‹ La transformation de l'ÉgypteChapitre 2 sur 30 · AVANT-PR()IM>S · texte numérisé non relu

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pôle et manifcslaicnl des sonliineiils contraires à ceux de la majorité de leurs compatriotes. Possédés de l'amour-pi-opre national, passion légitime, mais (jui s'exaiièi-e dans les groupes isolés delà patrie, menacés dans leurs avantanes mat('riels, exaspérés par la lecture des journaux étrangers, ils s'imaginèrent presque tous que l'AtTaire était la seule raison qui enipécliAl la France d'accepter la guerre.

Après le règlement de la question du Ilaut-Xil jai vu le ministre de France, qui arrivait de Paris et venait de collaborer à l'arrangement définitif, étonner les notables de sa colonie en leur faisant entrevoir que la conduite du gouvernement avait été inspirée par la sagesse. Il affirmait que les divisions avaient disparu devant Timminence du danger, que les chefs des partis républicains avaient fait taire leurs préférences pacifiques et promis de soutenir le gouvernement si la guerre devenait inévitable ; il révélait que seule l'impossibilité de la défense maritime et coloniale avait décidé le ministère à céder sur tous les points. Nul n'a\ail nian(pi('' (i(^ palriolisnic, les i(>|>rés('ntants de la nation moins encore, s'il esl j)ossibl<',

que les autres citoyens; mais les spécialistes avaient déclaré que le souci constant d'une guerre à la frontière lorraine avait absorbé toute l'attention, toutes les ressources, et avait empêché d'armer suffisamment les ports et les côtes. Le fait prouve du moins qu'en tout temps la nation française et le gouvernement de la République eurent des sentiments pacifiques à l'égard de l'Angleterre et crurent pouvoir compter sur la réciproque.

Dans des conditions pareilles, on s'étonne que le cabinet anglais ait réclamé avec des apparences brutales, propres à choquer l'amour-propre national des Français, ce qu'il pouvait obtenir par la douceur en y mettant les formes. La France ne voulait pas faire la guerre à propos de Fachoda ; le gouvernement anglais s'y est pris comme s'il eût espéré l'y forcer. Le résultat a été de pousser le Parlement français à augmenter le budget de la défense maritime, de réveiller dans le peuple le souvenir des anciennes luttes contre l'Angleterre et de rendre plus difficile la tAche des Français et des Anglais qui déplorent lignorance et les préjugés par cpioi les deux nations sontséparées, qui

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travaillentà leur montrer les liens d'intérôt matérirl qui les unissent et par-dessus tout à leur donner conscience du rôle civilisateur qu'elles peuvent jouer si elles s'accordent.

Heureusement la (idélité de l'opinion française aux idées de paix et de progrès, l'cxlraord inaire désintéressement du gouvernement fraïujais qui n'a pas suivi l'exemple de certains autres et ne s'est pas empressé de profiter (le la guerre sud-africaine pour obtenir le règlement avantageux des affaires pendantes, la preuve délinitivement faite que langlophobie estplus violente dans certains pays qu'en France et que la presse française n'a pas le monopole des attaques grossières contre l'Angleterre, sont des causes qui ont conlrihué à rendre la situai ion meilleure en Europe.

En Egypte, la Julie d'influences engagée, de- |)uis l'occupation, entre les Français, prépondéraids à l'époque d'inlluences internationales, et 1rs Anglais, maîlres d'aujourd'hui, est devenue plus âpre (|iie jamais pendant la ci'ise de i<St)8. Lors de mon passage, les Anglais travaillaient depuis longtemps à évincer leurs rivaux, Fran-

çais et autres Européens, des fonctions publiques importantes. Néanmoins, les Français conservaient de bonnes positions ; l'enseignement officiel était placé sous leur direction, Tanglais n'était pas employé en dehors de la colonie britannique, les hauts fonctionnaires indigènes parlaient français, les grands journaux européens du pays s'imprimaient en français, et la grande langue étrangère restait la nôtre. Lord Cromer et tout son état-major savaient le français et ne montraient nulle mauvaise volonté à s'en servir. Cette situation, longtemps acceptée, a fini par déplaire aux Anglais, et la crise de 1898 eut pour conséquence une réaction qui se poursuit de nos jours et dont quelques chapitres de ce livre raconteront les débuts.

La politique anglaise en Egypte n'estpas généreuse à notre égard, mais elle s'inspire de la logique et des réalités. La nôtre, toute d'intentions, a fini par nous faiie j)lus de tort qu'à l'advei'saire. Notre programme, « tout ou rien », était trop am-

bitieux, nos moyens, « les piqilres d'épingles », beaucoup trop courts. Jugeons noire œuvre (i).

Avant iHjH nous avons, sinon tout, du moins le [)remier rang : nous ne savons pas le garder. Allons-nous essayer de le reprendre, œuvre infiniment plus difficile? Nous assumons cette tâche ardue, et, pour Taccomplir, nous nous efforçons de mettre l'Europe continentale avec nous en prenant la défense des influences internationales contre la domination britannique; mais les puissances restent indifférentes à une tentative dont le profit le plus grand irait à la France ; beaucoup même nous desservent pour gagner les bonnes grâces de rAngleterre.

Alors, si nous persistons dans notre attitude,

ce sera la guerre : mais la nation n'en veut pas,

et le gouvernement ne saurait tout ensemble

armer la frontière de l'Est et préparer une lutte

maritime et coloniale. La sagesse conseille donc

de négocier quand il en est temps encore : des

concessions 0])porlunes |)ourraienl en Egypte,

(i) Pour le détail, voir paires <)9. ot puivnntes. Consulter K. Drial'i.t, La (jueslion d'Orient, depuis ses oritjines jusim'ù nos jours, :>y éd., Paris, Pélix Alcaii, i<)oo, ainsi ([ue le livre avec bibliographie de L. Brkhier, cité p. 21.

sauver notre langue, notre part dans renseignement officiel, plusieurs de nos avantages, et, au dehors, nous en assurer d'autres. Loin de traiter, nous nous obstinons. En conséquence, nous perdons une à une nos positions sous les ripostes d'un adversaire que nous agaçons et, quand la question se pose dans son ensemble, c'est Fachoda.Nous avons à la (in sacrifié beaucoup plus qu'un arrangement ne nous aurait demandé et, aulieudescompensationsqu'ilnous aurait values, nous enregistrons une perte sèche, trop heureux si nous pouvions dire que notre échec ne mérite pas d'autre nom.

C'est l'histoire de tous nos conllits avec l'Angleterre ; elle recommence en Abyssinie, sans parler de théâtres plus importants, et toujours sous la même forme. Tandis que les politiques anglais s'attachent au présent, s'acharnent à en tirer le })lus d'avantages possibles, par la force s'il le faut, par d'utiles échanges quand ils en trouvent Toccasion, les nôtres sont hypnotisés par le passé ; ils espèrent recommencer Richelieu sans songer que nos forces actuelles ont une limite et, ne pouvant réaliser leurs vastes peu-

sées, ils en reculent rcxécution dans un avenir que la marche des événemenis rend chaque jour plus inipossiblc ou plus lointain.

Des censeurs, trop sévères peut-être, accusent cette diplomatie à grands souvenii's, à trop lointaines ambitions, d'ahriler le scepticisme, l'impuissance, la peur des responsabilités, et de couvrir une politique doiil rmii([ne principe serait : « Pas d'affaires! »

(Juels que soient les reproches formulés contre l'action extérieure de la France, ils doivent dépasser les agents et frapper le public lui-même. Dans un gouvernement démocratique comme le noire, la politique étrangère est ce que l'opinion la fait.

Le véritable tort des Fran(;ais n'est pas d'igno- '; rer les affaires extérieures, car ils ne sont sur ce point ni plus ni moins en défaut que les autres pcnples, c'est de laisser leurs passions parler plus haut que Fintérct nalional. Ont-ils des |)i'éférences pacifiques, leur optimisme à l'égard des étrangers ne connaît pas de borne, leur indifférence h l'expansion française dépasse la mesure. Dans le cas contraire, l'action qu'ils rêvent s'ins-

pire uniquement de l'amour-propre, souvent même de la jalousie : par exemple, ils prendront pour maxime qu'il faut avant tout « ennuyer les Anglais », ce qui dispense de rélléchir et d'étudier, mais ne donne pas le moyen infaillible de mener à bonne lin les atTaires de la France.

Je n'étais pas anglophobe en partant pour l'Egypte, je ne le suis pas davantage aujourd'hui. L'intérêt que jeporteà la civilisation etàla pensée britanniques se marque assez dans les études que j'ai publiées après des enquêtes faites en Grande- Bretagne et dans une partie de l'Empire pour que j'aie besoin de démontrer que je me suis efforcé d'être impartial.

Peut-être au contraire me verrai-je accusé d'anglomanie, pour les observations précédentes et parce que je déclare, après avoir vu l'Inde (i)

(i) L'Inde d'atijourd'hui {Piw\?, Armand CoVm, lyoS osl faite au môme point de vue que ce livre et décrit une évolution qui ressemble beaucoup à celle de l'Egypte, qui même, sur certains points, est plus avancée.

et Ceylan, que dans Irlat pivsenl l'administration coloniale anglaise est la plus mélliodique de toutes. On m'a dit aux Indes : « Sous les Français les Indiens se tiennent comme une classe d'enfants en désordre; sous les Anglais, comme des élèves silencieux et disciplinés. » El celle phrase ironique fait bien comprendre la dilîércnce des deux régimes. Gomme l'idéal des fonctionnaires coloniaux européens a été jusqu'à présent d'imposer un silence et une immobilité comparables à ceux qu'exigeait chez nous l'ancienne éducation, on doit reconnaître que le meilleur modèle du genre a élé donné par les Anglais. Ils possèdent le don impérial, l'art do se faire respecter, craindre, obéir par les indigènes, el si les moyens qu'ils emploient supposent une constitution et des habitudes aristocratiques, s'ils rendent les relations avec l'Angleterre pénibles aux nations qui veulent être traitées en égales, leur succès dans les pays de domination et les colonies n'en demeure pas moins un fait certain. De plus, les Anglais savent mieux que personne — sauf peut-êtrelesAméricains — pourvoir une région de tout ce (ju'il faut pour la mettre eu

valeur, tirer d'un sol et d'un peuple la plus grande somme possible de richesses. Par Tautorilé, parla civilisation matérielle aussi bien que l'extension continue de leurs possessions et de leurinfluenc — \\ e havc a grenier Empire Ihan ever ivas, déclare la légende d'un timbre-poste jubilaire — ce sont proprement les Romains de notre époque.

On ne pourra critiquer leur administration qu'en supposant possible l'application des principes du droit moderne aux pays de domination, tentative qui n'a jamais été faite sérieusement. Si d'aventure on trouve ici quelque expression un peu dure, quelque jugement un peu sévère, ils ne s'appliqueraient pas aux Anglais parliculièrement, mais à la méthode qu'emploient tous les peuples colonisateurs modernes et qu'eux ont portée à la perfection.

J'espère d'ailleurs que le cas ne se présentera pas, car je n'ai nullement songé à faire la critique du gouvernement anglo-égyptien. Si j'ai cru à propos de rappeler dans les pages précédentes quelle était la situation politique lors de ma visite, je n'entends pas en faire le sujet de mon livre. Mon but est bien ditTérent.

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Quel est Fétat présent de la société, comment elle se transforme sous Tinflucnce occidentale et dans quels ordres de faits se marque l'évolution la plus rapide, voilà ce que j'ai tenté de comprendre et d'exposer. De mes notes de voyage j'essaye de tirer une esquisse sociale et non une étude politique ou administrative.

Heureux si j'ai pu traduire par in:;;tanls le charme infini de cet Orient nmsulman où Ion rencontre, sous la lumière d'un cirl sans nuages, les mœurs patriarcales delà Bible et la société pittoresque du moyen âge. On les croyait mortes, on s'imaginait avoir épuiséàla lecture des livres tout le parfum qu'elles ontlaissé et les voici fraîches et vivantes. Inattendues et pourtant plus familières que les civilisations de rExtrème-Orient, elles ne dépassent point comme elles notre imagination, mais donnent à l'esprit une joie plus profonde et plus intime. L'Egypte ma ravi à un point que je n'oublierai jamais, encore ([ue mes inqtressions de voyage et mes souvenirs n'aient pas le moins du monde ébranlé la préférence décidée que j'ai pour la vie occidentale.

MÉTi.N. — Egypte. -

Le nous que j'emploierai désormais à peu près partout, n'est pas emphatique. Je n'étais pas seul. Mme Métin m'a accompagné pendant tout mon voyage, elle a prêté à mon enquête un concours indispensable dans les pays 01,1 l'appartement des femmes ne s'ouvre qu'aux femmes ; elle m'a secondé dans la classification et la mise en œuvre de nos observations.

Nous avons reçu en Egypte, notamment chez les indigènes, musulmans ou chrétiens, particuliers ou fonctionnaires, le meilleur accueil, les plus grandes facilités pour notre enquête et une hospitalité que l'Europe ne connaît plus depuis la multiplication des hôtels et le développement des voies ferrées.

Nous prions tous ceux qui nous ont secondés et dont plusieurs sont restés en relations avec nous et oui continué à nous donner des informations, de recevoir nos meilleurs remerciements. Phi-

sieurs sont nommés dans le fours do louvraoro.

Il en est beaucoup que nous n'avons pas désignés nettement pour des raisons faciles à comprendre; nous sommes résolus à rapporter IVanchcment tout ce que nous avons observé, même aux dépens de notre amour-propre national, mais nous ne voulons créer dennuis pirticuliers ou de difficultés administratives à aucun de nos collaborateurs bénévoles.

Dans notre enquête et pour la com[)osilion de cet ouvragenousavonsdépouillé un grand nond^re de documents imprimés et de livres dont nous indiquons en noies les plus imporlants (Aoir le mot liibliofjrdphie à l'Index alpliabétique). Nous ne lenteroiis pas un essai de l)ililioi;ra|dii(' égyj)tienne, puis(pie l'œuvre se trouve faile (U'jà dans plusieurs ouvrages.

Outre les recueils généraux de bibliographie, on consultera les périodiques : Scuerman, Oricntalische Bibliographie, Berlin. — Bibliographies annuelles des Annales de (jéotjraphic, Paris.

Les documents officiels en anglais et français sont indiqués dans l'annuaire (non officiel) The Statesmans Year-Book^ Londres, qui donne aussi les principaux renseignements statistiques,

Pai'mi les documents, signalons le Recensement gêné l'ai de r Egypte (en 1897), Le Caire^ i(S9(S, auquel nous nous référons le plus souvent; le Dictionnaire géographique de V Egypte de Boinet-Bey, Le Caire, 1899; les Anmial Reports by tord Cromer on Ihe Finances, Administration and Condition of Egypt and the Progress of Reform , Londres ; le Compte général de l'administration des finances (annuel) , Le Caire ; Le Commerce extérieur de V Egypte (annuel), Alexandrie ; le Bulletin mensuel du commerce extérieur de r Egypte, Alexandrie, Pour finstruction publique, l'irrigation, l'agriculture, les publications iniporlantes sont indiquées dans les noies des chapitres spéciaux (1).

(1) On a donné, mitant que possible, les valeurs en livres égyptiennes (L. E.i = 25fr. 9a, l'unité des documents égyptiens. Si quelques chilTres sont donnés en francs ou en livres sterling (£) c'est qu'ils ont été empruntés à des documents exclusivement français ou anglais. L'unité monétaire employée est toujours indiquée.

La l)il)liograpliic générale ot les très iioiiihreuses pulilicalions anglaises cl l'ranraises inspii'ées par lesdei-niers événemenls ou consacrées aux notes et souvenirs de voyage sont indiquées en grande partie dans les recueils et annuaires cités dans le 1. 1 deG. Bknédite, /.'/f^/y/^/c! guide), i^aris, 1900; dans Louis Bp.Éiiiiiii, L'E(jijple de 1798 à 1900, Paris, 1901, ce dernier sui'Ioiil pour les ouvrages hisloriques.

On trouvera j)ro(it à consulter les publi(;ations de l'Institut égyptien (fondé par Bonapaite. réorganisé par Saïd ), de la Société kliédiviale de géograpliicetdc la Société khérli\iale dagi-iculhne.

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