‹ La transformation de l'Égypte (volume 2)Chapitre 36 sur 42 · GRANDS PROPRIÉTAIRES INDIGÈNES · texte numérisé non relu

GRANDS PROPRIÉTAIRES INDIGÈNES

nislratîon collective qu'un pareil régime suppose est liniicle et résiste à Finitiative des membres entreprenants. Par exemple, l'un des enfants désiraitobtenirundiplômed'ingénieuren France: il a dû demander Tavis du conseil de la familleassociation, obtenir son autorisation pour étudier au Caire, puis au lycée Saint-Louis et à rÉcole des mines à Paris; le même conseil vient de le rappeler par prudence, sans lui permettre de terminer son éducation. Depuis son retour, il aurait voulu établir unefilaturede coton, ou commencer des recherches minières : il ne le pourra pas, mais le voilà devenu adversaire résolu de l'indivision et la plupart des jeunes fils de famille instruits sont dans le même cas.

Si les grandes propriétés indigènesse partagent, les possesseurs de chacun de leurs morceaux ne se trouveront plus assez riches pour mener le train auquel ils sont accoutumés. Il leur faudra s'ingénier pour imiter les procédés européens d'exploitation, entreprendre des industries agricoles, trouver des commanditaires, enfin sadapter au développement économique de l'Occident.

Le propriétaire égyptien hésite parfois à se

fail |in*|iiirer du cafr ol on appelle deux inusicirt\<. i|iii tiMiis donnent une aubade. Pendant ce tiMnps, le cheikh, comme autrefois le patricien romain, reçoit ses clients, donne à Pun des conseils, à l'autre une pièce de monnaie ; le café est prél, on Toiïre en servant d'abord les hommes et en dernier lieu la dame européenne qui nous acrompairne ; le cheikh, d'ailleurs, ne lui parle pas et ne lui fait rien dire, craignant de choquer le mari, mais tandis qu'on prépare, pour nous, trois baudels do race, nous remarquons que celui qui est destiné à notre compagne est orné de fleurs et couvert d'une housse de velours bleu brodé d'argent. A la vue de ers apprêts, nous croyons pouvoir [^rendre congé, mais une délibération s'ouvre entre le cheikh et l'un de nos amis, qui sait l'arabe. Le maire voudrait nous offrir son hospitalité dans toutes les règles, et déjà apparaissent les moulons et les poules qu'on va nous faire admirer avant de les égorger. Chez nous on présente le rôti à table avant de le découper, ici on fait défiler l'animal en vie avant de le tuer. Pour décliner l'invitation, il faut de longs efforts d'éloquence. Enfin, nous voilà partis, précédés d'un

r.RÂNDS PUOPRIKTAÎRES INDICfeSES 2«5

(joffîr qui porte, outre sa longue canne, un immense fusil aux douilles de cuivre; nous sommes en route, mais pas encore au buL car le temps n'a pas de prix en Orient. Il faudra trouver des bateaux, clierclicr les bateliers qui sont à la foire, et une fois le fleuve franchi, parlementer longue- ■

ment sur Tautre rive afin d'obtenir Anes etguides. *

Pour voir comment les indigènes exploitent un domaine, il faut s'adresser aux Coptes, qui sont économes, travailleurs, liers de leurs propriétés, mais peu soucieux d'apparat et de luxe. Les musulmans aiment le faste et prétendent que leurs amis se contentent d'être somptueusement reçus, ils ne parlent pas de leurs affaires, les Coptes font volontiers avec leurs hôtes le tour du propriétaire. ;

Nous visitons plusieurs des nombreuses exploi- ;

tations qui appartiennent à la famille de l'agent :

consulaire français (un Copte) à Louqsor. Des ânes \

nous transportent à quelques kilomètres de la \

ville : \h nous trouvons un groupe de petites cases ;

en terre battue et des champs où des ouvriers ^. fellah travaillent sous la direction d'un gérant

i^ LA TRANSFORMATION DR i/KGYPTK

indigène. On cultive un peu de tout, el comme chez nos paysans à Tancienne mode, la terre doit nourrir el vôlir son propriétaire : voici des animaux de toute espèce, ânes, chameaux pour les transports, buffles massifs el stupides pour la charrue ; les dix-sept charrues de Texploitation sont des espèces d'ancres grossières analogues & celles qu'on voit représentées dans le mastaba de Ti el sur les monuments les plus anciens. Quand les bunifs on liuffles ne sufAsenlpas, on y altetle les chameaux, les ânes môme au besoin, et rien n'est plus bouffon que devoir la grande bête fantastique el rétive accouplée à la charrue à côté d'un petit âne létu, tandis que le fellah chargé de les conduire rit aux éclats el semble s'amuser de les voir refuser le travail. Voici Taire sur laquelle on battra les récolles ; le blé ou les fèves y sont disposés en rond el les buffles hAlent par dessus un traîneau monté sur des rouleaux qui écrasent la paille el font éclater les épis ou les cosses. Avec celte pratique on n'a jamais, en Orient, que de la paille hachée, mais elle est plus facile à lasser dans un sac et à porter en croupe pour la nourriture du cheval. A la ferme, les chevaux

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vivent du fourrage récolté sur place ; le travail fini, on les mettra au vert sur le trèfle qui commence à sortir de terre et qui depuis la crue a poussé presque à vue d'œil. Un champ de sorgho, un autre de maïs, une plantation de cannes, des carrés de fèves, d'oignons, de concombres, les bouquets de dattiers qui dressent leurs éventails au-dessus des cases, donnent aux ouvriers et au maître tous les éléments de leur nourriture habituelle. Ce qu'ils ne consomment pas est à vendre.

L'eau est fournie par une roue à pots [sakieh] qui grince au bord du Nil, tournée par un buffle. On va la remplacer par une pompe à vapeur dès que Tautorisation, sans laquelle on ne peut nulle part établir de pareilles machines, sera arrivée du Caire ; le moteur actionnera de plus un moulin à farine où Ton portera les grains récoltés dans cette propriété et dans les autres.

Une ferme voisine, un peu plus grande, est elle aussi, consacrée à tous les genres de cultures et d'élevage. En aval, la famille vient d'acheter un grand morceau de terre de la Daïra Sanieh avec l'obligation d'y continuer la culture

j:t: LA TftANSKORMATION DK I- KGYPTE

foutre, s«n fomino s'enveloppe toujours de chifTons noirs el tous ileux li«ibilent dans des cubes de terre fa(;onnés à la main.

Les premiers villages où nous ayons séjourné sont ceux qui environnent Ouasla, à quelques kilomètres du Caire ; on trouve là des cases abandonnées, d'autres en construction où les femmes et les enfants pétrissent le limon mélangé d'eau, rétendent avec le plat de la main et font en quelques heures les quatre murs d'une maison. Il pleut rarement; quand par extraordinaire l'averse arrive, les maisons fondent; la crue du Nil en dissout aussi quelques-unes, mais elles sont si vite reconstruites! Nous entrons dans une demi-douzaine de celles qui sont habitées. Audessus de l'unique porte basse, une assiette ou un fragment de faïence à fleurs est encastré comme pourrait Tètre chez nous un cadran d'horloge : c'est une précaution contre le mauvais œil. Les cases les plus simples ont tout juste une chambre sombre entre les quatre murs, un four de terre dans un coin et, par-dessus, la place où l'on peut dormir quand il fait froid. Quelques nattes, deux ou trois petits pois, composent tout

le mobilier, personne n'entre dnns celte niche que pour dormir; à moins qu'il ne fasse froid, on vil, on cuit les nlimcnts et on nunigeen plein air. Voici maintenant une demeure plus confortable, celle d'un petit cheikh-el-beled (maire), toujours un cube de pisé avec une seule porl« et une faïence au-dessus. A Tintérieur, une cour minuscule avec des bancs de terre destinés à servir de siège ou de lit ; puis une chambre donnant sur la cour, la salle des hôtes, avec des lits de bois, des nattes, des coussins, un four. Sur deux côtés de la cour une étable pour le cheval et les moutons, une autre pour les bœufs et buffles. En haut, les chambres d'habitation ; on ne peut voir celles où se sont réfugiées les femmes. Nous en visitons une autre, évidemment destinée aux visiteurs ; on Ta meublée à l'européenne en mettant à contribution le bakkal. Sur les murs de terre brune, des chromolithographies, des calendriers, des glaces ; il n'est pas de pauvre case où Ton ne voie au moins un fragment de miroir. Au milieu, trois chaises en paille et un lit revêtu d'une moustiquaire; remplaçons la moustiquaire par des rideaux, passons les murs au lait de chaux et

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nous aurons la chambre h coucher d'un village dans DOS campagnes. Il est vrai que les fellah D*useDt guère de ce luxe. En sortant nous découvrons l'échelle par où ils grimpent sur le loil pour dormir. Dans quelques semaines, quand il fera plus froid,, les habitantscoucheront dans la salle du bas, enveloppés d'une couverture.

Les cases des nombreux villages égyptiens sont à peu près toutes du même type : en remontant la vallée jusqu'à la région des grands monuments, on en trouve qui se sont installés contre les larges murailles ou entre les massives colonnes des Pharaons. Le service archéologique les exproprie les unes après les autres. On sait, en elTet, que Karnak et Louqsor étaient construits dans les ruines des deux plus beaux temples qui restent ; à Louqsor. tout est à peu près déblayé, il ne reste plus qu*un cheikh, c'est-à-dire le tombeau d'un docteur et saint musulman, juché sur les déblais qui cachent un angle du temple ; on nose pas le déplacer, car les musulmans croient qu'en y touchant on attirerait le malheur sur le pays. Sur la rive opposée, plusieurs villages coptes ont été expropriés et rasés ; il reste encore.

çà et là, (les croix, des lôtes de Vierge, une ou deux inscriptions.

Dans cette r<^gion, où la vie moderne s'installe dans les cadres anciens, les habitations les plus curieuses sont celles qui se nichent dans les hypogées ; les ouvertures des anciens tombeaux s'alignent sur les paroisd^un vallon désert, un peu au-dessus des cultures; à leur entrée se trouve la place publique du village. Chaque famille a pris un hypogée. Ta clos par une muraille de pierre ou de pisé et loge avec ses enfants et ses animaux dans les chambres sépulcrales qui se succèdent en pentes douces, à l'intérieur de la montagne. Pendant toute la journée, ceux qui ne sont pas au travail vivent au dehors sur le rocher et sur le sable ; quand il fait chaud, ils couchent en plein air sur des espèces de grandes . coupes en terre semblables à d'immenses verres à pied où ils sont à Tabri des scorpions et des serpents. Ces pittoresques installations disparaissent de plus en plus, pourchassées par le service archéologique ; leurs habitants s'en vont après une expropriation en bonne et due forme, car le régime de l'arbitraire est définitivement passé.

l-sii LA TRANSFORMATION DR I. Kr.YPTE

Lf's KijN plicns sonl drvcnus dos propriolaircs |irlils l't lthuhUmi : U* noiiilirr des polils est considrrnhU» i*t il s'nirroiidil Ions 1rs jours par suite dos pcirlaires oprrcs on vcrlu des lois uiodfTues sur los successions. La plupart dos rdlah n onl pas assez de lerre pour nourrir leur famille pendant douze mois. Quand ils onl consommé leurs grains et leurs légumes, ils sont obligés, pour vivre, de se louer comme journaliers ou domestiques. Souvent aussi le travailleur agricole n'a pas de propriété ou il a n'en a plus, dépossédé soit par un crrancier soit par le fisc. Toutefois, le bénriicr des n'-l'ormes s'étend même aux plus pauvres: le fellah n'est plus pressuré comme il Ta été de[»uis les Pharaons jusque sous Ismaïl ; il y a vingt-cinq ans à peine, on exigeait de lui une contribution on argent ou en nature toutes les fois que le souverain le désirait (r?), et c^était pour payer les magnificences d'Ismaïl, la répétition des scènes «lécrites il yaS.ooo ans par un scribe de Ramsès :

• .\c l"es-lu pas représenté rexislenco du

1 Voir piigcs i^-^S-.HV).

2 Voir page:; ii.»-ii5.

paysan qui cultive la Icrrc? Le j>ercepteur est sur le quai, occupé à percevoir la redevance des moissons. Il a avec lui des agents armés de bâtons, des nègres munis de lattes de palmiers. Tous crient : « Allons, des grains ! » Si le paysan n en a pas, ils le couchent par terre, de tout son long, il est attaché, traîné au canal, il y est plongé la tôte la première. »

Aujourd'hui, on ne réclame plus d*impôts qu'aux époques fixées et on n'exige du fellah que le taux officiel de la taxe. Si le paysan ne paie pas, au lieu d'employer les coups, on l'exproprie à la mode européenne.

L'ancienne corvée, c est-à-dire le droit de faire travailler le fellah sans salaire, a été supprimée après avoir duré jusque sous Ismaïl : autrefois, on faisait la presse des paysans pour n'importe quel travail, à n'importe quel moment, et on leur donnait, pour toute rétribution,quelques légumes, des oignons, par exemple, commeaux temps bibliques. A l'époque où Maxime du Camp voyageait on Egypte, un guide indigène lui expliquait le travail colossal dont témoignent les monuments des Pharaons en lui montrant les branches des

t*2 LA TRANSFORMATION l>E L EGYPTE

palmiers. « Voyez, lui disait-on, avec beaucoup de nen'ures cassées sur un ji^rand nombre d'épaules, les anciens rois ont fait placer bien des pierres l'une sur Tautre. » On ajoutait que les procédés employés pour faire travailler les Égyptiens n'avaient guère changé. Cette remarque a perdu beaucoup de sa vérité. Les coups de bâion ne s*appliquent plus que par abus. On ne peut réquisitionner les fellah que pour les travaux d'irrigation, aux moments critiques, et, dans ces cas. on leur donne un salaire à la journée ou à la t;>che.

Depuis qu'ils ne sont plus traités comme des serfs. Ips fellah commencent h prendre un peu de dignité. L'indice de ce relèvement se trouve jusque dans certaines doléances naïves des entrepreneurs européens. L'un d'eux disait : « Depuis rintervrntion des Anglais, les indigènes sont devenus bien insolents. Par exemple, ils ne descendent plus de leur baudet sur le passage dune personne vétiie à Teuropéenne ». C'était bien Jitl'érent autrefois. Un orientaliste qui vivait au Caire sous Ismaïl-Pacha nous a raconté qu'un jour où il suivait une ruelle étroite, vêtu à l'arabe

et monté sur un âne, il avait reçu, pour ne s*étre pas ran{^\ un formidaiilô conp de bAton d'un Italien qui venait en sens inverse. Quand l'agresseur eouipril à qui il avait ailaire, il s*excusa simplement en disant : « Mille panions, je pensais que vous étiez un Turc. » Les Européens doivent-ils regretter la mauvaise habitude de frapper un Egyptien sous prétexte qu'il est turc ? Pourtant des entrepreneurs ou des contremaîtres euroj)cens déplorent l'abandon des anciennes méthodes. Ils assurent que le fellah doit être mené comme un enfant. D'après eux, les ingénieurs ou les mécaniciens nouvellement arrivés d'Europe et habitués à traiter leurs ouvriers en hommes, ne savent rien tirer des indigènes ; pour faire marcher ces derniers, dit-on, il faut tantôt un compliment, tantôt une paire de soufflets. On ne doit attendre d'eux ni régularité, ni conscience; si on les emploie à la journée, ils font semblant de se donner beaucoup de peine, mais n'avancent pas : si on les met à la tâche, ils s'efforcent de bâcler toute leur besogne d'un coup. On doit les surveiller constamment. Tel est le revers de la réforme.

Ouonjui* rKpypIo soil surpeuplée*, on n'y Irouvt' pasaulanl de niain-dVeuvre rpron en vouilrail. Pour atlirer les journaliers, lienucoup de propriélaires les rémunèrent partie en argent, partie par la location, h prix réduit, d'un lopin de terre qu'ils cultivent pour nourrir leur famille. Ce procédé a deux avantages : il fournit le travail à bon marché, pour o fr. 5o ou o fr. 60 par jour, et il fixe dans le voisinage d'une propriété un nombre d'ouvriers à peu près suffisant pour la mettre en valeur. Encore n'est-ce pas assez que les travailleurs soient h portée de l'ouvrage, il faut que le besoin les contraigne à louer leurs ser\'ices. Dans les exploitations agricoles ou sur les chantiers, on entend des dialogues de ce genre : '< Pourquoi Aclimet ne travaille-t-il pas, ce matin? — Parce qu'il vient de récoller deux hectolitres de doura. »> Voilà donc Achmet h ne rien faire de quelques jours tant que durent les grains: le duura mangé, il revient à Touvrage.

Est-ce parce qu'il est amoureux de sa liberté «|uele fellah naime pas le travail ? Oui, mais c'est aussi pour une aulre raison. Sous ce climat sans hiver, sur cette terre aux récoltes abondantes et

LES FKLLAH 2S5

iiiulUpIcs, apivs des sirckîs de frugalité et de pauvrelé imposes par les exactions, le fellali n'a pres<pic pas de besoins. Jadis il Iravaillait par force, beaucoup et mal. Libre, aujourd'hui, il travaille toujours mal, mais le moins possible : pour qu*il devienne un véritable ouvrier, il faut que les importations européennes et l'exemple des riches le tentent et lui donnent des goiUs de dépense. Avant ce moment, l'exploitation agricole marchera tant bien que mal, par la force des traditions, mais l'industrie fera peu de progrès.

11 y a en Egypte deux industries; la nouvelle avec le^ usines à vapeur et quelques travaux à la main comme la fabrication dos cigarettes ; Tancienn»-. celli^ des artisans qui cisèlent le cuivre, fahriquf'nl les pi)î(M*ies. tissent la laine et la soie, brodent les voiles et les ceintures, teignent à l'indigo les pièces de coton, tournent ou modèlent les gargoulettes. Les artisans forment de beaucoup la catégorie la plus nombreuse, mais il est absolument impossible de déterminer exactoinenl leur proportion sur les 282.332 hommes et les :>i .49O femmes que le dernier recensement classe sous cette rubrique beaucoup trop larire • industrie et commerce ».

On voit les artisans à l'œuvre dans les bazars des villes où ils travailloni sons les yeux fies passanls, accroui»isà deux ou trois dans une cellule fjrande connne une niche de chien. Sans autre capital que leurs outils et leur talent, ils opèrent pour le compte d'un client ou, plus souvent, d'un marchand qui fait les commandes, fixe les prix et fournit la matière brute; tel est le mécanisme de la production dans tout TOrient, tel il était dans notre moyen âge.

L'organisation des artisans est elle-même restée médiévale, du moins à l'extérieur ; les métiers s'exercent, en eiïel, dans les mômes formes qu'au temps des califes, et leurs ouvriers sont groupés en corporations qui se distinguent l'une de l'autre par la manière d'agrafer les vêlements ou d'enrouler le turban autour de la tête. Depuis un temps immémorial, les artisans de chaque spécialité forment une confrérie sous l'autorité d'un cheikh. Cheikh est un mot arabe très général que l'on a déjà vu employer pour un notable, un maire de village, un docteur de l'islam ; il désigne toutes les autorités de la période arabe ou des périodes antérieures qui ont survécu au-

2*«H I.\ TItNNSKOnMATION DE L FX.YPTK

<lo»i>iis nu n rùlr do^ e/fendis, roiiclioniKiires liircs, il s'iMiiploir au>si soiivenl cl dans autant daccoptions iIilTéronU\s quo le mot français maître, usilé dans nos anciennes coniuiunautés d'arts et de métiers. Le cheikh place les ouvriers de sa profession, répond de leur moralilé et de leur capacité devant ceux qui les emploient, débat directement avec ces derniers les conditions du travail : il est souvent utilisé comme chef d'atelier ou de chantier; c'est au point que les Européens eux-mêmes, pour demander un contremaître, disent parfois : « Il me faudrait un cheikh. » Toutes les professions, même celles qui semblent le moins propres à une organisation collective, sont ainsi groupées en un ou plusieurs faisceaux sous un ou plusieurs cheikh. Les îiniers, par exemple, même dans les centres où ils ont été recrutés par une agence de voyages, même lorsqu'ils ont été munis d'un brassard qui porte riniàcription Donkey-Boy, restent fidèles aux vieilles formes : chacun de leurs groupes a un cheikh, qui traite avec les touristes, fixe les prix et règle les difficultés dans les cas embarrassants. On rencontre la même organisation chez les

Bédouins qui font inonlor los loiirislos aux Pymniides; ils ont eux aussi un cheikh auquel les compagnies de voyage se sont adressc^es pour obtenir un tariT.

Par les caractères qu'on vient d'exposer, cette organisation rappelle assez nos modernes syndicats ouvriers : le cheikh ressemblerait au secrétaire avec la différence qu'il ne tient ni comptabilité ni registres et que, souvent, il ne sait pas écrire. Plus exactement, la corporation égyptienne serait un compagnonnage, une société d'ouvriers, tandis que nos anciennes corporations étaient des sociétés mixtes de patrons et d'ouvriers sous la direction des premiers. Comme nos corporations et nos compagnonnages d'autrefois, chaque groupe d'artisans égyptiens a son patron et son jour de fête religieuse : c'est ainsi que nos orfèvres font encore la saint Eloi, nos jardiniers la saint Fiacre et nos musiciens la sainte Cécile.

On trouvera les détails les plus intéressants sur ces corps de métiers dans la Description de VÉgyple^ publiée par les savants qui accompagnaient l'expédition de Bonaparte. A leur époque, MÉTiN. — Egypte. 19

palmiers. « N'oy^'z. lui disaiUon, avec beaucoup de nervures cassées sur un ^rand nombre d'épaules, les anciens rois ont fait placer bien des pierres lune sur l'autre. » On ajoutait que les procédés employés pour faire travailler les Égyptiens n'avaient guère changé. Cette remarque a perdu beaucoup de sa vérité. Les coups de bâton ne s*appliquent plus que par abus. On ne peut réquisitionner les fellah que pour les travaux d'irrigation, aux moments critiques, et, dans ces cas. on leur donne un salaire h la journée ou h la t;U*he.

Depuis qu'ils ne sont plus traités comme des serfs, les fellah commencent à prendre un peu de dignité. L'indice de ce relèvement se trouve jusque dans certaines doléances naïves des entrepreneurs européens. L'un d eux disait : « Depuis rintervt-ntion des Anglais, les indigènes sont devenus bien insolents. Par exemple, ils ne descendent plus de leur baudet sur le passage d'une personne vétiîe à l'européenne ». C'était bien ditîérent autrefois. Un orientaliste qui vivait au Caire sous Ismaïl-Pacha nous a raconté qu'un jour où il suivait une ruelle étroite, vêtu à l'arabe

et monte sur un âne, il avait reçu, pour ne s'être pas range, un formidable coup de bAton d'un Italien qui venait en sens inverse. Quand l'agresseur comprit à qui il avait aiïaire, il s'excusa simplement en disant : « Mille pardons, je pensais que vous étiez un Turc. » Les Européens doivent-ils regretter la mauvaise babitude de frapper un Egyptien sous prétexte qu'il est turc ? Pourtant des entrepreneurs ou des contremaîtres européens déplorent l'abandon des anciennes méthodes. Ils assurent que le fellah doit être mené comme un enfant. D'après eux, les ingénieurs ou les mécaniciens nouvellement arrivés d'Europe et habitués à traiter leurs ouvriers en hommes, ne savent rien tirer des indigènes; pour faire marcher ces derniers, dit-on, il faut tantôt un compliment, tantôt une paire de soufflets. On ne doit attendre d'eux ni régularité, ni conscience; si on les emploie à la journée, ils font semblant de se donner beaucoup de peine, mais n'avancent pas : si on les met à la lâche, ils s'efforcent de bâcler toute leur besogne d'un coup. On doit les surveiller constamment. Tel est le revers de la réforme.

ÎW LA TRANSFOHMATION DE l'ÉCYPTE

les corporcilions avaient uno personnalité civile: le cheikh de cliacunc d'entre elles étail un personnage offuiellement reconnu comme le sont encore aujourd'hui les cheikh ou maires des quartiers du Caire. Quand on faisait promulguer un nouveau règlement de police, le gouverneur du Caire et ceux des autres villes réunissaient les cheikh des métiers, leur donnaient lecture du règlement et tous répondaient de l'observation des ordonnances chacun pour sa profession. Aujourd'hui, rimportance des corporations et Tautorilé de leurs cheikh sont fort amoindries. Ce n'est pas qu'on les ait abolies au nom du laissezfaire, comme chez nous pendant la Révolution, et pourtant les principes de 1789 sont la cause indirecte de leur ruine ; elles ont été atteintes, en effet, par un ricochet de cette môme conception de la liberté du travail qui a tué nos corporations. Voici comment :

Sous le règne d'Ismaïl, les juridictions consulaires ont été remplacées dans les procès entre indigèneselétrangersparlestribunauxmixles(i). Les membres européens de ces cours adaptèrent (1 Page ©.

(liicoloiîol la fiibricalion du sucre. L'Égyplo, pays agricolo,n'a ij^uère d'aulro industrie que les deux précédentes. Kncore la première n'est-elle que; la moitié d'une industrie, puisque le colon, une ibis égrené et pressé, est toujours transporté en Angleterre pour être filé ou tissé. Les sucreries de cannes, comme celles de betteraves en France, ne fonctionnent que pendant une campagne de quelques semaines après la récolte. Les raffineries marchent [lendanl toute Tannée, mais l'Egypte n'en a qu'une seule importante. C'est à l'égrenage du colon qu'il faut s'adresser pour voir les premiers spécimens du travail industriel en Egypte.

Les usines sont installées à la campagne et la main-d'œuvre est fournie par les paysans fellah: l'artisan fera tout plutôt que de déchoir au rang des ouvriers d'usine : cette dernière classe, nouvelle en Kgypte, se recrute dans la partie misérable de la population rurale (i). Ces ouvriers

•1} Comparez Voii Sciiui.zi: Ciaevkiîmtz pour la Russie, André SiEtiFp.iKD pour le Japon, dans le Bulletin du Musée social d'avril ISyj el de mars kjoi ; Pierre Lkkoy-Beaulieu, La liénovaiion de FAsie, lyoo; noire ouvrage L'Inde d'aujour-

n'ont aurunc hiihitude de lassocialion cl ne savent pas former de coalition lenipomire. On a vu peu de «grèves importantes sur les bords du Nil. depuis celle que firent les Ilrhrcux lorsqu'on voulut les contraindre à façonner les briques sans paille. Jusqu*ici, les fellah n'ont môme pas eu ridée qu'on put changer leur condition et personne n'y a pensé à leur place. Aussi le conlratdc travail est-il abandonné à la discrétion de Tcnlrcpreneur comme en Europe avant les grandes enquêtes parlementaires et la législation industrielle qu'inaugura le vingtième siècle. Les femmes sont employées à des travaux pénibles, par exemple à porter le mortier et les pierres dans les constructions. L'Egy|)lc n'a pas de dispositions en faveur des enfants employés dans les usines : il est juste de rappeler ici que les fabriques sont nouvelles et n'emploient qu'une bien faible partie de la population. En 1900. les ouvriers de l'industrie sucrière sont, d'après des renseignements privés, au nombre de !>.3oo en temps ordinaire, do 4.000 au fort

d'hai. i*/j3 : Bullelin of the Deparlmenl of Labor, Washington, janvier i^ji pour le Mexique .

(liicoloiîol la fîihricalion diisii(?rc. L'Egypte, pays agricolo,ira i^iière (Faulro industrie que les deux précédentes. Hncore la pnMiiière n'esl-ellequ<î la moitié d'une industrie, puiscpie le eoton, une ibis égrené et pressé, est toujours transporté en Angleterre pour être filé ou tissé. Les sucreries de cannes, comme celles de betteraves en France, ne fonctionnent que pendant une campagne de quelques semaines après la récolte. Les raffineries marchent [lendant toute Tannée, mais l'Egypte n'en a qu'une seule importante. C'est à l'égrcnage du colon qu'il faut s'adresser pour voir les premiers spécimens du travail industriel en Egypte.

Les usines sont installées à la campagne et la main-d'œuvre est fournie par les paysans fellah: l'artisan fera tout plutôt que de déchoir au rang des ouvriers d'usine : cette dernière classe, nouvelle en Egypte, se recrute dans la partie misérable de la population rurale (i). Ces ouvriers

l'i <!om|>aiT/ Von Sciiui.zr. (îaevi.iîmtz pour la Russie, André SiEr.FitiKD pour le Japon, dans le liulletin du Musée social d'avril ISyj cl de mars kjoi ; Pierre Lkkoy-Beaulieu, La liénovalion de CAsie, lyoo; noire ouvrage L'Inde d'aujour-

n'ont aurunc liiihitude de lassocialion et ne savrnl pas former de eoalilion loniporaire. On a vu peu do j^rèvos importantes sur les bords du Nil. depuis celle c|ue firent les Hébreux lorsqu*on voulut les contraindre à façonner les briques sans paille. Jusqu'ici, les fellah n*ont môme pas eu ridée qu*on put changer leur condition et personne n'y a pensé à leur place. Aussi le conlratde travail est-il abandonné à la discrétion de Tcntrcpreneur comme en Europe avant les grandes enquêtes parlementaires et la législation industrielle qu inaugura le vingtième siècle. Les femmes sont employées à des travaux pénibles, pnr exemple à porter le mortier et les pierres dans b's constructions. L'Égy|)le n'a pas de dispositions en faveur des enfants employés dans les usines : il est juste de rappeler ici que les fabriques sont nouvelles et n'emploient qu'une bien faible partie de la population. En 1900. les ouvriers de l'industrie sucrière sont, d'après des renseignements privés, au nombre de 2.3oo en temps ordinaire, do 4-ooo au fort

(Thai, v/j3 : Dullelin of the iJeparlmenl of Labor, Washington, janvier kjui pour le Mexique .

pour réconoinic d'une heure, vous sautez, vous dansez, vous êtes fous de joie ! »

Ignorant la valeur du temps, l'ouvrier égyptien est lent el irrégulier : d'aulre part Tintensité de son travail est infiniment plus faible que celle de l'Européen ; ce fait n'est pas étonnant avec des journées si longues et une rémunération qui ne permet pas une alimentation suffisante.

Les longues journées et les bas salaires semblent de grands avantages à l'observateur superficiel, mais ils sont en réalité un obstacle au progrès de l'industrie. Comptant sur eux pour son bénéfice, le patron ne se préoccupe nullement de perfectionner le matériel et la production ; les vieilles machines, les chaudières usées lui paraissent suffisantes. Si la marche de l'usine est souvent arrêtée par des réparations, tant pis ! On regagnera le temps perdu, on res|)ère du moins. Si les appareils employés sont archaïques et produisent moins qu'en Europe, c'est bien ! On compensera la difTérence en prenant plus d'hommes et en les gardant plus longtcm|)s.

Enfin, au prix qu'on donne, on n'attire pas les gens actifs et intelligents, qui vont aux emplois

SM LA TRANSKORMATION DK L lîCYPTE

mieux rémunérés; on n a donc guère que des novices, nianinliles, très dociles, mais auxquels on ne peut confier rien de délicat. MOme [lour l'outillage le plus simple il faut, en Kgypte, beaucoup de suneillance, car Touvricr devant une machine se conduit parfois comme les recrues de Xubie à qui Mohammed-Ali avait fait distribuer des fusils pour la première fois. Lorsqu'on les passa en revue, on s'aperçut que les soMals. tout en conservant soigneusement le canon, la baguette, les batteries, avaient fait du feu avec le reste.

Ici. comme dans tout TOrient, l'avantage des bas salaires et des longues journées est compensé par la mauvaise qualité de la main-d*œuvre et du matériel. Il est difficile que ragricullure et Tindustrie fassent à celles d'Europe une concurrence dangereuse tant qu'elles subiront ces inconvénients* et il semble impossible qu'elles s'en dégagent tant que le travail manuel restera si mal rémunéré. A l'Egypte s'applique une fois de plus la formule, fameuse dans les pays de salaires élevés : < Bad Pay, Bacl Work I » A mauvaise paye, mauvais ouvrage î

Le sens de révolution.

La Iransformation de Fanciennc société sous rinfluencc européenne se fait en Egypte de la manière la plus évidente, et on retrouverait dans tout rOrient contemporain, à des degrés différents, la môme évolution. Le changement ou plutôt les changements dus ù la pénétration des habitudes occidentales apparaissent surtout dans le domaine économique et dans la politique.

En agriculture et en industrie, l'Egypte, jusque vers la fin du dix-neuvième siècle, demeurait à la période que TOccident a connue dans Tantiquité et au moyen Age, celle de la famille vivant sur sa propriété et des artisans travaillant pour le marché local. Les Européens ont introduit les cultures nouvelles dont les produits sont destinés

aOi) LA TRANSFORMATION DE L EGYPTE

i à l'exportation, ils ont perfectionné Tirrigalion,

i? importé les pompes à vapeur, commencé à Irans-

f former les produits du sol h Taidc de machines,

toutes œuvres pour lesquelles il faut de gros capitaux et une science technique qu*on ne trouvait pas dans Tancienne Egypte. Grâce à leur richesse et à leur éducation, les Européens ont i pu jouer un rôle directeur dans la transforma-

^ tion économique de TÉgypte, mais le premier

r rang leur est disputé aujourd'hui par une partie

[^ toujours croissante des riches propriétaires indi-

C gènes qui s'essaient avec succès aux entreprises

T: commerciales et industrielles.

i/ L'évolution économique se continue et tout

t^ fait prévoir qu'elle amènera de grands change-

ments dans la société égyptienne. Pour le moment elle n est qu'à ses débuts ; le nombre des industriels modernes et des ouvriers d'usine est encore très petit et si Ton note qu'aux Indes, pays houiller, l'établissement de la grande industrie se fait beaucoup plus lentement qu'en Europe, on peut estimer que l'Egypte, pays sans combustible, mettra encore bien des années à devenir une région de production moderne.

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Que révolution incluslrielle soit rehntivemenl lente dans TOricnl (Japon excepté), c'est un fait qui no manque pas d'étonner beaucoup d'économistes européens. On s'imagine souvent en effet que dans la concurrence internationale le prix de revient d'une marchandise est déterminé surtout par le taux des salaires, et qu'un pays de maind'œuvre à bon marché deviendra nécessairement un concurrent redoutable. Raisonner ainsi, c'est oublier le cas des États-Unis où l'on trouve à la fois les salaires les plus élevés et les prix de vente les plus bas pour la houille, les fers, les aciers et d'autres produits, parce que la qualité du travail, sa rapidité, Temploi de machines perfectionnées pour l'extraction, la manipulation, les transports, la fabrication, permettent de faire plus et plus vite que dans les autres pays.

L*Egyple et l'Orient en général se trouvent dans les conditions exactement opposées à celles des États-Unis ; l'infériorité de la main-d'œuvre et des machines est frappante, nous l'avons montré par divers exemples dans le précédent chapitre. Elle forme le pendant inséparable de l'infériorité des salaires. Pour éclairer ce point,

citons le cas du Mexique, pays où le développement de la grande industrie se fait à peu près dans les mêmes conditions et se heurte aux mêmes obstacles qu*en Egypte. Là, des ingénieurs nous déclaraient qu*ils ne pouvaient obtenir une marche satisfaisante des machines avec les manœuvres indiens misérablement payés et qu'ils ne seraient pas trop fâchés d'une hausse des salaires qui eût attiré contre-maîtres et ouvriers qualifiés dltalie ou d*Espagne, sinon des Etats-Unis.

L'évolution politique se traduit par la formation de ce qu*on pourra plus tard nommer une opposition; il s'agit ici d'un groupe d'indigènes instruits qui cherchent à créer une opinion publique par la parole et par la presse. Ce sont des aspirants à la politique, distincts des cheikj cadi, ouléma^ élevés aux écoles des mosquées et conservateurs de la foi islamique.

Les docteurs de la loi détestent les Européens comme inûdèles, et leurs sentiments sont plus ou moins partagés par toute la population musulmane, qui est douce, résignée, exempte de fana-

Usine violent, mais qui, malgré loul, n'nimc pas les chrétiens. L'antipathie à Tégard des Occidentaux est toute religieuse : les Égyptiens, on Ta vu, n'éprouvent rien qui ressemble à un sentiment national ; ils ont perdu le souvenir de leurs ancêtres et font commencer leurhistoire à celle des Arabes qui les ont convertis ; ils honorent comme leur souverain le Commandeur des croyants qui règne à Constantinople, et ceux d'entre eux qui se forment des idées générales sont des panislamistes plutôt que des nationalistes.

Les opposants à l'européenne ne combattent point la vieille tradition religieuse; tous musulmans, — car les coptes et les autres chrétiens indigènes se serrent autour des maîtres étrangers qui les protègent — , ils partagent la foi inébranlable de leurs coreligionnaires dans Tavenir de l'islam, mais ils n*attaquent pas ouvertement les Européens comme infidèles, ils critiquent leur administration, et ils cherchent à inaugurer dans un pays jusqu'ici despotique les habitudes de discussion empruntées a notre libéralisme.

Ces politiques modernes se recrutent parmi les lettrés qui ont pris une teinte d'éducation oc-

ciclentalc dans les écoles ou collèges dirigés par des Européens ou placés sous Tinfluence européenne. Ils sonlen général d'origine pauvre, pour deux raisons: Tune est que FÉgyple, comme tous les pays turcs, est démocratique sous son régime absolu et que Thumilité de la naissance n*empéche pas Tavancement des fonctionnairea. L'autre raison, plus générale et commune à tout rOrîent, est que les jeunes gens recherchentd'autant plus Tinstruction qu'ils sont moins riches, car ils étudient pour conquérir un emploi.

L'ancienne Egypte considérait déjà l'administration comme le meilleur moyen de parvenir.

Dans un document pharaonique, un scribe explique à son fils que « l'étude des lettres est plus profitable que toutes les autres. En te conduisant à l'école, poursuit-il, j'agis par amour pour toi, car les travaux qu'on y fait sont durables comme lesmontagnes. » Et Vécrivain^ pour parler comme les Franco-Égyptiens, passant en revue le métier des armes et toutes les autres professions, conclut que le fonctionnaire est le plus heureux des hommes.

Le même état d'esprit règne encore en Egypte.

Entrez dans une école, demandez d'où viennent les élèves, pour la majorité on répondra: « de familles pauvres » ; ce qu'ils veulent faire, pour tous ou presque tous, on répondra : « Entrer au service du gouvernement ».

Beaucoup trouvent une petite place dans les bureaux et font doucement leur chemin en se gardant d'écrire une ligne ou de dire un mot qui puisse choquer les maîtres du moment, mais ils ressentent une profonde indignation de voir les meilleurs postes et la réalité du pouvoir donnés aux étrangers infidèles. Ceux des lettrés qui n'entrent point dans les fonctions publiques se font avocats, médecins, employés de bureau chez les particuliers et grossissent les rangs du prolétariat intellectuel si nombreux dans les pays où les gens instruits ne veulent pas travailler de leurs mains et ne peuvent, faute de capitaux, chercher la fortune dans les entreprises commerciales et industrielles.

La situation est la même dans la Russie contemporaine ; TEurope occidentale a connu le môme cas au temps de Villon ou de Luther.

N'oublions pas ces analogies et ne prononçons

MÉTiN. — Egypte. 20

pas trop vite à l'égard des intellectuels égjrptiens le mot d<^daigneux de déclassés. On peut leur reprocher de ne pas aimer la science d'un amour désintéressé, on peut regretter qu'ils se tournent trop exclusivement vers la littérature, qu'ils négligent les applications pratiques des sciences — encore ce blâme atteindrait-il surtout les méthodes de ceux qui donnent en Egypte l'instruction supérieure. — Dans tous les cas, on doit reconnaître que les professions intellectuelles sont nécessaire dans un État moderne. Si la liberté de la presse existait, les lettrés égyptiens se feraient journalistes; si la liberté politique était établie, ils se présenteraient à la députation. Mais le gouvernement anglais ne croit pas l'heure venue d'émanciper l'Egypte.

Il veut faire le bien sans consulter les Égyptiens qu'il ne juge pas mûrs pour la liberté ; il l'imposera, au besoin, malgré eux. Les suspects ou les agitateurs sont poursuivis et emprisonnés, les moindres mouvements portés à la connaissance des autorités supérieures par les soins d'une police vigilante, les fonctionnaires égyptiens trop peu souples, révoqués, les journaux

iiicligciies, qui du reste n'ont guère de lecteurs, à cause de rindiiïérence ou de l'ignorance générales doivent devenir dociles ou disparaître. Aussi n*existe-l-il pas d'opposition à proprement parler, mais seulement des velléités de critique chez un nombre assez faible de personnes instruites à Teuropéenne.

Tandis que les plus indépendants des lettrés égyptiens réclament à leurs maîtres européens les droits que ceux-ci reconnaissent dans leur propre pays à leurs concitoyens, le gouvernement britannique refuse par système de considérer les libertés politiques comme articles d'exportation. En Kgypte, ainsi que dans tous les pays de domination, sa méthode est le despotisme éclairé, et il la pratique avec plus de vigueur, de décision et de succès qu'aucun autre gouvernement.

Le nouveau régime se justifie par le fait qu'il donne la paix, l'ordre, la prospérité ; ce n est pas lui qui les a créés, mais, comme nous l'avons montré, il a multiplié et développé au plus haut degré les germes de progrès administratif, social, économique, introduitsdaus la période d'in-

29iS LA TRANSKORMATION DK L KCYPTE

mieux rémunérés; on n a donc guère que des novices, maniahles, très dociles, mais auxquels on ne [leul confier rien de délicat. Mc^me pour l'oulillage le plus simple il faut, en Kgypte, beaucoup de surxeillance, car Touvrier devant une machine se conduit parfois comme les recrues de Nubie è qui Mohammed-Ali avait fait distribuer des fusils pour la première fois. Lorsqu'on les passa en revue, on s'aperçut que les soMaU. tout en conservant soigneusement le canon, la baguette, les batteries, avaient fait du feu avec le reste.

Ici. comme dans tout l'Orient, l'avantage des bas salaires et des longues journées est compensé par 1(1 mauvaise qualité de la main-d'œuvre et du matériel. Il est difficile que Tagriculture et Tindustrie fassent à celles d'Europe une concurrence dangereuse tant qu'elles subiront ces inconvénients* et il semble impossible qu'elles s'en dégagent tant que le travail manuel restera si mal rémunéré. A l'Egypte s'applique une fois de plus la formule, fameuse dans les pays de salaires élevés : < Bad Pay, Bad Work! » A mauvaise paye, mauvais ouvrage î

Le sens de révolution.

La transformation de l'ancienne société sous rinfluencc européenne se fait en Egypte de la manière la plus évidente, et on retrouverait dans tout rOrient contemporain, à des degrés difîérenls, la môme évolution. Le changement ou plutôt les changcmcnls dus à la pénétration des habitudes occidentales apparaissent surtout dans ie domaine économique et dans la politique.

En agriculture et en industrie, l'Egypte, jusque vers la fin du dix-neuvième siècle, demeuraità la période que TOccident a connue dans l'antiquité et au moyen âge, celle de la famille vivant sur sa propriété et des artisans travaillant pour le marché local. Les Européens ont introduit les cultures nouvelles dont les produits sont destinés

SOK LA TIIANSI-'ORMATION DE L EGYPTE

fluences internationales par les Occidenlaux et surtout par les Français.

La transformation ne s'arrêtera pas à ce point. Malgré les intentions mêmes des fonctionnaires anglais, lesprit critique et les idées occidentales d'émancipation pénètrent dans le pays en même temps que la civilisation matérielle. L*administration a beau refuser aux sujets orientaux la liberté de la parole, de la presse, une part au gouvernement, le contrôle du budget; Fopposition indigène peut tenter d'en appeler en Europe à Topinion publique de la nation suzeraine. L'opinion anglaise incline aujourd'hui vers la manière forte, mais jadis elle a pris plusieurs fois parti pour les indigènes, elle peut revenir au libéralisme en leur faveur si l'opposition s'affermit, accroît ses forces et sait se faire entendre. Ce n^est là qu'une espérance, mais sous lancienne domination elle n'était pas même possible.

Qu'on se place au point de vue purement pratiqua d'un gouvernement honnête et fort ou qu'on ait le désir de voir les principes libéraux se répandre peu à peu hors de l'Occident, on doit.

CONCLUSION :mr>

dans loiis les cas, prclcrcr la siizcraiiiclc européenne an (les[>olisnie oriental. Il n'y a pas de recours contre le second, tandis (|ue les maux introduits par la domination occidentale portent en eux-mOmes leur propre remède. Quelle que soit la puissance prépondérante en Egypte, son règne vaudra mieux pour la civilisation que ranarchie des mamelouks.

L'idéal pour les pays d'Orient serait de s'eiiropéaniser sans perdre leur autonomie et en conservant le plus possible de leur originalité, comme Ta fait le Japon. Ccst sans doute ce qui serait arrivé à l'Kgypte si Mohammed-Ali et Saïd avaient eu des successeurs capables d'achever leur ouvrasse et si le pays avait continué d'évoluer sous une administration égyptienne docile à rinfluence de toutes les nations civilisées sans subir la domination d'une seule, — régime qui subsiste encore en droit, sinon en fait.

INDKX AI.PIIABKTIQUE

Ahbas Ililmi : 69, 84.

Albanais : 102-104.

Alcool : 120, 243.

Alexandrie : 25, 3i, 22G, 248.

Allemagne, allemands: \fi, cfiy

101, 182, 21 G, 243, 2rx).

Allumettes : 248, 292.

Animaux domestiques : 210,

211, 2(Jf), 2G8.

Ani,Hais, Angleterre : r Caractère : 4-ir>, 34, i3i-i45, iG5, 21G; 2" Commerce, industrie : 124-125, 214» 216, 218, 220, 22G-234, 242, 244»

25i ; 3" Influence politique :

4- 16, 92, 193; — sur Tadmini.«i tration égyptienne: 92, 105-123, i63, 179, 188, 201, 3oG-3o9; — sur l'administratration internationale: 92- 193, 287 ; 4* Nombre : 97 ; 5" Situation officielle en Egypte : 107.

Armée : 110, 180.

Arbres : 208-210, a55.

Artisans, art industriel r 33, 247, 286-292.

Assiout : 31,157.

AssouAn : 25, 41, 167, 174, i83,

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