis leur autonomie. Les métis, comme les mulâtres, comme les Indiens, avaient bravement mêlé leur sang à celui des blancs, dans la
lutte suprême ; leurs efforts réunis avaient fini par chasser l'étranger; aussi, ont-ils justement participé aux bénéfices de la victoire. La Constitution des États colombiens, de même que celle du jeune empire, les a placés au niveau des blancs, en leur reconnaissant les mêmes droits. Le jour où la loi a proclamé l'égalité absolue des trois races; ce jour là, la grande famille du Sud-Amérique s'est constituée politiquement.
Les colonies anglo-saxonnes avaient bien précédé les colonies latines dans la voie de l'indépendance ; mais, sans se préoccuper comme elles de la question, si grave, pourtant, de l'émancipation des nationalités opprimées. L'acte mémorable qui consacrait la complète séparation de ces colonies d'avec la métropole, n'a relevé ni les Sang-mêlés, ni les Indiens, de la déchéance qui les frappait. Le mépris des anciens Puritains pour les individus qui n'appartenaient pas à leur race, a survécu à la proclamation du 4 juillet 1776; et le préjugé qui atteignait le mulâtre, comme les dispositions légales qui établissaient l'indignité originelle du Peau-Rouge, n'ont pas cessé d'exercer leur funeste influence. Le système de spoliation, engendré par le système de réprobation, n'a pas été abandonné non plus. Aussi, l'abime de haine, creusé par les premiers conquérants entre les villes et les solitudes, n'a-t-il pas été comblé! Aujourd'hui, les Sioux et les Comanches savent, et non point par la tradition seulement, qu'à mesure que les émigrants européens débarquent dans les ports du Nord, ces émigrants
JÈ^ LA COLONISATION.
poursuivent Fœuvre d'iniquité entreprise parles anciens colons de la Virginie et de la Nouvelle-Angleterre. C'est pour cela que les descendants des Pequods et des Wampanoags sont restés les irréconciliables ennemis d'une civilisation agressive et déloyale.
La grande République américaine qui tient si haut, en face de l'Europe, et en faveur des hommes de race caucasienne, le drapeau de la liberté, n'a pas attiré encore dans sa sphère d'action les tribus du désert. La répulsion pour Y horrible mélange y est toujours aussi vivace et c'est à peine si la création, à Washington, d'un établissement central, appelé Bureau-Indie^i ^ indique des tendances plus favorables à la cause des indigènes. Ce bureau qui a servi de modèle à nos Bureaux- Arabes a pour mission : d'abord et avant toute chose, de surveiller les tribus; puis, de les protéger, au besoin ; et enfin de les encourager, de les aider dans le travail lent de leur régénération.
Cette administration spéciale fonctionne depuis nombre d'années. Les rapports de ses agents signalent, il est vrai, des progrès réels obtenus chez certaines peuplades, puisque ces peuplades pratiquent l'agriculture, fondent des écoles et des temples , et que quelques-unes ont adopté l'organisation politique des États-Unis, avec le suffrage universel pour base. Ces mêmes agents prévoient le moment où les Chocktaws, les Ghickasaws, les Creeks, les Cherokees et les Seminoles, pourront être admis dans le giron social; ils déplorent, toutefois, que
Faction bienfaisante du Bureau-Indien soit trop souvent contrariée par les nombreux traficants qui continuent contre les tribus, l'exploitation impudente des anciens colons.
Concluons : si, au dire des agents, le présent est gros de promesses pour l'avenir, la situation actuelle n'est pas en rapport avec la somme des efforts qui ont du être dépensés.
Tous les écrivains qui ont traité de la matière — J. Heckewelder, capitaine Ross, G. Pouchet, Ch. EUiott, Clavigero,^ètc., etc. — sont unanimes pour constater la douceur,!' affabilité, l'intelligence, la droiture des anciens Indiens. Christophe Colomb, en parlant d'eux , a écrit cette phrase caractéristique : « Ils aiment leur prochain comme eux-mêmes » Le Rev. Cushman disait d'eux, en 1620 « que beaucoup de chrétiens n' étaient ni aussi bons, ni aussi sincères, » Enfin, pour nous borner à ce dernier témoignage, l'un des trois présidents du Congrès — d'origine française — ^pendant la Révolution, Elias Boudinot, a déclaré : « que les Indiens se montrèrent généralement hospitaliers, doux et généreux pour les Européens, tant qu'ils furent traités avec justice et humanité. » Ces qualités étant reconnues par l'histoire, on se demande comment les Indiens établis sur le territoire de la grande Confédération, n'ont pas été jugés dignes jusqu'à ce jour d'obtenir les franchises politiques accordées au dernier des immi« grants d'Europe, fut-il même catholique !
Serait-ce que les descendants des vaillants Narragan-
setts et des fiers Powhatans ont absolument dégénéré de leurs ancêtres? Une oppression plus de deux fois séculaire et l'abus des liqueurs fortes ont-ils réussi à dégrader ces natures, primitivement naïves et généreuses? Serait-ce, plutôt, que le féroce préjugé de la couleur repousse obstinément les Peaux-Rouges, comme les Sang-mèlés, du reste de la famille américaine? Serait-ce, enfin, que les haines amassées depuis la conquête ont rendu toute réconciliation impossible, entre les fils des envahisseurs et les fils des vaincus ; et, alors, par un sentiment hypocrite d'humanité, le principe de l'abrutissement gÉpioyen des spiritueux aurait remplacé les égorgements systématiques des xvii^ et x\nf siècles? Questions redoutables que nous ne voulons pas approfondir ; mais qui, toutes, quelle que soit celle qui contienne la vérité, font peser une responsabilité bien lourde, tant sur la tête des conquérants, que sur la tête de leurs héritiers.
Les progrès signalés par les agents du Bureau-Indien dans certaines tribus doivent être réels; nous les acceptons comme tels, parce qu'ils prouvent que les Peaux- Rouges sont , autant aujourd'hui que du temps des Praying-Indians, susceptibles d'une culture intellectuelle et morale. Des tribus qui se sont organisées sur la base du suffrage universel! qui bâtissent des écoles et des temples ! Que leur demande-t-on de plus pour établir leur aptitude à pratiquer la vie sociale?
Nous prenons acte de ce résultat, et, aussi, de cet autre fait qui peut également se passer de commentaire :
Tandis que la race indienne a presque entièrement absorbé l'élément espagnol dans toute l'étendue du continent colombien, et que du 45^ degré de longitude nord, jusqu'au 53° sud, c'esl^à-dire^ depuis l'extrême frontière de la Californie jusqu'au cap Horn, elle représente la force vive^ généreuse, féconde, de la population; pendant qu'au Brésil, pays exclusivement catholique, les fds des esclaves africains, émancipés par la Révolution victorieuse, ont reçu de la Constitution des droits égaux à ceux des fds de leurs anciens maîtres ; aux Etats-Unis — terre par excellence du protestantisme et de la liberté — les Sang-mélés sont toujours atteints par le stupide préjugé de la couleur, et la famille rouge n'a pas cessé d'être régie par la législation ombrageuse, méprisante, farouche, du xvif siècle. Depuis la proclamation de l'Indépendance — IL -Y A 88 ANS DE CELA — aucuue tribu, pas une seule ! n'a obtenu les droits attachés au titre de citoyen !
Qu'il nous soit permis de le déclarer, à nous qui admirons la grandeur de l'œuvre si vaillamment entreprise, si énergiquement poursuivie, par la Confédération du Nord : cet ostracisme séculaire qui frappe les Indiens constitue un crime social, de même que l'oppression systématique des noirs; soit qu'on l'explique par l'impuissance des Yankees, ou par leur mauvais vouloir. Si le crime qui ne fait qu'une seule victime appelle une expiation rigoureuse, quel châtiment est réservé au crime qui atteint une nationalité , une race tout entière? Voyez le spectre sanglant de la Pologne se dresser,
depuis près d'un siècle, devant ceux qui ont rêvé son anéantissement et menacer périodiquement la paix de l'Europe. Partagée, bâillonnée, égorgée, la Pologne n'a pas cessé d'affirmer sa vitalité. Tôt ou tard, elle parviendra à briser la pierre du sépulcre où on a cru l'ensevelir; elle reprendra alors sa place parmi les nations, grandie par ses longues souffrances, glorifiée entre les victimes de l'iniquité, et les trois Empires spoliateurs seront humiliés à leur tour.
En Amérique , la grande République du Nord se trouve, en présence des Peaux-Rouges et des nègres, dans la position de la Russie, de la Prusse et de l'Autriche, en face de la Pologne. Malgré l'énorme et progressif développement de sa puissance matérielle; parce qu'elle continue à opprimer les âmes, et à violer ainsi la loi divine d'Egalité, nous prévoyons que l'expiation sera terrible pour elle. Du reste, l'expiation a commencé. Le conflit engagé à cette heure, entre les Sécessionnistes et les Fédéraux, n'est que le premier acte du drame sacré de l'émancipation des races, réunies ou disséminées sur le sol américain; le second acte, ce sera le dernier, accomplira irrévocablement l'œuvre de réparation. Justice sera faite, en dépit des monitors cuirassés et des canons rayés; la civilisation pénétrera alors dans le désert, mais, portée — elle qui, cependant, représente le progrès pacifique — sur un fleuve de sang; ce |fleuve coulera du Sud au Septentrion.
Cette esquisse, incomplète, mais fidèle, des colonies an-
glo-saxonnes, comparées aux colonies latines, résout catégoriquement la question que nous nous sommes posée, au début de ce chapitre.
Non, un ministre anglais n'était pas autorisé à adresser au gouvernement de Rio, le reproche formulé par lord Palmerston dans la séance du 3 juin 1857.
Il reste à savoir, pourtant, si ce reproche est fondé ; si, en effet, les Brésiliens ont adopté vis à vis des tribus, comme l'ont fait les Yankees, la politique barbare, inique, impitoyable, de leurs ancêtres ; ou bien, si, revenus à de plus saines notions du juste, de l'intérêt commun, des devoirs qui leur incombent comme chrétiens, ils se sont efforcés sérieusement d'attirer dans le giron social les enfants perdus du désert.
C'est ce que nous allons examiner avec soin.
Lorsqu'on jette les yeux sur une carte du Brésil; en considérant l'immense superficie qu'embrasse le territoire de cet Empire, on ne peut s'empêcher de songer aux nombreuses populations qui errent encore*, sans profit pour la civilisation, dans ses plaines incultes et ses forêts inexplorées. Tout l'intérieur des terres, depuis les rives de l'Amazone jusqpi'aux frontières méridionales de la province de Sâo-Pedro-do-Sul, est habité parles descendants des Tapuyas et des Tupis, ces deux grandes races autochthones qui ont tour à tour dominé dans ces contrées, avant l'arrivée des Européens. Il nous parait impossible d'évaluer avec exactitude le chiffre de la population indigène, répandue dans l'Empire Sud-Américain.
Lorsqu'il s'agit de statistique, les écrivains les plus consciencieux commettent parfois des erreurs singulières. Ainsi, dans son remarquable travail sur les colonies anglo-saxonnes (1). M. Auguste Cartier cite l'opinion de Bancroft et celle de Hildreth qui portent à 300,000 seulement, le nombre des indigènes de F Amérique du Nord, avant la .conquête européenne. Or, nous savons maintenant si le système de la transportation continuelle et des massacres en priasse, a été largement pratiqué par les Anglo-Saxons ; nous savons également si la condamnation de V horrible mélange a pu avoir pour eïfet de combler les vides causés par le trafic des Peaux-Rouges et les expéditions sanglantes. Une dépopulation, sinon complète, du moins considérable, tel aurait dû être le résultat de la politique impitoyable, suivie à l'égard des tribus. S'il était permis de relever le nombre des victimes des colons anglais, bien certainement le chiffre de 300,000 serait dépassé. Qu'on se rappelle le recensement opéré sur l'ordre de Philippe II, et constatant la suppression de plus de deux millions d'individus, dans l'espace de 50 ans seulement; qu'on se souvienne encore qu*en 37 ans, les Portugais ont fait périr deux millions d'Indiens, dans leurs nouvelles possessions. Les mêmes passions animaient évidemment les conquérants anglo-saxons et les conquérants portugais et espagnols; ces passions rencontrant la même
(1) HISTOIRE DU Peuple Américain et de ses kapports avec les Indiens — Paris 1864. — l^r vol. page 19*
résistance , ont produit nécessairement les mêmes effets.
En nous bornant au chiffre indiqué de 300,000 pour l'Amérique du Nord, nous serions en droit de soutenir que les Anglo-Saxons ont anéanti toute la population indigène, établie au xyi** siècle entre l'Atlantique et les Montagnes-Rocheuses d'un côté , et de l'autre, entre le golfe du Mexique et le Canada. Nous ne parlons pas des tribus de cette dernière région qui étaient soumises aux Français. Eh bien! malgré ce résultat forcé, qu'auraient produit les nombreuses hécatombes humaines signalées par M. Caiiier, il parait que la multiplication des êtres a été grande dans les tribus, puisque l'auteur de I'Histoire DU Peuple Américain estime, qu'à cette heure, 400,000 Indiens vivent dans les limites des États-Uuis (1). Il y a dans ces deux nombres une contradiction manifeste, flagrante, qu'il nous importait de relever. En conséquence, la conclusion de M. Carlier nous paraît inadmissible.
Nous en dirons autant de l'évaluation de M. Elisée Reclus qui n'accorde qu'un chiffre de 400,000 individus à la population rouge du Brésil , et surtout de celle de M. Hippolyte Carvallo. Sur quelle autorité s'appuie l'auteur des Etudes sur le Brésil pour porter de 40 à 50 mille le nombre total des Indiens répandus da^is ce vaste empire? (page 104) Ce chiffre dérisoire ne comporte pas la discussion, lorsqu'on sait qu'il est atteint, dépassé même par
(1) Même auteur. — §« volume. — page 5 OC
certaines tribus ; par exemple, les Apiacâs qui habitent les rives du Juruena et les plaines voisines du Rio-Arinos ; les Coroados^ répandus dans la zone baignée par le Taquari et le Sào-Lourenco, dont le nombre est supérieur à 50,000
Si l'on s'en rapportait à un document publié par un membre de la Société de géographie de Paris (1 ) , les familles indiennes, éparses dans l'empire brésilien, représentent une population de quatre millions d'individus, comprenant quatre cents tribus. Malgré son incontestable autorité, nous pensons que l'auteur de ce travail a exagéré le chiffre aiférent aux Indiens de cette région. Cependant, dansnotre opinion, la vérité se rapproche plutôt de l'estimation du docteur Moure, que de celle de M. Reclus, sans, toutefois, q;ue le fait puisse être parfaitement établi. Une énumération de ce genre est tout simplement impossible, par la seule raison que les déserts de la côte orientale sont restés fermés, jusqu'à ce jour, aux investigations de la statistique. Un profond mystère plane toujours sur les solitudes de l'intérieur, où la civilisation n'a pas encore pénétré. Néanmoins, quelques renseignementsr sont acquis, qui suffisent pour une appréciation générale. Aussi, sans avoir la prétention de poser des chiffres exacts, nous restons convaincu que la population qui s'agite dans ces régions inconnues, doit être considérable.
(1) Les Indiens de la province de Matto-Grosso (Brésil), par le doc teur Amédée Moure. — i*age 3 .
Evidemment, les guerres sanglantes des tribus entre elles, par exemple, des Tupiaes et desTupinambas, peuples dont chacun, comme les Creeks et les Cherokoes des Alleghanies, pouvait mettre sur pied huit ou dix mille guerriers, ont produit de désastreux effets. Ainsi, il ne reste plus de trace des villages qui s'échelonnaient, du temps d'Orellana (1540) sur les rives de l'Amazone. Mais, qui osera affirmer avec quelque certitude que les nombreuses tribus que le chef espagnol eût à combattre, en descendant le Grand Fleuve, ont complètement disparu aujourd'hui? L'histoire ne cite aucune expédition, soit espagnole, soit portugaise, ayant amené l'entière extermination des peuplades de ces contrées.
Les Tupinambas, ces fidèles alliés des Français; les Tupinambas, expulsés d'abord de la cote orientale ; puis, chassés avec leurs alliés blancs, du dernier refuge qui leur était commun — l'île de Maranhâo, — furent bien poursuivis par Caldeira, Mathias d' Albuquerque et Bento Maciel, le bourreau des Indiens , jusqu'aux bouches de l'Amazone; mais, là, les Portugais s'arrêtèrent, et les débris de la puissante nation indienne s'enfoncèrent dans les déserts , où ils augmentèrent le nombre des tribus sauvages. Cette émigration s'accomplit au commencement du xvif siècle. Depuis lors, ni, vers les sources de l'Amazone; ni, du côté des bouches du fleuve, les Européens elles indigènes ne se sont choqués dans une mêlée générale qui ait pu produire une énorme dépopulation.
A l'appui de cette opinion, nous signalerons les résul-
tats obtenus par les Jésuites, à la fin du siècle dernier, dans les contrées amazoniennes. Les Descimentos établis près des fleuves et peuplés d'une multitude d'Indiens, pouvaient rivaliser avec les Réductions du Paraguay. Sous la direction des Pères, des cités s'élevèrent au milieu des solitudes : Barcellos, Thomar, Moreira; et de vastes territoires furent soumis à une exploitation régulière. Aujourd'hui, il est vrai, le mouvement imprimé à ces régions a cessé d'exister. A la place de villes propères, le voyageur ne rencontre qu'une réunion de pauvres cabanes, et il chercherait en vain ces magnifiques plantations où Ton cultivait fructueusement l'indigo, le coton, le cacao et le café. Que sont devenues les tribus gagnées au travail par les Jésuites? Après l'expulsion des Pères, le gouvernement n'a pas su les retenir sur le sol qu'elles avaient fécondé de leurs sueurs, et elles sont retournées à la vie sauvage.
Depuis la fuite des Tupinambas, répétons-le, il faut traverser deux siècles et arriver à la guerre Balaiada (1).
(l) Nous n'avons trouvé nulle part l'explication de ce mot. Balaiada ne vientil pas de balaiOy clayon, panier, et alors quelle est sa véritable signification?
Les Indiens qui accouraient de tous les points du désert sur le théâtre des événements, manquaient quelquefois de pirogues. Ils descendaient les fleuves dans de frêles embarcations d'osier, — espèce de claies recourbées et arrondies, — recouvertes de peaux de bœuf.
Le peuple a-t-il fait allusion à ces embarcations d'un nouveau genre, et at-il voulu, dans son génie synthétique, en consacrer le souvenir par un mot caractéristique? Si cette explication était adoptée, balaiada procéderait évidemment de halaioj dans son acception de claie ^ clayon.
Mais, les hordes sauvages qui se ruaient de toute part sur le Piauhy, le
LA COLONISATION. ^3ft
OU des Cabaneiros^ dans le Para, pour voiries fils des conquérants et les descendants des vaincus s'étreindre dans une lutte formidable. Pendant trois ans, le sang coula à flots, car, par toutes ses issues, le désert vomissait des hordes nouvelles qui se ruaient, altérées de vengeance, contre les implacables ennemis de leur race. Un moment l'espoir d'une éclatante revanche fut permis aux indigènes, puisque Belem, la capitale, et plusieurs autres villes tombèrent en leur pouvoir. De 1838 à 1841 l'avantage resta de leur côté, malgré les forces considérables qui leur furent opposées. Cependant, la civilisation finit par avoir raison de la barbarie. Comme les Tupinambas, en 1616, les débris des tribus se perdirent dans les profondeurs des forêts. Mais, les phases diverses de cette guerre et le nombre des Indiens engagés, attestent péremptoirement l'importance de la population répandue, aujourd'hui encore, dans les solitudes amazoniennes.
Para et le Maranlmo marchaient, suivies d'une foule considérable , de temmea et d'enfants. Comme autrefois les barbares envahisseurs de l'Empire romain, c'étaient des nations entières qui s'abattaient sur la région civilisée, traînant après elles les mères, les épouses et les filles des guerriers. Celles-ci n'étaient pas les moins ardentes au meurtre et au pillage. Elles portaient des corbeiles et des paniers destinés à contenir leur part de butin. C'est que balaio signifie également ftanier ; d'où, balaiada, c'est-à-dire la guerre des paniers. Cette seconde étymologie nous séduit davantage, sans pour cela que nous prétendions repousser absolument la première.
Que pense de notre double définition, l'auteur du travail présenté à I'Insti- TUTO-HisTORico de Rio-de- Janeiro, dans la séance du 9 octobre 1857, sous ce titre : Notas diarias da révolta que teve lugar nas provincias de Maranhà') et Piauhy, nos annos de 1838 à 1841, e que foi denominada Balaiada?
Nous constaterons en passant que la Balaiada fait le pendant de la guerre du roi Philip. Ces deux soulèvements représentent au Sud, comme au Nord, la suprême revendication armée des tribus dépossédées , refoulées, trompées, massacrées. Les Indiens de l'Amazone éprouvèrent le même sort que les Wampanoags et les Narragansetts; les survivants s'enfoncèrent dans le désert, momentanément découragés, mais emportant au cœur une haine mortelle contre une civilisation déloyale, spoliatrice, impitoyable.
Nos conclusions seront les mêmes pour la zone centrale, et aussi pour les régions méridionales de l'Empire. Certes, les quatre millions d'hommes tués, tant sur les rivages du Pacifique, que sur ceux de l'Atlantique, établissent d^jà surabondamment que des nations nombreuses habitaient ces contrées. Les conquérants n'ont pas dépassé certaines limites, derrière lesquelles les vaincus s'étaient réfugiés.
« Dispersées y refoulées^ les nations indiennes se sont perdues, dit le docteur Moure, au sein de terrains immenses compris dans le triangle nord-est de la province de Matto- Grosso, entre le Rio-Tapajos et le Rio-das-Mortes, » nous ajouterons : et dans les forêts amazoniennes.
Donc, les conquérants n'ont pas pu massacrer tous les Peaux-Rouges; nous sommes fondé à soutenir qu'ils ne l'ont pas voulu, car il leur fallait des bras pour l'exploitation des terres et des mines. Que le chiffre des victimes ait été supérieur dans les possessions espagnoles, nous le
reconnaîtrons sans peine; et, encore, nous avons démontré comment les vides causés par le fanatisme et un intérêt sordide, étaient comblés par les alliances avec les Indiennes.
Le Brésil, nous devons insister sur ce point, se trouvait placé dans des conditions différentes, grâce à Toccupation restreinte de son territoire par les Portugais. Ainsi que dans les colonies puritaines, la supériorité du nègre sur le Peau-Rouge, comme travailleur, ne tarda pas à y être généralement reconnue ; aussi, l'énorme et rapide développement de la traite, favorisé par le voisinage de l'Afrique; ensuite, les Ordonnances des rois de Portugal en faveur des indigènes; puis, enfin, la politique généreuse du marquis de Pombal; toutes ces causes concoururent, sinon a empêcher, du moins à arrêter au Brésil l'œuvre sinistre qui s'accomplissait sur la côte occidentale.
Sans doute, les bandeirantes paulistes n'avaient pas renoncé à leurs expéditions dans l'intérieur, et les factoreries recevaient toujours les membres des tribus qui avaient échappé à la mort. Mais, chez eux, comme chez les Espagnols, de continuels croisements remplaçaient les guerriers tombés et produisaient cette race indomptable de Mamalucos dont nous avons déjà parlé. Sans doute, encore, le système de violence compliqué de fraude, que nous avons signalé dans les colonies anglo-saxonnes, poursuivait au Brésil ses fructueuses opérations, puisque, en dépit des traités, Pedro Coelho de Souza arra-
chait de leurs retraites et vendait comme esclaves, les tribus de Tapuyas établies dans les montagnes d'Hybiappaba; puisque, en 1672, le Pauliste Paes de Araujo surprenait sur les bords du Tocantins et réduisait en servitude une tribu entière de Guarajùs. Toutefois, l'importation, toujours croissante, des nègres, avait exercé une réelle influence sur le sort des Indiens. La guerre restait bien en permanence entre les blancs et les indigènes; mais, ce fait doit être recueilli : à partir du xviif siècle^ leurs rapports avaient généralement perdu ]e caractère de férocité implacable qu'il conserva pendant le XVI' et le xvii*.
L'honneur de ce changement appartient principalement au ministre de Joseph P% le plus grand des hommes d'Etat de la Péninsule au xviii' siècle. Le génie de Pombal avait facilement compris tout le parti qu'on pouvait tirer de l'élément indien, pour la prospérité de la colonie. Aussi, loin de tolérer par son silence les traitements barbares des colons contre les indigènes, Pombal protégea constamment ceux-ci, et dans leur vie, et dans la propriété du territoire qu'ils occupaient.
Dès le XVII* siècle même, si les mines n'étaient pas délaissées, cependant, ce n'était point de ce côté que se dirigeaient les intelligents efforts des Portugais. La terre et le négoce leur donnaient des bénéfices plus certains. Satisfaits de posséder un développement de côtes maritimes de 1,100 lieues et d'exploiter, à l'aide de leurs esclaves africains, les richesses agricoles et commer-
ciales de ce fertile littoral, les colons abandonnaient aux tribus les solitudes du sertào et des forêts. Là, les tribus purent se multiplier facilement et former une population considérable.
Mais, il ne suffisait pas de laisser la vie à ces hommes ignorants et grossiers; il aurait fallu s^'emparer peu à peu de leur intelligence et de leur âme, pour les rattacher à l'action sociale. 11 est regrettable d'avoir à constater que les divers gouvernements qui se sont succédé au pouvoir, depuis Pombal , n'ont pas su continuer l'œuvre réparatrice, entreprise par ce grand citoyen.
Aujourd'hui encore, les hommes d'État de l'Empire nous paraissent être au-dessous de la noble mission qui leur est échue.
En voici la preuve :
Un document officiel : Relatorio da repartiçào dos negocios do Imperio^ nous apprend que le nombre total des Indiens réunis en aldeas ou villages, s'élève pour tout le territoire à 20,162. Qu'est-ce qu'un pareil chiffre, en présence de l'immense population dont il vient d'être parlé? Et, si le résultat obtenu est misérable à ce point, à qui cet insuccès doit-il être attribué ? Est-ce à des impossibilités radicales, tirées du caractère même de la race rouge? Est-ce à la faiblesse et à l'incapacité du pouvoir?
La douceur, l'intelligence, la sociabilité des Indiens sont un fait qui demeure acquis, après notre étude sur les colonies anglo-saxonnes. La tentative d'Eliot, — Wins-
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low, — Gookin, en 1646 ; celle de Robert Bayle qui la suivit, en 1691, ont démontré jusqu'à l'évidence que le Peau-Rouge est susceptible d'une culture féconde. Ce qui lui manque, ce ne sont pas les qualités sociales; c'est une sage, une habile direction.
Dira-t-on, par hasard, que l'indigène du Sud est inférieur à celui du Nord, partant, que sa régénération présente des difficultés plus grandes? [Ceux qui parleraient ainsi ignoreraient donc les travaux gigantesques et les merveilleux ouvrages d'art exécutés par les Incas ! Nous ne voulons pas aborder la question de race qu'ont traitée, à différents points de A^ue , les Humboldt , Morton, Agassiz, Farmer, Jarvis , Buffon , Gallatin , Duponceau , Quatrefages et tant d'autres esprits éminents. Nous soutiendrons, toutefois, que les tombeaux symétriques et les enceintes retranchées qu'on retrouve abondamment dans l'Amérique du Nord, et surtout dans la vallée du Mississipi, ne sauraient être justement comparés aux temples de Cuzco, consacrés au Soleil; aux monuments prodigieux de Palenque ; à ces pitons granitiques des Andes, transformés en immenses réservoirs par les monarques péruviens; à ces aqueducs de 150 lieues de longueur, suspendus au flanc des montagnes; à ces routes colossales, établies sur les sommets les plus élevés, dans un parcours de deux mille milles, et pour lesquelles il avait fallu entailler profondément le roc, décapiter des crêtes sourcilleuses et combler de nombreuses vallées. Jamais, c'est l'histoire qui Taffirme, les
deux grandes nations du Nord, les Alleghanis et les Leni-Lenapes, n'ont atteint le degré de civilisation auquel étaient parvenus les Toltèques et les Aztèques dont l'Empire s'étendait jusqu'à l'Araucanie.
Que si, on voulait distinguer encore entre les Indiens de la côte orientale et ceux de la côte occidentale, nous opposerions des faits authentiques qui réduiraient cette nouvelle objection à sa juste valeur.
L'histoire nous apprend qu'une population étrange, formée par les croisements des compagnons de Cabrai avec les tobus indiennes du Sud : Guaynazes, Corijos, Tamoyo^J^ccupait la fertile vallée de Piratininga. La population dont il s'agit représente ces farouches Mamalucos qui, d'abord sous le nom de Vicentistes; puis, sous ceux de Bandeirantes et de PauliStes, ne reconnaissaient point d'autre droit que la force et vivaient, libres de tout lien social, dans une indépendance absolue. Oubliant leur double origine, les Mamalucos, nous l'avons constaté dans la première partie de cette étude , guerroyaient constamment contre les tribus voisines et portaient déjà la terreur jusques dans les possessions espagnoles, en attendant qu^ils franchissent mille lieues de désert pour aller ravir des esclaves jusque dans les solitudes du Para.
Un trait nous suffira pour peindre exactement ces pirates terrestres : les flibustiers de l'ile de la Tortue, les indomptables Frères-de-la-Côte, ne les égalèrent jamais en héroïque audace et en froide férocité !
Imprimer le respect à de pareils caractères et les diriger n'était pas chose aisée , on le comprend. On apprivoiserait plus facilement une bande de loups, ou une famille de tigres. Eh bien ! deux hommes entreprirent cette tâche, et ils l'accomplirent avec tout le succès qu'elle pouvait comporter. Ces personnages qui occupent une des premières places d'hoaneur dans les annales de l'humanité, étaient deux Jésuites portugais, nommés Anchieta et Nobrega.
Pendant que les Conquistadores massacraient les indigènes , ou les réduisaient en servitude, Nobrega et Anchieta parcouraient les forêts, prêchant le cMistianisme aux idolâtres et se plaçant, à leurs risques et périls, entre les victimes et leurs bourreaux. Les deux missionnaires n'avaient pas songé, comme le fit plus tard Winslow, à demander des subsides, soit à l'État, soit à la charité privée. Ces natures ardentes, mais naïves, voyaient le but; elles ne se demandaient point comment elles l'atteindraient. Les cris de désolation et de rage qui s'élevaient ^sur la côte orientale, avaienl retenti jusqu'au plus profond de leur âme. Comprenant qu'après l'occupation violente du territoire, il y avait à faire sa conquête spirituelle et morale, partant, qu'une haute mission de conciliation s'offrait d'elle-même à l'activité et au dévouement des ministres du Christ; ils avaient quitté l'Europe pour venir se jeter au plus fort de la mêlée. Seuls, sans ressources aucunes; soutenus seulement par une foi vive, Anchieta et Nobrega vécurent parmi les
indigènes et les initièrent à une civilisation, bien différente de celle que leur apportaient les Conquistadores.
A la voix des Jésuites, les solitudes sont abandonnées, les forêts séculaires tombent sous la hache, et des centres de population se forment. Un premier noyau d'Indiens qui s'étaient confiés en la parole des Padres est réuni aux Mamalucos. Bientôt un collège pour les travaux apostoliques, puis une bourgade, s'élèvent au milieu de cette plaine, si justement redoutée, de Piratininga.
Un moment, l'existence de la colonie se trouva sérieusement compromise par l'humeur agressive des Mamalucos. Les Tamoyos, poussés à bout par les excursions sanglantes accomplies sur leur territoire, vinrent en foule assiéger Sâo-Paulo. Les néophytes firent merveille dans cette circonstance et parmi eux Tabyreça, chef des Guaynazes. L'acharnement était égal des deux côtés. Les Tamoyos pénétrèrent jusque dans l'Église, qui devint un champ de carnage. Le nouvel établissement aurait eu le même sort que Santo-Amaro, détruit de fond en comble, quatre ans plus tard, par les Indiens Abatyros, dans la capitainerie de Porto-Seguro, sans le dévouement sublime d'Anchieta. Le Padre s'offrit comme otage aux Tamoyos; il les suivit dans le désert, où ses prédications attirèrent vers lui une foule empressée et sympathique. L'exemple de ses mœurs simples, de ses habitudes laborieuses, gagnait définitivement au christianisme ceux que sa parole avaient déjà touchés.
L'influence d'Anchieta et de Nobrega, surnommés les
Apôtres du Brésil, fut puissante sur la société exceptionnelle où s'exerçait leur action. Si ces deux hommes ne domptèrent pas entièrement les instincts féroces des Mamalucos, ils obtinrent, du moins, que l'œuvre de régénération à laquelle ils avaient consacré leur vie, pût être sérieusement poursuivie. Grâce à leurs persévérants efforts et à un zèle admirable, la haine s'éteignait dans le cœur des guerriers ; l'alliance faisait des progrès entre les conquérants et les indigènes, et l'amour du travail se répandait insensiblement chez des tribus jusqu'alors oisives et vagabondes.
Ce fait considérable, de la première agglomération indienne administrée pacifiquement par des Européens et soumise aux lois sociales, se produisit en 1554 : 54 ans seulement après la conquête portugaise, et un siècle avant l'institution des Praying-Indians dans la Nouvelle- Angleterre. Le résultat obtenu était immense. D'un repaire d'aventuriers sans foi , ni loi, deux missionnaires avaient fait un centre populeux d'où rayonnaient des idées fécondes d'ordre, d'activité, de concorde. Avec le christianisme , la paix et le bien-être — fruits naturels d'habitudes laborieuses — avaient pénétré dans les forêts. A peine confiée à la terre américaine , la semence donnait déjà d'opulentes moissons.
Un double problème était donc résolu :
,Si, d'un côté, les caractères les plus farouches, les plus impatients de tout frein, peuvent, cependant, être contenus par le seul ascendant de la force morale ; de Tau-
tre, la nature indienne n'est pas essentiellement rebelle à tout enseignement. A celle-ci, comme à ceux-là, il ne faut qu'une direction intelligente pour les gagner entièrement à la vie sociale.
Anchieta mourut, après quarante-quatre ans d'efforts et de travaux. Telle était la vénération qu'il inspirait aux néophytes que son corps, escorté par une foule innombrable, fut porté à dos d'Indiens pendant le trajet de 14 lieues qui sépare Reritygba de Villa-da-Victoria.
Nouveau et plus puissant argument encore en faveur de la thèse que nous défendons : quand on est capable d'aimer ainsi , on est véritablement susceptible d'une culture intellectuelle et morale. Le développement du cœur entraine nécessairement celui de l'esprit.
Nous avons enregistré les succès obtenus dans la région méridionale par Anchieta et Nobrega. Des collaborateurs furent envoyés d'Europe aux deux apôtres et la civilisation ne cessa pas de gagner du terrain. Sur tout le littoral, depuis Sâo-Paulo jusqu'à Sâo-Salvador, des établissements se formèrent où les Indiens se soumirent à la direction des Jésuites. Une ère de prospérité s'ouvrit pour ces contrées. Pendant que le mouvement commercial enrichissait les cités de la côte , les Indiens convertis fondaient des aidées, multipliaient les exploitations agricoles, creusaient enfin un canal qui fertilisa d'immenses cultures de céréales et de plantes industrielles. Il n'est pas inutile de le déclarer ici : cet ouvrage
fut le seul de ce genre que posséda le Brésil, jusqu'à l'année 1837.
Pourquoi devons-nous constater que l'œuvre d'Anchieta et de Nobrega, courageusement poursuivie par les Padres Joâo Aspicuelta, Antonio Perez, Leonardo Nunhez, etc., eut le même destin que l'œuvre de Robert Bayle et celle d'Eliot ! Elle dura plus longtemps, sans doute, puisqu'elle ne fut arrêtée que vers la fm du wif siècle. Elle s'abîma alors, il faut le reconnaître, dans les conflits incessants avec l'autorité que provoqua cet esprit de domination qui appartient essentiellement aux Jésuites. Si elle fut reprise plus tard, elle ne donna pas les résultats qu'elle devait produire et qu'elle avait déjà donnés. Nous aurons bientôt l'occasion de compléter notre pensée à ce sujet.
Privés de leurs directeurs habituels, les nouveaux convertis trouvèrent trop lourd le joug que le pouvoir civil faisait peser sur eux. Le fait qui devait se renouveler cent ans plus tard dans les descimentos de l'Amazone se produisit à la fm du xvn' siècle sur toute l'étendue de la côte orientale. Parmi les Indiens, les uns demeurèrent avec les Portugais, entre autres les Tupiniquins qui avaient fait aux colons une guerre si acharnée et qui, à cette heure, citoyens d'Olivenca, fabriquent des chapelets avec Fécale de coco; les autres, et c'est le plus grand nombre, abandonnèrent les aidées et reprirent l'existence aventureuse des forêts.
Ce court résumé nous permet de comparer utilement
la situation créée par les Jésuites, avec la situation présente.
Cinquante ans s'étaient à peine écoulés depuis que les Portugais avaient mis le pied sur le sol brésilien , que déjà l'œuvre divine de la réconciliation des races s'affirmait par des progrès sensibles. Aujourd'hui, il y a trois siècles qu'Anchieta était emmené comme otage par les Tamoyos; qui oserait prétendre, en présence des chiffres avoués par le Relatorio da repartiçào dos negocios do Imperio^ que la civilisation du désert a suivi une marche ascendante jusqu'ànous, par l'importance des conquêtes qu'elle a faites parmi les tribus? Loin de là; les résultats qu'accuse le document officiel nousparaissent'bien médiocres. Afin de pouvoir déterminer exactement la part de responsabilité qui revient, en l'état, au gouvernement brésilien, nous allons examiner le système employé pour les obtenir. Ce système repose sur deux bases : La force matérielle et la force morale. Les Colonies militaires et les Directorias ou Missions.
A ce mot de colonie militaire, on pense immédiate ment aux vastes constructions, à la fois solides et commodes, jetées par nos soldats au milieu des tribus africaines que nous voulons contenir, et dont le Moniteur algérien donnait naguère encore l'attrayante description. Le fort Napoléon, bâti au centre de la Grande-Kabylie pour tenir en respect les Beni-Raten ; ce fort dont l'enceinte mesure 12 hectares; qui est flanqué de 17 bastions, sur un développement de 2,000 mètres; qui comprend
67 bâtiments pour la garnison, sans compter les maisons des colons, ne saurait donner qu'une idée exagérée et absolument fausse d'une colonie militaire oupresidio, au Brésil. On n'opère pas dans ce pays sur une aussi grande échelle. Qu'on se figure un modeste fortin, une maison crénelée, ou simplement garnie de meurtrières au lieu de fenêtres; autour de cet édifice, des cabanes, des huttes, de grossiers carbets, le tout élevé sur le bord d'un fleuve. Voilà pour la bâtisse.
Quant au régime auquel les jorm^zos sont soumis, il participe tout à la fois de celui des postes fortifiés , placés par la France au milieu des tribus algériennes dont la fidéhté a besoin d'être surveillée, et du régime appliqué aux établissements du même genre que la Russie entretient dans les provinces asiatiques de son immense empire. Les presidios ont même le caractère pénitentiaire de ces derniers.
La population d'un pt^esidio se compose de soldats, de pauvres hères auxquels on accorde des lots de terrain, aux conditions fixées par les décrets et règlements qui régissent la distribution des terres [reparticào gérai das terras publicas)^ et de galeos^ condamnés aux galères.
Cette colonie doit se suffire à elle-même ; il lui faut en même temps se livrer à la culture du sol et se défendre contre les ennemis du dehors. Le but à atteindre est d'empêcher la violation du territoire et d'assurer la sécurité des communications dans une zone déterminée. La colonisation est d'abord restreinte, on le voit; mais sil'éta-
blissement prospère , les nouveaux émigrants qui viendront peu à peu se joindre au premier noyau, ne tarderont pas à lui donner une extension plus grande.
Le principal et le plus ancien de ces établissements est situé dans la province, à peu près inconnue encore, du Matto-Grosso, sur la rive droite du Rio-Guaporé. 11 s'appelle Principe-de-Beira. Ce fort fut dans l'origine un lieu de déportation pour les malfaiteurs. Les descendants de ces convicts forment aujourd'hui une petite population, adonnée à l'agriculture. On s'étonne à bon droit que dans une province plus vaste que l'Allemagne entière ; dans une province centrale qui confine tout à la fois à la Bolivie, au Pérou, au Paraguay, et que parcourent en tous sens des hordes innombrables d'Indiens bravos^ on ne compte ni colonies militaires, ni colonies agricoles. Tout au plus, pourrait-on citer quelques fortins possédant une garnison de 30 à 40 soldats et armés de deux ou trois petits canons, qui s'élèvent sur les bords du Rio-Paraguay , Mais ces fortins, où l'on envoie de temps en temps des condamnés, sont plutôt des postes mihtaires destinés à protéger les frontières contre les Paraguayens et les Boliviens, que des établissements formés en vue de la civilisation des hidiens. Si les soldats et les galériens font de la propagande, ce n'est pas assurément dans le sens que nous venons d'indiquer. Cela est si vrai, qu'on compte à peine quelques centaines de huttes autour, et dans le voisinage d'Albuquerque , de Miranda et de Nova-
Coïmbre; ces huttes appartiennent à des groupes de Guaycurûs et de Huanâs qui, pour la plupart, redoutant la vengeance des Espagnols , à cause des méfaits qu'ils ont commis sur leur territoire, sont venus s'établir provisoirement sous la protection des canons brésiliens. Nous disons : provisoirement^ à cause des habitudes nomades de ces peuples, qui les empêchent de demeurer longtemps au même endroit.
Ainsi donc, à part les fortins échelonnés sur les deux frontières de l'ouest et du sud, le Matto-Grosso ne possède pas des colonies militaires dignes de ce nom; encore moins des colonies agricoles représentant , à l'entrée du désert, les avant-postes de la civilisation. Le peu d'importance de ces stations explique pourquoi elles ne sont point mentionnées dans le document officiel dont il vient d'être question.
Il résulte de ce qui précède que l'intérieur du Matto- Grosso, sans oublier les immenses solitudes du Gran- Chaco^ appartient exclusivement à la barbarie et qu'il recèle, comme les forêts amazoniennes, des forces incalculables, perdues pour l'activité sociale.
Goyaz, qui borne à l'est le Matto-Grasso, possède cinq presidios : Santa- Barbara^ S ant' Antonio ^ Santa-Cruz^ Santa-Leopoldina, MontfAlégre^ dont le développement laisse beaucoup à désirer. Nous en dirons autant des colonies militaires Santa-Theresa^ dans la province de Santa-Catharina, et Caseros^ dans celle de Rio-Grandedo-Sul. Quant au presidio de Gurupy^ dans le Maranhâo
il est en complète décadence, et l'administration se dispose à le transférer sur un autre point.
Nous ne citerons que pour mémoire un village agricole-militaire, pour lequel le Parlement a voté à différentes reprises d'importantes allocations. Ce village, situé près de la ville d'Obidos, ou Pauxis, au confluent du Rio Oriximina, dans le Para, possède une administration richement appointée, il est vrai; mais, M. Avé- Lallemant n'y trouva que deux colons. Ce fait pourrait faire le pendant de celui de Y Académie des Beaux- Arts qui comptait, il y a quelques années, neuf professeurs et trois élèves.
Certes, l'idée sur laquelle repose la fondation de ces établissements est excellente ; néanmoins, les résultats obtenus ne sont pas tels qu'on les espérait. C'est qu'il y a loin de la théorie à l'application. Jusqu'à ce jour, les habitants des présidios se sont recrutés en grande partie parmi les soldats disciplinaires , les hommes perdus de vices ou dénués de toutes ressources. L'espoir d'échapper aux peines qu'ils ont encourues et le désir d'acquérir un bien-être facile et rapide, ont poussé momentanément ces individus vers la colonisation; mais, à la première alerte des Indiens, répouvante s'est emparée d'eux, et, comme on ne transforme pas subitement des êtres paresseux ou pervers, en travailleurs actifs et honnêtes; les privations, la maladie, le dégoût, en achevant chez ces hommes l'œuvre, fort avancée déjà, de démoralisation, ont compromis le succès de Tentre-
prise. Il semble que le souvenir de l'horrible massacre du poste de Sainte-Catherine, par les Bugres, et celui du presidio de Santa-Maria, sur FAraguay, par les Indiens Carajahis et Chambioas, soient toujours présents à l'esprit des soldats. En eifet, la désertion a été grande parmi eux, sur certains points; sur d'autres, situés dans des parages insalubres, la mort a fait de nombreuses victimes.
En somme, d'après le document déjà cité, les colonies militaires n'ont pas rendu les services qu'on en attendait. A peine pourrait-on en nommer deux : Urucû et Yatahy ^ qui, fortifiées par l'arrivée d'un certain nombre d'émigrants portugais, engagés par l'administration, promettent de donner de bons résultats. Les colonies militaires figurent au budget de l'exercice 1861-1862, pour une somme de 520,000 francs.
De grandes lignes de communication ouvertes à travers les territoires inoccupés, et un service régulier de navigation étahli sur les fleuves de l'Empire, feraient plus, suivant nous, pour la civilisation des déserts, que des établissements militaires aussi faibles et aussi imparfaits. Nous devons dire que le Brésil semble, mais depuis un petit nombre d'années seulement, entrer assez résolument dans la voie que nous venons d'indiquer.
Nous trouvons la preuve de ce fait dans les chiffres suivants empruntés au même budget :
Pour travaux publics généraux et subventions aux provinces : 605,681,806 reis, soit, 1,574,772 francs.
Pour subventions aux Compagnies de navigation à vapeur : 2,565,000,000 reis, soit, 6,669,000 francs.
Sans doute, ces chiffres paraîtront mesquins; ils le sont, en effet ; toutefois, on ne doit pas oublier que les recettes de l'Empire se montent seulement à une somme totale de quarante-six milliards, six cent cinquante-neuf millions, six cent cinquante-un mille reis, représentant : cent quinze millions, trois cent quinze mille, quatrevingt-douze francs, soixante centimes, de notre monnaie.
Les intentions sont sérieuses, et, nous le répétons volontiers : les capitaux de l'État, comme ceux des particuliers, sont employés à des travaux dont l'utilité ne saurait être douteuse pour personne. Des chemins de fer s'ouvrent et des canaux sont creusés. L'insuccès produit par l'avidité coupable de certaines Compagnies, et que nous avons dû signaler plus haut, n'a point arrêté l'élan généreux de la population.
A la Société du Mucury^ — d'horrible mémoire ! — nous opposerons la Compagnie de Goyaz, Cette Compagnie a entrepris une grande route qui, traversant la Siéra Dourada doit aboutir, après un parcours de 60 lieues, à la rive occidentale du Paranahyba.
Nous mentionnerons encore la Compagnie de Manga-
ratiba dont l'existence, sérieusement menacée par une
mauvaise administration, a été sauvée par un vote de
l'Assemblée provinciale de Rio-de-Janeiro (4 octobre
Nous nous garderons bien d'oublier le travail consi-
dérable, entrepris sous la présidence de M. Angelo Thomaz de Amaral et terminé, Tannée dernière, sous l'administration de M. Francisco Carlos de Araujo- Brusque, par l'ingénieur brésilien Mello Albuquerque. Ce travail est la Route de Dom Pedro 11^ ouverte à travers les forêts et le sertâo, et qui relie les trois provinces Para, Maranhâo, et Goyaz.
La Compagnie de F Amazone mérite également une mention honorable, malgré l'échec de ses colonies agricoles, parce qu'elle a loyalement exécuté la seconde partie de son programme. Grâce à la subvention de 680,000 francs que lui accorde l'État, elle fait vingtquatre voyages par an, et dessert, tant le Grand-Fleuve, que ses principaux affluents. Ses steamers se sont déjà promenés sur le Rio-Tocantins, sur le Madeira, le Purus, le Guainia ou Rio-Negro, et ont ainsi donné aux Indiens bravos de ces parages, aux tribus anthropophages des ChavanteS;, des Canoeiros, des Nambiquarès et des Arâras, entre autres, le spectacle de la puissance, bienfaisante désormais, des nations civilisées. La vapeur, ici comme partout, est le symbole en même temps que Fagent du progrès pacifique.
Pourtant, la vapeur n'existait pas lorsque Anchieta et Nobrega, s' enfonçant dans les solitudes de la côte orientale, déterminaient les indigènes à renoncer à leurs mœurs farouches, et leur donnaient, avec les lumières du christianisme, l'amour du travail. Les deux apôtres étaient secondés par une autre force, également puis-
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santé, et pour laquelle il n'est ni obstacles invincibles, ni distances infranchissables : la Foi! C'est la Foi qui les entraînait parmi les hord^ sauvages et qui leur faisait supporter les fatigues et les privations des Indiens; c'est elle qui, au milieu des circonstances les plus défevorables, d'effroyables dangers quelquefois, relevait leur rx>urage et les soutenait dans l'accomplissement de leur tâche. C'est aussi à la Foi que le Brésil s'adresse aujourd'hui, pour seconder l'œuvre de civilisation qu'il entreprend : les prêtres sont les alliés naturels des ingénieurs et des soldats. Les Missions viennent appuyer les colonies mihtaires et préparer les voies à l'industrie.
La prédication évangélique figure au budget de l'Empire sous ce titre : Catéchisation et civilisation des sauvages^ pour une somme de 80,000,000 reis, soit 208,000 francs. C'est le double, à peu près, de ce qui était alloué en 1858. Ce n'est pas assez, à notre avis; avec d'aussi faibles ressources on ne peut raisonnablement pas espérer des résultats importants, en rapport, du moins, avec le but glorieux qu'on veut atteindre.
Tout le monde connaît le prodigieux développement que prirent, dans le xvni' siècle, les trente Missions établies par les Jésuites sur les bords de l'Uruguay et du Paranâ. Certaines relations portent à deux, et même à trois cent mille le nombre de leurs habitants. Un écrivain autorisé, M. Ferdinand Denis, évalue ce nombre, pour 1767, à 134,037 individus. La décroissance marcha rapidement après l'expulsion des Pères, puisque le recense-
ment opéré, au commencement de ce siècle, par le gouverneur Dom Joaquim de Soria, ne donne plus, pour les trente villages Guaranis, qu'un chiffre de 45,639 habitants. A cette époque, les sept Missions existant sur la rive gauche de l'Uruguay furent cédées au Brésil par l'Espagne. Nous ne parlerons pas des quinze, situées entre l'Uruguay et le Paranâ, qui ont été ruinées par les bandes d'Artigas; non plus que des huit autres, assises sur la rive droite du Paranâ, et qui sont enclavées dans l'État de Paraguay. "
Les sept Missions de la rive gauche de l'Uruguay possédaient encore, en 1801, 14,010 habitants ainsi répartis :
Sâo-Miguel 1,900 hab.
Sâo-Joâo 1,600 —
Sâo-Lourenco 960 —
Sanf Angélo 1,960 —
Sâo-Luiz 2,350 —
Sâo-Nicolâo 3,940 —
Sao-Francisco-Borja 1,300 —
Total. . , . . 14,010 hab.
De ces sept établissements, cinq n'existent plus qu'à l'état de souvenir; les deux plus considérables ont été réunis à la province de Paranâ, l'un, sous son ancien nom de Sâo-Nicolâo ; l'autre, sous son nom allongé : Sào-Luiz-doS'Missoës, Celui-ci n'est plus qu'un centre
de peu d'importance, et aussi Sâo-Nicolâo dont les 3,940 habitants sont réduits, à cette heure, au chiffre insignifiant de 273.
Cette déchéance des Missions méridionales a atteint progressivement les établissements du même genre, existant sur différents points du territoire brésilien. Quant aux nouvelles créations, elles n'ont point répondu aux espérances qu'elles avaient fait naître.
Décomposons les chiffres recueillis dans le Relatorio da repartiçâo dos negocios do Imperio.
D'après ce document officiel, la nombreuse et vaillante nation des Mimdeiracùs qui erre dans le Para, et qui joua un rôle important dans la guerre de la halaiada ne forme que quatre aidées : Santa-Cruz^ îxituha, Cuary^ Maloca-Nova, comprenant un chiffre total de 1,454 individus; deux autres aidées : Gurupxj et Santa-Theresa composent avec ces quatre, l'effectif des établissements du Para ; quatre aidées dans l'Amazone et dix-huit dans le Maranh'o complètent l'ensemble des Directorias ou Missions de la région septentrionale. Ces trois provinces donnent un total de 6,905 individus.
La province de Bahia possède trente et une aidées, peuplées depuis 30 [S. Antonio-da-Cruz) jusqu'à 500 habitants [Soure^ Mirandella, Trancoso) . Descendants de ces indomptables Aymorès qui préféraient se laisser mourir de faim plutôt que de subir la loi des Portugais, les Boticudos, qui parcourent encore librement le désert, depuis l'Equateur jusqu'aux Campos-da-Vaccaria, dans la
262 LA GOiO:NISATIOi>i.
province de Rio-Grande-do-Sul, ont fourni un contingent del25 individus à l'aidée Barva-do-Salgado. Seuls, les Tupinambas, — ces anciens dominateurs de la cote orientale, dont nous avons raconté le massacre dans l'île de Maranhâo, — ont pu êti'e réunis, au nombre de 1 ,605, dans dix aidées de cette province.
Les Mangoiôs , les Puris , les Tombés , les Canelas , les Quajajaras^ etc., répartis dans quatre-vingt-une aidées, en nombres divers, forment, avec les tribus ci-dessus nommées, le chiffre total de 20,462 individus qu'on trouve dans le Mappa estatistico doaldmmento dos Indios^ cité par le ministre de l'Empire, d'après le travail de répartition des terres publiques.
Lorsqu'on pense au nombre considérable des tribus sauvages que les régions amazoniennes recèlent encore aujourd'hui dans leurs mystérieuses profondeurs , on est frappé d'étonnement devant ce chiffre restreint de 28 aidées, contenant 6,905 individus, que présentent les trois grandes provinces du Nord; mais où l'étonnément devient de la stupeur, c'est l'orsqu'on remarque sur ce mappa estatistico l'absence de la province la plus vaste de l'Empire, (te œtte province centrale qui contient les peuplades les phis considérables et par le nombre et par la valeur des guerriers. Nous voulons parler du Matto-Grosso, auquel le docteur Moure accorde une population indienne de plusieurs millions d'mdividus (1 ) .
(Ij Broehuw citée, page 15.
Nous avons constaté déjà avec regret que cet immense territoire qui mesure, sur une superficie de quarantehuit mille lieues carrées, une étendue de 400 lieues du nord au sud, et de 437 lieues de l'est à l'ouest, ne possédait ni presidios^ ni colonies agricoles. A cette heure, c'est avec une stupéfaction douloureuse que nous signalons le complet abandon du Matto-Grosso par les missionaires du Brésil. On ne s'explique pas une pareille incurie de la part du gouvernement impérial, au sujet d'une province qui réserve à la civilisation des ressources incalculables, des surprises merveilleuses, puisqu'elle est occupée, répétons-le, par des nations puissantes, pouvant mettre sur pied, comme autrefois les Tupinambas, de véritables armées.
Parmi ces nations, nous citerons en première ligne : les Guaycurûs^ les Charriiàs^ les Inimas^ les Apiacas^ les C oroados et les Chamococos. Aucun de ces hidiens ne figure sur le tableau de statistique présenté par le ministre de l'Empire. Cependant, l'importance pour le Brésil des rapports suivis qu'on nouerait avec eux peut être facilement appréciée. Cette importance ressort, évidente, indiscutable, des relations qu'ont publiées sur le Matto-Grosso, d'abord, le naturaliste portugais Rodriguez Ferreira; puis, les intrépides explorateurs Langsdoiif, Spix, Martius; et enfin, plus récemment, MM. de Saint-Hilaire, Francis de Castelnau et le docteur Moure.
Les Guaycurùs ou Indiens-Cavaliers semblent se partager avec les Coroados la suprématie qui appartenait
jadis aux Tapuyas et aux Tupis dans les forets brésiliennes. Leur organisation est aujourd'hui la même qu'avant l'invasion des Européens. Divisés, d'après le géographe Almeida Serra, en trois principales tribus; selon M. de Castelnau, en six grandes branches qui se subdivisent elles-mêmes en hordes nombreuses, et d'après le docteur Moure, en quatre familles seulement, les Guaycurùs ou Ouaycurûs possèdent une hiérarchie sociale, représentée par les caciques, les guerriers et les esclaves. Cette nation belliqueuse régnait seule dans les immenses solitudes de ces parages, avant que les Coroados, refoulés de la province de Rio-de-Janeiro, puis de celle de Minas-Geraës, ne vinssent s'établir sur les territoires de Goyaz et de Matto-Grosso. Elle a soumis successivement presque toutes les nations du Sud et de l'Ouest, entre autres : les Guachis^ les Guarros, les Cayvabas, les Bôrôrôs, les Ooroas, les Xiquitos^ les HuanaSy les Xamoccos^ etc.
Un travail substantiel et peu connu, même au Brésil, (1) que notre bonne étoile nous a fait découvrir, constate l'existence avérée de soixante et dix tribus dans le Matto-Grosso. Toutefois, l'écrivain ne craint pas de déclarer que ce chiffre, bien qu'il soit officiel, est encore loin de représenter celui de toutes les familles indiennes de la province. Ce travail, qui nous sert de guide en ce
(1) Algumas coNsiDEiuçoÊs ACERCA DOS Indios DO Matto Guosso , par A. 0. do Coûte. Sào Paulo, 1857.
moment, est essentiellement une œuvre patriotique. Comme tous les Brésiliens instruits, qui aiment sincèrement leur pays et qui cherchent un remède à la déplorable situation faite à l'agriculture par la suppression de la traite, Fauteur des Consideraçoês entreprend de signaler au gouvernement, à l'exemple de lord Palmerston, les forces, négligées jusqu'à ce jour, que possède l'Empire. Il pense, lui aussi, que si, par une politique habile, on parvenait à gagner à la vie sociale les Guaycurùs, ceux-ci aideraient puissamment à la civilisation du désert et à la prospérité du.Brésil.
Le conseil est sérieux; il s'appuie sur des faits historiques. Déjà, le 1" août 1791 , un traité de paix fut signé entre ces Indiens et les Portugais. Deux de leurs principaux chefs, Emavidi-Chaimé et Queyma, se rendirent à Villa-Bella. Là, dans une conférence solennelle à laquelle assistaient le général, les députés du peuple et ceux de la noblesse, ils jurèrent obéissance au roi de Portugal, et cela, tant en leur propre nom, qu'au nom des autres caciques et des guerriers de leur nation. Mais, selon l'observation du docteur Moure, « ce traité .ne pouvait être durable. Belliqueux par instinct et par le besoin incessant du pillage^ qui est inné chez eux^ les Guaycurùs reprirent leur vie d'aventure, »
Les bourgades éphémères des Guaycurùs s'élèvent toujours sur les rives du Paraguay, du Mondego et du Sâo-Lourenço. Leurs deux principales tribus, — les Cadiehôs et les Cotogeôs, — s'obstinent à camper dans
le vaste désert, connu sous le nom de Gran-Chaco, qui touche au Brésil, à la Bolivie et au Paraguay. Le Gran- Chaco est le véritable domaine de ces Indiens. C'est dans les plaines immenses du Gran-Chaco qu'ils chassent les bœufs et les chevaux sauvages , à l'aide du laco et des bolas, qu'ils manient avec une adresse qu'admireraient les Gauchos eux-mêmes. C'est de là qu'ils partent mystérieusement pour leui^ expéditions contre les établissements espagnols de l'Ouest et du Sud, et contre les autres Indiens ; c'est là qu'ils rapportent tout leur butin et qu'ils conduisent les prisonniers dont ils font leurs esclaves.
Une tradition, qu'a recueilhe parmi eux M. de Castelnau, explique pourcpioi l'humeur batailleuse et pillarde des Guaycurûs ne s'est pas modifiée depuis la conquête européenne. Nous copions textuellement cette page dans l'ouvrage de Tillustre voyageur : (1)
a Lors de la création universelle , le Grand-Esprit donna à chaque peuple un attribut particulier. Les blancs eurent le génie du commerce; d'autres reçurent rinstinct des travaux agricoles. Le Guaycurû seul, ayant été oublié, se mit à la recherche du Grand-Esprit pour lui porter ses plaintes; il parcourut ainsi le vaste désert du Gran-Chaco, en parlant à tous les animaux et à toutes les plantes qu'il rencontrait; enfin le caracara (espèce d'aigle de ces régions) lui dit : Tu te plains et tu as le
il) Expédition dans les parties centrales he l'Amérique du Sud. Page 39Ô du 2« volume.
plus beau de tous les lots ; puisque tu n'as rien reçu, tu doiiJ prendre ce qu'ont les autres; on t'a oublié, donc tu dois tuer tout ce que tu rencontreras. Le Guaycurû suivit aussitôt ces instructions, ramassa une pierre et tua le caracara; depuis lors, il se vante d'avoir toujours fidèle ment pratiqué ses leçons. »
On apprécie mieux , après ce récit, les difficultés qu entourent la conversion des Guaycurùs, et le redoutable penchant qui entraine ces Indiens vers les expéditions aventureuses. C'est la religion elle-même qui entretient chez eux le goût du vol, du piliage et du meurtre
Les femmes des Guaycurùs sont dignes de leurs époux. D'abord, elles portent sur la poitrine une marque particulière qu'on retrouve sur la croupe des chevaux et sur les flancs des chiens : c'est le cachet que le chef de la famille inij^rime sur tout ce qui lui appartient. Leur industrie consiste à fabriquer des poteries et des corbeilles; elles font aussi des brides avec les cheveux de leurs esclaves. A l'exemple des hommes, elles aiment à surcharger leur cou, leurs oreilles, leurs poignets, de colliers d'argent et de bijoux précieux ramassés, après b sac d'un village, dans le sang des victimes. On s'étonnera moins d'apprendre que les compagnes de ces bandits, — afin de rester plus longtemps jeunes, — pratiquent, jusqu'à l'âge de trente ans, l'opération monstrueuse de l'avortement.
La secte des Thugs obéit à un sentiment religieux, lorsque ses membres étranglent dans l'ombre ceux qui ne partagent pas leur exécrable doctrine. Ce premier point
de ressemblance entre les Thugs et les Indiens-Cavaliers, dont le bras est également armé par la religion, mérite, sans doute, d'être signalé; mais, ce qui nous paraît plus étrange encore, c'est de retrouver dans les solitudes américaines cette horrible coutume de l'infanticide adoptée, depuis des siècles, dans l'Inde centrale, et de relever ainsi les mêmes effets produits par la superstition, chez les Guaycurùs, comme chez les Khonds et les Rajpoots, Comment une remarque de cette importance n'a-t-elle pas été faite par les auteurs, — le comte Carli, le lieutenant Maury, entr autres, — qui expHquent par des migrations asiatiques le peuplement du continent américain?
L'avortement, commun, aujourd'hui encore, chez la plupart des nations de cette partie de l'Amérique , particulièrement chez les Guachis — et il est dû alors à l'influence religieuse — et parmi les tribus des deux confédérations Huana et Guaycurû — il est provoqué ici principalement par la coquetterie des femmes qui veulent s'épargner les fatigues de l'allaitement ; — l'avortement n'est pas seulement un crime odieux ; en arrêtant l'accroissement de la population, il rend doublement désastreuses les guerres sanglantes que se font entr' elles les tribus sauvages.
Admettez que depuis la paix de 1791, on eût inculqué des idées religieuses et morales à ces Indiens; combien de millions d'êtres peupleraient aujourd'hui le désert, qui ont été sacrifiés à un préjugé barbare et à une abo-
minable coquetterie. Combien de bras vaillants auraient pu être gagnés qui, en remplaçant ceux des nègres tombés sous le fardeau, ou décimés par la maladie, aideraient à cette heure le Brésil à traverser sans crainte la crise redoutable au bout de laquelle est peut-être la ruine !
Le vieux Camôes a beau dire :
Nào vi em meus anos Homen que apanhasse.
0 gue semeasse^
on ne récolte réellement que ce que l'on a semé; et c'est justice !
L'œuvre divine de la civilisation a été négligée, dédaignée, ou mal conduite, ce qui revient au même; aussi, maintenant que l'heure des rudes épreuves a sonné pour lui, le Brésil, délaissé par l'émigration européenne et privé de ses auxiliaires naturels, — les Indiens, — que Dieu avait placés sous sa main, interroge anxieusement l'avenir.
En somme, à part quelques rapports d'échange avec les blancs, les Guaycurùs n'ont rien perdu de leurs habitudes nomades et de leur farouche indépendance. Ils obéissent toujours aux chefs qu'ils se sont donnés, et ils ont conservé les usages et les superstitions de leurs ancêtres. Constatons une fois encore qu'il n'y a sur le territoire qu'il occupent, ni colonies militaires, ni Directorias^ pour les contenir ou pour les christianiser. L'humeur
vagabonde de ces Indiens étant connue, il ne serait pas étonnant que les groupes qui se sont rapprochés des forts Albuquerque et Miranda, s'enfonçassent de nouveau dans le désert. Ils suivraient ainsi l'exemple récent que leur ont donné leur frères, les Cadiehos. Cette tribu de Guaycurùs avait manifesté l'intention de s'établir près d' Albuquerque. C'était là une excellente acquisition, si l'on songe que les Cadiehos seuls représentent une population de vingt à vingt-cinq mille individus. L'illusion fut de courte durée. Au bout de quelques jours, les Guaycurùs échangèrent les instruments de travail qu'on leur avait fournis contre des bouteilles de cachaça, et, dignes descendants des guerriers de Queyma, ils reprirent la vie d'aventure.
Le traité de 1791 a donc eu pour unique effet de suspendre, de terminer, si l'on veut, la lutte engagée depuis le xvi'' siècle, entre les Portugais et ces Indiens; mais sans amener ceux-ci au giron social. Aujourd'hui, les déprédations des Guaycurùs s'exercent sur la frontière de l'Ouest. Ce sont les populations espagnoles, et non plus les Brésiliens , qui payent les frais de la guerre ; voilà tout ce qu'il y a de changé dans la situation, puisque, de l'aveu même du docteur Moure (1) « r administration locale n'exerce sur eux aucune influence, aucune autorité directe. » Il est vrai que les Caciques s'appellent maintenant Capitaes et leurs femmes Bonas ; bette importante
(1) Les Indiens de la frottnci5 db MATTO-Chîasgo, — ppge 1(>,
conquête sur la lingoa gérai représente, peut-être, une compensation suffisante pour la vanité lusitanienne. Terribles envers les hordes des solitudes, impitoyables pour les Espagnols de la Bolivie et du Paraguay, les Guaycurus n'en sont pas moins rangés dans la catégorie des bidiens mansos, ainsi que les Guatos qui sont les plus habiles pêcheurs et les plus adroits chasseurs de ces contrées.
Les Guatos ont naturellement des mœurs douces, comme les Guaranis ; mais leurs instincts les portent à vivre dans des canots, sur le parcours des grands fleuves. Le Guatô est né marinier. On peut affirmer que le service de la navigation vers le nord, par les rios Tapajos, das Amazonas, Madeira, Guaporé, et vers le sud, par les rios Cuyaba, Sào-Lourenço , et les deux principaux affluents du Paraguay : le Jaurù et le Mondego, est fait presque exclusivement par des bateliers de cette nation. Néanmoins, les Guatos qui entretiennent depuis longiemps des relations suivies avec les blancs; les Guatos, pas plus que les Guaycurus, n'ont pu se résoudre encore, ni à fixer leur demeure, ni à renoncer à la polygamie. 11 est tel de ces Indiens prétendus civilisés qui possède douze femmes qui vivent avec lui dans sa pirogue.
En descendant le Sào-Lourenço, M. Francis de Casf elnau reçut la visite d'un Guatô portant le nom chrétien de Joào, et qui pourtant avait onze femmes, (page 379 du 2' volume.) C'est à peine si dans la province de Sâo- Paulo, on a pu réunir 88 Guatos, à l'aidée de Bolucalû,
Nous en dirons autant des Cajuâs^, — puissante tribu agricole, composée de 12 à 15,000 individus,— qui ont fourni un contingent de 441 sujets à l'aidée de Jatahy, dans le Paranâ. Nous rappelerons que ce centre est cité dans le Relatorio comme étant une des deux colonies militaires qm promettent de se développer.
Les Guaranis, ces disciples dociles des Jésuites; les Guaranis, dont le goût pour l'agriculture est connu; qui forment la première couche de la population paraguayenne; dont quelques-uns possèdent des estancias importantes dans l'État oriental , occupent, au nombre de 273, les cabanes délabrées de Sâo-Nicolâo, si florissant au siècle dernier.
Quant aux tribus anthropophages qui errent dans cet immense territoire : les Ararâs, les Tepanhunès, les Barbados, les Senabès, les Cabixis, les Paccahas, les Cajabis, les Cauterios, les Nambiquarès, les Mequens; quant aux autres tribus sauvages et plus ou moins cruelles, dont l'existence est avérée : les Apiacàs (1), les
(1; Nous ne pouvons passer sous silence une coutume pratiquée chez ces Indiens, et qui dénote une appréciation aussi intelligente, que fine (t sérieuse du mariage. Le guerrier apiacâ qui veut se mettre en ménage, est obligé de laisser, pendant un certain temps, sa main dans une fourmillière. Dans la pensée de cette nation, celui-là seul qui sort à son honneur d'une pareille épreuve, est capable de supporter virilement les piqûres incessuntes causées par l'humeur fantasque et le caractère inconsistant de la femme. On dira, non sanê raison, que les Apiacàs manquent essentiellement de galanterie ; mais, combien cette initiation à la vie conjugale prouve qu'ils sont de profonds moralistes et des législateurs habiles! Et cela est si vrai qu'on ne tiouvo chez eux. aucun cas de divorc, En présent.', et de l'épreuve symbolique des four-
Bacaïris, les Caripunès, les Chamococos, les Coroados, les Guaraios, les Jacarès, les Maimbaris, les Parécis, les Bororos, les Cayapos, les Tobas, les Machicuyer, les Pililigos, les Chinipis, etc., etc.; en présence des résultats constatés, tant par le Relatorio du ministre de l'Empire, que par l'intéressante notice du docteur Moure, il n'y a pas lieu d'admettre que la civilisation ait dépensé de grands efforts pour les conquérir.
L'incurie du gouvernement impérial nous parait donc suffisamment démontrée, à l'égard des tribus du Matto- Grosso. Là, on peut le dire, rien de sérieux n'a été tenté depuis le traité de 1791 jusqu'à ce jour; à l'exception, toutefois, d'une aidée établie sur les rives du Jaurû par le chanoine José da Silva Frega et dont le destin ignoré, sans doute, par le docteur Moure, a été affreux. Nous en parlerons bientôt. Aussi, à part quelques points occupés par les Brésiliens, cette vaste province est restée le domaine du cannibalisme et de la barbarie, représentés par plusieurs millions d'individus. Le Matto-Grosso pourrait nourrir facilement soixante millions d'habitants; la statistique officielle ne lui en accorde que deux cent mille; il s'agit, bien entendu, de deux cent mille civilisés, ou jugés tels. Deux cent mille civilisés vivant en face de deux millions de sauvages, telle est la
mis, et de ce qui se passe chez nous où le matrimonium, insoucieux de ITige et du caractère des futurs conjoints, représente plus souvent l'union des écus que celle des âmes, on est tenté de se demander lesquels sont les sauvages, lesquels les civilisés, des Apiacâs ou des Européens?
situation actuelle! Heureusement les sauvages n'ont point de statisticiens parmi eux.
Nous avons constaté la décadence des anciennes Missions et la prospérité douteuse des nouvelles Birectorias; il nous reste à déterminer les causes du peu de succès de renseignement donné aux Indiens.
Ce médiocre résultat s'explique naturellement par le choix qu'à fait l'État des auxiliaires chargés de reprendre et de développer, comme ils l'entendent, l'œuvre des Jésuites. Au Matto-Grosso^ le pouvoir n'a rien fait ; ailleurs il laisse tout faire. Incurie et incapacité vont bien ensemble ; jugez plutôt : les auxiliaires dont il s'agit sont des religieux ignorants et fanatiques ; capucins pour la plupart, et, qui pis est, capucins italiens. Les moyens de conversion qu'ils emploient, pour être simples, n'en sont pas plus efficaces. Énumérer constamment les supplices éternels, réservés aux hommes dont la foi n'est pas assez robuste ; menacer des feux de l'enfer, et ceux qui ne s'appliquent point au travail, et ceux qui ne récitent point régulièrement leurs prières, et ceux qui s'écartent de l'obéissance due aux Padres, tel est, en deux mots, tout leur système pour christianiser et civiliser les Indiens. Naturellement, ce système produit de tristes effets. En ne présentant la religion que par son côté terrible, les missionnaires manquent le but qu'ils voulaient atteindre. Les néophytes les regardent comme les ministres d'un Dieu implacable ; ils leur attribuent tous les maux, toutes les souffrances, tous les ennuis qui
LA CÔLONtSAïilOî^. ^tH
viennent les assaillir ; et, parfois, ils se vengent sur eux des malheurs que, dans leur opinion, les Padres auraient pu prévenir.
On nous a cité le fait d'un Boticudo qui avait élevé un oiseau; cet oiseau, pour lequel il nourrissait une grande affection, le suivait en tous lieux, même à l'église. Un jour, pendant l'office, l'oiseau perché sur l'épaule de l'Indien se met à chanter. Et les néophytes de chuchoter et de rire. Le missionnaire, indigné de l'attitude irrespectueuse de son auditoire, commence à tôn^ ner contre l'auteur du scandale et menace le Boticudo des peines de l'enfer. Par hazard, l'oiseau mourut quelques jours après. Persuadé que le Padre est cause de cet accident, le Boticudo, furieux, le tuie et se sauve dans la forêt.
Les plus intelligents des Indiens, cela doit être, sont ceux que révolte le plus cet étrange apostolat. Frappés de l'injustice du sort à leur égard, et de la cruauté d'un Dieu qu'on leur a appris à craindre et non point à aimer, ils fuyent souvent les aidées pour retourner à la vie d'aventure ; emportant avec eux le secret des armes à feu, ce qui les rend plus redoutables, sans les rendre plus civilisés.
Une autre cause essentielle du peu de progrès que fait la moralisation des Indiens, se trouve dans les exemples déplorables que les néophytes ont constamment sous les yeux ; nous voulons parler des mœurs peu évangéliques de leurs directeurs spirituels. La conduite
de ces directeurs des âmes contraste avec renseignement qu'ils sont chargés de répandre, et leurs actes enlèvent toute autorité à leur parole. C'est par la pratique des vertus et non point seulement par des prédications éloquentes, queNobrega et Anchieta s'emparaient tout à la fois de l'esprit et du cœur des indigènes. Les habitudes de désordre, que développe chez les missionnaires l'absence d'un contrôle sérieux, agissent donc d'une manière fâcheuse sur ces natures primitives. Dans l'opinion des Indiens, les Padres sont payés pour les catéchiser, et, de même que ceux-ci font le métier de convertisseurs, eux, à leur tour, trafiquent de leur conversion.
Il n'est pas rare, en effet, de voir des Indiens insoumis se rapprocher d'une Direction et demander le baptême. Là, ils sont parfaitement accueillis, nourris substantiellement, et leur zèle est entretenu par de petites douceurs auxquelles la vie des forêts ne les avait point habitués. La ferveur des néophytes comble de joie les bons Padres. Mais, un Jour, ces hommes naïfs sur lesquels on fondait de si belles espérances, disparaissent tout à coup. Le travail régulier ne leur souriait pas trop déjà; l'inconduite des missionnaires leur a enlevé leurs derniers scrupules. Ils se sont donc enfui, avec l'idée d'aller exploiter plus loin cette singulière industrie. Il est des Peaux-Rouges qui ont ainsi reçu plusieurs fois le baptême et qui n'en sont pas meilleurs chrétiens pour cela.
On n'a point oublié le fait des Cadiehos, se séparant brusqueiï>ent des Brésiliens qui les avaient adoptés. Les motifs de la fuite de ces Indiens viennent appuyer la thèse que nous défendons ; ces motifs, le docteur Moure nous les apprend, lorsqu'il reproche à l'autorité « d'a- « voir négligé de ramener les Cadiehos à la civilisation (( par l'enseignement de la morale et de tous les droits c< du véritable citoyen, en même temps qu'on usait de « peu de sévérité contre ceux qui les exploitaient. » Les exploiteurs dont il s'agit ici sont les marchands de liqueurs fe^mentées; nous nous en occuperons bientôt.
Bref, les deux cent mille francs consacrés à la catéchisation des sauvages, et que nous trouvions insuffisants naguère pour atteindre le but indiqué, représentent pour nous, à cette heure, une somme considérable, en raison des résultats obtenus. Ces résultats sont bien petits, lorsqu'ils ne sont point fâcheux.
Le gouvernement impérial commence à reconnaître l'impuissance de la prédication évangélique, ainsi pratiquée. Le Président de l'ile Sainte-Catherine, dans un rapport dirigé à la suite de déprédations et du meurtre d'un enfant de douze ans, commis en 1855, par les Boticudos, conseille de revenir à l'Ordonnance de 1808, et de faire une guerre à outrance à ces sauvages sur lesquels la douceur [meios brandos) , n'a point d'effet. Il demande qu'on transporte les prisonniers dans les grandes cités, afin de les employer au travail des arsenaux, plutôt que de les réunir dans une aidée, ce l'expé-
« rience ayant prouvé, dit-il, qu'ils finissent toujours « par assassiner leurs bienfaiteurs et qu'ils se sauvent « ensuite dans les bois, où ils se montrent plus redou- « tables par la connaissance qu'ils ont des armes à feu . » L'Ordonnance du 7 novembre 1808, rendue contre les Bugres de la province de Sâo-Paulo, déclarait la guerre à ces farouches Indiens ; elle a été révoquée par le décret du 3 novembre 1830, qui veut que les prisonniers de cette nation soient reconnus libres, ainsi que leurs descendants, et qu'ils soient secourus par l'État. Le Président de Sainte-Catherine est plus expéditif, on le voit; il demande tout simplement qu'on fasse partager aux Indiens l'esclavage des noirs. On les civilisera plus tard, si on en a le temps.
D'autres fonctionnaires nous révèlent des faits analogues et expriment une opinion semblable. Voici, textuellement ce que ïiqus dit le Directeur de la répartition des terres piibliques^ au snieiàe l'aidée de Bom-Conselho^ à Albuquerque, qui comptait déjà 800 Indiens Qidniquimms^ soumis à la direction du padre Marciano de Bagnaya. « L'aidée est en progrès et presque tous ses habitants se façonnent aux usages de la vie civilisée ; mais on doit déplorer que la récolte ait manqué sur les plantations, par suite de circonstances diverses, puisque ce motif a provoqué le désaffectionnement et le manque d'obéissance des Indiens envers le susdit missionnaire, qu'ils rendent responsable du mauvais, état de la récolte » . Son Excellence le senhor Leverger a presque annoncé , dans
son rapport, la dissolution de cette aidée ^ si florissante avant la cueillette.
Nous ne pouvons nous empêcher d'opposer cette déclaration à celle du docteur Brésilien, relativement aux .Indiens Quiniquinaùs. Loin de constater la décadence de l'aidée, M. Moure affirme « que les travaux agricoles des Indiens sont considérables et leur commerce étendu » (1). Doit-on expliquer par un sentiment de patriotisme trop zélé chez le docteur, la contradiction qui existe entre son appréciation et la conclusion du senhor Leverger? Quelque confiance que nous accordions à M. Moure, il ne nous est pas permis, en cette circonstance, de ne point admettre purement et simplement la déclaration officielle.
On a souvent reproché aux Jésuites du Paraguay la mise en scène théâtrale dont ils se servaient pour frapper l'esprit des néophytes; la pompe païenne déployée dans les cérémonies du culte ; le rôle grotesque qu'ils faisaient jouer à Dieu et aux Saints; les statues dorées, aux yeux mobiles, dont les membres, agités par un ressort, inspiraient tant de terreur aux Indiens. Mais, ces apôtres peu scrupuleux étaient d'excellents administrateurs. Us prévenaient les causes de découragement, de misère, qui auraient pu se produire dans leurs colonies; ainsi, ils élevaient des magasins pour renfermer les récoltes; des ateliers pour les travailleurs; des hospices pour les malades; des écoles pour les enfants.
(1) Brochure déjà citée, page 46.
Les Jésuites, qui connaissaient leur histoire, avaient adopté la politique rationnelle des Incas. Les tupus^ dont la réunion formait le territoire de la commune^ et qu'on cultivait en commun^ en chantant deshymnes sacrés ; — les tampus ou greniers qui existaient dans chaque ville et qui fournissaient le grain à Fépoque des semences; les tampus, semblables aux trésors des grains d'Athènes, où l'on puisait quand la récolte avait été mauvaise ; — la protection effective accordée aux impedidos (empêchés) , c'est-à-dire aux faibles : vieillards, orphelins, infirmes; — l'emmagasinage, opéré par les agents du pouvoir, de tous les produits de l'art, de l'industrie, de la terre; — la distribution régulière faite à tous, indistinctement, en échange du labeur de chaque profession , de la quantité de coton, de laine, de fibres de magiœrj^ nécessaire pour les vêtir; ce système, inspiré par une intelligente sollicitude pour des populations naïves et imprévoyantes, et qui fonctionna pendant cinq cents ans, depuis Manco-Capac jusqu'à Atahualpa, avait présidé, on le voit, à l'organisation des Missions du Paraguay.
El puisque les Jésuites se retrouvent une fois encore sur notre chemin, nous ne sommes pas fâché d'exprimer à leur sujet notre pensée tout entière. Pour être sincère, notre admiration n'est pas sans réserve.
La tutelle des Pères fut bienfaisante, on ne saurait le contester, et les succès qui couronnèrent leurs efforts témoignent de la supériorité de leur administration. La décadence, aussitôt après leur expulsion, des établisse-
ments qu'ils avaient fondés, de même que l'état précaire ou se maintiennent les nouvelles aidées, démontrent victorieusement, et que l'organisation patriarchale est excellente pour les Indiens, et que les Jésuites restèrent, jusqu'au dernier jour, au niveau de la tâche qu'ils avaient entreprise. Voilà la part de l'éloge; cette part est grande, sans doute; moins grande, pourtant, que la part réservée à la critique.
Voici ce que nous écrivions l'année dernière, dans un ouvrage qui contenait précisément une appréciation de leur système (1) :
« Si les Jésuites sont de bons initiateurs pour des hommes naïfs, il s'en faut de beaucoup que leur gouvernement satisfasse à toutes les conditions vivifiantes que réclament des populations déjà en possession d'une certaine somme de bien-être. L'émancipation, ou, plutôt, la première éducation, voilà ce en quoi ils excellent. Ils tracent la route; ils jettent la semence dans les esprits, mais ils ne savent pas lui faire produire tout ses fruits. Une limite est imposée à leur action ; et, cette limite, ils ne peuvent pas, ils ne veulent pas la dépasser. Une fois les aidées fondées, les Indiens défrichant le sol et marmottant des prières, leur direction s'arrête car leur but est atteint. Les destinées nouvelles de l'Humanité les touchent peu; le progrès incessant n'est point inscrit dans leur programme. La loi du travail est arrêtée dans
(1) Les Femmes et les Mg^urs du Brésil, page 181.
son développement continu, par les colonnes d'Hercule dont l'immobilité.
« J'avoue que le présent est magnifique, comparé au passé : mais, n'y a-t^il rien au-delà? Je conviens que la roue qu'ils fout tourner régulièrement à leurs néophytes, est légère et douce; mais, c'est toujours la même roue, écrasant le même sable fm; c'est, toujours, une halte permanente, systématique, le repos enfin, dans un bienêtre relatif; en d'autres termes, la pétrification de l'âme humaine, c'est-à-dire, le dédain de la science, la négation de l'avenir, résultant de l'ignorance de la loi divine du progrès indéfini.
« L'administration des Jésuites, intelhgente, utile, au début, devient, en se prolongeant, une machine impie de compression. »
Ces réflexions rendent parfaitement notre pensée , relativement au rôle rempli par les Pères dans les Missions de l'Amérique. Le Jésuite du Paraguay peut être justement comparé au praticien chargé de tailler le marbre qui doit devenir une statue. Le praticien a de l'expérience; il est habile, et son ciseau accomplit d'intelligentes réductions dans le calcaire précieux qui lui a été confié. Une fois dégrossi, le bloc passe de ses mains dans ceUes du sculpteur. Les formes, grossièrement accusées d'abord, s'affirment peu à peu; elles se polissent; elles s'arrondissent; elles s'animent; elles vivent enfin. L'œuvre, ébauchée par le praticien, n'a été réellement créée que par l'artiste qui, seul, l'a sentie palpiter sous ses
doigts , à mesure qu'il lui versait les flammes de son génie.
Si, dans notre opinion, le praticien c'est le Jésuite; le sculpteur n'est autre chose que le pouvoir civil. Le Père a revêtu l'enfant — nous voulons dire l'Indien — de la robe prétexte et il l'a élevé jusqu'à l'âge de puberté. L'intelligence de l'enfant demande alors une alimentation plus forte, plus substantielle ; nous trompons-nous, en croyant qu'il incombe au pouvoir civil de la lui donner? Le bloc est dégrossi ; créez donc la statue, c'est-àdire le citoyen.
Le gouvernement brésilien n'a pas voulu entrer dans cet ordre d'idées; aussi, est-ce en vain qu'on chercherait des hommes dans les Directorias. Ces établissements ne contiennent, ils ne contiendront jamais que des marbres informes, représentés par de grands enfants ignorants et insoucieux.
Si, du moins, à défaut de la culture intellectuelle et morale qui, seule, peut produire les fruits de la virilité, on avait imité le système sérieusement protecteur des Jésuites ! Si, à l'exemple des Pères, une sage prévoyance assurait aux Indiens la nourriture quotidienne du corps ; le terrain serait préparé alors pour les moissons futures, et, en attendant ces moissons, on ne verrait pas disparaître tout à coup des centres de population , à la suite d'une année désastreuse, ainsi que cela est arrivé par les Bororos-Cabaçaes.
Une nombreuse tribu de ces Indiens habitant les bords
du Rio-Paraguay, occupait le territoire compris entre Villa-Maria et Villa-Bella. En 1843 , le chanoine José da Silva Frega les réunit en aidée sur la rive gauche du Jaurù. La situation était heureusement choisie. Le gouvernement provincial avait fourni des subsides, et tout promettait un bel avenir à cet établissement, s'il eut été placé sous une direction intelligente. Veut- on connaître le résultat de cette tentative? Quand M. Weddell visita ces parages, en 1845, il trouva l'aidée ravagée par la faim. Deux Caciques étaient morts; une hidienne et son enfant venaient d'expirer. Les derniers habitants étaient deux individus, le père et le fils, qui cassaient des cocos avec une pierre pour se nourrir. « Jamais plus triste « spectacle ne s'était offert à mes yeux, dit le docteur ^< Weddell; on ne concevait pas comment la misère avait « puprendredepareillesproportions.)) 11 ajoute : «D'ici à « peu de temps, dans quelques jours peut-être, l'aidée des « Cabaçaes n'existera plus que de nom» (Expédition dans LES parties centrales DE l' AMÉRIQUE DU SuD, 3^ vol. , page 48) . Ces paroles sont formelles, n'est-il pas vrai? Aussi, trouvons-nous avec raison que le zèle patriotique du docteur Moure l'a emporté trop loin, lorsqu'il déclare que les Cabaraes de cette aidée sont à demi civilisés et rjiu'il sont devenus humains et sociables (page 35) . Après cela, le statisticien brésilien a peut-être voulu parler des derniers habitants découverts par M. Weddell, de ces DEUX INDIENS qui cassaicnt des cocos avec une pierre pour se nourrir.
On regrette que de pareilles taches se trouvent dans le travail d'un membre de la Société de géographie de Paris,
Ce tableau navrant des Bororos-Cabaçaes succombant sous les étreintes de la faim, sur les rives du Jaurù, ne fait-il pas le pendant des scènes affreuses du Mucury, dont les émigrants européens furent les victimes? L'aidée du, Jaurù, créée par le dévouement isolé d'un simple prêtre; abandonnée, après la mort du directeur, par les administrations provinciales et centrales, n'accuse-t-elle pas une fois de plus cette déplorable incurie, élevée, on est fondé à le croire, à l'état de système, par le gouvernement de Rio-de-Janeiro?
Les Indiens, nous nous empressons de le reconnaître, renoncent difficilement à leurs habitudes errantes; ils ne travaillent guère que lorsqu'ils sont pressés par le besoin. Que la pèche ait été fructueuse ou la chasse abondante, ils resteront oisifs jusqu'à l'entier épuisement de leurs provisions. Mais, s'ensuit-il qu'on ne puisse absolument leur inculquer aucune des qualités sociales : l'ordre, l'amour de la propriété, le respect des droits acquis, l'émulation dans le travail?
Parce que lia tâche est difficile, doit-on la regarder comme inexécutable?
Si cette conclusion était admise , comment expliquerait-on le niveau égalitaire passé, par les décrets, sur les centres indiens qui ont confondu leur population avec celle des étabhssements européens? Nous citerons, entre
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autres, les quatre aidées de la province de Rio-Grandedo-Norte : Villa-Flor, Extrêmes, Sào-José, Arèz.
Plus heureux que les indigènes de l'Amérique du Nord, ceux du Sud font partie de la garde nationale ; ils ont le droit de voter; ils possèdent le titre de citoyens, et il ne tient qu'à eux d'en remplir les devoirs. Sans doute, le Tapuis qui dépose dans l'urne électorale un bulletin sur lequel un autre que lui a écrit, — et pour cause, — le nom du candidat à la députation, n'apprécie guère l'importance de l'acte auquel il participe ; mais, à qui la faute, si le inaitre d'école n'a pas joint ses leçons à l'enseignement du missionnaire? A qui la faute, si la protection bienfaisante du pouvoir ne s'est point interposée entre les aidées et cette tourbe de traficants avides qui furent autrefois, qui sont encore aujourd'hui, dans l'Amérique du Nord et dans l'Inde anglaise, de si puissants agents de démoralisation? Nous voulons parler de ces aventuriers éhontés, — mulâtres brésiliens et métis péruviens pour la plupart, — que nous avons vus déjà acheter les enfants des tribus, et qui ne cessent de spéculer sur le penchant bien connu des Peaux-Rouges pour les liqueurs fortes. Les marchands de rhum et de cachaça ont abruti pins d'Indiens que les missionnaires n'en ont converti ; ils en ont tué un plus grand nombre que les mines, les conflits des tribus entre elles et même que les luttes avec les Européens.
Les résultats obtenus dans les deux écoles de Belem et de Manaôs, où sont recueillis les orphelins de race rouge.
prouvent manifestement que les enfants indiens peuvent devenir des hommes utiles, des citoyens honorables. Les pensionnaires de ces deux établissements apprennent un état manuel ; ceux de Manaos ont si bien profité de l'enseignement qui leur a été donné, qu'ils ont cessé d'être une charge pour la province. Le travail les a complètement émancipés, en leur inoculant des habitudes d'ordre et d'économie.
C'est ce système, appliqué sur une grande échelle, que nous recommandons au gouvernement brésilien. Il ne faut pas que l'exemple de ce qui se passe sur son territoire et autour de lui^ soit perdu pour ce gouvernement. Déjà, l'initiative heureuse des capitales de l'Amazone et du Para pose avantageusement la question de sociabilité des Indiens; mais, cette question doit être définitivement résolue à ses yeux par l'avènement des indigènes à la vie politique, dans les anciennes colonies espagnoles, et par la prospérité, de jour en jour croissante, du Paraguay, dont la population se compose exclusivement d'individus d'origine rouge.
Malgré les quelques erreurs que nous avons du relever dans le travail du docteur Moure , nous ne faisons aucune difficulté pour déclarer que nous adoptons entièrement sa formule : Ramener les Indiens à la civilisation far renseignemeîit de la morale et de tous les droits du véritable citoyen. L'enseignement de la morale incombe nécessairement au prêtre; mais qui doit inculquer l'idée des droits, et, par conséquent, des devoirs, si ce n'est le
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pouvoir civil dans la personne de l'instituteur communal? Donc, il faut compléter le missionnaire par le maître d'école, si l'on veut réellement tirer du bloc une statue. Qu'une sollicitude éclairée, surtout, préside au choix des hommes chargés de préparer la transition entre l'existence aventureuse du désert et la vie sociale. Si, en effet, la régénération des tribus dépend essentiellement des initiateurs que la civilisation leur envoie, on se demande avec une légitime inquiétude pourquoi la direction des aidées est confiée à des moines ignorants, dont la conduite est un sujet continuel de scandale ; à des missionnaires qui, au lieu de ramener les Indiens par la parole évangélique, ne trouvent pas pour les convaincre de meilleur argument que le canon !
Le senlior Alcantara Machado, dans son discours du 24 juin 1857, prononcé à la Chambre des députés, nous révèle ce fait qui peut se passer de commentaires. Il a lu la lettre d'un père capucin, barbadinho^ qui demandait au président de la province de Goyaz deux pièces d'artillerie pour civiliser les hordes d'Indiens qui erraient dans cette vaste contrée. Le Padre barbadinho, est plus expéditif encore que le gouverneur de Sainte-Catherine; et même il tranche plus vite la question que ces hommes eminents, — dont parle le lieutenant Herndon, dans son rapport au gouvernement des États-Unis, — qui voient dans la pendaison le moyen le plus simple d'en finir avec l'Indien. Ce rapport, remarquable à certains égards, rappelle trop la politique impitoyable
des anciennes colonies puritaines; il conclut tout simplement à l'extermination des Indiens. Tel est aussi le moyen efficace que propose le missionnaire de Goyaz, pour résoudre le difficile problème de la civilisation du désert.
Nous en convenons volontiers : la religion est un instrument indispensable pour la régénération des Indiens ; mais, puisque ceux entre les mains desquels on a mis ce merveilleux moyen d'action ne savent pas s'en servir, pourquoi ne fait-on pas appel à d'autres ouvriers? Au lieu d'attirer au Brésil ces capucins italiens, également dépourvus des lumières de l'esprit moderne et du sentiment de vivifiante charité que renferme l'Evangile, pourquoi ne s'adresse-t-on pas à quelque autre Communauté également vouée à la conversion des idolâtres?
Rien qu'en France, on compte 14 Congrégations (1) qui envoient des missionnaires dans les pays lointains. Les prêtres des Missions-Étrangères^ par exemple, et les Lazaristes^ pour ne citer que ces deux-là, n'ofPrent-ils pas toutes les garanties de dévouement et d'intelligence qu'on peut désirer? On n'a qu'à
(1) Ces congrégations sont :
Hommes : Religieux de la Congrégation du Sacré-Cœur (Picpus); — Missions- Étrangères; — Frôres-mineurs-Capucins; — Dominicains ; — Franciscains de Terre-Sainte; — Lazaristes; — Compagnie de Jésus; — Religieux du Saint- Esprit et du Sacré-Cœur de Marie ; — Pères du Saint-Esprit ; — Oblats de Marie Immaculée.
Femmes : Religieuses de Marie-Réparatrice; ~ Sœurs de Saint-Vincent-de Paul; — Carmélites de Lisieux; — Religieuses du Sacré Cœur de- Jésus.
consulter les annales de ces deux Ordres, pourVassurer que leurs membres accourraient intrépidement là oii on leur montrerait des âmes à conquérir, un but humanitaire à atteindre, sans plus redouter la taca^e des hordes sauvages que la cangue et le glaive des bourreaux cochinchinois.
Quelques ouvriers évangéliques de l'une ou de l'autre de ces Communautés vaudraient mieux cent fois qu'une armée de capucins italiens; en quelques années seulement, nous en avons la ferme conviction, secondés efficacement par l'administration centrale, ils feraient plus pour la civilisation que n'ont fait depuis un siècle les successeurs des Jésuites.
Les Lazaristes sont déjà installés sur le territoire de l'Empire. Ils y possèdent 7 maisons (1) dont les membres,
(1) Ces maisons sont établies :
Deux à fl»o-de-Janeiro : maison Samf-Josef)/i, possédant 4 prêtres, et maison Satnt-Ftnceni, 3 prêtres. Fondées, la première en 1852, la deuxième en 1861. — Maison à Bahia, 5 prêtres ; fondée en 1853. — Maison à Caraça, province de Minas-Geraês, possédant 8 prêtres répartis dans un grand séminaire et un collige. Caraça est le principal établissement des Lazaristes au Brésil. Fondée eu 1852. — Mariana (même province), 3 prêtres, placés à la tête d'un petit séminaire. Fondée en 1852. — Campo-Bdlo, province de Sâo Paulo, un collège. Fondée en 1852. — Pernambuco , 2 prêtres. Fondée en 1858 — Une huitième maison établie, en 1856, dans l'île Sainte-Catherine vient d'être supprimée. Dans ce lieu, les Lazaristes vont être remplacés, dit-on, par les Jésuites.
Qu'il nous soit permis, en terminant cette note, d'adresser nos sincères remerciments aux. deux membres de la Communauté des Lazaristes qui nous ont reçu dans l'établissement de la rue de Sèvres, tant pour le favorable accueil qu'ils nous ont fait, que pour les renseignements relatifs à leur Ordre qu'ils ont bien voulu nous donner.
Avec des hommes pareils, la régénération du désert brésilien ne pourrait manquer de s'accomplir .
LA COLONtSATrON. ^
professeurs ou missionnaires, répandent dans toutes les classes le double enseignement de l'âme et de l'esprit. Si le clergé brésilien qui, en fait de corruption et d'ignorance, dépassait même le clergé napolitain, revient peu à peu à des mœurs plus régulières, c'est aux prêtres lazaristes- que ce résultat est dû. Dans quelques provinces, les chaires des séminaires sont occupées par des Lazaristes , et les hôpitaux sont confiés à leur direction.
Eh bien ! pourquoi le gouvernement de Rio qui a vu à l'œuvre les prêtres de cet Ordre, ne demanderait-il pas leur concours pour préparer la civilisation du désert? Comme le Cambodge, comme la Chine, comme le Japon, le Brésil a des idolâtres à convertir; il a des enfants ignorants, cruels même, qu'il faut ramener au giron social. Les auxiliaires dont il a besoin sont placés sous sa main ; ils n'attendent qu'une invitation pour se ceindre les reins, à l'effet d'aller répandre la semence féconde dans les forêts et les sertoes de l'Empire. Comment cette invitation ne leur a-t-elle pas encore été adressée?
Le Brésil est entré dans la bonne voie, lorsqu'il a confié le service de ses hôpitaux aux Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul ^ et le soin de régénérer son clergé aux prêtres lazaristes; qu'il se hâte donc d'utiliser le zèle de ces prêtres en faveur des Indiens! En lui envoyant des sujets de ces deux Communautés-sœurs, la France lui a fourni la personnification la plus élevée du savoir modeste, de l'abnégation et du sacrifice. La France seule
est assez riche pour subir de pareils emprunts, sans voir diminuer son trésor intellectuel et moral.
Que si, pourtant, on tient absolument à suivre la vieille routine et à employer toujours des capucins ; du moins faudrait-il imposer une direction aux Padres barbadinhos et les entourer d'une surveillance incessante, au lieu de les abandonner à leurs propres inspirations. Le pouvoir civil n'a pas le droit de rester à l'écart, pendant que s'exerce l'action du pouvoir spirituel.
Il faut que les ministres brésiliens le sachent bien : ils ont encouru une grande responsabilité devant l'histoire, en confiant au zèle aveugle des disciples de saint François une tâche qu'ils auraient dû partager avec eux. Si notre voix leur parait suspecte , qu'ils écoutent favorablement celle de M. Moure, lorsqu'elle leur adresse ce touchant appel :
(( C'est à vous qui avez' pour mission rinstruction des peuples, et le développement de la foi^ qu'il appartient de jeter un regard salutaire sur ces misérables parias , enfants dociles des forêts! y) (page 36.)
Plusieurs esprits distingués (nous voudrions pouvoir ajouter; et impartiaux) ont abordé le sujet que nous traitons en ce moment. Tous, à l'exception du docteur Moure, toutefois, ont conclu contre les missionnaires; et presque tous ont conseillé de réduire par la force les hordes rebelles aux avances de la civilisation.
Parmi les opinions qui ont obtenu un certain retentissement , au commencement de ce siècle, nous mention-
lierons celle d'un officier supérieur qui a parcouru la capitainerie du Matto-Grosso , et qui a écrit ses impressions après avoir vu à l'œuvre les Padres barbadinhos. Dans ses mémoires, publiés en 1800, le lieutenant-colonel Candido Xavier de Almeida veut démontrer, lui aussi, l'impossibilité pratique de ramener les Indiens par le moyen des missionnaires. Nous serions de l'avis du senhor Almeida s'il prétendait que les missionnaires seuls ^ ne sauraient accomplir l'œuvre de civilisation. Seuls, en effet, et quel que soit leur dévouement, les ouvriers évangéliques ne pourront jamais toucher le but glorieux auqu.el ils tendent; mais, répétons-le une fois encore, en combinant leur action avec celle du pouvoir civil, ils parviendront à accomplir de grandes choses. Le senhor Almeida, lui, tranche la question avec son sabre ; il condamne résolument les Missions et demande franchement l'adoption de mesures coercitives.
Nous sommes heureux d'opposer à l'opinion du soldat^ l'opinion, moins absolue, de l'auteur des Considérations à propos des Indiens du Matto-Grosso. Celui-ci ne voue pas les tribus à l'extermination ; il pense que la force, pour devenir féconde, a besoin de s'appuyer sur le droit, et il ajoute que la violence, aussi bien que le fanatisme, sont de mauvais agents de conciliation.
L'auteur des Considérations., sans condamner les missions en principe , essaie d'expliquer pourquoi les missionnaires ne sauraient réussir aujourd'hui. « C'est, dit-il, parce qu'il manque aux Padres le mobile qui don-
nait à leurs prédécesseurs la force et la persévérance. )> Ge mobile comprend, suivant lui, trois causes principales.
La première est l'intérêt personnel que trouvaient les anciens missionnaires à cathéchiser, puisqu'ils pouvaient c( réduire à un état très- voisin de l'esclavage leurs « naïfs néophytes. » Cette phrase nous paraît être une petite allusion perfide au gouvernement des Jésuites du Paraguay ; mais continuons : « Depuis que par la loi du « 6 Juin 1 755 et par Vaivara, avec force de loi , du 8 mai « 1 758, rendus sous l'inspiration du marquis de Pombal, « les Indiens du Brésil furent définitivement déclarés « libres et seigneurs de leurs personnes et biens ( livres e « senhores de suas pessoas e bens)^ les Padres ont trouvé « qu'il y avait peu de profit pour eux à s'enfoncer dans « les bois et les déserts, au péril de leur vie, et seulece ment pour l'amour de l'humanité.»
La seconde, qui ne témoigne pas d'une plus grande confiance dans le zèle purement évangélique des missionnaires, est tirée de l'opinion régnante alors que les Indiens connaissaient le secret des gisements de diamants et d'or, et qu'il était utile d'employer tous les moyens pour entamer des relations avec eux.
La troisième nous parait plus admissible. Les Indiens ne nourrissaient pas, dans les premiers temps de la prédication, le juste ressentiment que leur ont inspiré, depuis cette époque, les attaques dont ils ont été l'objet. La persécution n'engendre pas la confiance; aussi, au-
jourd'hui, règne-t-il dans les forêts, contre une civilisation agressive et déloyale, une prévention qu'il n'est pas facile de détruire.
L'auteur des Considérations semble regretter que le nouvel état de choses institué par le marquis de Pombal, et rendant les Indiens senhores de suas pessoas e bens^ ait amorti le zèle des Padres et nui, par suite, à l'œuvre de la civilisation. Mais Anchieta et Nobrega n'étaient pas mus par ce vil mobile de l'intérêt personnel et cependant ils ont accompli des miracles. Serait-il vrai de dire que leurs successeurs immédiats n'auraient pas été soutenus seulement par le zèle évangélique? Nous ne contestons point que cette opinion puisse être défendue, en présence des nombreux conflits engagés par les missionnaires du Brésil avec l'autorité civile. Entraînés par l'exemple des colons, les Jésuites auraient voulu, à leur tour, exploiter les indigènes; mais, du moins, on nous accordera que même dans cette hypothèse, l'intérêt delà civilisation s'identifiait avec l'intérêt particulier de l'Ordre. Eh bien ! soit! Encouragés par leurs succès dans le Sud, les Pères aspiraient à régner également sur les forêts de la côte orientale , et à étendre ainsi leur domination depuis le Paraguay et le Paranâ jusqu'à l'Amazone. C'était là un beau rêve, sans doute, et nous admettons qu'on soit fondé en accusant les Jésuites d'en avoir poureuivi la réalisation. Qu'on reproche donc à cet Ordre célèbre une ambition insatiable, à laquelle se serait jointe, si l'on veut, une grande sôif de richesses. Nous ne protesterons
pas. Les missionnaires des xvi% xvii% xviif siècles appartiennent à l'histoire et l'histoire a enregistré , avec les importants services rendus par eux à la civilisation , leurs prétentions exorbitantes, leur résistance désespérée derrière le fantôme de roi — l'Indien Nicolas — qu'ils avaient créé pour l'opposer à la revendication espagnole, et enfin leur expulsion définitive du territoire américain. A cette heure, nous n'avons pas à juger la politique des Jésuites; mais à apprécier la conduite de leurs successeurs, les Padres barbadinhos.
Ici, nous nous séparons complètement de l'auteur des Considérations. Nous ne serons pas injuste, même envers des hommes qui nous ont donné le droit d'être sévère. Donc, nous n'accuserons les capucins, ni d'ambition, ni d'avarice, ni de cupidité ; leur caractère restera à nos yeux tel que les faits nous l'ont montré , désintéressé , sans doute, mais ignorant , licencieux, fanatique : c'en est assez , avec la mollesse du gouvernemont, pour expliquer l'insuccès des Missions auprès des Indiens. Que les missionnaires aient des mœurs vraiment évangéliques; qu'ils soient éclairés et bienveillants; que le pouvoir soit vigilant et fort; et le but, si longtemps poursuivi, sans succès, sera, alors, atteint.
Les exemples abondent pour établir que cette haine, amassée dépuis la conquête dans l'âme des Indiens, et que signale à bon droit l'auteur des Considérations^ a fait place, dans l'occasion, à des sentiments moins farouches. Les Peaux-Rouges peuvent oublier ; ils oublieraient faci-
lement leurs griefs séculaires, s'il leur était permis de compter sur la bonne foi des blancs. Voici ce que — d'après Hildreth et CarroU — le gouverneur de la Virginie, Spotswood, écrivait, au commencement du siècle dernier, au comité du Commerce : « Jamais les Indiens ne « rompaient avec les Anglais, à moins qu'ils n'y fussent (( forcés par les provocations des trafiquants. »
Citons encore le fai^t touchant que M. Auguste Carlier a emprunté à l'historien CarroU : Désireux de faire cesser l'indigne trafic dont les Peaux-Rouges étaient l'objet, Archdale, gouverneur de la Caroline, renvoya aux Espagnols de la Floride, plusieurs Indiens que les Yamassees avaient faits prisonniers et que ceux-ci venaient vendre à Charlestown. Cette généreuse initiative ne resta point stérile ; car, peu de temps après, des Européens ayant fait naufrage sur les côtes de la Floride, les Indiens de cette contrée les recueillirent avec bonté et les conduisirent au fort St- Augustin, d'où le commandant les envoya dans la Caroline-du-Sud.
L'appréciafion de Spotswood, corroborée par celle de l'illustre JefTerson, peut être appliquée aux Indiens du Sud comme à ceux du Nord. Les tribus ne demandent qu'à vivre en paix sur le territoire que la conquête leur a laissé; et le jour où s'accomplira sérieusement la réconciliation des deux races, sera celui où la loyauté des rapports sera égale des deux côtés. Qu'on n'oublie pas, surtout, qu'aux enfants du désert il faut prêcher d'exemple, si l'on ne veut pas recevoir la réponse que fit un
Indien de la Nouvelle-Angleterre à ceux qui le pressaient de se faire chrétien : « Prouvez-nous que votre « religion vous rend meilleurs que nous, et alors nous « l'embrasserons. » Donc, inspirer par une conduite loyale de la confiance aux Peaux-Rouges, tel est le meilleur, nous dirons volontiers : l'unique moyen, d'opérer le rapprochement désiré.
A l'appui de cette opinion, i^ous emprunterons à M. Elisée Reclus l'anecdocte suivante recueillie par lui dans son Voyage a la Sîerra Nevada de sainte Marthe. :
a Les Indiens Chimilas étaient, il y a quelques années encore, les ennemis irréconciliables des Espagnols et des gens de couleur. Vôtus d'écorce d'arbre, ils habitaient dans les grottes et les forêts qui entourent le Cerro-Plntado^ et l'étranger qui s'aventurait près de leurs retraites était impitoyablement massacré. Un jour, un nègre d'une force herculéenne, Cristoforo Sandoval, inspiré par on ne sait quelle audacieuse pensée, alla se présenter devant le chef des Chimilas, sans armes , accompagné seulement de son jeune fds. »
Voulez-vous connaître le résultat obtenu par cette démarche courageuse, qui était en même temps une marque de confiance? Ce résultat tient du prodige : Le cacique abdiqua en faveur de Cristoforo.
Avec ce nègre , l'oubli des traditions , partant , les bienfaits de la civilisation, étaient entré dans les forêts du Cerro-Pintado. Les Chimilas vivent aujourd'hui en bonne intelligence avec les Espagnols et, de brigands, ils
se sont faits agriculteurs. « Tels qu'ils sont, ajoute M. Re- « dus, ils pourraient servir de modèles à d'innombrables « créoles auxquels le travail n'a jamais inspiré que de «l'effroi.»
Mais, nous n'avons pas besoin de sortir du Brésil, pour établir que les Indiens de cette contrée peuvent être arrachés à leurs habitudes nomades et cruelles, et gagnés à la vie sédentaire par un travail régulier. Ecoutons encore le docteur Moure ; le docteur parle des Apiaçàs dont les tribus, nombreuses et vaillantes, sont répandues sur les rives du Juruenà : « Déjà, en 1843, dit-il, un essai a « été tenté par un spéculateur, et non par un homme de c( foi et de dévouement; cependant, son œuvre prospérait « admirablement quand la mort vint, en 1845, arrêter « ses rapides progrès de civilisation. Cet homme avait « fourni aux indigènes le moyen de cultiver le sol, et les (( résultats obtenus étaient miraculeux (page 51). »
S'agit-il des Parécis, formant avec les Baccaïris et les Maimbaris une famille de plus de trente mille individus, le docteur brésilien déclare que ces Indiens ont une grande défiance de la civilisation, « Souvent, ils ont « été trompés par ceux qui se sont donné la mission de « les civiliser ; d'où leurs sentiments de haine et de ven- « geance^ souvent exprimés par des actes plus ou moins « préjudiciables. » (Page 32). On le voit : M. Moure formule, dans des termes différents, la même opinion que le gouverneur de la Virginie, Spotswood. il ajoute cependant : c( Une dame Féliciana Guératine, après avoir
(( planté une habitation fort avant dans la forêt, est parce venue à se les attacher, et à en faire des serviteurs ac- « tifs et zélés, de sauvages et même cruels qu'ils étaient «.naguère. » (Page 31 .)
Il est superflu de constater que nous copions textuellement et qu'ainsi nous laissons le docteur responsable, tant des faits qu'il signale, que du style dont il les a revêtus.
Il n'est pas jusqu'aux Coroados, que le docteur appelle les 'pirates des forêts vierges de V Amérique du Sud, en ajoutant que c( souvent l'incendie des habitations et des « plantations, et le massacre des colons, ont attesté l'in- (( sécurité de ces parages, et la barbarie sanguinaire des a Coroados. » ii n'est pasjusqu'à ces Indiens, disons-nous, qui ne puissent renoncer, le cas échéant, à leur métier de voleur et d'assassin. Voici la preuve de ce j^p^it, que nous trouvons également dans l'opuscule de M. Moure :
«n est un homme digne d'éloges, le capitaine Ana tonio-José-da-Silva, dont l'exemple peut servir de mo- « dèle à ceux qui veulent civihser les Coroados. Il alla « s'établir avec une nombreuse domesticité dans les pa- « rages que fréquentent le plus volontiers ces Indiens , « vers les rives de l'Itiquira.
(( Ils se mêlèrent bientôt à la domesticité de José da Silva « qui réussit à établir une riche et utile habitation au « centre des Coroados. Il parvint à réaliser une brillante ((fortune dont il est allé recueillir les fruits, dans une (( paisible oisiveté, (sic) au sein de la capitale. »
« Après son départ les choses ont changé ; une rixe san - « glante entre un des travailleurs de l'exploitation et un « des Coroados, a ramené ces derniers à leurs sentiments « hostiles; ils ont massacré les bestiaux, pillé et saccagé «toute l'habitation. Enfin, pour dernier résultat, ils y « ont mis le feu. »
Il est donc établi qu'aujourd'hui encore, comme au temps de Nobrega et de ses successeurs, malgré les procédés déloyaux et les provocations des traficants, les. Indiens ne sont pas devenus les ennemis irréconciliables de la civilisation. Si des tentatives inspirées par le mobile de l'intérêt particulier ont réussi auprès d'eux ; quels résultats autrement beaux n'obtiendrait pas une propagande habile, poursuivie par une administration intelligente,» au nom des intérêts généraux du pays, unis intimement à la cause de l'humanité !
Un dernier exemple encore; cet exemple, que nous fournissent les annales de la colonisation au Brésil, va prouver aux plus incrédules que cette régénération des Indiens, qu'ils prétendent impossible, n'a rien d'inexécutable pour le courage imi à la charité :
En 1808, un Français, un vieux soldat des guerres de la République, le capitaine Marlière, passa au Brésil et prit du service dans le régiment de Minas-Geraés. Touché de compassion pour le sort des Indiens, il résolut de consacrer sa vie à ces enfants naïfs, imprévoyants, légers, cruels quelquefois. Comme Anchieta, le vieux soldat parcourut les forêts et les solitudes; il pécha et chassa
302 tA COLONISATION.
avec es sauvages; il gagna leur confiance par la simplicité de ses mœurs, autant que par la droiture de son caractère. Son langage conciliant produisit son effet sur les chefs des tribus , et il parvint à rapprocher des nations jusqu'alors divisées par des haines séculaires. Son influence se fit sentir d'abord aux Coroados et aux Coropos; puis aux Puris, ces guerriers redoutés des Coroados et des Boticudos avec lesquels ils étaient constamment en guerre, et même des Brésiliens dont ils avaient détruit en quelques années cent quarante-quatre fazetidas ou engenhos. Mais, sa tâche la plus difficile fut de réconcilier avec les Puris et les Brésiliens, les Indiens Boticudos et d'amener ces affreux antropophages à la vie sociale. Marlière, qui avait campé avec les Coroados sur la rive du Sâo-Lourenço, suivit les Bpticudos jusqu'au sein des déserts, et, plus heureux que le gouverneur de Sainte-Catherine, il réussit à se faire écouter d'eux. Lorsqu'il crut le terrain préparé — c'était en 1824 — il choisit pour son quartier général un lieu nommé G allô ^ au-dessus du confluent du Rio Saut' -Antonio, et s'y établit avec ses soldats et ses Indiens. C'était, comme on le voit, une sorte de colonie militaire dont la civilisation et la barbarie avaient fourni les éléments. Boticudos, Puris, Coroados, Brésiliens, vivaient là en paix, et chaque jour on créait de nouvelles plantations de bananiers, de manioc, de caféiers, de maïs.
Le succès venait de couronner les efforts du Vieux^Ca* pitaine; c'est amsi que Marlière était appelé. Le double
problème de la réconciliation des tribus indiennes entr'elles et de la civilisation de ces tribus par le travail était résolu, sans le secours de la splendide mise en scène des Jésuites et des moyens dramatiques des Padres barbadinhos; mais par l'application d'un système philanthropique contenu dans ces paroles que Marlière répétait souvent aux Brésiliens : « Amour et loyauté en- « vers les Indiens, mes amis, et nous en ferons des hom- « mes. » Amor e lealdade para com elles ^ meus ami^os^ € temos komens.
Ce fait nous paraît concluant; mais, comme le déclare avec raison M. de Saint-Hilaire : <( pour exécuter les « plans de Marlière, il aurait faUu trouver des hommes « qui lui ressemblassent. » Toute la question est là.
L'œuvre entreprise par le Vieux-Capitaine a été en déclinant après sa mort. Aujourd'hui, on ne voit plus dans la province de Espirito-Santo, oii s'élevait le curieux établissement dû à l'initiative de Marlière , qu'une insignifiante aidée — Impérial Affonsino — peuplée de soixante-dix Puris. Ainsi, ce tout harmonieux formé des éléments les plus hétérogènes — Coroados , Puris Brésihens, Boticudos; — ce tout, animé par la pensée puissante d'un homme de bien, a cessé d'exister lorsque s'est éteinte cette pensée elle-même.
Un enseignement découle de ce récit. La civilisation porte avec elle une force attractive ; il suffit de seconder cette force pour réahser des merveilles. Qu'on renonce donc à un système agressif, violent, condamné par
Texpérience, pour user de la douceur et de riiumanité, recommandées et pratiquées par Anchieta, par Pombal, par Marlière. Plus de bandes de bouchers des Indiens^ comme on les a trop justement nommées; plus de ces soldados da conquista qui massacraient des tribus entières; plus de ces aidées isolées, confiées à des capucins fanatiques et inintelligents ; mais, au contraire, une organisation puissante de colonies militaires, établies d'abord sur les limites des solitudes et s' avançant progressivement dans le sertâo ; à la tête de ces colonies — qui ne contiendront plus ni malfaiteurs, ni soldats disciplinaires — qu'on place des hommes instruits, courageux , humains , loyaux , loyaux surtout. L'œuvre se poursuivra alors avec succès et cette race indienne, si méprisée, si persécutée, si durement éprouvée, par suite, si rebelle à la civilisation, renoncera enfin à la vie stérile des forêts pour venir occuper au foyer social la place que Dieu lui a réservée.
Et puisque les associations sont si fort en faveur, en ce moment, au Brésil, pourquoi, à côté de la Compagnie Centrale de Colonisation, ne se formerait-il pas une Compagnie Centrale de Civilisation? Dans notre pensée, cette Compagnie serait tout à la fois industrielle, agricole, commerciale, humanitaire. Comme l'autre, elle posséderait un capital considérable dont une partie serait garantie par l'Etat, ce qui lui permettrait de donner un grand développement à ses opérations. Nous ne voudrions pas concéder à cette Compagnie le monopole
absolu que le Conseil pour la Nouvelle- Angleterre avait accordé à certains individus, dans le but d'accaparer tout le commerce avec les tribus indiennes du Nord. Elle devrait, pourtant, jouir de certains privilèges sur les territoires arrachés à la barbarie, et qu'elle administrerait pour son propre compte ; mais en se soumettant au contrôle de l'autorité centrale. Nous réclamerions encore pour elle d'autres faveurs, telles que : la franchise en douane pour les marchandises d'échange, une réduction sur les frais de transport par les chemins de fer, etc., afin que la détestable concurrence des marchands de rhum et des mascates (colporteurs) peu scrupuleux ne fût pas à redouter.
La Compagnie de Civilisation aurait son conseil d'administration à Rio-de-Janeiro, et un bureau dans la capitale de chaque province où elle poursuivrait l'œuvre de réconciliation. En dehors des employés de ses bureaux, elle tiendrait à sa solde des auxiliaires de toute sorte : ingénieurs, agriculteurs, missionnaires, soldats, maîtres d'école, qu'elle intéresserait au succès de l'entreprise. Son action, qui embrasserait une zone déterminée, serait protégée, au besoin, par de puissantes colonies militaires dont elle ferait les premiers frais, et qu'elle multiplierait à mesure qu'elle pénétrerait davantage dans le désert. Sur des points choisis avec intelligence dans le voisinage des tribus, s'élèveraient alors des magasins approvisionnés de tout ce qui convient à la vie des forêts, sans oubher les objets d'une nécessité moins absolue —
simples colifichets et ornements pour les fêtes — qui saisiraient par la vanité ces grands enfants des solitudes. Des rapports d'échange , puis d'amitié , s'établiraient ainsi sur la base ordinaire des transactions : l'intérêt commun. On aurait créé des besoins nouveaux, et, peu à peu, la facilité de les satisfaire par le canal de loyaux intermédiaires, triompherait du sentiment, trop légitime, hélas ! de défiance farouche, qui garde aujourd'hui les abords du désert.
Ce n'est là qu'une idée informe, nous le savons bien; une idée qui devra être étudiée et développée avec soin, avant de mériter d'être accueillie par les hommes sérieux . Que d'autres, plus habiles, entreprennent cette tâche. Si, par hazard, nous n'avions énoncé qu'une vaine utopie, il nous resterait la consolation d'avoir cherché à réaliser le rêve du Vieux-Capitaine,
Quoi qu'il en soit des moyens proposés, nous pensons qu'il faut, si l'on veut réellement la colonisation, commencer par pacifier, puis civiliser les sertoês et les forêts. Il y a là à conquérir des forces incalculables, perdues jusqu'à ce jour pour l'activité sociale et que l'activité sociale réclame énergiquement. L'alliance avec les tribus indiennes, en donnant aux travailleurs les garanties de sécurité qui leur manquent, peut seule, en effet, assurer le succès de la colonisation et résoudre ainsi le problème économique qui occupe en ce moment tous les esprits.
Dans les colonies anglo-saxonnes, c'est la marche con-
traire qui a prévalu. Le flot des émigrants a été si considérable qu'il a inondé le désert. La sécurité a été obtenue, sans doute; mais par l'extermination des Peaux- Rouges. Solitudinem faciunt^ pacem appellant.
Le Brésil, qui a longtemps suivi cette voie, doit s'arrêter enfin et adopter d'autres procédés. En dehors de la question supérieure d'humanité, le dédain persistant de l'émigration européenne pour ses côtes fait au j eune empire un intérêt vital de la civilisation des Indiens .
Une fois pacifié, le sertâo devient nécessairement pour le Brésil le manancial (grenier inépuisable) dont parle le senhor LacerdaWerneck dans ses Idéas sobre Colonisaçao. En même temps que l'Europe, complètement rassurée sur leur destin futur, lui expédiera ses fils deshérités, le désert fournira à l'Empire des bras pour son agriculture, des bras encore pour ses arsenaux, ses chantiers , ses usines; il lui fournira, en outre, des matelots excellents pour sa marine : les Guatôs et les Huanas; de vaillants soldats pour son infanterie : les Mimdeiracùs, les Coroados, les Boticudos, les Mangoios, les Puris, les Tupinambas etc., etc. ; des cavaliers intrépides et exercés pour ses régiments: lesGuaycurùs, leslnimâs, les Laïanos, les Térénosetc, etc.; et ces Indiens vaudront mieux cent fois que les vagabonds de toute sorte que, sous le nom de recruta et au moyen de la presse^ l'on incorpore arbitrairement, dans les cadres dégarnis de l'armée, et que la crainte d'être fusillés retient seule sous les drapeaux.
Résumons-nous : il en est temps.
Nous avons montré, au début de cette étude, la situation nouvelle créée au Brésil par le bill Aberdeen et le grand problème économique et social qui s'agite dans ce pays, depuis l'abolition de la traite. Nous avons essayé de faire comprendre les conditions du problème. Colonisation et Civilisation, tels sont les termes de la proposition que nous avions à développer. Suivant nous, deux éléments doivent venir prendre la place, peu à peu laissée vide par l'esclavage : l'émigration européenne, la population indienne. Nous croyons avoir successivement démontré que le gouvernement brésilien , soit faiblesse, soit imprévoyance, n'avait point assez fait pour donner satisfaction à ces deux éléments. De là, la nullité des résultats obtenus jusqu'à ce jour.
En entreprenant ce travail, nous avons voulu faire une œuvre utile, tant pour le Brésil, que pour les populations du Vieux-Monde que la misère pousse à l'expatriation. Puissions-nous avoir touché le but! Puisse, surtout, le jeune empire, écouter sans colère la voix amie qui a eu le courage de lui dire en face la vérité ; cette voix, c'est la nôtre.
Qu'il écoute encore, mais avec reconnaissance, cette fois, une autre voix qui lui vient du château de Ponthoz, et qui lui signale ainsi, hardiment, loyalement, les véritables ennemis du Brésil :
« Les adversaires que nous rencontrons, vous et moi, (( sont de deux espèces. Il y a d'abord les spéculateurs (( en émigration. Nous voulons organiser le système de
LA COLOiVISATION. 309
« r attraction^ tandis que les spéculateurs ne tendent « qu'à trouver un fret vivant qui puisse être livré, avec <( prime^ aux planteurs dont les nègres ne se renouvel- « lent plus, etc. »
(( Mais il y a une autre espèce d'adversaires : ce senties c( Brésiliens qui croient à l'utilité de présenter toujours « aux Européens le Brésil entouré d'une auréole sans « tache. Pour ceux-là, c'est un crime de révéler la moin- « dre imperfection dans la situation des choses de l'Em- « pire. C'est surtout chez les Brésiliens qui voyagent en (( Europe que se rencontrent ces impressions, »
(( Ce serait avoir une complète illusion que de croire « qu'on dira la vérité, sans jamais blesser les auditt teurs etc., etc. Je ne puis que considérer hautement fa- « vorable à une cause d'humanité et de progrès véric( tables pour le Brésil et pour nos pays, l'établissement « de meilleures convictions dans ces pays, etc., etc. »
La leçon est dure; mais elle est justement donnée par M. le comte de Pontoz.
L'Europe a entendu votre cri de détresse, Brésiliens; cependant, elle persiste à ne point établir entre ses ports et les vôtres un courant d'émigration. C'est que l'Europe, — mère trop féconde , puisqu'elle ne peut nourrir tous ses enfants, — ne reste pas indifférente au sort de ceux dont elle est forcée de se séparer. Dans sa sollicitude inquiète et prévoyante, elle les éclaire sur le choix de la
patrie nouvelle, en mettant à l'index les pays qui réservent aux colons des déceptions cruelles.
Par ses écrivains, comme par ses hommes d'État et ses législateurs, l'Europe vous a fait connaître depuis longtemps, et surtout, depuis les drames horribles de l'Amazone et du Mucury, les conditions auxquelles elle consentirait à vous confier le trop plein de ses forces; or, ces conditions, vous ne sauriez le nier , n'ont pas été remplies. Ne vous en prenez donc qu'à vous de l'interdit jeté par la France, la Prusse, le Portugal et la Suisse sur votre sol fertile , et appliquez-vous à le faire lever au plutôt.
L'heure est solennelle. Brésiliens. Les esclaves meurent, sans être remplacés; l'agriculture agonise; la famine menace les cités. Donnez enfin à l'Europe les garanties qu'elle est en droit d'exiger de vous. Si le présent est triste, du moins, sauvez l'avenir, en marchant résolument dans la voie libérale qui vous est indiquée. Vous échapperez ainsi à l'accusation de mauvaise volonté et au reproche d'impéritie, qui vous sont également adressés d'Europe et d'Amérique, de votre pays même, puisque nous les retrouvons dans une lettre envoyée de Rio, le 6 août 1861, à M. Sturz (1).
A l'œuvre donc, à l'œuvre, vous tous qui dirigez l'opi-
(1) Parece^me qw tanto aqui^ como là, de um e outro lado, os Notaos nada entendem e querem entender de colonisaçào,
Anhang, page Lvi,
nion et qui présidez aux destinées de l'Empire ! Publicistes, économistes, ministres, députés, à l'œuvre !
Que l'émigration soit réglementée et moralisée ; que la législation de votre pays, intolérante, inique pour les étrangers^, reçoive l'empreinte profonde des idées modernes. Préoccupez-vous essentiellement aussi des éléments de prospérité que recèlent les sertoes et les forêts. Les Anglo-Saxons ont dépeuplé les territoires qu'ils venaient de conquérir; ne les imitez pas en suivant les conseils de ceux, — gouverneurs ou missionnaires, — qui veulent civiliser avec le fer et le canon.
L'histoire le démontre péremptoirement : le Protestantisme, parce qu'il a répudié envers les Indiens le principe de tolérance et de liberté qui est sa raison d'être, n'a semé que des ruines et des haines dans les forêts américaines. Il a refoulé les tribus dans le désert, sans vouloir les gagner à la vie sociale. S'il a fondé un Empire considérable , c'est en substituant une race à une autre, au milieu de convulsions intérieures dont il ressent aujourd'hui encore, dont il ressentira longtemps les effets. L'édifice bâti par l'iniquité victorieuse sur la tombe ou le droit a été enseveli, vivant, manque des conditions de solidité qui garantissent sa durée, parce que le sang des victimes donne un mauvais ciment. L'oppression de deux races forme toujours la base du grand établissement du Nord; aussi, cet établissement chancelle; il menace de s'écrouler; et le cri des frères qui s'entregorgent annonce aux Noirs et aux Peaux-
Rouges que l'heure de leur délivrance ne tardera pas à sonner.
Le Catholicisme a été également oppresseur sur la terre américaine. Mais son génie, altéré temporellement pendant la période de la conquête, n'a rien perdu de. la double force d'expansion et d'assimilation qui compose son essence. C'est cette force qui a maintenu le niveau de la population indigène, en dépit des massacres de la côte orientale et de la côte occidentale. C'est cette force qui a cimenté l'alliance entre le Peau-Rouge et l'Espagnol, et qui, sur certains points de l'Empire, a confondu le groupe indien avec la population portugaise. Brésiliens, inspirez-vous, en même temps, du génie civilisateur du Catholicisme et des idées philosophiques du ministre de Joseph I". On a fait un crime à Pombal d'avoir chassé les Jésuites des Missions portugaises ; ce que nous lui reprochons, nous, c'est de ne pas les avoir remplacé par des instituteurs communaux.
Écoutez aussi la voix du Vieux-Capitaine qui vous recommande la loyauté et la douceur. Marlière a prouvé, après Anchieta et Nobrega, que la barbarie ne pouvait résister à ces deux forces intelligentes. Du moment où la confiance sera rentrée dans son cœur, l'Indien oubliera ses souffrances séculaires. L'initiation aux joies pures, fécondes de l'association, dans l'ordre et le travail, aura déjà avancé sa transformation; c'est là la tâche du missionnaire. Rappelez-vous que, seul, le maître d'école peut faire le reste.
Le plus sérieux argument que vous puissiez opposer aux défenseurs du bill Aberdeen ; le seul argument qui soit digne de vous, Brésiliens, c'est la civilisation du désert précédée, accompagnée, du moins, de l'émancipation des esclaves (1). La politique que nous prêchons
(1) Au moment où ce livre est sous presse, on nous communique deux nouvelles graves : la réélection du président Lincoln et l'émancipation des Africaitis libres par le gouvernement brésilien.
La réélection de M. Lincoln a pour signification rationnelle : la guerre à outrance contre les sécessionnistes et pour conséquence forcée : l'écrasement du Sud et l'affranchissement des esclaves.
Le peuple américain a bien mérité de la civilisation et de l'humanité, en maintenant au pouvoir le président Lincoln.
L'acte da gouvernement brésilien a déjà trop excitéjle lyrisme de certaines feuilles européennes, pour que nous puissions admettre que cet acte a été suffisamment compris. Nous avons entendu féliciter le cabinet de Rio de sontnitiniiye généreuse^ dans laquelle on voyait un pas en avant vers la suppression de l'iuistitutiou servile. Malheureusement il n'en est rien comme nous allons le prouver.
Dans le langage administratif, on appelle Africains libres (Africanos livras) les noirs capturés sur des bâtiments qui font la traite, et recueillis par le gouvernement brésilien.
Des règlements spéciaux qui datent de la régence du padre Diego Antonio Feijô (1835-1837), ont été dressés en faveur de cette classe intéressante d'individus qui occupent, dans la société brésilienne, une position intermédiaire, ambigiie aussi, entre les citoyens et les esclaves : En vertu de ces règlements qui complètent les instructions del834,les noirs de cette catégorie sont reconnus hommes libres ; néaamoins, ils sont placés, comme pupilles, sous la tutelle du gouvernement. Celui-ci les garde en dépôt, et pour se couvrir des dépenses qu'ils lui ont occasionnées, il les envoie sur les domaines de la couronne, ou bien il les loue à des particuliers.
Les lecteurs se rappellent la note de la page 26 do ce volume, adressée par le comte Russell à M. Elliot, chargé d'affaires d'Angleterre au Brésil. Ce document con&tate que • rfw 19 décembre 1860 au 7 aciil 1862, t7 a été remis au gouvernement impérial six notes, relatives au nombre et à la condition de quelques milliers de noirs pris à bord de navires négriers, et qu'à ces nombreuses demandes, il n'a été fait aucune réponse satisfaisante .
n'est ni bien compliquée, ni bien difficile à suivre; elle se résume en deux mots (jui doivent servir de loi aux
Les noirs dont il s'agit ici ne sont autres que les Africains libres.
Lors de notre visite à la Casa da Correcçao de Rio, les Africains libres, y demeurant, étaient au nombre de 247, parmi lesquels 24 négresses. La nourriture qu'on leur donne est la même que celle des esclaves; ils ont, cependant, une marmite pour eux seuls. Il est défendu de les frapper avec la chicote] ils ne gont soumis qu'au régi me dix palmatori ou férule. On leur apprend, il est vrai, un état à chacun; mais tout ce qu'ils gagnent appartient à l'administration, sauf un léger prélèvement qui varie depuis 3 vintems (un peu moins d'un centime, jusqu'à une pataque (16 sous) ; enfin ils ne peuvent se marier qu'avec le consentement du gouvernement et ce consentement est difficilement accordé, paraît-il, puisque, à cette époque, aucun des 247 Africains de la Casa da Correcçao n'était marié. Le gouvernement tire donc un bon profit des Africains libres, soit qu'ils les emploie dans ses chantiers, soit qu'il les loue à des particuliers.
Primitivement, la loi fixait un terme de 14 ans pour la libération de ces malheureux; mais cette loi ne tarda pas à être modifiée, dans un sens perfide, par un amendement qui déclarait bien : libres de droit, les Africains capturés, après 14 ans de services consécutifs, sous la condition expresse, toutefois, qu'ils réclameraient le bénéfice de celte disposition.
L'Angleterre prit en main la défense des Africains et son représentant à Rio, M. Southern, protesta contre cet amendement qui finit par être rapporté.
Ces débats se produisirent en 1 854 .
Depuis 1834 que le Brésil possède des Africains libres, on ne peut citer qu'un seul exemple de rapatriement ; il eut lieu en faveur de noirs loués à des propriétaires de Bahia, qui s'étaient rachetés par 14 ans de services. Les autres Africains capturés, depuis cette époque, n'ont pas cessé de travailler pour le compte du gouvernement et celui-ci n'aurait pas songé à les émanciper, sans les énergiques et incessantes réclamations de l'Angleterre.
(Consulter, pour plus amples détails, dans notre livre : le Brésil tel qu'il EST, le chapitre intitulé : Os Africanos livros.)
Le Brésil vient de tenir, bon gré, mal gré, un engagement solennellement pris, en renonçant enfin à la tutelle qu'il s'était arrogée sur ces pupilles d'une nouvelle espèce ; mais on se tromperait en croyant que cette émancipation partielle est un acheminement vers l'affranchissement général des esclaves. Cette émancipation reste un fait isolé, qui ne laisse rien préjuger de la question ser- "" vile, au Brésil.
Pans notre pensée, la réélection du président Lincoln a gagné la cause des
gouvernements, comme de règle aux particuliers : Justice et Humanité.
esclaves du Nord; cette réélection aura certainement son contre-oonp à Cuba et dans l'empire brésilien. Voilà pourquoi nous applaudissons de toutes nos forces, au nom du progrès, de la liberté et de la dignité humaine, à l'acte mémorable que vient d'accomplir le peuple américain.
En attendant qu'il affranchisse ses esclaves, le Brésil s'est donc décidé à émanciper les malheureux qu'il maintenait sous sa tutelle depuis 30 ans (depuis 1834). La réparation a été trop tardive pour être volontaire; mais les canons anglais ont une éloquence si persuasive!
Voilà donc Vacte généreux — pourquoi pas magnanime? — et spontané du Brésil réduit à ses vulgaires proportions. En présence des articles dithyrambiques qu'il a inspirés, il nous convenait de restituer à cet acte son véritable caractère.
Eï>lIjOaXJB
Notre étude est terminée, en ce qui concerne le Brésil ; néanmoins, les conclusions générales qu'elle comporte, à peine indiquées dans deux passages de ce livre, doivent être, à notre avis, nettement formulées.
A la page 232, nous disons :
c( Un fleuve de sang coulera du Sud au Septentrion. »
Et à la page 311 :
« L'oppression des deux races forme toujours la base c( du grand établissement du nord; aussi cet établissec( ment chancelle ; il menace de s'écrouler; et le cri des c( frères qui s'entregorgent annonce aux Noirs et aux « Peaux-Rouges que l'heure de leur délivrance ne tarc( dera pas à sonner. »
L'idée entrevue dans ces deux phrases mérite d'être fixée dans des termes exacts, catégoriques.
Nous soutenons, d'abord, que l'individu né en Amérique, de parents européens, n'a pas cessé d'être Européen. Le lieu de la naissance est insignifiant, en présence du fait, bien autrement grave, de l'origine. Le fils de père et mère européens, vivant dans une société de souche européenne, continue la tradition de ses auteurs; parce que son enfance a été bercée par les idées, les sentiments, les usages, les préjugés, les croyances que ceux-ci ont rapportés de l'autre côté de l'Atlantique, et qu'ils ont trouvés acclimatés déjà sur le territoire de la patrie nouvelle. La tradition de la nationalité indienne n'a point préoccupé les Anglo-Saxons; aussi, pour eux, la régénération des Peaux-Rouges n'a été qu'une question essentiellement politique qu'ils ont tranchée avec le glaive. Décidés à ne former aucune alliance avec les indigènes, ils ont refoulé les tribus dans Tintérieur, par cette seule raison que les tribus gênaient le développement de leurs colonies. Les besoins, les aptitudes, comme les droits, comme l'histoire des Indiens, ont fort peu touché les rudes pionniers que le Vieux-Monde déversait sur le Nouveau, en vue de Tamélioration d'une race retardataire, dégénérée, si l'on veut. Une race s'est substituée violemment à une autre race, voilà tout. L'Europe a installé ses codes et ses mœurs sur le sol qu'elle venait de conquérir; c'est donc l'Europe que nous retrouvons dans l'Amérique du Nord.
Voilà pourquoi, à nos yeux, les citoyens des États- Unis qui ont introduit, puis maintenu dans leur légis-
ÊHLOGUE. 321
lation la condamnation de Y horrible mélange^ sont restés Européens, quoique nés sur la terre américaine, et bien qu'ils s'appellent, au dire de M. Castelnau, le peuple américain (1), par excellence. Nous en disons autant des membres des rares familles du Sud, qui ont conservé le préjugé de la couleur. Néanmoins, dans les régions méridionales, nous Tavons constaté à différentes reprises, le préjugé de la peau a été battu en brèche par la double influence du climat et du génie latin. S'il règne encore, à l'heure présente, dans la classe qui a repoussé tout croisement avec les races opprimées, ce préjugé a complètement disparu de la Constitution. On est en droit d'affirmer que, légalement^ il n'y a dans l'Amérique du Sud, ni blancs, ni rouges, ni noirs (nous ne parlons pas des esclaves, bien entendu), ni métis, ni mulâtres; on n'y rencontre que des hommes jouissant des mêmes franchises politiques, partant, des citoyens égaux entre eux et ayant le même intérêt à la prospérité de la patrie commune.
Cependant, une réserve doit être faite : si, la grande famille du Sud-Amérique s'est constituée politiquement^ on ne peut pas soutenir que, ethnographiquement^ elle existe. Elle a conquis son autonomie, voilà tout. A ce point de vue, elle se trouve dans l'état transitoire où étaient les populations composant TEmpire romain,
(1) Expédition dans les parties centbales de l'Amérique du Sud.
Page 5 de l'Introduction.
après la grande invasion des barbares du nord. Le sang des vainqueurs se mêla alors au sang des vaincus et lui communiqua une énergie nouvelle ; mais, si les limites géographiques des provinces restèrent les mêmes, il fallut plusieurs siècles pour que la fusion des races eût produit cette adhérence, celte compacité des couches diverses, qui déterminent, avec son génie distinctif, le rôle historique échu à chaque nation. L'homogénéité qui, seule, représente la force dans l'harmonie, n'est donc pas encore complètement acquise aux Sud- Américains, pas plus qu'elle n'est possédée, à cette heure, par les populations vivant de l'autre côté des Alpes. Dans cette région, en eifet, nous voyons des Piémontais, des Lombards, des Vénitiens, des Romains, des Napolitains, des Siciliens; mais les Italiens, où sont-ils? Moins avancées, politiquement, que les nationalités du Sud-Amérique, ces populations, divisées, opprimées pendant des siècles, n'ont pu constituer encore ni leur autonomie, ni leur homogénéité ; plus heureuses que celles-là, cependant, elles commencent à entrevoir le terme de ce fractionnement territorial, de cette dislocation géographique, qui durent depuis l'invasion des Barbares. Dans notre pensée, la Convention du 15 septembre 1864 a détruit les plus redoutables obstacles à l'unification de toutes les provinces transalpines. Le Royaume d'Italie a été solennellement, réellement proclamé le 15 septembre dernier; il ne reste plus qu'à créer une nation italienne, ce qui est Tœuvre de la politique et du teipps.
De même, parmi les Sud- Américaine nous trouvons des Brésiliens, des Chiliens, des Argentins, des Péruviens, des Boliviens, etc., etc., etc.; nous n^apercevons pas distinctement des Américains, c'est-à-dire, une agglomération d'individus ayant une commune origine, et dont le caractère particulier a comme des reflets du soleil qui les éclaire, comme une teinte caractéristique du paysage qui sert de cadre à leur existence ; une agglomération dont les sentiments, les idées, la physionomie extérieure, les aspirations même, s'harmonisent parfaitement. avec la couleur de son ciel., de ses montagnes, de ses mers, de ses forêts, et jusqu'avec la configuration du territoire qu'elle habite, jusqu'avec le parfum de ses rivages et de ses vallées; enfin, une société modelée sur le type que ses membres représentent, et dont l'organisation politique répond exactement aux besoins, aux intérêts, aux tendances de la race qui l'a formée , au but glorieux que cette race doit atteindre.
Ehbien! nousprétendonsquesi, à l'heure présente, les branches éparses de la grande famille du Sud-Amérique sont en pleme possession de leur autonomie, elles n'ont pu encore, à cause de leur extrême jeunesse, réaliser leur homogénéité; nous croyons également, ainsi que le fait s'est produit dans les Gaules, dans l'Italie, dans la Germanie, pour les générations issues du croisement avec les hommes du Nord, qu'elles ne tarderont pas à la conquérir. Alors, mais alors seulement , la mission re-
doutable qui leur est réservée recevra son accomplissement.
Rendons plus claire notre pensée, en la précisant davantage.
Au système destructeur pratiqué, depuis 1620, parles conquérants anglo-saxons, nous avons opposé la politique plus humanitaire des Latins. Cette politique a protégé le mélange des races, sur tous les territoires possédés par les Espagnols elles Portugais ; de ce mélange sont nés le mulâtre et le métis. Mais, le mouvement qui a eu pour résultat l'absorption presque complète , aujourd'hui , des Européens, au profit des deux familles rouge et noire, tant sur la côte occidentale que sur la côte orientale, n'a pas atteint le but final, marqué dans les décrets providentiels. Ce croisement des blancs avec les Indiens et les nègres a produit une race qui , après avoir hérité les qualités et les vices de ses auteurs, a approprié ces vices et ces qualités aux exigences climatériques du milieu où eUe devait travailler à son développe- • ment. Cette race intermédiaire représente la première étape de l'humanité sur le sol conquis ; elle prépare la seconde étape, qui sera la dernière, puisque c'est elle qui doit engendrer définitivement la véritable race américaine. L'homogénéité ne sera acquise, on le comprend, que par l'aUiance intime du métis et du mulâtre. Or, cettea lliance est fatale.
La loi d'attraction qui agit si vigoureusement sur les nations d'origine latine et dont nous avons constaté les
effets, recevra une nouvelle force de la loi des affinités dont les sollicitations, ou plutôt, les exigences sont si puissantes. Ici les affinités abondent : même filiation paternelle ; mêmes souvenirs, attachés à la branche maternelle , de spoliation violente , de cruautés implacables, d'oppression séculaire. L'héritage qui leur est commun se compose de haine, de désirs de vengeance et de domination, d'ambition multiple. La mission qui est réservée aux fils des esclaves noirs et rouges, est nettement indiquée dans rénumération des causes qui doivent les unir. Déjà redoutables sur deux points distincts, parle nombre, par la fortune, par l'audace, par l'égalité politique que leur a accordée la Constitution de leur pays, les métis, comme les mulâtres, ont compris qu'ils seront les maîtres, lorsqu'ils le voudront résolument.
Le jour où l'alliance sera conclue entre eux, l'Amérique latine tout entière appartiendra aux descendants des deux races opprimées.
Et ce jour n'est pas aussi éloigné qu'on pourrait le croire.
Déjà, nous l'avons vu, un double service de vapeurs, — péruviens et brésiliens, — est établi sur l'Amazone et ses principaux affluents, qui met en rapport les populations des sources et celles des embouchures du Grand- Fleuve.
Un réseau de chemins de fer s'étendra bientôt entre les provinces méridionales et les provinces septentrio" nales du Brésil. Nous avons signalé les îoTmiddibles pica-
das (trouées) que la hache de Fmdustrie pratique à travers les solitudes et les forêts-vierges de l'intérieur. Ces picadas ne relient pas , sans doute , la côte orientale à la côte occidentale; mais qu'importe? Si lent qu'il soit, le travail qui s'accomplit sur le sol brésilien n'en p?.^oduit pas moins des résultats féconds, au-delà des frontières de l'Empire.
Le Pérou, nous le savons, donnait tous ses soins à la navigation des fleuves, quand la violente agression de l'Espagne a détourné vers un but plus immédiat les nobles élans de son patriotisme. Mais ce n'est là qu'une halte de son génie industriel et commercial. Bientôt, réintégrée dans ses îles à guano, — source principale de ses revenus, — et complètement rassurée sur son indépendance, qu'un moment elle a pu croire compromise, la jeune république reprendra l'œuvre glorieuse de son développement pacifique.
Le mouvement économique qui entraine les nations européennes s'est étendu également en Bolivie. L'heure de la politique turbulente et des bouleversements désastreux est passée pour ce petitÉtat. Une période d'activité féconde a succédé aux jours néfastes , où les incessantes agitations des partis paralysaient le travail des villes et stérilisaient un sol fertile. Le génie pratique du général Ballivian semble revivre dans le président actuel, général Achâ. Grâce à l'impulsion intelligente donnée par lui, J'agriculture est en progrès et l'exploitation des mines en pleine prospérité. En même temps, les ingénieurs
tracent et les soldats exécutent des routes carrossables à travers le désert; et des études sont poursuivies pour établir un chemin de fer, destiné à relier le port de Cobija au bassin du lac de Titicaca, du Desaguadero et de la lagune de Pampi Àullagas. A l'exemple des gouvernements du Brésil et du Pérou, celui de la Bolivie s'occupe aussi d'organiser la navigation intérieure sur les affluents de l'Amazone et du Paranâ.
Parce qu'elles ont le sentiment des brillantes destinées que l'avenir leur réserve, les autres colonies latines commencent à affirmer sérieusement leur intention de marcher dans le sens des idées modernes.
En voici la preuve convaincante :
Trois entreprises d'une importance capitale, non-seulement pour l'Amérique qu'elles doivent transformer complètement, mais encore pour l'Europe, pour le monde entier, et dont l'exécution produira des conséquences incalculables, au point de vue du rapprochement des peuples par le développement du commerce universel, sont en ce moment à l'ordre du jour dans les Républiques latines du nouveau continent.
La première est relative au percement de l'isthme de Panama. Cette œuvre, déclarée d'abord impossible, — ne l'avait-on pas dit aussi pour l'isthme de Suez? — préoccupe depuis longtemps les esprits dans les États- Unis de Colombie. Les études d'un publiciste français, M. Félix Belly, qui faisait du lac de Nicaragua le point de partage de la nouvelle voie; la discussion approfondie
qu'a provoquée ce projet, ont amené l'idée à maturité. Une Compagnie vient de se constituer pour aborder cette œuvre gigantesque. Le problème posé par la nature est donc aujourd'hui résolu en principe. Vienne un homme d'initiative et de dévouement comme M. de Lei^lgeps, et les capitaux ne manqueront pas plus pour le canal inter-océanique qu'ils n'ont fait défaut pour celui de Suez.
Le second projet ne serait, vraiment, d'une utilité indiscutable que si le premier ne recevait pas son exécution. Un chemin de fer remplacerait alors le canal dont il vient d'être question. Les communications entre la côte orientale et la côte occidentale seraient établies par une route terrestre, au lieu de l'être j^ la voie maritime. Cette ligne, qui relierait les deux océans, traverserait le territoire de la République de Honduras et faciliterait le transit pour le Mexique, la Californie et la côte occidentale de l'Amérique du Nord.
M. Ilerran, ministre plénipotentiaire de Honduras en France, est chargé; dil^on, par son gouvernement, de soumettre les plans de cette entreprise à l'Empereur Napoléon IIL Ce qui est certain, toutefois, c'est que les études sont terminées et que les capitaux anglais flairent déjà une fructueuse opération.
Le troisième projet, enfin, qui rappelle les travaux titanesques accomplis autrefois par les ïncas à travers les Andes péruviennes, a été indiqué dans le cours de cette étude. Nous voulons parler de la voie ferrée qui.
partant de la République argentine, aboutira à la frontière chilienne.
Ce projet, grandiose, éblouissant, auprès duquel le prodigieux tunnel des Alpes et les 26 kilomètres creusés dans les gigantesques rochers des Pyrénées ne paraîtront plus que des jeux d'enfants, est à la veille de recevoir son exécution. (1)
Nul doute que le ChiU ne se pique d'honneur, à son tour, et qu'il ne complète l'œuvre argentine, en poussant les rails jusqu'au Pacifique.
En attendant la réalisation de cette idée, le gouvernement chilien ne reste pas oisif. Déjà, un chemin de fer qui va de Valparaiso à Santiago est en pleine exploitation et le général Pezet, Président de la République, vient de communiquer au Congrès national différents projets d'une utilité incontestable parmi lesquels : plusieurs lignes qui uniront entre eux les centres importants de Curico, Chillan, Conception et ïalcahuano, et les travaux considérables qui feront de celle de Valpa-
(t j Voici ce qu3 nous lisons Jans le Moniteur du 19 juin IS^ii : " Le présidcînt de la Hépublique argentine a ouvert, le 12 mai, la session du Congrès. Dans le discours qu'il aproaoucé à cette occasion, on a remarqué et trèsfavorablement accueilli le passage où a été annoncée la construction prochaine d'un chemin de fer entre Santiago du Chili et Buenos-Ayres. Cette voie nouvelle, qui traverserait la Cordillièro des Andes par un col récemment découvert , serait exécutée dans un ddai de huit ans. On comprend aisément l'immense intérêt commercial qu'elle doit avoir pour l'Amérique du Sud. »
Le Moniteur du soir attribue la découverte de ce col à un iDgénieur français, au service de la Compagnie du chemin de fer de Santiago à Valparaiso.
raiso une des rades les mieux abritées du continent américain (1).
Une fois que Valparaiso sera relié à Buenos-Ayres, ou seulement au Rio-Paraguay, la barrière du désert, cette barrière qu'on croyait infranchissable, n'existera plus. Un double courant sera ainsi établi, l'un, au nord, par l'Amazone et l'autre, au sud, par la voie ferrée, entre les habitants du Pacifique et les riverains de l'Atlantique.
Les métis espagnols tendront alors la main aux Mamalucos portugais et aux mulâtres brésiliens, et la grande Confédération du Sud, — ce rêve étoile du héros colombien, — sera un fait accompli.
Si l'Europe a donné le branle, l'Amérique latine, il faut savoir le reconnaître, n'aspire qu'à suivre son impulsion. Nous trompons-nous, en croyant que la guerre fratricide qui désole la grande République du Nord ; l'établissement d'un gouvernement fort, au Mexique ; la brutale agression de l'Espagne contre le Pérou; concourent ensemble à l'œuvre de régénération morale et de progrès matériel que nous signalons en ce moment?
Faut-il déchirer entièrement le voile qui dérobe encore aux yeux les conséquences formidables de ce rapprochement, entre les métis de la cote occidentale et les
« (1) Un autre travail d'une grande importance pour le Chili est en ce moment à l'étude. Il s'agit de la construction d'une digue qui ferait du port de Valrarî'iso l'un des plus sûrs de toute l'Amérique, en le préservant des bourrasques du nord, très-fréquentes eu hiver, qui renient le mouillage de cette rade très-dangereux. »
(Moniteur du soir, — Juin 1864.)
mulâtres de la côte orientale? Pourquoi ne le ferionsnous pas? Puisque, dans notre opinion, il est fatal, le but poursuivi simultanément — à leur insu, peut-être — par les intermédiaires naturels des blancs oppresseurs et des deux familles opprimées, doit être signalé franchement.
L'alliance des mulâtres et des métis a donc produit la race définitive, la véritable race américaine, fille du sol et de la civilisation, tout à la fois.
Seuls maîtres du Sud et du Centre-Amérique et obéissant à cette force d'expansion qui n'est pas autre chose, pour les nations latines, qu'un besoin invincible d'assimilation et d'homogénéité, les Sang-mêlés espagnols et brésiliens se masseront sur les frontières septentrionales, d'où leur voix sera entendue par leurs frères de la Virginie et de la Louisiane.
Qu'arrivera-t-il alors?
Le résultat que nous entrevoyons a éîé indiqué dans une autre étude, publiée l'année dernière, et dont il a été déjà question : les femmes et les mœurs du Brésil. A la page 250, nous avons écrit ces lignes :
« La race anglo-saxonne, si vivace , si envahissante , si froidement énergique, se trouvera en présence d'une nouvelle race latine formidablement organisée. Le Protestantisme, animé de ce sévère enthousiasme qu'inspire la liberté, se heurtera contre le Catholicisme, retrempé par cette foi ardente que donne le succès et par l'infusion constante d'un sang jeune et généreux. Et ces deux races,
et ces deux religions combattront Tune contre l'autre , au nom du droit et de la justice; les Anglo-Saxons, pour étendre leur suprématie surtout le continent américain; les Sang-mêlés, pour compléter l'œuvre féconde d'assimilation, en s'appropriant les forces dédaignées par leurs orgueilleux rivaux. »
Voilà ce que nous écrivions l'année dernière, à l'occasion de l'avenir réservé, suivant nous, aux Sang-mèlés américains. Aujourd'hui , nous rappellerons que si la Confédération anglo-saxonne possède 34 millions d'habitants, les États du Sud en ont ensemble 32 millions; et nous ne parlons pas ici de la population indienne qui se compte par millions dans la presqu'île méridionale. Les chances de succès, tirées du nombre des bataillons engagés, sont au moins égales, on le voit.
Que si l'on nous opposait la décadence du Catholicisme, partant, l'impossibilité de fonder l'homogénéité américaine ave<3 le concours de la religion romaine ; à cet argument, nous répondrions : Si le Pouvoir temporel est condamné par cette logique rationnelle qui assigne un domaine distinct aux choses spirituelles et aux intérêts matériels, à la foi et à la politique, au Pontife et au Roi ; ce n'est pas nous, assurément, qui voudrions nous insurger contre l'arrêt motivé de la logique. Nous affirmerons ceci, toutefois : c'est que le Catholicisme regagne chaque jour en Amérique le terrain qu'il perd en Europe, et que c'est exclusivement sous son drapeau que la civilisation pénètre dans le désert.
ÉÏ'ILOGUE. 333
Ce sera donc une armée catholique qui, — le moment arrivé, — se heurtera contre les soldats du Protestantisme. Le fanatisme religieux s'unira ainsi au fanatisme politique, — deux fois, hélas! — comme si ce n'était pas assez de l'antagonisme des races pour rendre désastreuse cette rencontre entre des Anglo-Saxons et des Latins, entre des Blancs et des Sang-mèlés.
La lutte sera longue, sanglante, acharnée. La victoire se prononcera enfin pour le droit, trop longtemps outragé.
Et les descendants des tribus spoliées, massacrées par Cortez et Cabrai ; et les fils des Africains chicotés, avilis par des maîtres impitoyables , accompliront alors un grand acte de réparation, de concert avec les survivants des Wampanoags et des Norragansetts.
Et, comme le firent autrefois les républicains noirs de Palmarès, les représentants des deux races réprouvées appliqueront, à leur tour, la dure loi de Moïse, aux héritiers de ces implacables Puritains qui portèrent dans les forêts, au lieu de la lumière qui éclaire les âmes, la torche de l'incendie et le glaive destructeur.
La civilisation pénétrera alors dans lesi solitudes septentrionales ; mais ce sera à travers des ruines amoncelées et en remontant un fleuve de sang. Et, ni les monitors cuirassés et les rams à éperon, ni les canons rayés, ni les bandes immondes de hloodhounds dressés — honte et horreur !~ à dévorer la chair bronzée ou rouge, n'empêcheront l'expiation d'être complète.
Alors enfin, alors, seulement, rAmérique appartiendra aux Américains. Alors, lorsque la domination incontestée de la race latine aura produit ses conséquences fécondes, commencera à se réaliser cette prédiction du savant et regretté J. J. Ampère.
(( Comment ne pas croire que quelque part, dans cette région prédestinée, vers le point de jonction des deux Amériques, sur la route de l'Europe et de l'Asie, sera la capitale future du monde ? Alors, la vieille Europe se trouvera à l'une des extrémités de l'univers civilisé ; elle sera le passé , un passé vénérable , car c'est d'elle que sera venu le développement nouveau.
c( Alors, on viendra faire de pieux pèlerinages sur le vieux continent, comme nous allons contempler les lieux célèbres d'où notre civilisation est sortie ; on visitera Londres et Paris comme nous visitons Athènes et Jérusalem; mais le foyer de la civilisatior, déplacé par la force des choses et par suite de la configuration même du globe, aura été transporté vers le point marqué par le doigt de Dieu sur notre comète, pour être le vrai centre de l'humanité.»
C'est là un rêve de poète, dira-t-on! Soit! Les poètes sont aimés de Dieu; c'est son souille qui les inspire; voilà pourquoi il leur arrive parfois d'entrevoir, de suivre même, à travers les siècles, les transformations glorieuses de l'humanité.
Quant à nous qui ne lisons pas si lom dans les âges futurs , mais qui croyons fermement à la supériorité du
génie latin et aux enseignements de l'histoire, nous nous contentons d'indiquer le but que doivent forcément atteindre les populations régénérées de l'Amérique méridionale; ce but, c'est la suprématie de la nouvelle race latine.
Il est fort douteux que les complications réservées par l'avenir au continent américain, aient frappé l'esprit des hommes du Foreign-Office. Si la possibilité du choc formidable que nous venons de signaler était entrée dans leurs préoccupations , lord Palmerston n'aurait point admonesté le Brésil, au sujet des Indiens. L'amitié profonde et sincère, chacun le sait, qui unit l'Angleterre et son ancienne colonie, l'aurait empêché de pousser le jeune empire à précipiter le dénouement fatal, en formant de nouvelles recrues pour l'armée catholique des métis et des mulâtres. Les politiques anglais sont des hommes trop positifs, trop pratiques, pour admettre l'intervention de la Providence dans les affaires de ce monde.
Eh bien, soit! Les abominations commises par les Puritains ne seront pas vengées; et si le noble lord a repro-' ché au Brésil de négliger les forces que recèlent ses forêts, c'est uniquement dans l'intérêt de l'Empire , et, aussi, au nom de l'humanité.
Cependant, voici notre conclusion :
Seul, le Catholicisme a entrepris la régénération des Indiens et des noirs, et a travaillé ainsi à l'œuvre divine de la réconciliation des races; seul, avec l'aide des noirs
et des Indiens, il fondera un établissement inébranlable sur la terre qu'il aura rendue à la civilisation.
Un mot encore, ce sera le dernier.
Nous avons cette prétention — n'est-elle pas suffisamment justifiée? — de croire que ce livre détournera un certain nombre d'émigrants d'aller, aujourd'hui, s'établir comme colons dans l'Empire Sud-Américain. Si, sur un chiffre de cent individus que la mort attend le long des fleuves brésiliens, nos pages véridiques parviennent à en retenir un vingtième seulement en Europe ; nous considérerons ce résultat comme immense et nous aurons bien mérité de l'humanité en général , de notre pays en particulier, pour ces existences précieuses que nous aurons sauvées.
Sont-ils donc si nombreux ceux qui, jetant un regard en arrière, ont le droit de se réjouir pour avoir rattaché à la vie cinq naufragés de la civilisation, cinq membres désespérés de la grande famille humaine ?