‹ La transformation de l'ÉgypteChapitre 10 sur 30 · sujets anglais au lieu de 6.000 en · texte numérisé non relu

sujets anglais au lieu de 6.000 en

mais lepremier chiffre comprend (i {17.000 soldats

ou matelots et6.5oo]Mallais qui parlent italien; si

Mktin. — l':iiyi)lo. 7

l'on déduit ces deux catégories du total, le reste ne balance pas les 14. 1^)5 Français qui résidaient en Egypte, à l'époque du recensement.

D'après la même source, on comptait en Egypte 7.117 sujets austro-hongrois et 1.277 allemands. Il faut croire que ces derniers étaient tous réunis au Caire le jour où l'empereur fît son entrée à Jérusalem : alors, en effet, les fenêtres et les magasins du quartier européen s'ornèrent d'un si grand nombre de drapeaux allemands que tout le monde en fut étonné.

Ces Allemands sont pour la plupart des représentants et employés de commerce qui travaillent à l'écoulement des produits germaniques. L'Allemagne achetait à l'Egypte 899.791 L. E. de marchandises et lui en vendait 188.298 L. E.. en 1898; en 1901, elle achetait à l'Egypte pour 53o.368 L. E., et lui vendait pour 778.096 L. E. (900.824 E. E. dans l'année 1900 où le commerce en général a été plus prospère) , Entre les deux pays . l'échange des produits se fait surtout par Trieste. Il convient donc de citer les chiffres relatifs au commerce de P Autriche-Hongrie Qvec l'Egypte, car il est alimenté en partie par l'Allemagne.

En l'SgS, l'Autriche- Hongrie importe d'Egypte la valeur de 720. o5i L. E. et exporte en Egypte pour 467.033 L. E. En 1901, les importations vont à 1 .o5i ,200 L. E., les exportations à 628.408 L. E. (en 1900, 642.473 L. E.). Les deux commerces allemand et autrichien réunis ne font, malgré leur marche ascendante, qu'une faible partie du trafic égyptien qui se chiffrait en 1901 par 15.244-939 L. E. d'impoi'tations et i5. 730.088 L. E. d'exportations.

Les commerç^ants allemands réussiront en Egypte comme dans tout l'Orient, parce qu'ils apprennent l'arabe, se montrent prévenants avec le client indigène et lui consentent les crédits les plus longs. L'Oriental, en efîet, est imprévoyant et ne songea sa dette que le jour de l'échéance ; il préfère donc })arnii les fournisseurs celui qui accorde les délais les plus étendus. Avec l'Allemand, d'ailleurs, l'Egyptien, s'il ne peut payer, obtiendra un renouvellement, à condition de prendre encore des marchandises. Grâce à ces procédés, les Allemands s'établissent partout et font le commerce de demi-gros, [)resque de détail, tandis que les autres Occidentaux se conten-

talent de vendre en gros à des intermédiaires orientaux établis dans les grandes villes. Les concurrents des Allemands prétendent que les bénéfices ainsi réalisés sont minimes, que les risques courus sont trop considérables et ne valent pas le mal qu'on se donne : les événements montrent que ces critiques ne manquent pas de fondement. Mais les Allemands sont parmi les Européens ceux qui regardent le moins à leur peine. Ils ont un autre avantage, c'est une solidarité qui se manifeste dans les plus petits détails ; une dame allemande résidant au Caire^ entend deux Français qui parlent d'acheter des vêtements coloniaux, elle s'offre à les seconder alors que nul de leurs compatriotes n'y a songé, elle les conduit dans un magasin allemand, où I ils achètent des marchandises allemandes ; le lendemain, elle reçoit du vendeur une boîte de cravates en manière de prime. Le mari de cette dame raconte qu'il a été chimiste dans une sucrerie française de la Haute-Egypte ; trouvant qu'il n'avançait pas assez vite, il est revenu au Caire et s'est fait agréer comme gérant d'un hôtel. « Quand on veut réussir hors de chez soi.

dit-il, on doit souvent changer de métier. » Tel est le princiix' (le rAIlcaKiiid <|ui ^■a chercher fortune à l'étranger ; il se plie aux circonstances, apprend toutes les langues qui peuvent lui être uliles et s'adapte aux mœurs du pays.

Lestouristr^s allemands sont de la même étoffe que leurs compatriotes établis à demeure ; moins préoccupés que les Anglais d'avoir une allure aristocratique, ils savent voyager à moins de frais, souvent d'une façon plus confortable et toujours en voyant plus de choses. Ils ont lu les guides, les livres de géographie et d'histoire, ont appris jusqu'aux altitudes et aux dates, ils se sont fait un ])lan de voyage, s'informent de tout, voient tout, lient conversation avec leurs voisins et les indigènes, questionnent tous ceux qui veulent leur ré})oiulre. Ce sont des compagnons de voyage parfnils quand ils sont discrets autant (jue savants, et dont les renseignements ont souvent leur pi'ix.

Les Italiens, au nondjre de 1^4-4^^75 ^^ divisent en deux classes, dune part les hauts fonctionnaires et les négociaids comparables à ceux de France ou d'Angleterre, «le r.nilrehvs noinhi-eux

immigrés pauvres qui vivent à peu près comme les indigènes et qui sont boutiquiers, garçons de café, ouvriers, agents des douanes ou de la police.

Les Hellènes comprennent 38. 170 citoyens du royaume de Grèce et à peu près autant de sujets turcs. Ils se divisent comme les Italiens en deux classes ; la plus haute comprend des avocats et de riches négociants du Caire ou d'Alexandrie, deux professions où les Hellènes réussissent parfaitement; la classe inférieure — de beaucoup la plus nombreuse — s'occupe principalement de petit commerce. Le revendeur, le colporteur grecs font penser au fameux vers de Juv'énal. Ils s'insinuent partout; après la prise dOmdourman par lord Kitchcner, le premier marchand européen qui parui au milieu des Anglais était un Grec portant un ballot de cigarettes. En Egypte, tout gros village possède un ou plusieurs bakkal, bazars oùse trouventépicerie, mercerie, vêtements, chanssures, vaisselle, débit de liqueurs, mont-de-piété ; le bakkal appartient soit à des Grecs, soit à des Albanais, descendants des anciens Illyriens qui parlent une langue pa-

LES ETRANGERS EN EGYPTE lO»

renie du grec et sont sujets ottomans.

Nous sommes allés passerdeuxjours dans un de ces bakkal, tenu par une famille albanaise ; la grand'mère, le père et la mère ne parlent que l'albanais, le grec et l'arabe, mais le fils et les trois filles élevés — quoique orthodoxes — chez les frères et les sœurs du Caire, savenl un peu de français et nous servent diiiterpi'èles. On nous fait visiter le bakkaL sa réserve, le village et on nous conduit dans deux autres familles alljanaises établies aux environs; tous ces gens sont nationalistes et partisans d'une Albanie indépendante des Turcs, mais sansatlacheavecla Grèce, ni avec aucun autre Etat.

Un Albanais épouse toujours une Albanaise et, s'il ne trouve pas en Egypte une femme à son gré, il en fait venir une des montagnes natales. « Et moi aussi, dit notre interprète, je ferai venir ma femme de chez nous, car sans cela mes so?urs ne trouveraient pas de maris. » Dans tous les autres groupes albanais que nous visitons, même solidarité exclusive : « Si vous étiez sur le point de prendre à votre service le pire d'entre nous, nous disait-on un jour, les

autres se garderaient bien de vous le recommander, mais ils ne vous diraient pas un mot de ses défauts. »

En dehors de leurs compatriotes, on ne voit pas très bien sur qui les Albanais ou les Grecs de la classe inférieure pourraient s'appuyer : d'en bas, ils sont détestés par les fellah qui leur emprunlent de l'argent; d'en haut, ils sont dédaignés par les hauts fonctionnaires européens. Avec les Italiens pauvres, ils forment une classe mixte oîi ne manquentpas les individus capables de s'élever dans la hiérarchie sociale. L'un des gentlemen les plus accomplis parmi ceux qui nous ont offert l'hospitalité en Egypte est un Albanais associé à un entrepreneur anglais et qui sait parfaitement l'anglais et le français.

Les Grecs et les Albanais sont intelligents, ils connaissent le prix de l'instruction et la font donner à leurs enfants dès qu'ils k^ peuvent; leurs marchands et préteurs ont contribué à introduire l'usage du français dans les plus petites i)Ourgades, mais il est possible qu'ils rendent désormais le même service à l'anglais.

Les Français et les Anglais ont eu sur les affaires privées et publiques de l'Egypte une influence beaucoup plus grande que les autres Occidentaux. De Mohammed-Ali à l'abdication d'Ismaïl, dans ce qu'on pourrait appeler la période d'influences interna lionales, les Français ont joué le principal rôle. Les Anglais n'ont guère commencé ti leur disputer le premier rang qu'au temps des embarras financiers, des émeutes et surtout après le débarquement (188:^), qui amena la lin du double contrôle (iS83) ; encore leur conduite est-elle restée quelque temps incertaine.

On doit reconnaître, en effet, qu'en 1882 le gouvernement anglais songeait surtout à réprimer les troubles. Après le débarquement, les ministres libéraux ont parlé plusieurs fois et sans arrière-pensée de retirer les troupes britanniques ; jusque vers 1888, le parti de Gladstone a considéré Tévacuation comme possible et n'a jamais refusé d'en discuter les conditions. L'opinion anglaise , était alors indécise et ne semblait pas favorable à une occupation définitive.

Aujourd'hui, le programme de paix et de réformes que Gladstone appliquait a perdu la plus grande partie de ses adhérents ; la majorité du pays a été conquise par l'impérialisme et ne rêve plus qu'annexion. Les événements dramatiques do l'année 1898, à la fin de laquelle nous avons parcouru l'Mgypte, ont montré que le gouvernement actuel de l'Angleterre entendait garder la vallée du Nil aussi longtemps qu'il serait le plus fort. 11 semble donc que le moment soit passé pour l'Egypte de reprendre sa liberté. On ne saurait pourtant aftirmer que l'occasion ne reviendra plus, car l'Egypte n'a pas été, par un acte formel, annexée à l'Empire ou placée sous

le protectorat de l'An glef erre : en droit, ellf conslitiie toujours un Etat musulman, gouverne par un souverain héréditaire, le I^hédive. qui roeonnaît la suzeraineté à peu près nominale du sultan de Constant iii0[)le. « L'Egypte, suivant une déclaration faite îi la Chambre des Communes, eu Hjo:>. par le premier ministre, est une partie de l'empire oitoman occupée par les troupes anglaises. »

Depuis i<*^97, un haut commissaire turc, nommé par le sultan, réside au Caire. Le représentant officiel du roi Edouard VU auprès du khédive est un ministre plénipotentiaire, lord Cromer qui porte le titre d'agent et consul général en Egypte, exactement comme le diplomate iccrédité par la France auprès du khédive.

Le gouvernement anglais n"a janinis ouvertement exprimé la volonté d'incorporer l'Egyte à l'Empire britannique. Quant au gouvernement français, il a pris, depuis la suppression du condominiiim ii8f^oi.une attitude d'opposition intransigeante et al)solue contre tout projet d'annexion au profit d'un Etal particulier. Déclarer que l'Egypte ne doit pas devenir une colonie soit

française soit étrangère, essayer de la maintenir sous le contrôle collectif des puissances, défendre systématiquement les institutions internationales comme la Caisse de la Dette et les tribunaux mixtes, voilà le rôle dont la France s'est chargée depuis vingt ans, défendant avec ses propres intérêts ceux de toutes les puissances autres que l'Angleterre, mais sans trouver auprès d'elles l'appui qu'elle pouvait espérer.

Si l'Angleterre est installée dans un pays oii elle n'est pas la souveraine légale, elle le doit à ses fonctionnaires qui ont réorganisé l'Egypte comme s'ils devaient la conserver et qui ont su attirer sur leurs efforts l'attention du public anglais.

En quelques années, la Grande-Bretagne a été, sur l'Egypte, plus exactement renseignée que la France, L'opinion française a constamment traité la question d'Egypte comme une atîaire d'amour- propre, sans se préoccuper assez des intérêts matériels et intellectuels que nous avions là-bas. Pour les Anglais, au contraire, il s'agissait avant tout de places à enlever, d'entreprises à conduire, de capitaux à mettre en valeur. Pour

eux le problème s'est posé dans les termes suivants : « Nous avons fait une omvre importante en Egypte depuis 1882, et nous devons en profiter sans })arlager avec personne. » Telle est bien la conclusion qui ressort de tous les chapitres du livre laineux England in Efjijpl éci'it par lord Alfred Milner (1), aujourd'hui gouverneur du Cap, jadis à la tète des finances égyptiennes.

Les chefs de service anglais en Egypte ont été choisis dans félite des fonctionnaires qui administrent les Indes, qui sont habitués à gouverner les pays indigènes et, selon l'expression anglaise, il « les faire payer ». On les a installés avec habileté, laissant le titre de ministre à un oriental et donnant, avec le nom modeste de conseiller, la direction du département à un Anglais : lors de notre passage, un seul conseiller était Français, celui des travaux publics. Les deux contrôleurs anglais et français, installés en 1879, ont été remplacés depuis i883 parmi seul conseiller finan-

(1) Londres, i8()2, 6» éd., lS<j(); Irad. franr., Pari^j, 1899. Pour les autres ouvrages favoraI)les au léiiliiie anglais, voir les l)ii)liographics indi(iuées dans rAvaiil-propos.

cier qui est anglais. Les douanes, le service sanitaire, sont dirigés par des Anglais.

La police et l'armée ont été licenciées, 2:»uis reconstituées avec un cadre d'officiers supérieurs anglais sous la direction du sirdar (commandant en chef), toujours un anglais, qui est en même temps gouverneur général du Soudan ; ainsi à côté des officiers anglais du corps d'occupation (4.5oo hommes, commandés par le général Talbot), se trouvent des officiers supérieurs anglais au service égyptien; on en compte i34 pour un effectif de 18.114 hommes, la police mise à part. Les indigènes ne dépassent plus à l'armée le grade de capitaine et on se débarrasse des officiers supérieurs égyptiens en leur donnant des emplois civils dans Tadministration, oii un oriental peut s'élever aux mêmes degrés qu'autrefois, mais sous le contrôle britannique.

Entre la capitale et les provinces un réseau d'inspecteurs anglais sépare les mondir [on préfets) des ministres et du khédive ; défense leur a été faite de se rendre au Caire sans permission, ordre leur a été donné de présenter

toutes leurs propositions par l'intermédiaire des inspecteurs : toute initiative de leur [)art est suspecte, et Tun deux a élé révociué, sous prétexte d'exactions, parce qu'il avait ouvert une souscription publique à lelTet de pavoiser et d'illuminer son chef-lieu et de faire une manifestation trop exclusivement égj^ptienne sur le passage du khédive. La réalité du pouvoir appartient à un état-major de fonctionnaires anglais peu nombreux et largement rémunérés. Tous les emplois nouveaux sont réservés à des sujets britanniques. Dans les administrations anciennes, chaque fois où la chose est possible, les Français et les autres Européens sont évincés des places qu'ils occupaient et remplacés par des Anglais. On supprime, par exemple, d^un seul coup et sous prétexte d'économie, le service des contributions qui occupait une soixantaine de Français ; on donne leurs attributions aux mondir indigènes, au-dessus desquels en place quelques contrôleurs anglais pourvus de traitements considérables.

Jadis internationale avec prédominance des Français, Tadminislralion supérieure devient de

plus en plus britannique; SOUS sa nouvelle forme, elle continue et parfait l'œuvre de régularité et d'exactitude commencée avant le débarquement, et qui se manifeste surtout dans la perception de l'impôt et le ménagement des finances.

Ici, comme presque partout, les principes n'ont [)as été modifiés, mais leur application s'est améliorée en un quart de siècle plus que sous la longue période de domination arabe et turque.

Les anciens souverains montraient de bonnes intentions, mais elles allaient rarement jusqu'à la [)rcitique. Dès le début de la conquête, le calife recommande à son général Amrou de ne point pressurer les nouveaux sujets, en souvenir d'Agar, mère des Arabes, qui était originaire de leur pays ; cette considération n'empêcha point les exactions. La taxe devait être abaissée quand la crue était trop forte ou trop faible, mais le cheikh chargé de veillerau nilomètre officiel indiquaitgénéralement le niveau le plus favorable au fisc : un membre de l'expédition française décou\rit une échelle faussée pour rendre la supercherie plus facile. La part de chaque contribuable se calculait sur le feddan, unité de mesure, mais l'Egypte eut

FHAXCjAIS ET ANGLAIS 113

divers fcddari, sui van llos régions, jusqu'à Mohammod-Ali qui les unifia, et les percepteurs se servaient partout du fcddan le plus petit. Au temps des mamelouks, suivant riiistorien Macrisi, louln révision du cadastre, préface ordinaire des augmentations d'inqjôts, était regardée par le peuple comme une calamité. Les choses changèrent peu sous Moliamined-Ali et ses successeurs, malgré les excellentes dispositions étalées dans le préambule des édits. « Vous êtes prévenus, écrit Saïd aux collecteurs, que la moindre partialité vous rendra responsable, au jour du jugement dernier, devant l'Éternel que ni richesse ni noblesse ne corronqjent. Ayant ainsi acconq)li mon devoir envers vous, en vous donnanl tous ces conseils, je me décharge de toute la responsabililé qui ne pèsera plus que sur vous. » Comme le vice-roi ne poussait pas le scrupule au point (Tadmettre des raisons pour expliquer lesmoinsvalues, le notable préposé dans chaque village aux fonctions de maire et de collecteur {cht'il{kcl-beled) employait tous les moyens d'arracher l'argent à ses administrés, enfin ne pas être obligé d(> comider le déficit à ses dépens. Or les exigen- MiiriN. — Éiryplo. 8

ces du souverain croissaient en proportion de ses besoins et sans le moindre égard pour les facultés des contribuables. Les fellah, découragés, abandonnaient leurs champs. Des villages entiers se dépeuplaient, ainsi qu'en témoignent les récits de tous les voyageurs et résidents européens, et pourtant le prince exigeait du cheikh responsable des sommes de plus en plus fortes. Sans remonter plus haut que les folles années d'Ismaïl. nous verrons la taxe, déjà bien des fois augmentée depuis Mohammed, s'accroître de 1/6 en 1868, de 1/10 en 1870, de 1/6 encore en 1871. Certte année, le khédive aux abois promet à ses sujets de diminuer les impôts de moitié, de ne plus les élever désormais sans prendre Tavis des notables, enfin de leur garantir le droit de propriété (1) s'ils consentent à payer d'un coup six années des impôts actuels [moiikabalah). En 187/,. à la veille de la faillite, lamesure relative à la moiikahalah devient obligatoire, mais le souverain veut bien répartir la somme à payer en douze annuités. Survient enfin le contrôle européen qui remet les choses au point où elles étaient en 1871, dégrève dans (1) Pour ce droit voir pages 253-260.

la proportion de i i/r^p. loo du capital vorsr les propriétaires qui ont payé en tout ou en partie la redevance de la moukobalah, et promet « l'égale répartition de Fimpôt foncier entre tous les contribuables proportionnellement à la valeur des biens que chacun d'eux possède ».

L'engagement n'a pu être exécuté. L'Egypte a encore deux espèces de terres, inégalement grevées, les unes payant 97 à 2<S francs parfeddan,les antres 10 seulement (1), mais on a surtaxé les privilégiées de iSo.ooo L. E, depuis 1880.

En tous cas, la contribution n'est plus levée arbitrairement, on l'exige à époque fixe, et chacun sait d'ailleurs le montant de sa redevance.

Les notables restent chargés de répartir la taxe et d'en recueillir le produit pour le verser au percepteur (sarraf)^ mais ils n'ont plus le moyen d'extorquer au contribuable une somme supérieure à ce qu'il doit. Tout au plus peuventils le vexer en l'ennuyant quelques jours avant l'échéance. Au reste, l'inspection anglaise est là pour découvrir et réprimer les abus.

On n'exige plus des contribuables que 99 francs

(1) \o\v pages 2r)4-2Gi.

par tête en moyenne au lieu de 28 sous Ismaïl. Ajoutons un dégrèvement d'une autre espèce ; la corvée, abolie offîcielliement en 1866, mais abusivement maintenue, est supprimée actuelle ment, sauf en temps d'inondation (1). Par contre on a enlevé au cultivateur l'ancienne faculté de s'acquitter en nature, retirée dans le Delta peu après la mort de Mohammed-Ali, mais tolérée jusqu'en 1880 dans la Haute-Egypte. Enfin, le fisc n'admet pas d'excuses. L'arriéré, formidable sous les khédives, diminue de plus en plus parce que les retardataires sont impitoyablement saisis. C'est, pour le contribuable, le revers de la régularité européenne. Mais si l'administration financière actuelle se montre stricte, elle n'est ni oppressive, ni ruineuse, comparée à l'ancienne ; elle permet à la population de s'accroître dans une proportion plus considérable (2), elle demande un peu moins à l'Egyptien et verse davantage au Trésor.

Les principales sources de revenus sont (en livres égyptiennes = 25 fr. 92) :

(1) Voir page 281.

(a) N'oir pages 43-44-

1'* L'im[)ùt foncier; 4.4^2.267 L. E. en 1900;

•2° Les douanes, (droit de 8 p. 100 ad valorem sur toutes les marchandises,) 1.258.094 L. E. ;

'\" Les droits sur le tabac (4), 1.109.881 I^. E.

4° Les bénéfices des chemins de fer : 1.893 milles anglais de raihvay appartiennent à TEtat et sont exploités par lui (réseau du Delta, ligne du Caire à la première cataracte et embranchements ; la ligne stratégique de la deuxième cataracte à Khartoum n'entre pas en compte). Le revenu net des chemins de fer s'est élevé en 1900 à 1.090.965 L. E.

Dans les dépenses, l'article le plus important comprend les 8.851.761 L. E. nécessaires (en 1900) au service de la Dette.

Les évaluations budgétaires pour 1902 portaient les receltes à 11.060.000 L. E. pour io.85o.ooo L. E. de recettes.

Les recettes et les dépenses de 1898 à 1900 sont données dans le tableau suivant :

ANNÉES RFXETTES DICTENSKS

1900 — 11.147.095 9.89ri.->2i

(4) Voir page a'iâ.

Les excédentsontpermis, outre ramortissement du principal emprunt contracté depuis l'occupation anglaise (dépense annuelle, 61.718 L. E. en 1900, 65.646 en 1902), la constitution d'économies résultant des conversions (260.037 L. E. par an) et d'un fonds de réserve (1887) qui reçoit une partie déterminée de l'excédent destinée, à parfaire les intérêts de la Dette (831.965 L. E. en 1900, 619.038 d'après les prévisions pour 1902). Ces ressources appartiennent à la Caisse de la Dette, administrée par une Commission internationale.

En 1900, sur un excédent budgétaire de 1.552.000 L. E., 559.000 sont allées au gouverment égyptien, 666.000 au fonds de réserve, 265.000 aux économies de la conversion, 62.000 à l'amortissement d'une partie delà Dette.

De 1887 5 1901, les économies de la conversion se sont élevées à 4-oo2.3o2 L. E. et le fonds de réserve en a reçu 1.186.790.

Au moment d'entreprendre l'expédition du Soudan, le gouvernement égyptien, sous l'inspiration de l'Angleterre, avait demandé à la Caisse de la Dette l'autorisation de consacrer une partie des économies à la reprise de Kharloum ; plu-

sieurs des coiiiinissaii'csyconsentirenl;,maisropposition du rcpréseutant de la France, appuyé par le conniiissaire russe, fitrejeterladeinande. C'était un succès pour les banques créancières, mais non [)as une victoire diploniali(|ue. L'Angleterre prétendit, enefTet, avoir prêté à l'Egypte le complément de ressources qui lui manquait, et elle en prit prétexte pour faire flotter, sur Omdourman, le drapeau britannique à côté du pavillon kbédivial et pour déclarer que le Soudan reconquis n'était plus égyptien comme avant i8(Sr), mais angloégyptien.

L'Egypte a payé la plus grosse part de l'expédition contie Khartoum. Elle comble chaque année le déficit du Soudan ; le budget de 1900 indique à ce sujet un prélèvement de 417- 7^9 L. E. Elle supporte tous les frais de l'occupation britannique, y compris ceux des troupes anglaises qui lui prennent 87.000 L. E. par an. L'Angleterre a donc l'avantage d'occuper sans frais la roule des Indes, le débouché du Soudan, lextré^nilé méditerranéenne de la voie projetée du Cap au Nil. Et cependant l'Egypte paye régulièrement ses créanciers, non sans avoir réduit leurs inté-

rets, elle amortit une partie de sa dette, elle a retrouvé un crédit suffisant pour emprunter à un taux modéré, — 3 o/o en iS85, 4 1/2 0/0 en 1888 (ramené à 3 1/9 deux ans après), — des fonds qui lui permettent de se débarrasser des charges les plus onéreuses ou d'entreprendre de grands travaux publics.

Le capital de la dette s'est augmenté depuis la saisie des finances égyptiennes et la révision des créances qui en fut la conséquence : un examen superficiel aboutirait donc à la condamnation de radministration actuelle ; mais une proportion bien plus forte qu'autrefois des fonds empruntés a passé en améliorations des services publics et en travaux dulilité générale ; enfin et surtout, le total des intérêts actuels est moins élevé que celui de 1877, bien que la dette soit plus forte. Pour apprécier justement la différence, il faut noter que les intérêts, pour l'année 1900, dans le deuxième des tableaux suivants, sont donnés, comme ils figurent dans les documents, en livres égyptiennes (L. E.). valant o fr. 70 environ de plus que la livre sterling tandis que tous les autres chiffres représentent des livres sterling (£).

Ul'.TTKS KN 1877-78 CAPITAL INTÉULTS

ÎC il,

Dette privilégiée à 'i 0 0 (novembre 1876). ...... 17.000.000 850.000

Dette unifiée à 7 0/0 (novembre 1876) (1) 59.000.000 ^.130.000

Dette Daïra Sanieh à 5 0 0 (1870, consolidée en 1877). 8.815.430 440.770

Dette domaniale à 5 0 0 (1878) 8.500.000 4-25.000

Totaux . . . 93.315.430 5 845.770

tJKTTES EN 1900 CAPITAL INTERETS

Emprunt 3 0/0 garanti parles

puissances (1885) 8.333.000 307.-i-25(^'

Dette privilégiée réduite à

3 1 2 0 0 (18^88 avec effet en

Dette unifiée réduite à 4 0/0 (1880) '. 55.971.960 2.182.906'/.)

Dette Daïra Sanieh réduite à -4 0/0 (1890) 6.117.240 238.572

Dette domaniale léduile à

Totaux . . . 102.714.180 3.851.761

(i) Ces deux délies privilégiée el uniliée résultenl de la consoiidalion et de l'unification des emprunts précédents après la saisie des finances égyptiennes au profil des créanciers européens.

(2) Y compris 61,718 livres deslin^^es à iamorlissemcnl.

(3) Amortissemenl suspendu en 18S.").

(4) Amortissement suspendu en iS85.

L'emprunt 3 o/o garanti par les puissances, émis en i885, pour le paiement d'indemnités à la suite des événements de 1882, pour combler le déficit, pour le rachat des pensions et pour les travaux d'irrigation, s'élevait à £ 9.424-000, dont ^: 1.0g 1.000 ont déjà été remboursées. L'amortissement se poursuit grâce aux excédents budgétaires.

L'accroissement de la dette privilégiée s'explique en partie parce qu'on a fondu avec elle : 1°, un emprunt de £ 2.33o.ooo fait en 1888, à 4 1/2 0/0 et converti en 1890 en 3 1/2 ; 2", un second emprunt pour le rachat des pensions et l'irrigation qui s'élève à £ i.3oo.ooo.

La conversion de la dette unifiée en 4 0/0 a été opérée en 1880 sous le condominium franco-anglais: le capital de cette dette s'élevait alors à £ 60.958,240.

La dette de la Daïra et la dette domaniale ont été réduites sous la prépondérance anglaise, grâce aux ventes de terres par lesquelles on aliène le gage pour rembourser la créance. On a formé une compagnie anglaise qui rachètera les domaines de la Daïra Sanieh, gage dune i>artie de

la dette, ce qui permet Ira de rembourser les créanciers et de licencier radministration internationale, qui travaillait pour leur compte.

Les Anglais espèrent qu'une série d'opérations analogues les débai-rassera même de la Caisse internationale de la Dette. Les tribunaux mixtes, enfin, leur portent ombrage et n'ont pas été maintenus sans opposition de leur part. Leur politique se comprend, car, pour devenir maîtres de l'Egypte il ne leur suffit pas de contrôler l'action passablement restreinte du gouvernement égyptien, il faut qu'ils détruisent les institutions internationales de surveillance et d'administration où les Français tiennent une place très importante.

La lutte d'influences s'est engagée aussi entre les particuliers dans les affaires privées, dans la culture, l'industrie, le commerce. Les Français ))Ossèdent toujours la plus grande partie des arlions du canal de Suez, mais le gouvernement anglais, profitant des embarrasd'Ismaïl, lui a pris en 1875, ses lyô.Gori actions à hùH francs l'une ; elles en valent aujourd'hui plus de !^8oo. Les Français sont les principaux porteurs de renies

égyptiennes, mais on vient de voir que l'administration anglaise travaille à rembourser la dette. Enfin, les Françaisontencore en Egypte un grand nombre de propriétés, d'usines, de maisons de commerce, mais les Anglais élèvent des sucreries, des moulins, soumissionnent pour les travaux publics, ont fondé une Banque nationale au capital de 25 millions de francs, ont acheté à très bon compte les navires de la Compagnie Khédivieli subventionnée par le gouvernement.

L'Angleterre fait à elle seule près de la moitié du commerce extérieur de TEgypte, qui se montait en 1901 à 15.244.939 L. E. d'importations et i5. 780. 088 L. E. d'exportations. En 1901, l'Angleterre vendait à l'Egypte pour 5.568.498 L. E. de marchandises consistant surtout en cotonnades, charbons, fers et aciers; elle lui en achetait pour 8.013.911 L. E. les principaux articles étant le coton brut, les graines de coton, le sucre, les légumes secs. La même année, les possessions britanniques en Méditerranée vendaient pour 180.703 L. E. et achetaient pour 6.634 L. I^ ■ les colonies anglaises d'Extrême-Orient vendaient pour 882.458 L. E. et achetaient pour

fran<;ais i:t anglais 125

1 07.878 L. E. On jugera des progrès faits par le commerce anglais si l'on sait qu'entre 187g et iHb'S, l'Angleterre et les possessions méditerranéennes vendaient à l'Egypte pour 2.889.40'^ L. E. et lui achetaient pour 8.888.188 L. E., année moyenne.

La France a maintenu tant bien que mal le chiffre de ses affaires avec l'Egypte, environ Go millions de francs par an ; elle occupe pour les ventes le troisième rang, un peu après -la Turquie, pour les achats, le deuxième, loin derrière lAngicterre ; pour l'ensemble du commerce, elle vient la troisième. Entre 1879 et 1888, année moyenne, la b'ranceel rAlgérie vendaient à l'Egypte 1. 000.626 L. E. de marchandises et lui en achetaient 1.186.288 L. E. En 1900, l'année la plus prospère pour le commerce franco-égyptien depuis 1868, la France et l'Algérie ont envoyé pour 1.814.870 L. E. et pris pour i.48o.i58 L. E. En 1901 elles importent en Egypte pour 1.406.480 et exportent pour 1.262.024 L. E. La diminution des achats français est particulièrement sensible pour le coton brut, dont la France demande bea-icoup moins

(G. 1 14.000 fr.), tandis qu'elle demande plus de graines de coton (+ 536. 000 fr.) destinées aux huileries de Marseille. L'augmentation des importations françaises se manifeste surtout pour lesarticles suivants: farines (près de 2.200.000 fr. d'augmentation), liqueurs (-f- 294.000 fr.), vins (+ 140.000 fr.), conserves (-1- 117.000 fr.), fers (+ Si.ooo fr.), bougies (+ 4o-ooo fr.), fromages (+ 20.000 fr.), savons (h- i3.ooo fr.).

Ce sont là pour une grande part des produits de Marseille, notamment les farines faites avec les blés de Russie et dont l'importation augmente depuis qu'en Egypte les plantes industrielles se développent aux dépens des céréales (1) ; do même, les bougies dont la France est la principale fournisseuse. Les savons viennent aussi de Marseille ; dans cette catégorie, les marchandises grossières sont fabriquées en Egypte (2), la France n'exporte que des produits fins. Les liqueurs, les vins, les conserves de France sont des articles de luxe, destinés aux Européens ; l'alcool industriel pourrait être fabriqué en abon-

(1) Page 2i3.

(2) Page 233. •

dniice avec les résidus des sucreries, s'il avait un débouché dans le pays ; les vins à bon marché sont en grande parlie importés de Grèce et des îles grecques. Enfin, la France vend à TEgypte de la parfumerie, des objets de toilette, d'ameublement, d'ornementation, le tout destiné aux Européens riches.

L'augmentation de cette classe de résidents accroîtra la clientèle de nos commerçants s'ils savent profiter de l'occasion. Or, ils se montrent en Egypte, comme partout, pleins de mérites dont le principal est une parfaite honnêteté, mais aussi, timides, routiniers, n'aimant guère à chercher le client, à le tenter, à se conformer à ses désirs, opposés aux longs crédits, paralysés d'ailleurs })ar la peur qu'ont les capitalistes français de confier leurs fonds aux industriels et aux négociants ; enfin on doit se les figurer exactement à l'opposé du commerçant allemand décrit plus haut, qui a toutes les audaces et toutes les complaisances de l'homme nouveau sur la route <lu succès, tandis (pic les nôtres ont les défauts avec les qualités tlu personnage de bonne maison qui tient à sa dignité et compte sur sa repu-

talion. Le résultat est que les Français sont les seuls à ne point gagner de terrain, tandis que tous les autres profitent de raccroissement de la population et de l'augmentation de la dépense publique et particulière.

On es})ère que la loi promulguée en 1900 pour étendre la compétence des tribunaux mixtes en matière de faillites et banqueroutes enhardira un peu les négociants français, les moins confiants de tous.

iJn événement très heureux pour nous a été la conclusion d'un traité de commerce francoégyptien, le 26 novembre 1902. Jusqu'à cette date, les relations économiques entre France et Egypte étaient régies par le traité franco-turc de 1861, applicable à tout l'empire ottoman. Ismaïl, on Ta vu (1), avait acheté au sultan le droit de conclure des traités de commerce, et ses successeurs usèrent de la prérogative pour négocier avec TAngleterre (18S9), puis avec les diverses puissances, sauf la France et la Russie. Ces deux Etats semblaient peu disposés à reconnaître par un acte formel l'indépendance écono- (1) Page 87.

mique de l'Egypte, car depuis 1882 toute rupture d'un lien avec la Turquie suzeraine passait pour supprimer un des obstacles qui s'opposent à rétablissement d'un protectorat anglais. Mais le traité de commerce franco-turc de 1861 allait être remplacé par un autre arrangement qui porlo la taxe uniforme de 8 p. 100, perçue jusqu'à présent paila douane égyptienne, à 11 et même i5 p. 100 dans certains cas ; l'Allemagne concluait avec l'Egypte un accord qui devenait applicable à la France en vertu de la clause de la nation la plus favorisée et qui, fort avantageux aux produits allemands, grevait de 10 p. 100 les farines et céréales, les soies, les vins, c'est-à-dire des articles pour lesquels nous comptions [)armi les vendeurs les plus importants. Pour sauvegarder nos intérêts, M. Cogordan, naguère représentant de la France au Caire, signa le traité de commerce franco-égyptien du 26 novembre 1902, qui maintient l'ancien tarif de 8 p. 100 sauf pour certains produits que nous ne vendons pas à rÉgypte, par exemple les sucres raftinés et les l)ois, taxés h 10 j). 100. les alcools, les pétroles, les animaux sur pied, taxés à iT) p. 100. Comme

Mktin. — Lirypio. <)

la clause de la nation la plus favorisée figure dans les traités de presque toutes les puissances avec l'Egypte, le bénéfice des dispositions indiquées ne demeurera pas exclusivement réservé à la France. On peut toutefois considérer comme avantages particuliers d'ordre diplomatique la reconnaissance de privilèges anciens, stivoir : l'exemption de tous droits pour les établissements scolaires, religieux, hospitaliers, après déclaration faite par les consuls français et pour les envois destinés aux postes françaises d'Egypte qui ressemblent à celles de Turquie ou d'Extrême-Orient. Le traité de 1902 est l'un des premiers effets d'une nouvelle politique qui ne demandera plus tout ou rien, et qui ne procédera plus par continuels coups d'épingles.

Les Anglais ont en peu d'années beaucou[) travaillé dans l'intérêt de leur nation. Mais, disent leurs rivaux. l'Angleterre prend au pays plus qu'elle ne lui donne, et, suivani la l'oruiulo qui sert de titre au livre dun publiciste français (i), V Angleterre épuise V Egypte. Quand on s'exprime ainsi, on parle en vrai Français, économe, soucieux de l'avenir, on se place au point

(i) M. A. Gavillot. (lirect(>ur d un journal françaiïsdu Caire. Les ouvrages français de polémique, de circonstance ou d'impressions (exemples parmi les plus récent? : H. Pensa, 1896 ; L. Malosse, i8y(i ; A. Boirgcft. 1897 ; de Noailles, 1898 ; E. Aubin, 1899, etc.) sont indiqués par L. Bréhier, ouvr. cilé, p. 21, et dans les autres bibliographies indiquées à l'avant-propos.

de vue de nos administrations coloniales, si prudentes à donner des concessions, si timides à engager une dépense, si fécondes en minutieuses prescriptions qui gênent l'initiative présente au profit d'un avenir lointain. Ce n'est pas la manière dont les Anglais procèdent : pour eux, il faut que rétablissement rende le plus possible et le plus tôt possible, il faut en même temps qu'il paie les frais de la police, des chemins de fer, des routes, des télégraphes, de tout ce qui peut faciliter la besogne à l'administrateur et au colon britanniques. Quant à l'indigène, on sera juste avec lui, mais à la façon duii maître vis-àvis de ses inférieurs: son intérêt doit être subordonné à celui du blanc, et Topinion anglaise n'admet pas qu'il revendique des droits égaux à ceux de ses suzerains, ni surtout que ses réclamations aboutissent à la révolte. On peut critiquer cette méthode, mais on doit reconnaître qu'elle a produit en Egypte tout ce que son application pçut donner.

Nous avons recueilli chez le directeur d'une maison de commerce internationale où dominent les Allemands l'appréciation suivante sur le

régime anglais: « Les Anglais sont très chers, ils donnent de gros appointements à leurs fonctionnaires et dans les travaux publics ils dépensent plus qu'autrefois. L'ingénieur anglais envoyé pour établir un canal se lance au jugé, se met à faire creuser sans retard, quitte à combler la tranchée et à recommencer s'il s'est trompé ; les Français, au contraire, arpentaient, nivelaient, calculaient, hésitaient et finissaient souvent par ne rien faire. Tout bien pesé, nous n'avons pas de sympathie pour les Anglais, mais nous croyons qu'il y aura plus de travaux et qu'on fera plus d'affaires avec eux que sous le régime international. »

Sous la tente du maréchal Bugeaud on lisait Jocelyn, sous celle de lord Kitchener of Khartoum on pense aux affaires. « Quelles nouvelles de la digue d'Assouàn? » demanda le général en chef à son retour duTransvaal, et les Anglais l'admirèrent de porter tant d'intérêt au })lacemcnt des capitaux brilanniques, lui dont la reconnaissance nationale a fait un capitaliste. Le sif'dar Kitchener, après la [)rise d'Omdouinian, a reçu du Parlement le titre de pair et une

énorme dotation. Noblesse, pouvoii-, i-iclx'sse, sont de passionnants appâts : or, tout Anglais sait que le roi peut les donner ensemble et d'un coup à ceux qu'il juge ses meilleurs serviteurs. Dans la marche sur Khartoum, un jeune Anglais, bien en cour, répond à un pacha qui le trouve épuisé et l'engage à retourner en arrière : « Non ! La reine sait où je suis, ce que je fais et elle m'en tiendra compte ! » La satisfaction du devoir accompli, la popularité, les éloges de la presse, les hommages des sociétés savantes, ne sont pas en Angleterre les seules récompenses du dévouement à l'intérêt public. « Que va-t-on accorder au commandant Marchand quand il rentrera ? » nous ont demandé plusieurs Anglais. — « Un galon de plus, une décoration. » — « Parfaitement, mais pas de titre, pas d'argent avec cela? Votre constitution, l'esprit de votre peuple, dites-vous, s'y opposent. Vous ne savez pas récompenser ! » Ces Anglais n'admettaient pas qu'on put être un personnage ou un héros sans fortune.

Ils eussent compris moins encore qu'on reçut de l'argent sansle dépenser. Gagner 26.000 francs

DEUX MLTIIODES. — DEl X TE.Ml'El'.AME.NTS 135

par an et vivre avec (S.ooo comme certains fonctionnaires français d'Egypte leur semblerait une inconvenante mesquinerie. Tandis que le Français reste un petit Ijourgeois économe et inquiet de l'avenir, qui supprime ses besoins pour rogner ses frais, l'Anglais a tout ensemble les manières d'un grand seigneur et celles d'un négociant au commerce prospère. Ses ressources ne suffisent pas ? Il tâchera de gagner davantage, et au besoin, les affaires y pourvoieront.

L'Anglais traite ses propres revenus comme les finances égyptiennes. Mieux payés que les Français, les fonctionnaires britanniques dépensent aussi davantage et ont un train de maison proportionné à leurs appointements. Au Caire, ils louent un hôtel sur le boulevard à la mode du quartier neuf, s'entourent de nombreux domestiques aux costumes magnifiques, ne sortent qu'à cheval ou en voiture; l'ànc est passé de mode depuis leur arrivée, lis combinent l'apparat oriental et les formes anglaises.

Toute la partie de leur existence qui n'est pas prise par le travail et les nécessités de la vie égyptienne est exactement réglée comme elle le

serait en Ang-leteri'C. Dans chaque journée, se succèdent aux mêmes heures la promenade à cheval, les repas, la sieste, le tennis, le badmington et le thé. En regardant l'heure, on peut dire ce que font tous les Anglais qui se respectent et s'ils sont en veston ou en habit. L'exactitude dans le régime, la succession régulière de repos et d'activité sont excellentes en pays oriental et font que les Anglais s'y portent, en général, mieux que les autres Européens : mais est-ce par hygiène qu'ils règlent ainsi leur vie ou par habitude et pour continuer à respecter les règles du bon ton métropolitain ?

L'amour de ce qui est distingué est si fort dans la nation anglaise qu'il se trouve même chez le peuple. A quoi pense-t-on que s'amusent les soldats de la garnison britannique lorsqu'ils touchent leur prêt? A boire, comme ceux de tous les pays, mais aussi à se promener en voiture de première classe sur le boulevard des grands hôtels et des magasins.

Ce goût de la représentation extérieure s'est trouvé tout à fait propre à frapper les Egyptiens, car la simplicité n'est pas de mise en Orient. Un

Di:i X MKTHODES. — lJi:UX TKMl'KF^.AMENTS 137

oflicier supérieur iiidii^ène, rojclé dans les fonctions civiles par les Anglais, ne pouvait cacher son admiration pour l'équipage qu'avait le sirdar Kitchener dans sa campagne du Soudan : (( 11 fallait, Monsieur, 80 chameaux pour porter ses bagages, et sa tente avait quatre grandes portes, plusieurs chambres, un salon et une salle de bains. Qu'il m'en fasse cadeau et je n'aurai pas d'autre demeure jusqu'à la fin de mes jours ! »

Si le luxe extérieur des Anglais impose beaucoup aux Orientaux, ne peut-on espérer que les qualités naturelles des Français fassent sur eux un effet meilleur encore et leur inspirent de l'attachement ? En princi[)e, la question se juslilic, car nous sommes moins fermés que les Anglais, et plus souvent prôtsà traiter l'indigène comme notre égal. Nous réussirions donc à lui inspirer une véritable affection si nous pouvions toujours mettre en contact avec lui des hommes d'une intelligenceetd'un caractère exceptionnels. Malheureusement, la perfection est aussi rare chez nous ([ue chez les autres.

On entend parfois dire en Egypte que l'Anglais a [)lus de tenue que le Français ; cela signifie

1;j8 la transformation DE L EGYPTE

que le premier cache ce qui n'est pas à l'avantage de sa nation, tandis que le second dévoile ses moindres défauts et surtout ceux de ses voisins. Dans une assez grosse ville, deux ingénieurs français se présentent au Club international, après dîner, dans un état qui ne leur permet pas de comprendre ce qu'on leur expose et de lire une lettre officielle. « Quelques Anglais aussi boivent, nous dit un étranger, mais quand ils sont gris, ils restent chez eux. » Ce n'est pas mieux, c'est peut-être plus habile.

L'habitude de se montrer toujours dans une tenue composée est donnée aux jeunes indigènes qu'on élève en Angleterre; ils reviennent raides. graves, causent peu, gardent leur sang-froid et ne traduisent pas à tout propos leurs sentiments. Au contraire, ceux qui avaient fait leur éducation dans les lycées et facultés de France parlaient haut, aimaient à porter le tarbouch sur l'oreille et conservaient quelques manières du boulevard Saint-Michel, Il est vrai que les mieux doués d'entre eux revenaient avec une personnalité plus développée et des connaissances plus étendues ; mais le public musulman est vivement

l'iappé par la giavité extérieure, tandis qu'il n'apprécie pas toujours la science à son prix. Cependant il semble que les Egyptiens si gais, si tapageurs, se sentent gênés sous la domination de fonclionnaires hautains et silencieux. Les Anglais ne s'en préoccupent guère et, si on leur faisait une remarque à ce sujet, ils répondraient certainement que les Egyptiens se trouvent mal à l'aise parce que l'éducation française leur a donné de mauvaises habitudes.

En Egypte, comme dans le reste du monde, les Français sont les plus divisés de tous les Européens. Ils en conviennent eux-mêmes ; dans une réunion de publicistes et de diplomates français, un [)ersonnage de grande expérience disait, sans (rouver de contradicteur : « J'ai observé partout qu'un Français seul vaut mieux que deux étrangers, mais que deux Français l'un à côté de l'autre se neutralisent, pour ne pas dire plus. » En Hautel'lgy})te, la plupart des sucreries sont dirigées chacune par deux Français, l'ingénieur cl le mécanicien ; ils sont pi-esquc loujours brouillés et ne laissent rien ignorer de leujs griefs. Dans les villes, la colonie française est déchirée par des

coteries, des rivalités personnelles ou par la politique, tandis que parmi les autres Européens, la solidarité est beaucoup plus grande en apparence, car les divisions, si elles existent, n'arrivent pas à la connaissance des étrangers. Trop souvent le groupe français manque de cohésion. ses membres ne peuvent faire aucune action d'ensemble, ils en arrivent peu à peu à vivre isolément ou à chercher des relations hors de la colonie. Un pareil émiettement est défavorable à l'influence nationale : chacun a beau conserver chez soi les habitudes et les idées françaises, elles perdent une partie de leur force d'expansion ; si un nouvel arrivant se sent attiré vers les Français par son origine ou par ses sympathies, il ne sait avec qui se lier, car dans cette société sans consistance, qui le recevra, où pourra-t-il trouver des renseignements, un conseil, un accueil ? Les personnes auxquelles il est adressé n'auront pour lui que des paroles banales et de vagues avis, préoccupées qu'elles sont de ne s'attirer aucune affaire.

Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, les Anglais ont une méthode simple et pratique :

DEUX METHODES. — DEUX TEMPERAMExXTS 141

leur société, absolunieiii Icrméc aux inconnus, s'ouvreaux fonctionnaires, aux voyageurs qui sont j)résentés : on ne s'inquiète ni de leurs idées, ni de leurs sentiments, mais seulement de leurs manières et de leurs relations, pour lesquelles une lettre d'introduction est une garantie suffisante. C'est lout ce que demande le nouvel arrivant ; administrateur ou homme d'affaires, une fois sa besogne terminée, il ne se plaît qu'à la vie mondaine et se trouve satisfait dès qu'il en jouit ou qu'il en trouve au moins l'image. Pour beaucoup de voyageurs anglais, le plaisir consiste à être admis dans le Club aristocratique et à vivre dans un des grands hôtels où les riches passent la saison.

Une dame, ([ui ne possédait pas assez d'argent pour loger au Ghezireh Palace, essayait de s'en consoler en allant chaquejour y prendre le thé ou le lunch : peut-être n'a-t-elle pas cherché à voir autre chose pendant son séjour au Caire. Il y a des Anglais qui ne se promènent jamais dans l'admirable ville indigène. « C'est trop sale », affirment-ils, en ré[)(Mant sans le contrôler ce (pi'on I leur a dit au quartier britannique. Ils vont à

Tarbre de la Vierge ou aux Pyramides, au casino deHélouan-les-Bainsou aux tombeaux des califes comme ils iraient en Californie voir les arbres géants, mais ils ne visitent aucune mosquée, sauf celles qu'il est convenable d'avoir vu ; ils s'étonnent qu'on aille au musée d'archéologie égyptienne et, s'ils se rendent à la collection arabe d'El-Hakim, c'est surtout pour voir la porte par laquelle Bonaparte fit son entrée tambour battant. Enfin, quelques-uns de ces touristes, d'ailleurs parfaits gentlemen , manifestent peu de curiosité et parfois des ignorances qu'on s'étonne de trouver chez des gens si bien élevés. Sous tous les rapports, quel contraste avec les voyageurs allemands dont nous parlons plus haut 1

Certes, la nation anglaise ne manque pas d'hommes qui ont étudié l'Egypte ancienne et moderne, et l'ont décrite dans des termes excellents. Nous ne marchandons pas notre estime à cette élite de savants et d'artistes, encore qu'ils soient moins nombreux peut-être, en Egypte, que ceux de France ou d'Allemagne; mais ici nous ne parlons que de l'Anglais moyen, et nous

prions qu'on nous permette de le juger avec la même liberté que nous avons prise envers nos compatriotes.

L'Anglais admire les diplomates et les fonclionnaires de son pays, pourvu (ju'ils soient plus puissants, plus considérés, mieux rémunérés et qu'ils dépensent plus que les autres. Il ne leur causera jamais d'ennui par excès d'imagination ou par passion de la critique. S'il voyage, il attend deux un bon accueil, et le trouve toujours à condition de vivre en gentleman et de tenir son rang. Le résultat c'estqu'en Egypte, l'Anglais de la société retrouve sans etïort l'Angleterre, entend parler exclusivement de ^œu^ re que ses compatriotes ont accomplie et rapporte chez lui l'opinion que la domination britannique doit être à tout prix maintenue sur la vallée et le delta du Nil. Cette conviction s'introduit dans son esprit, sans lui demander aucune peine, par le simple effet des conversations de club et de salon ; elle se répand de la même façon en Angleterre.

Parle double résultat de la tradition et d'une forte discipline volontaire, la nation anglaise se serre autour de son roi et de son aristocratie,

la moins fermée de toutes : chez elle, on n'attaque pas les dirigeants, on s'efTorce de mériter une place dans leurs rangs, — espoirpermis à tous, — on les admire, on les imite, on les écoute. De là vient Tunité nécessaire à l'exécution des grands projets diplomatiques, de là encore ces mœurs dont les autres Européens se plaignent sans toujours les comprendre, mais qui rendent les Anglais merveilleusement propres au rôle de maîtres.

Les Français, au contraire, sont démocrates jusqu'à l'anarchie, individualistes jusqu'à la fantaisie ; plus on en consulte, plus on trouve davis différents. Sans douteleurs divisions s'expliquent en honne partie par de grands problèmes qui n'agitent pas l'Angleterre, — principes de la Révolution, souveraineté du peuple, libre-pensée, — mais le caractère y est pour quelque chose.

Les Français poussent au plus haut point l'esprit critique qu'on ne saurait condamner absolument, car il devient le grand instrument du progrès intellectuel chez ceux qui savent reconstruire après avoir démoli . Quand nos compatriotes auront mis leur intelligence à inventer une nié-

thode })Oiir gouverner les indigènes, fonction à quoi leurs habitudes et leur éducation ne les préparent guère, nul doute qu'ils ne trouvent quelque chose d'excellent, mais la découverte reste à faire.

11 serait difficile de rencontrer deux tempéraments nationaux plus différents ; il est regrettable que cette opposition engendre une défiance et une jalousie réciproques, que, ])ar suite, la bataille se livre sans trêve entre particuliers comme entre gouvernements, alors qu'Anglais et Français auraient tant à apprendre les uns des autres.

Mktin. — Egypte.

Le ministre de rinstruction publique évalue à un douzième la proportion des Egyptiens qui savent lire et écrire (i). D'après le recensement de 1897, 7'*-*^ P- ^^^ ^^ ^^ population audessus de 7 ans saurait lire et écrire dans le Delta et la région du Caire, 4,07 dans la Haute- Egypte, 5,8 dans Tensemble du pays. L'instruction est donnée dans les écoles arabes, qui existent depuis le commencement de l'islam, et dans les écoles européennes qui ont été organisées dans le cours de ce siècle, principalement

(1) Yacoub AnTiN-PACiiA, L'inslrudion publique en Egypte, p. 34.

par des Français. En 1897, ^^ comptait environ 10.000 écoles avec 17.000 maîtres et 22S.000 élèves. Les 7/8 de ces établissements ne donnaient que l'instruction la plus élémentaire.

L'enseignement primaire arabe et musulman se /ait à côté de la mosquée dans l'école du koLiltab ; on appelle ainsi un élégant pavillon de construction légère et gracieuse, tout en colonnettes et pierres découpées à jour ; il a deux étages, le bas occupé par une fontaine avec des gobelets pour boire, le haut formant une galerie couverte qui sert de classe. Le koultab est une fondation pieuse ; donner l'eau est une des formes ordinaires de la charité musulmane, comme il est naturel dans un pays sec ; donner renseignement élémentaire est une libéralité si fréquente que rOriental conçoit malaisément qu'on doive payer pour apprendre à lire, à écrire et à réciter des prières. On parle ici du peuple seulement, car les riches entretiennent chez eux des cheikh qui instruisent leurs enfants.

Grûce à l'obligeance du ministre de l'instruction publique, ArtinYacoub-Pacha, nous sommes

montés dans la galerie supérieure de plusieurs koutiab.

A notre arrivée, tous les enfants se lèvent et font le salut militaire, les filles comme les garçons : les écoles sont mixtes, mais les filles y viennent en très petit nombre et n'y demeurent que jusqu'à lâge où elles doivent prendre le voile et rester chez elles, c'est-à-dire vers dix ou douze ans. Le ministre voudrait augmenter la proportion des écolières et, dans cette intention, il offre, pour elles, aux koiiitab qui veulent l'accepter, une subvention deux fois plus considérable que pour les garçons : le gouvernement accorde, en effet, une prime de quelques francs par année et par élève, à condition qu'on enseigne réellement la lecture, l'écriture, les éléments du calcul et qu'on donne à ses inspecteurs le droit de contrôler l'instruction ; du reste, il laisse aux cheikh ou instituteurs le temps et la liberté de faire apprendre le Coran et tout ce qu'a prescrit le fondateur. D'après les données les plus récentes, le gouvernement administrait directement 87 kouttab avec 101 maîtres et 4'73o élèves (chiffres de 1898); il contrôlait

LES KCOLKS 149

lo fonctionncmcnl de 84.") autres, comptant 1.364 maîtres et 26.861 élèves (1901).

Sous la direction du cheikh, les enfants apprennent par cœur les versets du (loran en chantant et en balançant le corps, procédés mnémotechniques qui, chez nous, ont fini leur temps; ils récitent les prières aux appels du muezzin de la mosquée voisine. Sur les murs de toutes les écoles sont indiqués les quatre points cardinaux afin que chacun reconnaisse remplacement de la Mecque vers laquelle tous les fidèles doivent se tourner pendant la prière. Le mobilier du koullah est des plus simples; au Caire, les écoles soumises au contrôle officiel ont reçu quelques bancs prêtés par le gouvernement, mais, le plus souvent, les élèves s'asseyent en rond par terre autour du cheikh accroupi sur une natte.

Au-dessus des écoles élémentaires viennent les médressé qui forment les cheikh ; leurs cours se font sous les arcades des mosquées importantes, où les professeurs enseignent sans plus d'appareil que dans les koiitlab. Elèves et maîtres sont coiffés du turban prescril par le Prophète : un bon musulman devrait [)orter

autour de la tête une pièce d'étoffe assez grande pour qu'elle pût lui servir de linceul. On rencontre quelques-uns de ces cheikh à turban dans les écoles officielles, car le gouvernement les emploie pour enseigner l'arabe et les prières, mais il les prend dans une médressé soumise à son contrôle et qui est une sorte d'école normale arabe.

Les écoles supérieures des mosquées forment, outre les professeurs, des docteurs en droit et en théologie. La première de toutes est l'Université de la mosquée El Azhar (la fleurie) l'un des centres d'études islamiques. Cette mosquée, comme toutes celles du Caire, comprend une grande cour quadrangulaire entourée de portiques ; le portique de l'ouest renferme la niche ornée d'arabesques qui marque la direction de la Mecque et à côté la chaire en bois ajouré où Vimam prêche le vendredi ; les autres sont divisés en quartiers réservés chacun aux étudiants d'une nation, trois pour l'Egypte (haute, basse, orientale), un pour le Soudan, un autre au premier étage pour les étudiants venus des deux villes saintes, la Mecque et Médine, et de

l'Arabie. En 1901 , lo nombre des maîtres s'élevait à 240, celui des étudiants dépassait 7.000. Parmi les derniers on trouve des gens de tout âge : la plupart appartiennent h des familles pauvres et ne possèdent aucun moyen d'existence avant d'avoir obtenu leurs diplômes. L'enseignement ne leur coûte rien, car les cours ont été fondés par de pieux donateurs qui ont favorisé tantôt une nation, tantôt une autre et les revenus de certains quartiers sont suffisants pour qu'on puisse donner aux étudiants sans ressources le peu d'argent qui leur est nécessaire pour vivre. Ainsi, « non seulement l'instruction est gratuite, mais elle est parfois encouragée par des avantages pécuniaires (1) ».

Les professeurs, qu'on appelle cheikh comme les instituteurs, siègent à l'orientale sur une natte et font apprendre par cœur des livres à leurs élèves. Quand un étudiant connaît suffisamment un texte ou un commentaire, le cheikh lui confère la « licence » en écrivant sur le volume que l'étudiant est capable de l'expliquer

r V;icuiil> AiniN -Pacha. L'Inslrurliun publi<juc en Éijijple, p. i(j.

OU de le réciter. La licence est donc donnée « non pour une science ou pour un groupes de sciences, mais bien pour un livre lu ou appris (i) ». Les études se prolongent pendant plusieurs années : l'ensemble des cours comprend la grammaire pour ceux qui n'ont pas fait d'études préliminaires suffisantes ou dont l'arabe n'est pas la langue maternelle, la rhétorique, la logique, enfin la théologie et la jurisprudence dont les principes sont tirés des Ecritures islamiques. On voit que l'organisation et le plan des études rappellent ceux de nos Universités médiévales dans le temps oi^i Albert le Grand parlait sur la place qui a gardé son nom et où Abélard enseignait les écoliers assis sur des bottes de paille. Les Coptes ont un millier d'écoles élémentaires destinées à enseigner surtout les principes de la religion et assez semblables aux kouttab, sauf les différences de confession et d'idiome : la lano-ue sacrée des Coptes dérive de l'ancien égyptien. Les Coptes ont aussi 22 écoles qualifiées de pri-

(1) Même ouvrage, p. 18. Chez nous la pédagogie s'affranchit progressivement de ces pratiques, mais nous continuons à apprendre par cœur la théorie militaire et le catéchisme.

LES KCOLES 153

maires, i collège et i séminaire de théologiens attaché à une église. D'après les rapports officiels, la moitié des hommes saurait lire et écrire chez les Copies, proportion très supérieure à celle que donnerai! l'islam ; par contre, l'éducation des femmes coptes est aussi négligée que celle des musulmanes et pour les mêmes raisons.

Les 25. 200 juifs d'Egypte ont des écoles confessionnelles et, dans le nombre, deux établissements d'inspiration euro^îéenne fondés et entretenus par TAlliance israélite universelle.

En Egypte, l'instruction moderne s'est superposée à celle du moyen âge ; elle a été introduite par des Européens, surtout par des Français, les uns membres de congrégations religieuses, le? autres laïques et appelés par le gouvernement.

Les écoles catholiques les plus importantes appartiennent aux Français ; ensuite viennent les écoles italiennes. Elles instruisent surtout les garçons : les unes sont primaires, les autres secondaiies.

L'école primaire est un établissement de mission où l'on élève les enfants des Européens de la classe pauvre, des Syriens catholiques,

des Coptes unis à Rome ; cette dernière catégorie est la moins importante. En Egypte les conversions sont très peu nombreuses, et — parmi les musulmans — tout à fait exceptionnelles : les fils de fellah coptes vont à l'école primaire des frères ou des moines pour y apprendre quelques éléments des langues étrangères qui leur permettront de s'élever à la profession de guides ou de drogmans, et, si on l'exige, ils paient l'instruction en se convertissant.

Les collèges catholiques français les plus importants appartiennent aux Frères qui donnent l'enseignement primaire supérieur et l'enseignement moderne, et aux Jésuites qui donnent l'enseignement classique. On n'y fait pas de prosélytisme; on y admet des Coptes, des orthodoxes, des juifs, des musulmans mêmes , ceux-ci y viennent en petit nombre, car ils ont une horreur comparable à celle des protestants pour les images et les formes du culte catholique, tandis que les autres acceptent les prières et les pratiques du collège, pourvu qu'on ne leur demande pas de se convertir. Les écoles secondaires servent donc surtout les intérêts matériels de l'Eglise en donnant

aux ordres religieux un revenu fourni parles pensions que paient les élèves et en assurant à leurs chefs une situation sociale qui correspond à l'importance des établissements, au rang- de la nation qui piotège les écoles, au nombre de places qu'occupent leurs anciens élèves.

L'instruction est considérée par les parents et par les élèves comme un moyen de parvenir. Déjà, sous les Pharaons, les enfants apprenaient à lire et à écrire pour entrer dans le corps des scribes ; la tradition continue et, si l'on s'instruit, c'est pour devenir un effendî, un fonctionnaire. Les professeurs et les instituteurs sont unanimes à le reconnaître ; tous les élèves à qui l'on demande ce qu'ils espèrent répondent : c( Une place du gouvernement ou d'une administration internationale. »

Jusqu'à présent les écoles secondaires du clergé français donnaient un des meilleurs moyens pour arriver à ce but : fondées à une époque oii l'enseignement officiel n'existait pas encore, elles s'étaient formé une nombreuse clientèle. Elles préparaient au baccalauréat passé à Alexandrie, devant une commission

de notables choisis par le consul de France, et ce titre ouvrait la porte des fonctions égyptiennes sous le régime international. Aujourd'hui les Anglais déclarent qu'ils n'en tiendront plus compte, et les candidats doivent passer par les écoles khédiviales, oii l'anglais remplace le français, et se présenter aux examens égyptiens. Le baccalauréat donnait aussi le droit de faire des études dans les Ecoles supérieures, comme celles de médecine, de droit, des ingénieurs, fondées au Caire par le gouvernement, et où des professeurs français enseignaient dans notre langue ; mais aujourd'hui l'enseignement supérieur est donné en arabe et en anglais. Reste une École libre de droit fondée par des Français, mais ceux qui y prennent leurs grades ne doivent pas s'attendre à devenir autre chose qu'avocats. Que vont faire dans ces conditions les écoles catholiques ? Il y a quelques années, toutes enseignaient le français comme langue étrangère ; aujourd'hui les écoles italiennes et celles dont les maîtres ne sont pas français commencent à enseigner l'anglais. Les directeurs des écoles françaises pourront-ils, sous la nouvelle domi-

LES KCOLES 157

nation, continuer à servir en même temps les intérêts de l'Eglise et ceux de la patrie ?

Les protestants de langue anglaise ont fondé vers le milieu du dix-neuvième siècle des établissements qui, jusqu'à présent, sont restés moins importants que ceuxdescatholiqucs. L'un des plus grands est celui des presbytériens américains, à Assiout, qui comprend à la fois un hôpital et des écoles. Les protestants s'étaient proposé de convertir les Coptes, mais, comme les catholiques, ils ne font guère d'adeptes que parmi les pauvres. Tous les Coptes de condition désapprouvent ces tentatives. « Notre christianisme vaut bien les autres, disait l'un d'eux. A quoi bon semer la division parmi nous, quand il y a tant de païens chez qui les missionnaires pourraient employer leur zèle ! » Les convertis sont pour la plupart de pauvres diables, hommes et femmes, qui harcèlent les visiteurs à l'entrée des églises ou des monastères en leur criant sur un ton lamentable : « Christian, sir, chrislian ! Backchich, give backchich. » Dans tous les cas, on leur apprend l'anglais qui naguère était ignoré même dans les villes. Une foule de dames et de messieurs.

envoyés par des sociétés britanniques ou américaines de propagande religieuse, obtiennent le môme résultat à Alexandrie, au Caire, dans les centres de touristes. Leur nombre augmente depuis Toccupation, et leurs efforts ne sont pas pour déplaire à l'administration anglaise.

En 1898, les écoles des missionnaires (catholiques et protestants) étaient au nombre de 187 avec 792 maîtres et 20.089 élèves, qui se répartissaient de la manière suivante : filles (enseignement très élémentaire), 9.188 élèves, 36o maîtresses \ garçons, dans les écoles primaires, 7.183 avec 288 maîtres, dans les écoles secondaires, 8.741 avec 142 maîtres ; venaient enfin deux séminaires protestants de missionnaires avec 82 élèves. On doit ajouter 4-3 écoles avec 285 maîtres et 4.869 élèves, qui sont tenues par des Européens de diverses nationalités et où les maîtres sont laïques, mais pour la plupart en sympathie avec le clergé catholique ou protestant, enfin les deux écoles de TAlliance Israélite universelle où Ton enseigne le français en même temps que l'hébreu et l'arabe.

Dans quelques unes des 1.022 écoles reli-

gieuses coptes, on enseigne, outre l'arabe et le vieux copie, un peu de français ou d'anglais.

En décembre 1902, le nombre total des enfants égyptiens qui apprenaient au moins les éléments du français était évalué à 10 ou 16.000, en grande majorité élèves des écoles particulières.

Nulle part la lutte de l'anglais contre le français n'a été plus acharnée que dans l'enseignement officiel, où le second était, depuis ^lohammed-Ali, l'unique langue étrangère. C'est à la France que le grand pacha s'élail adressé pour donner aux futurs fonctionnaires une éducation modèle. Dès qu'il fut devenu le maître en Egypte, il envoya des fds de mamelouks et d'officiers ou employés turcs étudier en Italie, en Angleterre, en France. La mission française devint bientôt la plus importante, et lorsque le pacha rappela, en 1834, ceux qu'il avait envoyés en Europe, presque tous avaient terminé leurs études à Paris. A leur retour, Mohammed-Ali leur donna audience et remit à chacun d'eux un ouvrage français sur les sciences que le gouvernement jugeait utiles pour l'Egypte, arl militaire, mécanique, médecine :

au sortir de l'audience, les étudiants furent enfermés, pendant trois mois à la citadelle, et n'obtinrent leur liberté qu'après avoir traduit en turc les livres qu'ils avaient reçus. Mohammed Ali fit imprimer leurs manuscrits et les distribua comme manuels dans les écoles supérieures qu'il avait fondées ; il croyait que les sciences européennes étaient fixées chacune dans un texte définitif comme celles qu'on enseigne à l'Université d'El Azhar ; il ne distinguait d'ailleurs pas très bien les divers ordres d'études, de sorte qu'il lui arrivait d'envoyer un juriste commander les artilleurs et un ingénieur enseigner à l'Ecole de médecine. Son but était de faire des officiers et un service de santé militaire comparables à ceux de l'Occident. L'armée le préoccupait plus que tout, et l'instruction publique resta dans les attributions du ministre de la guerre jusqu'en i836, époque oii l'on créa pour l'organiser un conseil moitié européen, moitié oriental.

A cette date commence véritablement la création des écoles officielles avec des méthodes européennes et l'enseignement du français. Leur histoire est longue et pleine de vicissitudes, car

LES KCOLES 161

Abbas, successeur de Mohammed Ali, défit l'œuvre de son grand-père que reprirent sur un plan nouveau Saïd et Ismaïl.

L'un des etîets des réformes fui que la langue turque céda le premier rang à la langue du pays, en môme temps que le personnel turc était peu à peu remplacé par un personnel égyptien. Mohammed-Ali, engagé dans une longue lutte avec le sultan, se mit à recruter soldats et fonctiojuiaires dans le peuple égyptien, qui lui avait paru d'abord simple matière à gouverner ; mais les Egyptiens n'avaient pas l'habitude du nouvel honneur qu'on leur accordait, ils ne voulaient pas envoyer leurs enfants à la citadelle près du terrible pacha, et il fallut lever de force des étudiants comme on faisait pour les soldats. Les jeunes gens ainsi recrutés furent envoyés à Paris où Ton avait fondé pour eux une école égyptienne. Ils faisaient partie de la maison du souverain, qui payait toutes leurs dépenses ; leurs parents n'avaient aucun droit sur eux, ni aucun devoir à leur égard. L'école égyptienne élail donc à la charge du Trésor, elle coulait très cher et les élèves, au rapport d'Ibrahim, prince héritier

MÉïiN. — Egypte. u

« y vivaient chacun comme s'il eut été pacha ». Le successeur de Mohammed trouva, dans la Révolution de 1848, un prétexte pour supprimer Tccoie ; plus tard le fastueux Ismaïl la rétablit, mais la dépense se trouva encore une fois trop forte et l'institution fut défmitivement abolie après 1870. Toutefois, comme le gouvernement jugeait excellent que les jeunes Egyptiens d'avenir eussent une éducation européenne, à condition que le Trésor n'en payât plus les frais, il encouragea les hauts fonctionnaires et les notables à envoyer leurs fils dans les lycées, écoles ou. facultés occidentales : presque tous ces jeunes gens allaient en France.

Ceux qui n'étaient pas assez riches pour faire leurs études hors d'Egjpte reçurent l'éducation dans les écoles officielles, qui ont été remaniées a plusieurs reprises, et qui depuis une vingtaine d'années, forment un svstèrae à trois degrés.

En haut, on trouve les Écoles supérieures: militaire (qui appartient au département de la guerre), polytechnique, techniques (au nombre de deux) pour préparer des ingénieurs, de droit, de médecine et pharmacie (avec une section pour

lp:s KCOLES 163

former les sages-femmes et les infirmières) ; d'agriculture, enfin les trois collèges normaux, un pour les femmes, deux pour les hommes. Plusieurs de ces établissements datent de Mohammed-Ali ; mais renseignement supérieur n'a été véritablement organisé que sous Ismaïl et sous Taoufik ; les directeurs et les professeurs viennent d'Europe et, jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle, ils étaient pour la plupart français.

Au premier échelon, on a laissé les écoles des koLiltab, dont il a été question plus haut ; leur personnel est égyptien et n'enseigne que Tarabe.

Le degré intermédiaire est formé par des écoles secondaires ou primaires supérieures, établies dans les centres importants ; on y enseigne, oulre l'arabe, une langue étrangère qui, jusqu'à ces derniers temps, était le français, A l'origine, ces écoles devaient être gratuites, mais depuis la crise financière, l'Egypte est obligée à des économies, et les administrateurs anglais ont pour principe que l'éducation des indigènes n'est pas une dépense nécessaire ; adoptant leur point de vue, le ministre de l'instruction publique écrit dans un de ses rapports : « Chez nous la gratuité

de renseignement primaire constitue à la fois un contre sens et une injustice ; en fait, elle manque sa destination, elle est un danger pour le personnel du ministère (i). »

En 1898, le ministère possédait 3 écoles secondaires avec 71 maîtres et 728 élèves, 35 écoles primaires supérieures avec 4^^ maîtres et 5.719 élèves; il inspectait, en 1901, 23 écoles privées qualifiées de supérieures, qui comptaient 3.585 élèves.

Le plus important parmi les établissements khédiviaux d'enseignement moyen est l'école Taoufîkieli du Caire, qui est installée dans un des palais d'Ismaïl, près des vieux acacias qui bordent l'allée de Clioubra. Lors de notre visite, le directeur était un Français qui nous prêta le plus grand concours en nous donnant des lettres d'introduction pour beaucoup de ses anciens élèves, fonctionnaires de Fadministration ou de l'enseignement dans les provinces : <( Usez de leur influence, disait-il, bientôt, il ne sera plus

(1) Yacoub Artin-Paciia, Considérations sur rinslniclion publique, Le Caire, i894;cilé par L. BniAUEn, L'Egypte de 179S à tgoo, p. 272.

temps. » Ce directeur ne se trompait pas ; un Anglais a pris sa place, qui depuis la fondation avait toujours aj)partenu k des Français.

En 1898, l'école avait encore un cadre de Français empruntés à notre enseignement primaire su[)érieur et mis à la disposition du khédive. A côté de leurs classes, l'administration britannique venait d'organiser une section anglaise.

Les school masters envoyés à Taoufikieh se considèrent tous comme des gentlemen et, suivant l'habitude de leurs compatriotes en pays de domination, ils ont la tenue qui convient à une caste supérieure, mais leur enseignement et leurs méthodes ne semblent pas valoir celles des Français. Nos éducateurs reprochaient aux Egyptiens d'apprendre par cœur sans réfléchir, par l'effet des procédés mécaniques qu'on emploie dans l'école arabe. Ampère raconte qu'un élève égyptien, interrogé sur le sens d'une phrase de Rousseau ne trouva rien à répondre, sinon qu'elle renfermait une hypotypose. Cette façon d'apprendre n'est pas celle qu'enseigiiaicnl nos compatriotes h Taoufikieh ; ils s'eflorçaient de

former l'intelligence et le jugement de leurs élèves. C'est à la mémoire, au contraire, que s'adressent ces petits manuels en forme de catéchisme trop souvent employés par les Anglais. On y apprend l'histoire, la géographie, la morale par demandes et réponses et le maître, raide, froid, soucieux avant tout de sa dignité, ne semble pas prendre grand intérêt ni à ce qu'il enseigne, ni à ses élèves. Peut-être les indigènes, si leur choix était libre, préféreraientils, dans les écoles, des maîtres français, moins par amour de leur nation qu'à cause de leur pédagogie.

A Taoufikieh, la section française comptait, en 1898, 3oo élèves, l'anglaise, 80; on avait, de plus, organisé depuis peu de temps une école normale exclusivement arabe et anglaise. La proportion des élèves s'est modifiée depuis, en faveur des classes anglaises, mais ce n'est point parle libre jeu des lois naturelles.

Les jeunes gens élevés à Taoufikieh suivent pendant quatre années des cours primaires supérieurs, semblables ù ceux que donnent les écoles provinciales dont il sera question plus loin. A ces

LES liCOLLS 167

quatre années sont superposées, une école normale où l'on l'orme des directeurs indigènes, et trois années de cours secondaires suivis par les élèves qui se destinent aux professions libérales et qui sont pour la plupart des musulmans fils de fonctionnaires. L'uniforme se compose de la redingote slamboiiline et du tarbouch, signe dis- {'mciiï des effendis. Les externes arrivent et partent dans des omnibus spéciaux, car un fils de famille ne marche pas en Orient ; on a eu beaucoup de mal pour décider les élèves à jouer et à prendre de l'exercice.

Les internes vivent à la mode du pays ; à chaque repas on leur sert un plat de viande, un plat de légumes et un plat doux indigène. Le pain est remplacé par des sortes de crêpes qu'on fabrique pendant le repas, et l'eau du Nil figure sur la table dans des gargoulettes de terre poreuse.

Les autres écoles moyennes du gouvernement n'ont habituellement que des externes et donnent un enseigncmenl (ju'on ])ent aj)peler piimaire supérieur, ^'oici quelques notes siu- l'une des écoles publiques de province, celle d'Assouàn.

Son directeur est un ancien élève de Taoufikieh, qui savait le français, mais qui l'a oublié en Angleterre, oùradministration Tavait envoyé avant de lui donner un poste. Désireux de nous présenter son école en bonne tenue, il nous prie de différer notre visite jusqu'au lendemain après midi. A Tarrivée, nous sommes salués militairement dans chaque classe par les élèves debout et portant la main au tarbouch. A l'école comme dans la mosquée, on ne se découvre pas, mais on quitte ses chaussures à la porte : voici dans le vestibule toute une flottille de babouches, comment chacun retrouvera-t-il les siennes? Les costumes sont des plus variés mais presque tous européens ; ce qui domine, c'est le complet acheté au ha/ikal ; nous aurions mieux aimé voir les élèves dans leur robe flottante de tous les jours, mais on a évidemment prié les parents de les habiller en notre honneur. On compte deux cents élèves. « Si l'école était gratuite, affirme le directeur, nous en aurions plus de mille. »

En première année, on ne se sert que de l'arabe et renseignement est donné par un cheikh à turban, sorti de l'école officielle. Plu-

sieurs maîtres élémentaires ont la même origine; quelques autres sortent de Taoufikieh, savent l'anglais et deviendront plus tard directeurs. De- [)uis la deuxième année jusqu'à la quatrième et dernière on enseigne l'anglais par une méthode })ratiquc, qui consiste à faire un ou deux cours dans cette langue ; en peu de temps, les élèves arrivent à lire et à parler d'une manière suffisante. 11 n'existe pas de section française.

Le matériel vaut celui d'une école française de même rang ; il est presque tout anglais ; on remarque bien un système métrique, quelques cartes et tableaux français, mais relégués dans l'antichambre et dans le cabinet du directeur. Celui-ci nous pi'ie d'écrire quelques mots sur son album, suivant l'usage anglais. Nous trouvons dans les pages remplies un seul nom français, celui de Téditeur qui a foiu-ni les rares objets d'origine française existant à l'école. La visite terminée, nous avons la curiosité de causer avec le dii-eclcur et les maîtres sur l'enseignement de l'histoire, el noire slupéliielion est grande de voir (pi'iis conuaisseul uiieux Ihisloire d'Angleterre que celle d'Egypte.

Les écoles neuves, bâties sous la domination anglaise, sont larges, spacieuses, très propres, pourvues de salles de bains et de water-closets du dernier modèle. La mieux organisée est peutêtre celle des filles, établie au Caire. Les maîtresses y sont européennes, car dans ce pays de femmes voilées, l'unique école normale des filles compte 6 élèves pour 3 professeurs, et le ministère n'a pu fournir qu'une seule institutrice indigène; les autres ont été d'abord françaises, mais aujourd'hui, on ne nomme plus que des anglaises. Dans les classes françaises, nous trouvons des maîtresses dont la tenue est modeste et les procédés purement traditionnels : elles font réciter la géographie par cœur et excellent dans l'enseignement de la couture et des ouvrages manuels. « Trop de broderies, dit le ministre, nos élèves en feront assez plus tard dans la réclusion du harem. » L'esprit nouveau de la pédagogie française qu'on remarque àTaoufikieh, n'a pas pénétré jusqu'ici.

La directrice, une dame anglaise, est secondée par un personnel anglais assez nombreux, secrétaire, économe, assistantes ; toutes ces dames

logent dans des villas de la cité anglaise, s'habillent avec élégance, et plusieurs viennent à l'école à bicyclette. Elles tiennent à donner l'idée que leur rang dans la société est assez élevé ; elles semblent aussi mettre dans leur rôle déducatrices de Factivité et de l'initiative, elles paraissent enfin prendre un véritable intérêt au développement intellectuel et moral en même temps qu'à Vanglicisalion de leurs élèves.

Les établissements officiels pour les filles sont au nombre de deux seulement avec 82 maîtresses et 195 élèves, mais des dames anglaises ou américaines ont ouvert un peu partout des écoles privées où certains parents commencent à envoyer leurs filles et les laissent jusqu'à l'âge du voile: encore convient-il, pour avoir des élèves, de faire quelques sacrifices aux préjugés des familles: on n'enseigne, par exemple, ni le chant, ni la musique, arts qui, au jugement des Orientaux, ne conviennent pas à une honnête femme. Il est exceptionnel que des élèves continuent leurs études après la treizième année : seules les familles pauvres sortent sur ce point de la tradition, dans l'espoir que leurs filles se-

ront nommées à un emploi; le gouvernement choisit, en effet, quelques-unes des grandes élèves pour en faire des sage-femmes rétribuées par rÉtat, qui portent le titre habituel des fonctionnaires et sont, par exemple, appelées Fatma effendi. Mais l'unique école des sage-femmes, annexe de l'école de médecine, n'a que 19 élèves. « Pour celles que nous ne pouvons pas placer, dit Artin-Pacha, il n'y a pas deux solutions, ce sont des filles perdues. » Personne, en effet, ne veut les épouser, et il n'y a pas d'emploi pour elles dans l'Egypte actuelle. La faute n'en est pas à l'éducation européenne mais à des préjugés qu'elle seule peut détruire.

Cette éducation va, comme on l'a montré, se donner désormais dans la langue anglaise. En 1891S, on entendait encore partout le français et l'anglais était ignoré du peuple. D'Alexandrie à la première cataracte, nous nous servions partout du français et nous n'avons été qu'une seule fois obligé d'employerTanglais avec les fonctionnaires indigènes. Les bateliers et les àniers mêmes, malgré l'affluence des touristes américains, employaient habituellement quelques mots français

pour se faire comprendie des étrangers. Enfin les fils de famille achevaient jusqu'à présent leurs études soit dans les écoles et facultés françaises du Caire, soit on France. Beaucoup tenaient à prendre leurs grades chez nous ; on rencontrait dans le quartier latin, à l'époque des examens de droit, des troupes de jeunes égyptiens reconnaissables à leur tarbouch el à leur habitude de se tenir lun l'autre par le petit doigt de la main ; mais ces jeunes gens voulaient tous être fonctionnaires, et c'est maintenant l'Angleterre qui dispose des places. L'enseignement du français n'est pas supprime, mais les emplois sont réservés à ceux qui apprennent l'anglais. On n'a pas absolument interdit aux directeurs de conserver dans leurs écoles une section française, mais leur avancement dépend du succès de la section anglaise. De la sorte, sans brutalité apparente, on avait, dès la rentrée de 1898, fait disparaître les sections françaises de dix-sept écoles et diminué le nombre des élèves dans toutes les autres.

Le mouvement a continué depuis : il ne remonte guère qu'à la période des difficultés qui

se sont produites à propos de rexpédition du Soudan. La guerre aux fonctionnaires français avait commencé longtemps auparavant, mais l'hostilité contre la langue n"a produit ses efTets qu'en 1898. On raconte qu'après Fachoda, le sirdar rentrant à Assouàn, fort indisposé contre les Français, avisa dans la rue quelques enseignes françaises, celles de marchands grecs qui se servaient de notre langue dans leurs rapports avec les étrangers. Or Assouàn fait partie delà zone militaire où le chef de l'armée a pleins pouvoirs ; il ordonna que ces enseignes disparussent immédiatement et on les supprima. Dans cette région éloignée, nous n'avons rencontré lors de notre passage qu'une seule inscription française : gravée sur les pierres d'un temple antique dans l'île de Philœ, elle est conçue en ces termes :

« L'an VI de la République, le i3 messidor, une armée française commandée par Bonaparte est descendue à Alexandrie. L'armée ayant mis vingt jours après les Mameluks en fuite aux Pyramides, Desaix, commandant la première division, les a poursuivis au delà des cataractes où il est arrivé le i3 ventôse de l'an VIL »

C'est ainsi qu'à l'entrée de la Nubie, le français est menacé de passer au rang de curiosité historique ; dans le reste de l'Egypte, on n"a pas pu le proscrire comme à Assouàn, mais on travaille, par les moyens exposés plus haut, à lui faire perdre son privilège.

Nous avons beaucoup à nous plaindre de l'administration scolaire anglaise, mais nos griefs ne doivent pas nous faire oublier que l'enseignement et l'usage de notre langue ne lui portaient guère ombrage avant les événements de i8g8. Si nous risquons de perdre un des avantages les plus certains que nous ayions conquis en Egypte, un de ceux qui devraient être le plus chers à une nation intellectuelle plutôt que commerçante, exportatrice de littérature, d'idées, de pédagogie comme la France, notre « politique des coups d'épingle » en est bien un peu responsable. Mais comment aurait-elle était possible sans l'ignorance du public français ?

L'Egypte n'a point deParlemenl, car on ne saurait prendre au sérieux les institutions représentatives créées par la loi du i"^"" mai i883 et comprenant un Conseil législatif, une Assemblée générale et des Conseils provinciaux. Les deux premiers siègent au Caire auprès du khédive et leurs membres reçoivent des indemnités. Le Conseil législatif se compose de trente membres dont quatorze sont nommés par le khédive, le reste choisi par les Conseils provinciaux et les villes. On doit le réunir tous les mois une fois pour examiner les projets (\e lois et de budget, mais comme il ne possède pas le droit dini-

LliS FONCTIOXNAH'.i:S KGYPTIKNS 177

liative et que le gouvernement n'est pas tenu de suivre ses avis, son action reste sans importance. L'Assemblée générale comprend les trente membres du Conseil législatif, les six ministres du khédive et quarante-six autres membres élus au suffrage censitaire ; son consentement est nécessaire en principe pour l'établissement de tout impôt nouveau, mais on n'est tenu de la convoquer qu'une fois tous les deux ans. Dans de pareilles conditions il n'y a point de carrière politique pour les Égyptiens instruits à l'européenne qui tous, nous l'avons dit, se tournent vers les professions intellectuelles.

Ils se font donc avocats, métier recherché où l'on se heurte à la concurrence européenne, publicistes, mais on édite peu de journaux et délivres en Egypte ; enfin les plus travailleurs ou les mieux protégés se jettent vers les fonctions publiques. Dans l'administration, ils peuvent, en s'élevant au-dessus de la foule des scribes inférieurs, devenir sous-préfets, puis préfets [moudir) de l'une des quatorze provinces, ou gouverneurs [mohafez] do l'un des six mohafzas parmi lesquels on compte les deux grandes villes, L(; Caire et Alexandrie.

Métin. — Egypte. la

Le service des contributions, des travaux publics, de santé, dont les chefs en chaque province forment un bureau [diouan) présidé par le moiidir, offrent des carrières un peu moins avantaeeuses.

La justice n'était rendue autrefois que par les cours islamiques des cadi, et les tribunaux mixtes (i). Dans les années 1884-89 on a créé, sans toucher à ces deux institutions, une organisation judiciaire indigène qui comprend aujourd'hui quarante-cinq tribunaux avec un juge unique, sur le modèle anglais, dont la compétence s'étend au civil jusqu'à 100 L. E. et au criminel jusqu'à l'amende et à trois années de prison, sept tribunaux centraux organisés à la française avec des chambres composées chacune de trois juges et un parquet dirigé par un procureur général, enfin une Cour d'appel (ou plutôt de cassation) au Caire. Les Européens ont un certain nombre de places dans ces tribunaux ; mais, d'autre part, des sièges sont réservés aux magistrats indigènes dans les tribunaux mixtes. Les Egyptiens qui occupent ces diverses fonc- (1) Pages 56 et 85-86.

lions rcprésoiilciiL la classe la plus instruite et la plus moderne, celle qui est apte à se former une opinion sur le régime actuel ; ils sont menacés dans leur pouvoir et dans leur dignité par la méthode anglaise qui consiste, ici comme dans rinde, à maintenir Tannée des fonctionnaires indigènes sous les ordres dun état-major exclusivement britannique : double raison pour que leur avis soit des plus intéressants à recueillir.

Nous allons visiter le moiidir d'une province. Il habite au bord du Nil, sous les palmiers, une belle maison à terrasse, crépie de rose ; sa dahahii'h amarrée au quai sert à loger les Européens auxquels il offre riiospitalilé. Le moudir parle un excellent français; il ne sait pas l'anglais, mais il le fait apprendre 5 son fils qui vient de quitter la section française de l'école Taounkieh : « Connaissez-vous, nous dit-il, le livre de M. Demolins : A quoi tient la supériorité des Anglo- Saxons? On m'a conseillé de le lire, je l'ai fait, et, j'ai été si parfaitement convaincu que je voulais envoyer mon fils dans rinslitulioii louée par Tauleur. Je m'en suis ouvert à un administrateur

anglais qui m'a déclaré que cette institution ne serait pas mon affaire, et qui m'a désigné un collège où j'ai mis mon fils : l'enfant est un peu mou, il ne se plaît guère aux exercices physiques des jeunes Anglais, mais je veux qu'il prenne l'habitude de l'activité. L'éducation anglosaxonne sera bonne aussi pour mes filles, dans la limite où les mœurs permettent de les en faire profiter. A ce sujet, j'attends une institutrice anglaise dont on m'a dit le plus grand bien et que je garderai à la maison. »

Pendant la conversation, on a atlelé le landau ; le moiidir nous offre d'y prendre place avec lui; nous acceptons, et sous l'escorle de deux gendarmes à cheval nous arrivons devant un grand édifice occupé par les casernes, les prisons, les bureaux; à notre entrée, le poste sort et rend les honneurs. La porte est encombrée par une cohue de femmes et d'enfants; c'est le jour de la visite, c'est aussi le jour du tirage au sort. L'affluence vient des familles qui accompagnent le père pour savoir s'il prendra un bonou un mauvais numéro, car la plupart des fellah sont mariés et ont des enfants avant l'âge de la conscription. Ces mal-

LES FONC.TIOXNAIIŒS KGYPTIENS isi

heureux ne traduisenl guère audeliors l'angoisse <[ui les étreint ; serrés contre la nuiraiile, entassés sous la voùle tic lentrée, ils attendent sans grand bruit l'arrivée de l'officier anglais qui doit présider au tirage.

Nous faisons le tour de la prison ; les hommes y vivent en groupe dans des salles nues, aux murs blanchis, bien éclairées et propres ; chacun a pour dormir le mastaba ou cube de terre recouvert d'une natte qui sert partout de lit au fellah. Les habits sont fournis par les familles ou gagnés par le travail que l'administration anglaise a rendu obligatoire ; les prisonniers font des meubles incrustés, des nattes de palmes, des tissus à la main pour le compte d'un entrepreneur; les moins habiles sont conduits au dehors, jambes entravées, [)Our travailler aux routes ou aux canaux sous la surveillance des gendarmes. Personne ne les regarde avec malveillance et eux-mêmes n'ont pas l'air de s'estimer moins que s'ils élaienl libres.

Au moment où nous repassons devant le poste, une parade d'exécution se prépare ; un soldat égyptien va recevoir I rente couj^s de fouet avec

le chat à neuf queues du modèle officiel, approuvé por rautorité militaire anglaise. Nous n'assistons pas à l'exécution et, d'ailleurs, notre guide est pressé de rentrer; c'est vendredi, le jour saint des musulmans, et voici Theurede la prière où il n'est pas convenable que le gouverneur se promène en compagnie d'un infidèle.

A la moudirieh nous nous trouvons en présence de fonctionnaires locaux qui parlent français. On sert un de ces repas des riches Egyptiens où s'unissent Texcellence de la cuisine française, la perfection du service anglais et la magnificence des livrées orientales. La conversation est assez vive entre notre hôte et nous, mais les autres convives parlent seulement quand on leur adresse la parole et leurs réponses trahissent un respect embarrassant. La sieste vient après le déjeuner, puis, vers la chute du jour, nous partons à baudets, escortés de gendarmes à cheval, pour visiter des hypogées et grimper par les sentiers de la falaise jusqu'au bord du désert. Le retour se fait en pleine nuit, par les rues tortueuses où nous précède un cavalier qui pousse les cris d'usage pour faire ranger les passants : « Gare à tes pieds ! Attention, ô

LES FONCTIONXAIRES EGYPTIENS 183

femme! » A ces avertissements, les f^amins accourent pour voir qui chevauche, les piétons se rangent sous les portes voûtées et les cavaliers, en signe de respect, descendent de leurs moulures. Quelques jours plus tard, un fonctionnaire égyptien nous conduit d'AssouAn à la jtremière cataracte et à l'île de Philœ. Nous partons h travers les mamelons pelés qui domment le Nil ; des restes de fortifications, des traces de routes rappellent le temps où les Anglais, abandonnant le Soudan au Mahdi, établirent ici leurs lignes de résistance. « Ils ont fait construire et creuser un peu pailoul. dit notre compagnon, parce qu'il n'est pas bon que le soldat égyptien reste oisif dans ses cantonnements. » Aujourd'hui, Omdourman vient d'être repris, les anciennes positions sont abandonnées et la vie ne s'y montre que par accident. \'oici, au bord du sentier, près d'un tombeau dégradé, une grosse jarre pleine d'eau où se désnllérent les passants ; un pieux fondateur a chargé un de ses héritiers du soin de la remplir (i). Dans un creux, c'est un abatloir en plein

(i) En Tunisio, r,i])]>orte M. l'.iul Lcnty-Bnuliou, •■ on me in(Miti;i un |iuits ;iu milieu d'une solitude et l'on me dit : une

184 I A TRANSFORMATION DE L KGYPTE

air, envahi par des vautours qui se disputent les entrailles des animaux. Ce rocher noirci est la pierre des veuves, où celles qui sont volées viennent allumer un feu, en faisant des prières : si Toraison est exaucée, une flamme secrète s'attache au voleur et le consume jusqu'au moment où il se résout à restituer ce qu'il a pris.

Plus loin, on ne voit plus que rochers de granit : dans une ancienne carrière pharaonique, des pierres, taillées en obélisques sur trois côtés, attendent depuis trois mille ans les derniers coups qui les détacheront de la masse.

Enfin, on débouche du désert dans l'immense fourmilière des travaux commencés pour construire le grand barrage de la cataracte. Les ouvriers fellah et nubiens ont afflué dans ces solitudes et les ont couvertes de villages où chaque maison est un petit cube de limon. Nous suivons une rue et les enfants se précipitent comme partout vers les Européens en criant : « Backchich,

jinncesse arabe passa Jadis par là, elle y souffrit de la soif; rentrée chez elle, elle donna des fonds pour que ceux qui viendraient à passer dans le même endroit n'éprou- Ncnt pas le même tourjucnt. >■ (Revue des Deux Mondes, liinoùt iS88.)

LES FONCTIONNAIRFS EGYPTIENS igô

backrhich ! » Ils n'onl |)ns roniar(|iU' (Taboi'd la présoiiccdcs aulorilrs; dès (|irils les apciroivcnt, ils détalent, mais sur lOi-dic dr noli'c compagnon le bey, un petit garçon est happé par les gendarmes : « Oîi sont les parents, lui demande le bey? » — (( Je n'en ai plus. » — « Alors le gendarme va te garder ei nous t'élèverons à la caserne ! ')

L'effet qu'on cherchait est produit, l'eni'ant épouvante appelle à cris perçants son père et sa mère qui apparaissent derrière un mur de boue sans oser montrer autre chose que leur tête. « Approchez ! » ordonne le bey et avec beaucoup de calme et de gravité, il leur t'ait une longue semonce devant la foule des curieux. Voici le sens de ses paroles tel qu'il nous l'a traduit sur demande, et non sans quelque hésitation : « Estce que les riches musulmans ont jamais refusé l'aumône à des pauvres de leur religion ? Non ! Alors pourquoi demander la charité à des chrétiens qui ne vous la doiveni pas ; voule/.-vous leur donner à penser que les croyants sont des paresseux et des mendiants ? » Si la leçon ne sert 5 rien, du moins l'aventure nous donne-t-elle le

plaisir trcntendre un fonctionnaire moderne parler comme Haroun al Rachid.

Ce n'est pas la dernière fois dans cette journée que l'on évoquera devant nous l'Orient traditionnel. Pour revenir, nous montons, à Philse, dans une barque enlevée par douze rameurs nubiens, bruns, musclés, presque nus, portant au cou des amulettes. Ils prennent le fil de l'eau, font glisser la barque devant les colonnades de l'île, évitent les têtes de granit arrondies par le fleuve et se lancent dans les rapides qui forment la cataracte. Le i^eïs, accroupi à Tarrière, gouverne à l'aide de repères qu'il prend sur l'une ou l'autre rive ; en quelques zigzags, nous franchissons les tourbillons et, sur l'eau devenue calme, nous croisons de jeunes Nubiens qui traversent le fleuve, allongés sur un tronc d'arbre et se dirigeant avec leurs pieds. L'allure de la barque est plus lente, les mouvements des rameurs plus aisés et, pour leur donner le rythme, le reïs improvise sur des airs indigènes des chansons de circonstance dont les autres répètent le refrain. Certaines ont une saveur locale, celle-ci par exemple : « Le pacha m'a invité dans la lo-

cfinfht (la cantine italienne) et nous avons eu bien du plaisir, car il y avait des sucreries sur la table et un chandelier d'argent entre nous deux. » D'autres célèbrent avec quelques détails originaux les sentiments que traduisent les chants po[)ulaires de tous les pays. « Je dois partir demain matin avec le bey : montre-moi les bracelets de tes chevilles... » ou encore : « Une jolie fille bichari m'a appelé à l'ombre, elle m'a dit : allons dans le désert parmi les bêtes sauvages, nous y serons mieux que parmi les hommes. Ses cheveux étaient comme le faubert d'un bateau de nacre. »

Malgréle décor oricnlal, linlluencede l'Europe contemporaine est sensible. Le bey porte un com- })let khaJxi d'Angleterre ; il a été élevé en France sous le second Empire, il parle admirablement le français et l'anglais, il raisonne sur les affaires d'Egypte et les nôtres avec compétence et non sans esprit. Une réponse qu'il fit à M. Loyson mérite d'être rapportée. Le prédicateur avait exposé devant un public égyptien son intention de concilier la religion chrétienne et Tislam et de les faire marcher parallèlement « comme les rails

d'une voie ferrée ». « ]Mon père, répliqua le bey, nous avons ici quatre sectes musulmanes qui ne diffèrent que par la manière de se laver la tête ou de dire la prière et par quelques autres détails minimes et dont les adhérents discutent mais ne se battent pas entre eux. Chez vous, au contraire, les religions s'excluent Tune Fautre et menacent les nations de la guerre civile. Commencez donc par faire l'apaisement en Occident et vous viendrez ensuite nous proposer un accord. »

(!!cs fonctionnaires à l'esprit cultivé se voient réduits par les Anglais à des rôles inféi'ieurs ; ils en sont d'aulant plus blessés, qu'ils ont connu le temps de la prépondéi-ance française où les indigènes inslruils arrivaient aux plus hauts emplois. Ils déplorent la ruine de l'avancement pour eux et leurs compatriotes, et ils disent volontiers : « Nous adorons la France, » ce qui signifie : « Nous sommes mécontents du régime anglais. » Dans la crise de Fachoda. ils espéraient la guerre. « Les Finançais ne voient donc pas, nous disait un ofIiciei\ qu'ils seront dévorés par ces rongeurs, s'ils ne les arrêtent pas. Aujourd'hui, les rats tirent la nappe avec leurs dents, demain il

LES FONCTIONNAIRES EGYPTIENS ISy

leur faudra le dîner ! » Un autre s'écriait, quand le maintien de la paix fut assuré : « Alors, les Anglais n'ont qu'à mettre la main sur tout et vous ne direz jamais rien ! » Au fond, ils voyaient avant loul, dans le conilit, les chances que pouvaitavoir leur pays de redevenir indépendant. « Le commandant Marchand nous a rendu un grand service, disait un personnage imporlant, parce qu'il a obligé l'Angleterre à mettre en avant lesdroits de l'Egypte pour réclamer Fachoda. » Comme la France a refusé de débarquer en même temps (jue l'Angleterre en 188-5, comme elle ne revendi([ue pas le condomininm, mais s'est mise à invoquer le droit des gens contre l'occupation anglaise, il est naturel que les Egyptiens capables de comprendre la situation aient, en 1898, parlé de notre pays en termes favorables ; mais, sous les fleurs de rhétorique, on découvrait toujours une opinion qui pourrait se résumer dans la formule : « L'Egypte aux Égyptiens ! »

Pour caractériser cet état d'esprit, le mot qui convient n'est point patriotisme, mais panislamisme. Les Egyptiens instruits ont pour le khédive l'attachement le plussincère, mais, au-dessus

de lui, ils consiclèrenl comme leur chef suprême et vénéré le (Commandeur des Croyants, le sultan de Constantinople. Ils admirent les Turcs jusque dans leurs défaites. « Jai vu leurs soldats à Plevna, raconte un colonel; Tinfanterie reçut Tordre de charger, elle se forma en colonnes d'attaque, les hommes plièrent leur tarbouch et le mirent dans leur poche, pour ne pas le perdre, car ils n'en avaient pas de rechange et tous s'élancèrent en criant : Gloire au Padichah ! Ah ! si nous avions eu de pareils soldats ! >>

Les victoires du sultan sur les Grecs ontenthousiasmé les musulmans d'Egypte. Chez un lieutenant qui tient garnison dans une ville éloignée, nous voyons des chromolithographies fabriquées à Berlin et représentant les batailles de la dernière guerre turco-grecque ; destinées à la Grèce, pourvues de légendes grecques, importées en Egypte par le Grec du bakkal, ces images représentaient toujours les soldats du roi Georges dans une attitude héroïque, mais le lieutenant n'y prenait pas garde. «Voyez, Monsieur, nous dit-il, en saluant militairement, ce sont les victoires de Sa Hautesse le Sultan. )> On pensait en l'écou-

tant à la fureur qui saisit Mohammcd-Ali lorsqu'un diplomate européen lui demanda s'il voulait fonder un empire indépendant, lui qui faisait la guerre au sultan depuis plusieurs années. « Vous êtes étranger, s'écria le pacha, et vous ignorez lafaçon de penser d'un musulman ! Mais qui donne à votre gouvernement le droit de m'insulterdans ma maison? Savez-vous quel résultat aurait pour moi le démembrement de l'Empire ? Tout musulman s'écarterait de moi avec horreur, mon tîls tout le premier... Le sultan est un fou, mais c'est Dieu qui nous Ta donné pour nos péchés. »

Les musulmans les plus humbles de l'Egypte ont un vague sentiment de la solidarité qui unit tous les membres de l'islam : les Européens de rang inférieur qui vivent en contact permanent avec le peuple affirment qu'au départ des Anglais [)our le Soudan, ils entendaient dire partout : « De ces infidèles, pas un no reviendra. »

Lorsque le sirdar, après la prise d'Omdourman, viola publiquement la sépulture du Madhi, c'était pour donner à des Ames simples la preuve matérielle qu'un prophète musulman

ne fait pas de miracles contre un général ano;lais.

Si le sentiment panislamique est général, l'opposition raisonnée ne peut guère venir que de classe supérieure des musulmans : les fellah, tout en croyant que leur religion estla seule vraie, sont jusqu'à présent résignés à n'importe quelle domination ; seuls les fonctionnaires réduits par les Anglais à un rôle et à des traitements inférieurs ont des sujets positifs de mécontentement. Dans cette dernière classe même, une habile sélection peut écarter les indépendants et récompenser les dociles, une éducation appropriée peut assouplir les caractères. Chez les nouveaux fonctionnaires, on rencontre assez souvent le timide qui ose à peine se rappeler le français, qui ne répond pas aux questions embarrassantes et dont le thème ordinaire est le suivant: « Ici, on ne fait pas de politique, on s'occupe uniquement des récoltes. »

C'est pourtant un jeune fonctionnaire élevé en Grande-Bretagne qui nous a donné l'expression la plus forte de ce qu'on pourrait appeler le nationalisme égyptien. « On a traité l'Egypte comme la Chine, disait-il, mais j'espère bien

que nous allons prendre rang comme le Japon ! (/ hope wc are coming to the front as Japan did.) » Il ne réfléchissait pas que le Japon s'est transformé tout seul en pleine indépendance et que l'Egypte, sous la domination anglaise, n'a aucune liberté d'allure. Pour qu'une opposition indigène prît quelque influence en Egypte, il faudrait qu'elle fût appuyée par l'opinion libérale en Angleterre; mais le libéralisme anglais est bien afl'aibli. Il faudrait donc que l'Europe consentît à réclamer pour l'Egypte le retour au droit ou à la tradition. Si l'Europe persiste dans son indifférence, l'Egypte se trouvera fort exposée à devenir ce qu'elle n'est pas encore formellement, une possession ou un protectorat anglais.

Mktim. — Éiivplf. i3

Page 1