DEUXIEME PARTIE La lutte d'influences
Les étrangers en Egypte
Les étrangers ne se sont jamais multipliés en Egypte; l'immense majorité des habitants paraît descendre avec peu de mélange de ceux que représentent les monuments pharaoniques et pourtant depuis vingt-quatre siècles l'Egypte appartient à des maîtres étrangers ; les Perses, les Grecs, les Romains, les Arabes, les Turcs ottomans ont pris et gouverné le pays les uns après les autres. La famille du khédive descend d'un Turc d'Europe. Mohammed-Ali, le Méhémel-Ali des Français
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(1769-1849), qui vint comme officier avec Tarmée que le sultan opposait à rexpédition française (1800), se lit nommer pacha en i8o5 et obtint après deux guerres victorieuses contrela Porte(i83i-33 et 1889-41) que le gouvernement de l'Egypte appartiendrait toujours à sa descendance et que la succession serait réglée suivant les mêmes usages qu'en Turquie. Depuis le hatti-chérif du i3 février 1841, qui reçut au traité de Londres (i3juillet 1840 ^^ garantie des cinq grandes puissances occidentales, la Turquie n'a plus exercé sur l'Egypte qu'une suzeraineté sans autre effet que le paiement d'un tribut et, de temps à autre, le concours de navires et de troupes. Un commissaire ottoman réside au Caire, mais la langue turque, qui était dans le premier tiers du dixneuvième siècle celle de radministration, a cédé son rang officiel à l'arabe, langue du peuple égyptien, et n'est plus en usage que dans un petit nombre de familles originaires de Turquie. Lorsque le khédive Ismaïl, ayant invité directement les souverains d'Europe à l'inauguration du canal de Suez, recul une lettre du sultan (|ui lui rappelait la suzeraineté de la Porte avec ordre de
rendre cette lettre publique, il la fit lire dans le texte turc, et les administrés ainsi que la plupart des fonctionnaires n'en comprirent pas un mot. Depuis Mohammed- Ali (i), l'histoire de l'Egypte se sépare définitivement de celle de l'empire ottoman et se môle à celle de l'Europe occidentale. Mohammed-Ali, qui se disait né dans le même pays qu'Alexandre et la même année que Napoléon, a été l'admirateur de la France et l'allié de Louis-Philippe. Sous sa domination (i8o5- 1848) les Français ont commencé à s'établir dans l'Egypte et à transformer le pays. Son troisième successeur Saïd (iS54-i863) a continué et perfectionné son œuvre ; il a employé un grand nombre d'étrangers, surtout des Français, il a fait construire le premier chemin de fer entre Alexandrie et le Caire, il a donné à Ferdinand
(1) Liste des successeurs de Mohammed-Ali (qui abdique en 1848 et meurt en 1849) avec les dates de leur règne. Tous portent le titre de i^acha et en outre l'un des deux suivants :
1" Valis (vice-rois) : Ibrahim, prince héritier (juin-novembre 1848) ; Abbas, petit-fds de Mnliomnied (i84S-i854) ; Saïd, lils de Mohammed (i854-i863).
2° Khédives ou souverains (18GG) : Isniaïl, fils dlbrahim (iS63-i879),mort en i8()5. Tewfik ou Taoufik, fils dismaïl 1879- 1892) ; Abbas Ililmi, fils de Taoulik, né en 1874, khédive actuel.
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de Lesseps Tautorisation de commencer les travaux du canal de Suez, enfin il a commencé les emprunts et créé la dette extérieure (i858-i862j. Sous son gouvernement, le nombre des gens d'affaires et des commerçants européens s'accroît notablement; d'autre })art, il se forme une première colonie d'occidentaux au service égyptien, militaires, ingénieurs, professeurs, archéologues pourvus souvent do titres turcs tels que bey ou pacha. Les plus notables étaient des Français; ce sont nos compatriotes qui ont commencé les grands travaux publics, transformé Tagriculture, organisé les écoles; ce sont eux, enfin, qui ont créé l'égyptologie, où ils tiennent le premier rang. Aujourd'hui encore, la direction du Musée et des fouilles appartient à un savant français.
A partir de Sa'id et sous Ismaïl, son successeur, linfluence européenne grandit continuellement. Nous ne pouvons qu'indi(pier les principales phases de son développement.
En 187G, on a établi trois tribunaux mixtes de première instance dans les villes du Caire, Mansourah, Alexandrie et au-dessus d'eux, une cour d'appel siégeant à Alexandrie. Chacune de ces
institutions comprend trois juges indigènes et quatre européens ; ces derniers sont pris dans quatorze nations, sur la présentation des gouvernements occidentaux ; en échange, les puissances ont abandonné en partie le privilège qu'elles avaient de faire juger les procès de leurs concitoyens par les dix-sept cours consulaires. Les consuls ne jugent plus que les procès civils entre Européens de la même nationalité ou les affaires criminelles concernant des Européens . et qui n'entrent pas dans la compétence des tribunaux mixtes. La juridiction de ceux-ci s'étend à toutes les affaires civiles et aux affaires correctionnelles entre Européens et Egyptiens, ou entre Européens de nations différentes, enfin, depuis 1900, aux faillites et banqueroutes. Le code en usage est une adaptation du droit français. C'est devant les tribunaux mixtes qu'ont été portées, entre autres affaires, les revendications des créanciers européens contre le khédive et, plus tard, les réclamations des commissaires français et russe relatives à l'emploi des finances égyptiennes dans la guerre du Soudan.
Une nouvelle couche d'administrateurs s'est
formée lorsque les recettes ont été saisies par les puissances étrangères agissant au nom des créanciers. Cette faillite de l'Egyple a été la conséquence des prodigalités d'ismaïl, successeur de Said (1863-1879). En i<S66, Ismaïl acheta du sLillan. à condition de lui verser un tril)ut annuel (1) de 730.000 livres turques, au lieu de 376.000, le titre exceptionnel de khédive (souverain) qui i-emplaca le nom de vali ou vice-roi accordé à Moliammed-Ali, et le droit de succession en ligne directe. En i<S73. il se fit reconnaître par le sultan le droit de conclure des traités de commerce avec les nations étrangères et de lever des troupes sans autorisation du suzerain. Devenir un vrai monar([ue était son ambition, et il rêvait de réaliser les merveilles que \es Mille et une Xuils prêtent au calife Haroun et la Bible au roi Salomon.
11 aimait à construire; le (-aire est plein de ses palais, somptueux d'apparence, mais bâtis de mauvais matériaux, incohéronts parfois, sou-
(i) Dans le budget de i90> lo liil)iit f^t^ève f^i rw5.o4i livres ogyplionnes. L;i livre éirvi)lieniie (L. E.) vaut -y't fr. •)•>.: la livre turque, 22 fr. 75.
vent inachevés parce que le khédive s'est dégoûté ou que la faillite est venue ; tel bâtiment devait être l'Alhambra, tel autre l'Alcazar, mais les splendeurs rêvées ne sont que plâtras, zinc et lattes, fournis par des constructeurs peu scrupuleux. L'administration actuelle est fort embarrassée de tous ces palais ; elle a mis une école normale dans l'un, dans l'autre le Musée archéologique, qu'on vient de déménager pour lui donner un local mieux approprié ; elle a cédé un troisième à un grand hôtel anglais. Autour des palais, Ismaïl avait réuni des ménageries d'animaux rares, il avait fait planter des arbres précieux apportés d'Amérique et de Ceylan avec leur terre natale. Les fêtes qu'offrait le khédive étaient éblouissantes ; celles qui furent données en 1869, à l'inauguration du canal de Suez, en présence de plusieurs souverains, étonnèrent l'Europe. Edmond About, Théophile Gautier en décrivaient la magnificence dans des romans et des chroniques, et le khédive, qui appréciait la puissance de la presse, accueillait les publicistes avec une hospitalité sans pareille ; dans leurs écrits, il n'est question que de festins où la re-
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cherche égale la [x-oriision, do maîtres dhôlcl parisiens, de doin(!s(i<|U('S orientaux velus de soie et d'or, de salons sous des tentes dressées en plein désert, de dahahichs aux appartements luxueux. Sur ces récits, le public s'imaginait que la richesse de TEgypte était inépuisable, et le khédive en profitait [)Our continuer ses emprunts.
Les Européens l'aidaient à dissiper l'argent que leurs compatriotes avançaient à gros intérêts. Pendant les fêtes de Suez, plusieurs invités se trouvèrent si bien chez le khédive qu'ils ne voulurent plus s'en aller, el, dix ans plus tard, Ismaïl se plaignait d'avoir toujours à payer la pension d'une dame anglaise qui s'éternisait (Uins le [)lus bel hôtel du (laire. ( )n a vu aussi (piarchitectes et entre[)i"eneui's n'étaient pas toujours sci'upulcux ; tous les fournisseurs les imitaient. Un joui- le khédive donna à une dame un lit qu'il avait commandé en Europe et payé pour de l'argent massif: quand on le fit estimer, il se trouva fait de métal argenté.
Les souverains d'iilgypte étaient donc souvent mal servis ; mais, quand ils ne payaient pas trcs
exactement leurs créanciers européens, ta quelles réclamations ne se trouvaient-ils pas exposés ! Un des prédécesseurs d'Ismaïl recevait, un jour, un consul célèbre pour ses fréquentes démarches en faveur de ses nationaux. La salle était fraîche : « Couvrez-vous, Excellence, dit le khédive ! — « Je sais trop ce que je dois à votre Altesse ! » — Couvrez-vous, je vous prie, car, si vous demeurez tète nue, vous prendrez un rhume, et ce serait un article de plus à mettre sur le mémoire ! » Les vice-rois ne payaient pas toujours de bonne grâce, mais ils finissaient par s'acquitter. Ismaïl, lui, réussit à s'endetter tellement que la faillite survint.
La Dette extérieure commence en i858 par un emprunt destiné à la construction de la première voie ferrée (Alexandrie-Le Caire), elle s'agrandit en 1861. Constituée définitivement et portée à 4.292.800 livres égyptiennes, en 1862, à la suite d'un emprunt fait pour consolider la dette flottante, elle s'élevait dès 1870 à 38. 307. 000 livres. En 1873 le khédive la portait presque au double en empruntant 32 millions de livres sous prétexte d'amortir une dette flottante de 28 millions
tic livj-es, mnis il ne reuiboursail mikiiii ci'éancier.En 1876,1a dette consolidée sclevait à 91 millions de livres, et le khédive suspendait une partie de ses payements.
Les porteurs de titj-es, qui élaicnl de grands l)anquiers et des gens d'affaires, pour la plupart français ou anglais, obtinrent, avec l'appui de leurs gouvernements (1877-1878), la saisie des biens du khédive et d'une partie des recettes égyptiennes qui furent administrés, au nom des créanciers et dans leur intérêt, par un syndicat international de faillite, appelé « Caisse de la Dette », qui existe encore aujourd'hui. L'administration de la Caisse est soumise au contrôle de commissaires nommés par les puissances.
Au-dessous de la Caisse, trois commissions internationales exploitent pour le compte des créanciers les terres domaniales du Delta (^178.000 hectares), les propriétés khédiviales de la Hautel^'gypte ou Daïra Snnich (208.200 hectares), enfin le port d'Alexandrie, les chemins de fer et les télégraphes: ces divers services emploient beaucoup d'Européens, surtout des Français.
Il existe d'autres administrations internatio-
nalcs : la commission municipale qui administre Alexandrie, le service sanitaire destiné à barrer le chemin à la peste et au choléra asiatiques et qui est distinct du service égyptien. Enfin le canal de Suez (i) est exploité par une compagnie d'aclionnaires dont le pej'sonncl est en majorité français.
L'influence française a longtemps dominé en r]^ypte : Tentréc en scène des xVnglais est récente. Les Anglais étaient, avec les Français, les principaux créanciers du khédive : après la saisie des finances égyptiennes et Tinstilution de la Caisse de la Dette, on fit entrer au Conseil des ministres égyptiens deux contrôleurs, un Anglais pour les finances, un Français pour les travaux publics, mis au service de l'Egypte et appointés sur le budget khédivial. Ils étaient les principaux insfrumenis d'un condomin'nim ou surveillance ii deux, institué jiar les gouvernements de Londres et de Paris et qui fonctionna de 1S79 îi iS83. On se représente aisément que le khédive ne s'habitua pas à la tutelle qu'on lui imposait. « Mon pays n'est plus en Afrique, décla-
(j) Voir note do la ]». 32.
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rait-il, nous sommes en Europe, maintenant ! » Mais, il ne pouvait payer comme en Europe ; exaspéré, il se tourna vers les fonctionnaires indigènes dont les traitements étaient supprimés ou réduits par le contrôle et qui disaient : « I*our- ([iKÙ l'aire des économies sur nos pauvres appointements alors qu'on donne y^.ooo francs par an à deux nouveaux Européens, les contrôleurs ? » Il encouragea des manifestations musulmanes et nationales pour réclamer « l'Egypte aux Egyptiens », si bien que les puissances se plaignirent à la Porte et obtinrent qu'Ismaïl l'ùt déposé (1879).
Sous son successeur Taoufik (1879-1892) (1), le colonel Arabi et daulres officiers égyptiens se mirent à la tète du mouvement indigène et réclamèrent le renvoi des fonctionnaires étrangers ; époque dramatique^ fertile en incidents, en violences, en émeutes, dont le souvenir n't st pas mort en Egypte. Nous avons entendu un des avocats de la banque Rothschild évoquer la journée où le minisire arménien Nubar Pacha,
(1; Ou oiu|)l(He d'haljiludo l'drtlioLn'.iiJlio ;i!iglaise : Tcwlik l'aclia.
insulté par les soldats, assailli de pierres, poursuivi par le cri de : « Mort aux chrétiens ! », pressait les représentants des banques, leur disait : « C'est votre faute, avancez-nous les fonds si vous voulez que la révolte s'apaise » et où les gens d'affaires répondaient : « Si vous voulez de l'argent, donnez-nous de nouvelles garanties ! » On sait qu'en juin 1882, après plusieurs mois d'une excitation qui s'étendit à tout le pays, le peuple d'Alexandrie se mit à piller les maisons des Européens et massacra près de cent résidents. A ce moment, la flotte des puissances du condominiiini était mouillée devant Alexandrie ; le cabinet anglais proposa une action commune au ministère français, qui craignit de n'être pas suivi par la majorité s'il agissait et ordonna à l'amiral Conrad de gagner le large. Les Anglais bombardèrent Alexandrie le 1 1 juillet, débarquèrent seuls le i5,et, depuis cette époque, ils maintiennent en Egypte un corps d'occupation, ^'oilà donc une troisième couche de maîtres étrangers constituée par les troupes anglaises, fortes, en temps normal de 4 à 5. 000 hommes, et par les fonctionnaires venus à leur suite.
Les Occidentaux qui résident en Egypte n'y sont pas tous au service des différentes administrations. Le commerce, l'industrie naissante occupent près de la moitié, exactement 475 85°/o de la population étrangère. Parmi les 6.620 personnes appartenant aux professions libérales (1897), n^ 7o sont dos européens, parmi lesquels on trouve une forte proportion d'avocats et avoués ; los procès ne manquent pas dans un pays internalional à juridictions multiples comme l'Egypte ; il y a peu de villes au monde où les gens de loi de toute origine se comptent en aussi grand nombre que dans Alexandrie, la cité dos affaires, ou au Caire, la capitale politique.
Les archéologues forment un groupe peu nombreux, mais justement considéré. Le gouvernement français entretient au Caire depuis 1879 une mission archéologique, comparable aux Ecoles d'Athènes et de Rome et dont les membres continuent la tradition de Champollion, de Marietto-Pacha, à qui l'Egypte fait élever un monument devant le Musée du Caire (1), qu'il administra, et de tant d'autres do nos compa-
(1) Autrefoi^i de BouI.ki, \m'\:^ de Ghizé.
Irioles. Les Français ont créé l'égyptologie où s'exerce maintenant l'émulation féconde de toutes les nations, ils se maintiennent aux premiers rangs dans cette science, et c'est avec justice que le gouvernement égyptien a toujours confiéTadministration de son Musée, la plus riche collection d'antiquités pharaoniques, à un savant français, qui exerce en même temps la direction des fouilles archéologiques,
A côté des résidents, on trouve de nombreux étrangers de passage, attirés par les monuments et surtout par le climat de rÉgypte. Le Caire est depuis longtemps une station d'hiver qui fait concurrence à celles de l'Europe méditerranéenne et de l'Algérie (i).
L'hiver doux et sans pluie de l'Egypte convient auxphtisiquesetaux rhumatisants, qui séjournent de préférence au bord du désert ou vers le sud. De magnifiques hôtels ont été construits au pied des Pyramides, à Hélouan-les-Bains près du Caire, à Louqsor, à Assouàn et, depuis la reprise du Soudan, à Khartoum. Leur personnel est composé en grande partie d'Allemands et de Suisses ; {
(i) Description, pages ^3f^-',^b.
ces deux nationalités fournissent un certain nombre d'ecc/ras, hommes et femmes, qui viennent périodiquement en Egypte prendre le service dans les hôtels d'hiver et retournent chez eux pour se placer dans les établissemenls dété.
Les gens de loisir et les malades appartiennent surtout aux classes riches de l'Angleterre et des Etats-Unis. Depuis i88rî, les journaux de langue anglaise ont beaucoup vanté le séjour en Egypte et Ton commence à voir les effets de leur propagande. Souhaitons que les ^ Algériens sachent mettre à profit les avantages que leur donne la nalure en suivaiil lexemplc do TEgypte pour la construction et laménagement d'hcMels, la conduite à tenir vis-à-vis des étrangers et l'art d'employer la réclame.
A la fin du dix-neuvième siècle, les Européens résidant en Egypte étaient au nombre de i lo.ooo, au lieu de 3.ooo dans les dernières années du règne de Mohammed-Ali.
Le recensement de 1897 conq>le en Egypte