PARIS FÉLIX ALCAN, ÉDITKUH
ANCIKNNE LIBUAIUIK GERMKK IJAILLIKHK KT C 108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, I08
Tous ilroils iVM'ivrs.
Los observations qui ont loniui la inaliri'o de ce livre ont été recueillies dans la pi-euiière partie dun voyage d'études autoui- du moiule accompli grâce à l'une des i)0urscs (juiin généreux anonyme mit à la disposition de n'iiiversilé de Paris.
Pour montrer quel esprit a inspiré cette fondation, je ne puis mieux faire que de citer une partie des instructions rédigées à ce sujet suivant les indications ilu donaleui'.
Les cinq agrégés désignés par le Conseil de rUnixersilé de Paris comme titulaires d(^s bourses « devront, disent les inshuctions. emi)loyer Mktin. — Kiiypio. 1
environ quinze mois à faire un voyage autour du monde. L'objet essentiel de leurs études sera de se renseigner directement, en dehors de toute idée préconçue, sur les conditions de la vie sociale dans les différents pays, sur la manière dont chaque gouvernement entend former l'esprit public, sur les moyens mis en œuvre pour développer le génie de chaque nation, enfin sur les causes qui assurent à tel ou tel peuple, dans tel ou tel domaine particulier, la supériorité qu'il peut avoir.
« Pour que leurs impressions soient plus personnelles et leurs observations plus directes, ils devront voyager isolément ou deux ii deux, et tout en se mettant en relations avec les consuls français, ne jamais se contenter de renseignements tout faits, s'efforcer d'entrer en contact avec la vie môme des différents peuples dans ses diverses manifestations. »
D'autres articles demandaient aux voyageurs la connaissance pratique de l'anglais et les invitaient à recourir aux services d'interprètes, afin de ne pas voir les pays d'Orient à travers les idées des résidents européens.
Enfin les inslruclions concluaient ainsi : « Le but de ces voyages étant de faire acquérir à ces jeunes professeurs une idée exacte de la situation de la France dans le monde et un vif sentiment de l'effort nécessaire pour maintenir la France à un rang" digne d'elle, il ne leur sera demandé ni rapport ni justification officielle de leurs études. Le donateur est persuadé que d'eux-mêmes ils chercheront et trouveront les meilleurs moyens de justifier l'initiative prise en leur faveur en en faisant bénéficier aussi largement que possible les générations d'élèves qu'ils auront à former. Il espère aussi que l'expérience montrera rutilité de cette donation, que d'autres corps voudront suivre l'exemple donné par l'Université, et que l'on verra ainsi se continuer sur les questions spéciales intéressant les diverses branches de l'industrie, du commerce, etc., l'enquête qui aura d'abord porté sur l'ensendjle. »
J'ai visité l'Egypte à la lin de Tannée iHcjS, pendant la crise de Fachoda. J'étais au Cercle
français du Caire lorsque le commandant Marchand y fut reçu avec enthousiasme et lorsqu'il fit sa fameuse allusion au Sphinx « qui n"a pas dit son dernier mot ». Ouelque temps après, je me trouvais au fond de l'Egypte dans le petit groupe de Français et protégés qui saluaient le commandant retom-nant au Soudan pour ramener ses troupes.
Quand je déharquai en Egypte, j'arrivais de Paris et de Londres, oi^i j'avais pu comparer la fièvre de conquête et de guerre excitée par les événements de iSgS, et j'avais constaté, avec une inquiétude hien naturelle chez un Français admirateur de l'Angleterre libérale et pacifique, que Londres était la plus belliqueuse des deux capitales.
La plupartdes Anglais, soit en Egypte, soit dans le monde britannique, n'éprouvaient point contre la guerre les mêmes sentiments que la majorité des Français ; tout en la considérant comme un mal, ils croyaient qu'elle pouvait à tout moment devenir nécessaire pour la grandeur de l'Empire, et beaucoup voyaient en elle une noble entreprise. On venait d'apprendre les succès de
AVANT-I'ROl'OS
lord Kitcheiier au Soudan, on n'(Hail pas loin des victoires remportées par les Américains sur les Espafpiols et oij certains croyaient voir la première élape du triomphe que le Destin — on a même dit la Providence — assurerait fatalement à la (( supériorité anglo-saxonne » sur la u décadence latine ».
Une partie du public britannique se faisait sur la France une opinion aussi l)ien arrêtée que nud fondée. Les souvenirs de la lutte contre Napoléon, l'aversion pour la République el la démocratie, l'horreur pour la liberté des mœurs et du langage, tout cela compliqué de la rivalité en Egypte et sur plusieurs points du globe, avaient fait imaginer une France turbulente, militaire, qui ne sortait de l'anarchie (pie par la guerre aggressive, qui ne cessait jamais de faire du mal aux autres, sauf quand elle élail bridée [)ar un voisin redouta])le ou réduite à l'impuissancr par des troubles intérieurs. Cette opinion a pu èlre fondée autrefois, mais à la fin du dix-neuvième siècle, elle ne correspondait plus aux sentiments de la majorité française. Elle subsistait néanmoins à l'étrangeret j'ai pu lire pendant tout mon
voyage, dans nombre de revues et de journaux anglais, que la fermentation entretenue en France par le procès Dreyfus, devait fatalement, comme jadis l'anarchie du Directoire, faire éclore le césarisme. Je m'apercevais en même temps que bien des étrangers, surtout des conservateurs, trompés par la violence de nos polémiques, ne comprenaient pas que, sans se justifier, elle s'explique, car la France, depuis un siècle, sert de terrain à un conflit politique et social de capitale importance, celui de la révolution et de la tradition : ils s'exagéraient nos divisions et croyaient y voir, au lieu de la suite des luttes entre partis, le commencement dune guerre civile qui eut livré le pays sans défense aux entreprises de ses voisins.
Tandis que la plupart des Français de France n'attendaient pas la guerre et ne se croyaient pas sérieusement menacés, parce que leur opinion était en retard de quelques années, — comme celle de la moyenne des étrangers sur la France, — tandis qu'ils ignoraient les progrès de Timpérialisme en Angleterre et ne voyaient dans les menaces que des rodomontades, les Français d'Egypte comprenaient peu ce qui se passait dans la métro-