CIVILISATION DU DÉSERT
L'histoire de la conquête de l'Amérique du Sud a été écrite, nous l'avons démontré, avec le sang des indigènes; mais, depuis leur établissement sur les territoires de la région septentrionale, les Anglo-Saxons ontrils donc traité plus équitablement, plus humainement, les tribus indiennes? C'est ce que laisserait supposer, à celui qui ignorerait complètement la nature des rapports des colonies anglaises d'Amérique avec les autochthones, le reproche adressé par lord Palmerston au gouvernement brésilien. En parlant comme il l'a fait, dans la séance du 3 juin 1857, l'homme d'État anglais a oublié qu'une parole, de si haut qu'elle tombe, ne produit son effet qu'en raison de l'autorité morale qui lui appartient. Se figure-t-on Charles IX s'indignant de l'intolérance de Henri VIII? Le baron des Adrets, des cruautés de Montluc? Louis XIV reprochant à Charles- Quint son orgueil, et madame de Pompadour ses galanteries à Ninon de Lenclos? Il faut prêcher d'exemple, si l'on tient à être écouté; sans l'exemple, les plus belles maximes formidées dans une chaire ou à une tribune ne représentent qu'une vaine déclamation.
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C'est pour cela que le discours du 3 juin 1857, qui accuse le gouvernement de Rio de n'avoir rien fait pour civiliser les hordes du désert, a lieu d'exciter notre étonnement. Si c'est réellement la cause de Fhumanité et du progrès social qu'a voulu plaider le noble lord, nous applaudissons volontiers aux idées émises dans ce discours; mais, pourtant, nous devons contester au ministre anglais le droit de formuler contre le gouvernement impérial un blâme aussi sévère.
Que répondrait lord Palmerston au Brésilien qui lui prouverait, pièces en main, que les colonies anglaises n'ont jamais procédé que par la ruse^ la spoliation et le meurtre, et que cet abominable système n'a produit nécessairement que la haine, la désolation et la ruine des tribus? Quelque habile que soit le ministre du Foreign- Office pour tourner une difficulté, nous doutons qu'il parvînt à se tirer d'embarras, en présence d'une argumentation appuyée sur la véridique, l'implacable histoire.
Ainsi que nous l'avons fait sommairement pour les Portugais et les Espagnols, nous allons établir la situation réelle que la conquête anglo-saxonne a créée pour les indigènes. Les résultats connus, nous pourrons utilement comparer l'état des tribus du Nord, avec l'état des tribus du Sud, et, alors, apprécier exactement le rôle qu'à rempli le Brésil dans le travail de la réconciliation des races.
On est forcé d'en convenir : moins encore queleCatho-
licisme, le Protestantisme a compris la glorieuse mission qui lui était dévolue sur la terre américaine. Jamais l'œuvre divine de la civilisation n'a été sérieusement entreprise par les colonies anglo-saxonnes. Le but constant de leurs efforts n'a pas été la conquête des tribus au profit de la vie sociale, par l'initiation aux vérités du Christianisme ; mais, au contraire, la dépossession, le trafic et l'esclavage des Indiens. Cette accusation est bien grave, sans doute; mais nos preuves, nous les puisons d'abord :
1° Dans cette proclamation de l'Assemblée viriinienne de 1624 : « On ne doit accorder ni paix, ni trêve à ces malheureux, »
2° Dans la loi de 1667, portant que tous les serviteurs non chrétiens qu'on introduirait jo«r eau sur le territoire, seraient de plein droit esclaves pour la vie !
Afin d'apprécier toute l'hypocrisie de cette rédaction, il faut savoir qu'on amenait alors par eau, de Cuba et des Indes occidentales, dans la nouvelle colonie, un nombre considérable d'Indiens.
3" Les actes législatifs de 1660, 1663, 1665, qui rendaient tous les membres de la tribu responsables du meurtre d'un blanc, commis dans le voisinage de cette tribu, et qui accordaient Tautorisation de saisir et de vendre, en pays étranger, autant d'indigènes qu'il en faudrait pour produire la somme destinée à indemniser la colonie.
4° Le décret de 1676, en vertu duquel les prison-
niers indiens étaient condamnés à Tesclavage pour la vie. (
5° La proclamation du comité présidé par Roger Williams, qui fixait le prix de la vente des indigènes dans Rhode-Island.
D'autres faits, tout aussi concluants, viendront bientôt fortifier notre appréciation.
Et ces dispositions émanaient aussi bien de la législature virginienne, que des assemblées de la Nouvelle Angleterre ; tous les colons étaient d'accord sur le point de l'exploitation incessante des Peaux-Rouges ; tous, les Épiscopaux et les Anglicans, comme les Puritains.
Et, en effet; comment auraient-ils.nourri le moindre scrupule à cet égard, ces hommes d'une race qui ne respectait même pas la détresse des individus qui avaient avec les colons une commune origine ! C'est un historien sérieux qui nous l'apprend. Bancroft dit en propres termes que : « Les Écossais faits prisonniers à Dunbar furent expédiés en Amérique pour y être réduits en servitude^ et aussi les Royaux après la bataille de Worcester, et encore les Irlandais catholiques; et enfin en 1685, i fiOO prisonniers convaincus d'avoir participé à l'insurrection de Monmouth subirent le même destin. »
La christianisation et, par conséquent, la civilisation des Indiens, pouvaient-elles préoccuper ces natures farouches qui ne répugnaient pas à trafiquer de malheureux soldats trahis par la fortune !
On nous opposera peut-être la tentative faite en Vir-
ginie par Robert Bayle ; nous voulons parler delà double création d'un collège pour les colons et d'une école dépendant de ce collège pour les Indiens. Cette idée généreuse reçut en 1691 un commencement d'exécution, puisque, sur la demande du gouverneur Spotswood, les chefs des tribus lui confièrent leurs fils comme otages, pour être élevés dans l'établissement qui leur était destiné. L'alliance entre les deux races pouvait ainsi être cimentée sur les bancs de l'école, par l'instruction commune donnée aux fds des colons et aux enfants indiens; mais, pour que ce but fût atteint, il fallait d'abord rapporter toutes les lois inspirées par un double sentiment de haine et de mépris contre les indigènes.
Comment accomplir l'œuvre de fusion, en présence des prescriptions flétrissantes contenues dans les lois de 1682, 1692, 1705? Cette dernière loi, principalement, porte l'empreinte du rude génie de la race anglosaxonne. Confondant l'Indien avec le nègre et le mulâtre , elle lui dénie le droit de posséder , d'occuper un emploi public et même, le croirait-on ? de porter témoignage en justice.. Afin d'empêcher un abominable mélange^ elle prononcée le bannissement perpétuel contre toute personne blanche qui aura épousé un ou une Peau- Rouge. Il n'est pas jusqu'aux rapports illégitimes entre le maître et l'esclave qui ne fussent atteints par la disposition de la loi de 1750, qui condamnait l'enfant issu de ces rapports à suivre la condition de la mère.
A quoi bon, dès lors, envoyer les Indiens à Técole, et chercher à élever chez eux le niveau intellectuel et moral, puisque la législation nie à priori la sincérité de leur parole? Comment, en effet, s'intéresseraient-ils à la prospérité de la colonie, eux à qui est interdite l'accession à la propriété? Comment espérer enfin opérer la réconciliation des races , en maintenant, avec l'esclavage des Indiens , les restrictions dont leur affranchissement était entouré, et en frappant d'indignité le blanc qui s'allierait à eux ?
L'école ne pouvait donner les résultats qu'on en attendait, à cause de la répulsion légale dont les indigènes se voyaient l'objet; aussi, nous constaterons l'avortement de l'œuvre de Robert Bayle et du gouverneur Spotswood. Cet insuccès était forcé.
Peut-être, encore, nous rappellera-t-on une autre tentative plus rationnelle que celle de l'école anglicane de la Virginie, et dont l'initiative appartient aux Puritains de la Nouvelle-Angleterre. Il s'agit, on le comprend, des prédications des Winslow, Mayhew, Gookin, Bourne, Shephard, qui aboutirent à la création des deux centres Natick et Concorde, où furent réunis, sous la dénomination d'Indiens-Priants {Praying-Indians) , les Peaux- Rouges convertis au christianisme.
Buffon et Joseph de Maistre n'auraient pas nié l'intelligence des Indiens, s'ils avaient pu assister à la séance du 28 octobre 1646, présidée par le ministre Eliot et où plusieurs néophytes prirent la parole. Lord GranvilU^
rendait mieux justice aux Peaux-Rouges, en avouant que c( la connaissance du christianisme introduirait parmi eux la notion des arts. » Néanmoins, le noble lord s'opposait à leur conversion qui « deviendrait un danger pour les établissements anglais, »
Les colons étaient, sans doute, du même avis que lord Granville, et c'est pour mieux éloigner le danger qu'ils faisaient la chasse aux indigènes avec des chiens dressés ad hoc (1), en vue d'expédier les prisonniers aux
(1 ) Cette coutume barbare, empruntée aux Espagnols et aux Portugais par les Anglo-Saxons d'Amériqu'î, fut, hélas! — nous devons le confesser, — adoptée par des Français, et des Français, non pas du xvi^ ou du xvii" siècle, mais du xix^ ; des Français vivant, non pas sous le régime monarchique , mais sous un gouvernement républicain.
Le fait s'est passé à l'époque de l'expédition de Leclerc à Saint-Domingue. Voici ce que T histoire nous apprend à ce sujet ;
Après la mort de Leclerc, et lorsque le commandement de l'armée eût passé aux mains du général Roohambeau, M. de Noailles partit du Môle Saint-Nicolas et se rendit à Cuba; là, il acheta plusieurs centaines de dogues espagnols, de ceux que les Anglais appellent bloodhounds et qui sont dressés à la chasse aux nègres et aux Indiens. Débarqués au Cap, au dire môme du colonel Delafosse, ancien officier de l'armée de Saint-Domingue et qui en a écrit l'histoire, ces dogues furent organisés en deux compagnies^ ayant, chacune, son capitaine et ses officiers.
Suivant l'écrivain haïtien, M. de Noailles qui avait ramené ces féroces animaux, en obtint le commandement en chef; il devint ainsi le Général des chiens.
Après l'évacuation du Gap, le général de Noailles périt dans un naufrage, près de Cuba.
Voilà des détails précis, circonstanciés, contre lesquels aucune protestation ne s'est élevée jusqu'à ce jour ; ce que nous déplorons profondément.
Qu'on allègue tant qu'on le voudra, comme palliatif, que l'initiative de cette chasse aux noirs de Saint-Domingue émane d'un homme qui, par son nom, appartenait au passé; et, aussi, que le fait s'est produit pendant les sa-
Indes occidentales, et qu'ils abrutissaient les tribus, par réchange du rhum contre les pelleteries et autres produits des forêts.
En dépit de lord Gran ville, le Parlement anglais autorisa l'existence de la Société formée par Winslow, sans toutefois lui accorder la moindre dotation. A défaut des subsides officiels, la charité publique vint en aide aux efforts des Puritains de la Nouvelle-Angleterre ; et de nouveaux villages purent s'établir sur le territoire compris entre le Cap Cod et Narragansetts. Le succès ne tarda pas à récompenser le zèle infatigable d'Eliot et de ses collaborateurs. Les Indiens firent de tels progrès, que quelques-uns d'entre eux furent investis des fonctions de juge, d'instituteur et même de ministre. La civilisation des tribus étaient en bon chemin, on le voit, et les ressources de la Société lui permirent enfin d'annexer au collège de Cambridge, une école destinée aux Praying- Indians. Contrairement à l'opinion de Buffon et de M. de Maistre, plusieurs des nouveaux convertis devinrent des élèves distingués, et l'un d'eux reçut le diplôme de docteur.
turnales du Directoire; renregimentement des bloodhounds, comme mesure de guerre, n'en sera pas moins un monstrueux attentat contre l'humanité, et la négation même des principes régénérateurs que la Rérolution de 89 venait de faire triompher.
Nous serions heureux si, en donnant une nouvelle publicité à î'aftirmation, catégorique, du colonel Delafosse, nous fournissions aune plume autorisée l'occasion de la démentir; avec pièces à l'appui, bien entendu.
L'œuvre sainte de la civilisation avait donc été courageusement entreprise par quelques hommes d'élite; poursuivie avec un dévouement que rien ne pouvait altérer, cette œuvre aurait certainement amené la réconciliation des deux races, si, d'un côté, la cupidité effrontée de marchands de rhum; de l'autre, l'intolérance farouche des Puritains pour tous ceux qui n'appartenaient pas à leur secte et leur insurmontable mépris pour les Peaux-Rouges , n'avaient eu pour résultat fatal de provoquer des colhsions sanglantes et d'entretenir, d'envenimer des haines que les missioiinaires du progrès s'efforçaient de calmer et de détruire.
Les Praying-Indians avaient renoncé à l'indépendance séculaire des forêts, pour se soumettre aux lois sociales. D'idolâtres , ils s'étaient faits chrétiens et ils ne demandaient pas mieux que de devenir réellement les frères des colons, en se fondant dans la famille anglo-saxonne. Mais, ici, plus encore qu'en Virginie et dans le Maryland, le fanatisme et la politique élargissaient l'abime creusé primitivement entre les deux races. Les nouveaux convertis ne réunissaient pas les conditions exigées pour faire partie de l'Église; en conséquence, ils ne pouvaient devenir citoyens. Quant aux mariages entre les blancs et les Indiens, ils étaient interdits également sous les peines les plus sévères. Une loi du Connecticut prononce même l'emprisonnement, pour trois années, contre le colon qui irait vivre parmi les Peaux-Rouges. Une autre loi, dépassant en cruauté les dispositions du code virginien,
LA COLONISATION. 2io
rend le chef de la tribu personnellement responsable des déprédations commises sur la plantation voisine; elle autorise de plus le plaignant à s'emparer des membres de la tribu, à les jeter en prison; puis, selon sa volonté, à les garder comme esclaves, ou à les exporter par mer et à les échanger contre des Africains. Or, Dieu sait si les prétextes à réclamation contre les indigènes manquaient aux colons , et si ceux-ci savaient profiter de la latitude que la législation leur accordait pour acquérir, sans beaucoup de frais, de nouveaux esclaves.
Ce n'est pas que les lois favorables aux Indiens manquassent dans les colonies anglo-saxonnes. Dans le Maryland, le Lord-Propriétaire fit rendre la loi de 1649 qui qualifie de pacte de trahison le rapt des indigènes. William Penn étendit sur eux sa bienfaisante protection. Dans le premier traité qu'il fit avec les acquéreurs de ses terres, — 11 juillet 1681, — se trouvent des clauses destinées à garantir les tribus contre les fraudes des colons (articles 11 et 12). L'article 13 place l'Indien sous la loi commune, et l'article 14 lui accorde un jury de 12 mem bres, dont 6 blancs et 6 Indiens, pour régler les différents survenus entre les membres des deux races. La charte de 1682 consacre ces dispositions humanitaires. En 1706, une nouvelle loi interdit la vente des Indiens esclaves. Nous citerons encore une loi du Massachusetts (1633), relative à des concessions de terre qu'on devait faire aux Indiens qui s'organiseraient en communes. Mais, parmi ces lois, les unes ne reçurent qu'un commence-
ment d'exécution; les autres ne furent jamais obéies. En somme , les garanties accordées aux tribus restèrent sur le papier.
Répétons-le : dans les colonies puritaines, comme dans lès établissements épiscopaux, il se produisit quelques tentatives isolées pour gagner les Indiens à la vie sociale; mais jamais, non, jamais, les pouvoirs publics ne se préoccupèrent sérieusement de les civiliser; on peut même affirmer, malgré les dispositions législatives qui furent prises à cet égard, que le commerce des liqueurs fortes qui abrutissaient les indigènes, fut plutôt encouragé par l'impunité des délinquants, que défendu par une répression énergique. (1) L'histoire est là
(1) Uu gouvernement est bien coupable, qui tolère ^commerce qui a pour résultat d'énerver des populations entières ; mais, ce gouvernement devieu odieux lorsqu'il poursuit lui-môme un pareil système de démoralisation et d'empoisonnement.
Faut-il rappeler que par trois fois les Anglais ont fait une guerre injuste pour forcer les Chinois à consommer l'opium de l'Inde?
Voici ce qui se passe, aujourd'hui encore, dans l'Inde anglaise; c'est un homme considérable, l'Anglais Alexandre Forbes, qui parle :
" Quand on créa des débits de spiritueux et d'opium , on ne put obtenir d'abord des consommateurs. Voyant cela, le député-collecteur de Vakbarie fit venir, a ses frais, des prostituées et les établit à côté du débit! »»
Rapport du comité spécial sur la colonisation, de VInde , année 1859, pages 162 et 163.
Question 2,234
— Quel était ce député-collecteur?
— Un indigène agissant d'après les o'^dres et les menaces du surintendant européen.
— Et quelle était la situalion du surintendant?
pour le proclamer : la profondeur des vues politiques manquait également aux sectes dissidentes qui s'agitaient sur ce sol nouvellement conquis, parce que le cœur, — qui en était privé , — ne pouvait ainsi communiquer à l'esprit, la llamme vivifiante que recèle l'amour de Thumanité. Pour les Anglo-Saxons , les Indiens ne (cessèrent point d'être des païens , partant, des ennemis qu'il fallait dompter par la force et maintenir constamment dans un état complet de subordination.
Les Praying-lndians eux-mêmes ne représentaient, aux yeux des Puritains, qu'une généreuse utopie, sinon, une aberration honteuse, qui offrait un danger réel pour les établissements coloniaux, en ce sens que leurs villages ne devaient être considérés que comme les avant-postes des tribus hostiles. Les Blancs avaient semé contre eux, dans les forêts, tant de motifs de vengeance ; ils nourrissaient, à l'égard des Peaux-Rouges, un mépris si persistant, qu'ils ne pouvaient admettre que ceux-ci, même
— C'était un très-haut fonctionnaire britannique de l'ordre civil , un Covenanté,
Cette citation est textuellement empruntée au bel ouvrage publié sous les auspices de l'Empereur Napoléon III, et qui porte ce titre : force productive