‹ La transformation de l'ÉgypteChapitre 25 sur 30 · SUPERFICIE · texte numérisé non relu

SUPERFICIE

totale de

chaque catégorie

SDPERFICIE hypothéquée.

TOTAL ' des dettes i par catégorie.

5 feddans cl

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au-dessus do 50 Totaux . . .

On voit que 902.475 Égyptiens sont des prol)riétaires petits et moyens possédant moins de 5o — pour la plupart, moins de 5 feddans, — tandis (jue 11.939 sont de grands propriétaires possédant plus de 00 feddans.

GRANDS PROPRIETAIRES INDIGENES.

Les grands propriétaires sont parfois les héritiers de domaines constitués avant l'islam ou de fiefs créés depuis la conquête arabe, assez souvent des acquéreurs musulmans ou coptes desdits fiefs ou domaines, enfin d'économes et patients ramasseurs de terres kharadji. L'Européen doit se les représenter comme de riches fermiers exploitant leurs champs plutôt que sous l'aspect de gentilshommes oisifs. Pour la plupart ils vivent sur leur domaine et de leur domaine. C'est d'eux que nous parlerons lout d'abord parce que leurs ressources leur donnent le moyen

GRANDS PnOPRFKTAIRES INDIGENES 203

do coopérer activement à la transformation économique du pays.

Le grand propriétaire indigène s'est mis aux cultures et aux procédés nouveaux sous l'impulsion de Mohammed Ali et des Européens : abandonné à lui-même, il ne serait pas sorti delà tradition antique.

On rencontre encore beaucoup de propriétaires à l'ancienne mode. Nous sommes arrivés un matin chez l'un d'eux, le cheikh (maire du village) d'Abou-Kerkas auquel nous étions recommandé et qui devait nous donner un guide et un bateau pour aller visiter les hypogées de Beni-Hassan sur la rive opposée. Au sortir de la gare, nous passons entre deux haies de cannes à sucre et nous voici devant le village, séparé du monde par l'inondation ; nous trouvons des unes sur le dos desquels nous franchissons la (laque, nous envoyons le (jciffir (garde-champêtre) prévenir le cheikh de notre arrivée et nous faisons notre entrée dans la cour. Le cheikh^ averti, descend en robe de cérémoni(\ le turi>aii sur la tète, le chapelet d'ambre aux doigts ; nous échangeons, par interprète, les politesses d'usage, on nous

2(; I-A TliANSFORMATIOX DE L KGYPTE

fait préparer du café et on appelle deux musiciens qui nous donnent une aubade. Pendant ce temps, le cheikh, comme autrefois le patricien romain, reçoit ses clients, donne à Tun des conseils, à l'autre une pièce de monnaie ; le café est prêt, on l'offre en servant d'abord les hommes et en dernier lieu la dame européenne qui nous accompagne ; le cheikh, d'ailleurs, ne lui parle pas et ne lui fait rien dire, craignant de choquer le mari, mais tandis qu'on prépare, pour nous, trois baudets de race, nous remarquons que celui qui est destiné à notre compagne est orné de fleurs et couvert d'une housse de velours bleu brodé d'argent. A la vue de ces apprêts, nous croyons pouvoir prendre congé, mais une délibération s'ouvre entre le cheikh et l'un de nos amis, qui sait larabe. Le maire voudrait nous offrir son hospitalité dans toutes les règles, et déjà apparaissent les moutons et les poules qu'on va nous faire admirer avant de les égorger. Chez nous on présente le rôti à table avant de le découper, ici on fait défiler l'animal en vie avant de le tuer. Pour décliner l'invitation, il faut de loi>gs efforts d'éloquence. Enfin, nous voilà partis, précédés d'un

CRANDS l'I-iOPRII-iTAinES INDIGKXES 2(\:,

f/fif/îr qui pocle, oulre sa longue canne, un immense fusil aux douilles de cuivre; nous sommes en roule, mais pas encore an hul, car le temps n'a pas de pi-ix en OrienI . II faudra trouver des Ijateaux. chercher les bateliers qui sont à la foire, et une fois le fleuve franchi, parlementer longuement sur l'autre rive afin d'obtenir ânes etguides. Pour voir comment les indigènes exploitent un domaine, il faut s'adresser aux Coptes, qui sont économes, travailleurs, fiers de leurs propriétés, mais peu soucieux d'apparat et de luxe. Les musulmans aiment le faste et prétendent que leurs amis se contentent d'être somptueusement reçus, ils ne parlent pas de leurs affaires, les Coptes font volontiers avec leurs hôtes le tour du propriétaire.

Nous visitons plusieurs des nombreuses exploitations qui appartiennent à la famille de l'agent consulaire français (un Copte) à Louqsor. Des ânes nous transportent à quelques kilomètres de la ville : là nous trouvons uu groupe de petites cases en tcri'c battue et des champs où des ouvriers l'ellah tra\ aillent sous la dircclion d'un "(''rant

indigène. On cultive un peu .de tout, et comme chez nos paysans à l'ancienne mode, la terre doit nourrir et vêtir son propriétaire : voici des animaux de toute espèce, ânes, chameaux pour les transports, buffles massifs et stupides pour la charrue ; les dix-sept charrues de l'exploitation sont des espèces d'ancres grossières analogues à celles qu'on voit représentées dans le mastaba de Ti et sur les monuments les plus anciens. Quand les bœufs ou buffles ne suffisent pas, on y attelle les chameaux, les ânes même au besoin, et rien n'est plus bouffon que de voir la grande bête fantastique et rétive accouplée à la charrue à côté d'un petit âne têtu, tandis que le fellah chargé de les conduire rit aux éclats et semble s'amuser de les voir refuser le travail. Voici l'aire sur laquelle on battra les récoltes ; le blé ou les fèves y sont disposés en rond et les buffles liaient par dessus un traîneau monté sur des rouleaux qui écrasent la paille et font éclater les é[)isou les cosses. Avec cette pratique on n'a jamais, en Orient, que de la paille hachée, mais elle est plus facile à tasser dans un sac et à porter en croupe pour la nourriture du cheval. A la ferme, les chevaux

GRANDS PROPRIETAIRES INDIGENES 2(i',

vivent du fourrage récolté sur place ; le travail fini, on les mettra au vert sur le trèfle qui commence à sortir de terre et qui depuis la crue a poussé presque à vue d'œil. Un champ de sorgho, un autre de maïs, une plantation de cannes, des carrés de fèves, d'oignons, de concombres, les bouquets de dattiers qui dressent leurs éventails au-dessus des cases, donnent aux ouvriers et au maître tous les éléments de leur nourriture habituelle. Ce qu'ils ne consomment pas est à vendre .

L'eau est fournie par une roue à pots [sakieh) qui grince au bord du Nil, tournée par un buffle. On va la remplacer par une pompe à vapeur dès que Tautorisation, sans laquelle on ne peut nulle part établir de pareilles machines, sera arrivée du Caire ; le moteur actionnera de plus un moulin h farine où l'on portera les grains récoltés dans cette ])ropriété et dans les autres.

Une ferme voisine, un peu jilus grande, est elle aussi, consacrée à tous les genres de cultures et d'élevage. En aval, la famille vient d'acheter un grand morceau de terre de la Daïra Sanieh avec rol)ligation d'y continuer la culture

des cannes : elle a pris aussi, chose hardie, des actions de la compagnie nouvelle qui a acheté les domaines de la Daïra.'

Pour atteindre les champs de cannes, nous remontons pendant une demi-journée le Nil sur la dahabieh de la famille, un bateau ponté avec une minuscule cabine où l'on pourrait dormir, une voile, un gouvernail massif, une paire d'avirons pour le calme, un mousse, deux matelots et un reïs (patron). La dahabieh vaut de six à sept cents piastres (200 francs). Pour visiter ses diverses propriétés, la famille possède encore des chevaux et chameaux de selle, un dog-cart, un landau pour les jours de gala. En temps ordinaire, on n'attelle presque jamais ; aussi, le jour de notre arrivée, les chevaux ont-ils refusé de traîner le landau, puis le dog-cart, en menaçant d'enfoncer les caissons à coups de sabots.

Ces propriétaires, malgré leur gravité imperlurbable, sont d'une activité toujours éveillée ; ils ont cent affaires à la fois, le transport des vivres })Our les troupes anglaises, un convoi à mènera travers le désert et malgré les Bédouins, du Nil à la mer Rouge, une entreprise de fouilles

GHANDS l'HOPIUKTAll'.liS INDlGliNES 2';'.»

archéologiques. \ oilà une raiiiillc qui ne laisse pas dormir ses capitaux : elle se met aux procédés d'exploitation occidentaux, elle les adopterai! même plus vite si les jeunes gens élevés au Caire par des Européens avaient la libre disposition de leur part. Mais, en Egypte, chez les Coptes comme chez les musulmans, le chef de famille est tout puissant : ni làge, ni le mariage n'émancipent les fds de son autorité; un homme mùr n'entrera jamais dans la salle oîi se trouve son père, ne s'assoiera pas, ne mangera, ne fumera, ne boira pas sans élre invité par lui. Ou'on juge par là de la subordination des enfants en matière d'intérêts.

La propriété l'este indivise sous l'administration des hommes dirigés par le chef de famille. Les lois récentes établissent le partage entre les héritiers comme il se pratique en France : mais les antiques usages résistent, protégés par (juolques restrictions à la loi cjui permettent, dans certains cas, à l'aîné de garder la terre, pourvu qu'il serve aux cadets une pension équivalente à leur part; enfin la liberté de tester, plus grande qu'en France, défend elle aussi la tradition.

Voici le type de propriété familiale le plus intéressant qu'il nous ait été donné de voir. A Baliana, petite ville sur le Nil d'où l'on part pour aller visiter au pied de la falaise déserte les restes d'Abydos et une ancienne forteresse pharaonique, il n'y a pas d'hôtel ; les voyageurs recommandés sont reçus delà manière la plus large par une famille copte qui possède de grands domaines. Ces biens sont la propriété commune de huit branches sorties du même tronc, comprenant près de soixante-dix personnes, qui restent unies dans une sorte de société commerciale. Le groupe est présidé par le chef de la branche aînée : chaque année on fait le bilan et on partage les bénéfices. L'indivision permet de conserver assez de terrains pour pratiquer la grande culture et assez de capitaux pour acheter des machines. La famille en question possède plus de 6.000 hectares divisés en plusieurs fermes ; elle a sa pompe à vapeur pour l'irrigation, son moulin à vapeur, sa sucrerie, fondée en 1882 et occupant i5o ouvriers dirigés par un mécanicien européen. Toutes ces installations n'ont pas été faites sans de nombreuses et longues délibérations, carl'admi-

GRANDS PROPRlETAlRi:s INDIGENES 271

nistration collective qu'un pareil régime suppose est timide et résiste à l'initiative des membres entreprenants. Par exemple, Tun des enfants désiraitobtenir un diplôme d'ingénieur en France : il a dû demander l'avis du conseil de la familleassociation, obtenir son autorisation pour étudier au Caire, puis au lycée Saint-Louis et à l'École des mines à Paris; le même conseil vient de le rappeler par prudence, sans lui permettre de terminer son éducation. Depuis son retour, il aurait voulu établir unefilaturede coton, ou commencer des recherches minières : il ne le pourra pas, mais le voilà devenu adversaire résolu de l'indivision et la plupart des jeunes fils de famille instruits sont dans le même cas.

Si lesgrandespropriétés indigènes separtagent, les possesseurs de chacun de leurs morceaux ne se trouveront plus assez riches pour mener le train auquel ils sont accoutumés. Il leur faudra s'ingénier pour imiter les procédés européens d'exploitation, entreprendre des industries agricoles, trouver des commanditaires, enlin s'adapter au développement économique de l'Occident.

Le propriétaire égyptien hésite parfois à se

procurer des machines parce qu'il ne sait que l'arabe et qu'il manque de connaissances techniques. Cependant, un grand nombre se seraient décidés plus tôt si les maisons françaises qui ont été longtemps maîtresses du marché égyptien avaient eu des représentants plus actifs et plus audacieux. Mais elles ne provoquaient point les achats comme le font aujourd'hui les Anglais ou les Allemands, elles attendaient les commandes et ne les acceptaient pas toutes. Quand un indigène s'adressait à une maison de constructions mécaniques, les vendeurs demandaient à être payés comptant parce qu'ils se défiaient de la solvabilité du personnage et de la justice égyptienne : l'achat était impossible dans ces conditions. Si par extraordinaire le propriétaire les acceptait, il recevait un énorme paquet de prixcourants et de modèles devant lesquels il se trouvait embarrassé et n'osait prendre une décision. Certaines maisons étrangères vont plus vite en besogne, elles promettent toujours, quitte à ne pas tenir, ainsi qu'on va le voir. Rebuté par les procédés français, un pacha s'adresse à un représentant étranger et lui demande une pompe

GHAXDS I'ROI'r',li;TAIl'.ES INDIGENES 273

à vapeur pour l'irrigation. On lui garanlil par conlraL ([ue le foyer consommera tant de charbon par mctrc cube d'eau fournie, et on lui promet de reprendre la machine sans frais si les conditions fixées ne sont pas remplies. La pompe une fois installée ne donne pas satisfaction et le pacha s'en plaint. De suite le représentant se déclare prêta reprendre l'appareil sans le moindre délai: or, toute la récolte de cannes est sur pied et va être perdue si on arrête l'irrigation ; force est à l'Egyptien de céder, de garder sa pompe et de la payer; c'est tout au plus si le représentant "consent à une réduction de prix insignifiante. L'acheteur est trompé, mais, la machine une fois placée, il ne tarde pas à trouver qu'elle vaut mieux que les anciens procédés ; il s'aperçoit aussi qu'elle lui donne trop d'eau et il vend l'excédent aux propriétaires voisins, qui veulent cultiver la canne et qui ne sont pas assez riches pour faire les frais d'une pompe.

L'espoir de bénéfices analogues amène le riche propriétaire indigène h installer un moulin à farine, ou bien uiu^ machine à décortiquer le riz, à égrener le coton ou encore une fabrique de sucre

Mt':TiN. — Égyplc. 18

qui seront mues par la vapeur. Il y gagne d'abord de faire subira ses produits une préparation qui en rendra la vente plus rémunératrice ; en outre, les propriétaires moins fortunés lui apporteront leurs produits, il les achètera bruts au prix qu'il voudra pour les revendre avec bénéfice, et il ne tardera pas à dominer le commerce des denrées agricoles dans sa région (i).

Cette situation avantageuse a d'abord été conquise par des Européens, mais le nombre de leurs concurrents indigènes s'accroît avec les mœurs nouvelles, l'instruction et par l'action même des étrangers qui donnnent l'exemple en se servant des machines ou qui vont partout solliciter les commandes. La preuve que l'Egyptien comprend le profit que donnent les méthodes industrielles et agricoles de l'Europe, c'est que toutes les Sociétés anonymes nouvellement créées en Egypte comptent parmi leurs actionnaires des capitalistes indigènes.

(i) Voir i^age •-ii?-.

Les fellah (i) ou paysans sont les 184.091 journaliers sans terres, les 761.387 petits propriétaires, et la plupart des i4i.i38 moyens propriétaires, ainsi que leurs familles, en tout les trois cinquièmes au moins des Egyptiens sédentaires.

La condition du fellah, qui n'avait pas changé depuis quatre mille ans, commence à s'améliorer. A l'extérieur, la transformation n'est guère apparente : le paysan se vêt toujours de coton bleu, se coiffe d'une calotte ronde de

(1) Le i)hiriel arnhc est fella/iinn, parfois employt' |)ar les écrivains européens.

feutre, sa femme s'enveloppe toujours de chiffons noirs et tous deux liabitent dans des cubes de terre façonnés à la main.

Les premiers villages où nous ayons séjourné sont ceux qui environnent Ouasta, à quelques kilomètres du Caire ; on trouve là des cases abandonnées, d'autres en construction où les femmes et les enfants pétrissent le limon mélangé d'eau, rétendent avec le plat de la main et font en quelques heures les quatre murs d'une maison, il pleut rarement; quand par extraordinaire l'averse arrive, les maisons fondent ; la crue du Nil en dissout aussi quelques-unes, mais elles sont si vile reconstruites ! Nous entrons dans une demi-douzaine de celles qui sont habitées. Audessus de l'unique porte basse, une assiette ou un fragment de faïence à fleurs est encastré comme pourrait Tétre chez nous un cadran d'horloge ; c'est une précaution contre le mauvais œil. Les cases les plus simples ont tout juste une chambre sombre entre les quatre murs, un four de terre dans un coin et, par-dessus, la place où l'on peut dormir quand il fait froid. Ouelques nattes, deux ou trois petits pots, composent tout

le mobilier, personne n'entre dans cette niclie que pour dormir ; à moins qu'il ne fasse froid, on vit. on cuit les aliments et on mange en plein air. \'oici maintenant une demeure plus confortable, celle d'un petit cheikh-cl-heled i maire), toujours un cube de pisé avec une seule porte et une faïence au-dessus. A Tintérieur, une cour minuscule avec des bancs de terre destinés à servir de siège ou de lit ; puis une chambre donnant sur la cour, la salle des hôtes, avec des lits de bois, des nattes, des coussins, un four. Sur deux côtés de la cour une étable pour le cheval et les moutons, une autre pour les ba?ufs et buffles. ïCn haut, les chambres d'habitation ; on ne peut voir celles où se sont réfugiées les femmes. Nous en visitons une autre, évidemment destinée aux visiteurs ; on l'a meublée à l'européenne en mettant à contribution le bakkal. Sur les murs de terre brune, des chromolithographies, des calendriers, des glaces ; il n'est pas de pauvre case où l'on ne voie au moins un fragment de miroir. Au milieu, trois chaises en paille et un lit revêtu d'une mousliquaire; remplacions la niousti(|uaii(' p;ir des rideaux, passons les murs au lait de chaux et

nous aurons la chambre à coucher d'un village dans nos campagnes. Il est vrai que les fellah n'usent guère de ce luxe. En sortant nous découvrons l'échelle par où ils grimpent sur le toit pour dormir. Dans quelques semaines, quand il fera plus froid, les habitants coucheront dans la salle du bas, enveloppés d'une couverture.

Les cases des nombreux villages égyptiens sont à peu près toutes du même type : en remontant la vallée jusqu'à la région des grands monuments, on en trouve qui se sont installés contre les larges murailles ou entre les massives colonnes des Pharaons. Le service archéologique les exproprie les unes après les autres. On sait, en effet, que Karnak et Louqsor étaient construits dans les ruines des deux plus beaux temples qui restent ; à Louqsor, tout est à peu près déblayé, il ne reste plus qu'un cheikh^ cest-à-dire le tombeau d'un docteur et saint musulman, juché sur les déblais qui cachent un angle du temple ; on nose pas le déplacer, car les musulmans croient qu'en y touchant on attirerait le malheur sur le pays. Sur la rive opposée, plusieurs villages coptes ont été expropriés et rasés ; il reste encore.

çà el là, des croix, des tétos de Vierge, une ou doux inscriptions.

Dans celte région, où la vie moderne s'installe dans les cadres anciens, les habitations les plus curieuses sont celles qui se nichent dans les hypogées ; les ouvertures des anciens tombeaux s'alignent sur les paroisd'un vallon désert, un peu au-dessus des cultures; à leur entrée se trouve la place publique du village. Chaque famille a pris un hypogée, l'a clos par une muraille de pierre ou de pisé et loge avec ses enfants et ses animaux dans les chambres sépulcrales qui se succèdent en pentes douces, à l'intérieur de la montagne. Pendant toute la journée, ceux qui ne sont pas au travail vivent au dehors sur le rocher el sur le sable ; quand il fait chaud, ils couchent en plein air sur des espèces de grandes coupes en terre semblables à d'immenses verres à pied où ils sont à l'abri des scorpions et des serpents. Ces pittoresques installations disparaissent de plus en plus, pourchassées par le service archéologique ; leurs habitants s'en vonl après une expropriation en bonne el due forme, car le régime de l'arbitraire est déiînitivement passé.

Les Egyptiens sont devenus des propriétaires petits et grands (i) : le nombre des petits est considérable et il s'agrandit tous les jours par suite des partages opérés en vertu des lois modernes sur les successions. La plupart des fellah n'ont pas assez de terre pour nourrir leur famille pendant douze mois. Quand ils ont consommé leurs grains et leurs légumes, ils sont obligés, pour vivre, de se louer comme journaliers ou domestiques. Souventaussile travailleur agricole n'a pas de propriété ou il a n'en a plus, dépossédé soit par un créancier soit par le fisc. Toutefois, le bénéfice des réformes s'étend même aux plus pauvres; le fellah nest plus pressuré comme il Ta été depuis les Pharaons jusque sous Ismaïl ; il y a vingt-cinq ans à peine, on exigeait de lui une contribution en argent ou en nature toutes les fois que le souverain le désirait(2), et c'était poui' payer les magnificences dTsmaïl, la répétition des scènes décrites il y aS.ooo ans par un scribe de Ramsès :

« Ne t'es-tu pas représenté l'existence du

(i) Voir pages 203-260.

2 Voir pages n2-ii5.

paysan qui cultive la terre ? Le percepteur est sur le quai, occupé h percevoir la redevance des moissons. Il a avec lui des agents armés de bâtons, des nègres munis de lattes de palmiers. Tous crient : « Allons, des grains ! » Si le paysan n'en a pas, ils le couchent par terre, de tout son long, il est attaché, traîné au canal, il y est plongé la tète la première. »

Aujourd'hui, on ne réclame plus dimpôts qu'aux époques fixées et on n'exige du fellah que le taux officiel de la taxe. Si le paysan ne paie pas, au lieu d'employer les coups, on l'exproprie à la mode européenne.

L'ancienne corvée, c'est-à-dire le droit de faire travailler le fellah sans salaire, a été supprimée après avoir duré jusque sous Ismaïl : autrefois, on faisait la presse des paysans pour n'importe quel travail, à n'importe quel moment, et on leur donnait, pour toute rétribution, quelques légumes, des oignons, parexemple,commeaux temps bibliques. A l'époque oi!i Maxime du Camp voyageait «Ml Egypte, un guide indigène lui expliquait le travail colossal dont témoignent les monuments des l^haraons en lui montrani les branches des

palmiers. « Voyez, lui disait-on, avec beaucoup de nervures cassées sur un grand nombre d'épaules, les anciens rois ont fait placer bien des pierres Tune sur l'autre. » On ajoutait que les procédés employés pour faire travailler les Egyptiens n'avaient guère changé. Cette remarque a perdu beaucoup de sa vérité. Les coups de bâton ne s'appliquent plus que par abus. On ne peut réquisitionner les fellah que pour les travaux d'irrigation, aux moments critiques, et, dans ces cas, on leur donne un salaire à la journée ou à la tâche.

Depuis qu'ils ne sont plus traités comme des serfs, les fellah commencent à prendre un peu de dignité. L'indice de ce relèvement se trouve jusque dans certaines doléances naïves des entrepreneurs européens. L'un d'eux disait : « Del)uis l'intervention des Anglais, les indisfènes sont devenus bien insolents. Par exemple, ils ne descendent plus de leur baudet sur le passage d'une personne vêtue à l'européenne ». C'était bien différent autrefois. Un orientaliste qui vivait au Caire sous Ismaïl-Pacha nous a raconté qu'un jour où il suivait une ruelle étroite, vêtu à l'arabe

LES FLLLAII 283

et monté sur un àne, il avait reçu, pour ne s'être pas rangé, un formidable coup de bAton d'un Italien qui venait en sens inverse. Quand l'agresseur comprit à qui il avait afl'aire, il s'excusa simplement en disant : « Mille pardons, je pensais que vous étiez un Turc. » Les Européens doivent-ils regretter la mauvaise habitiide de frapper un Egyptien sous prétexte qu'il est turc ? Pourtant des entrepreneurs ou des contremaîtres européens déplorent l'abandon des anciennes méthodes. Ils assurent que le fellah doit être mené comme un enfant. D'après eux, les ingénieurs ou les mécaniciens nouvellement arrivés d'Europe et habitués à traiter leurs ouvriers en hommes, ne savent rien tirer des indigènes ; pour faire marcher ces derniers, dit-on. il faut tantôt un compliment, tantôt une paire de soufflets. On ne doit attendre d'eux ni régularité, ni conscience; si on les emploie à la journée, ils font semblant de se donner beaucoup de peine, mais n'avancent pas : si on les met i\ la tAche, ils s'efforcent de bàclrr toute leur besogne d'un coup. On doit les surveiller constamment. Tel est le revers de la réforme.

Quoique l'Egypte soit surpeuplée, on n'y trouve pas autant de main-d'œuvre qu'on en voudrait. Pour attirer les journaliers, beaucoup de propriétaires les rémunèrent partie en arg-ent. partie par la location, à prix réduit, d'un lopin de terre qu'ils cultivent pour nourrir leur famille. Ce procédé a deux avantages : il fournit le travail à bon marché, pour o fr. 5o ou o fr. 60 par jouf, et il fixe dans le voisinage d'une propriété un nombre d'ouvriers à peu près suffisant pour la mettre en valeur. Encore n'est-ce pas assez que les travailleurs soient à portée de l'ouvrage, il faut que le besoin les contraigne à louer leurs services. Dans les exploitations agricoles ou sur les chantiers, on entend des dialogues de ce genre : « Pourquoi Achmet ne travaille-t-il pas, ce matin? — Parce qu'il vient de récolter deux hectolitres de doura. » Voilà donc Achmet à ne rien faire de quelques jours tant que durent les grains ; le doura mangé, il revient à l'ouvrage.

Est-ce parce qu'il est amoureux de sa liberté (|ue le fellah n'aime pas le travail ? Oui, mais c'est aussi pour une autre raison. Sous ce climat sans hiver, sur cette terre aux récoltes abondantes et

luulliples, après des siècles de frugalité et de pauvreté imposés par les exactions, le fellah n'a presque pas de besoins. Jadis il travaillait par force, beaucoup et mal. Libre, aujourd'hui, il travaille toujours mal, mais le moins possible : pour qu'il devienne un véritable ouvrier, il faut ({ue les importations européennes et l'exemple des riches le tentent et lui donnent des goûts de dépense. Avant ce moment, l'exploitation agricole marchera tant bien que mal, par la force des traditions, mais l'industrie fera peu de progrès.

11 y a en Egypte deux industries la nouvelle avec les usines à vapeur et quelques travaux à la main comme la fabrication des cigarettes ; l'ancienne, celle des artisans qui cisèlent le cuivre, fabriquent les poteries, tissent la laine et la soie, brodent les voiles et les ceintures, teignent à Findigo les pièces de coton, tournent ou modèlent les gargoulettes. Les artisans formenl de beaucoup la catégorie la plus nombreuse, mais il est absolument impossible de déterminer exactement leur proportion sur les 232.392 hommes et les .-3 1.496 femme s que le dernier recensement classe sous cette rubrique beaucoup trop large « industrie et commerce »,

On voit les artisans à l'œuvre dans les bazars des villes où ils travaillent sous les yeux des passants, accroupis à deux ou trois dans une cellule grande comme une niche de chien. Sans autre capital que leurs outils et leur talent, ils opèrent pour le compte d'un client ou, plus souvent, d'un marchand qui fait les commandes, fixe les prix et fournit la matière brute; tel est le mécanisme de la production dans tout l'Orient, tel il était dans notre moyen ùge.

L'organisation des artisans est elle-même restée médiévale, du moins à l'extérieur ; les métiers s'exercent, en effet, dans les mêmes formes qu'au temps des califes, et leurs ouvriers sont groupés en corporations qui se distinguent l'une de l'autre par la manière d'agrafer les vêtements ou d'enrouler le turban autour de la tête. Depuis un temps immémorial, les artisans de chaque spécialité forment une confrérie sous l'autorité d'un cheikh. Cheihh est un mot arabe très général que l'on a déjà vu employer pour un notaldo. un maire de village, un docteur do l'islam ; il désigne toutes les autorités de la période arabe ou des périodes antérieures qui ont survécu au-

dessous OU à côté des effendis, fonctionnaires turcs, il s'emploie aussi souvent et dans autant d'acceptions difîérentes que le mot français maître, usité dans nos anciennes communautés d'arts et de métiers. Le cheikh place les ouvriers de sa profession, répond de leur moralité et de leur capacité devant ceux qui les emploient, débat directement avec ces derniers les conditions du travail : il est souvent utilisé comme chef d'atelier ou de chantier ; c'est au point que les Européens eux-mêmes, pour demander un contremaître, disent parfois : « Il me faudrait un cheikh. » Toutes les professions, même celles qui semblent le moins propres à une organisation collective, sont ainsi groupées en un ou plusieurs faisceaux sous un ou plusieurs cheikh. Les âniers, par exemple, même dans les centres oii ils ont été recrutés par une agence de voyages, même lorsqu'ils ont été munis d'un brassard qui porte l'inscription Donkey-Boy, restent fidèles aux vieilles formes : chacun de leurs groupes a un cheikh, qui traite avec les touristes, fixe les prix et règle les difficultés dans les cas embarrassants. On rencontre la même organisation chez les

Bédouins qui l'onl monter les touristes nux Pyramides; ils ont eux aussi un cheikh auquel les compagnies de voyage se sont adressées pour obtenir un tarif.

Par les caractères qu'on vient d'exposer, cette organisation rappelle assez nos modernes syndicats ouvriers : le cheikh ressemblerait au secrétaire avec la différence qu'il ne tient ni comptabilité ni registres et que, souvent, il ne sait pas écrire. Plusexactement, la corporation égyptienne serait un compagnonnage, une société d'ouvriers, tandis que nos anciennes corporations étaient des sociétés mixtes de patrons et d'ouvriers sous la direction des premiers. Comme nos corporations et nos compagnonnages d'autrefois, chaque groupe d'artisans égyptiens a son patron et son jour de fête religieuse : c'est ainsi que nos orfèvres font encore la saint Eloi, nos jardiniers la saint Fiacre et nos musiciens la sainte Cécile.

On trouvera les détails les plus intéressants sur ces corps de métiers dans la Description de rÉf/jjplej publiée par les savants qui accompagnaient l'expédition de Bonaparte. A leur époque, ;SIi;tin. — liyyplc. i.)

les corporations avaient une personnalité civile : le cheikh de chacune d'entre elles était un personnage officiellement reconnu comme le sont encore aujourd'hui les cheikh ou maires des quartiers du Caire. Quand on faisait promulguer un nouveau règlement de police, le gouverneur du Caire et ceux des autres villes réunissaient les cheikh des métiers, leur donnaient lecture du règlement et tous répondaient de l'observation des ordonnances chacun pour sa profession. Aujourd'hui, l'importance des corporations et l'autorité de leurs cheikh sont fort amoindries. Ce n'est pas qu'on les ait abolies au nom du laissezfaire, comme chez nous pendant la Révolution, et pourtant les principes de 17^9 sont la cause indirecte de leur ruine ; elles ont été atteintes, en effet, par un ricochet de cette même conception de la liberté du travail qui a tué nos corporations. Voici comment :

Sous le règne d'Ismaïl, les juridictions consulaires ont été remplacées dans les procès entre indigènesetétrangersparlestribunauxmixlesi^i ). Les membres européens de ces cours adaptèrent (i) Pape 85.

à l'Egypte le code Napoléon. Or, notre droit français, avant la loi de 186.4 sur les grèves et surtout celle de 1884 sur les syndicats, interdisait toute coalition ou association d'ouvriers pour régler les conditions du tra\"ail. Les cor})()rations avaient été supprimées détinilivcment par la Constituante, et la fameuse loi de i7(ji avait interdit aux ouvriers toute espèce d'entente et d'union. Le code Napoléon reconnaissait donc le contrat individuel entre l'ouvrier et le i)atron, mais non le contrat collectif conclu au nom d'un groupe par son représentant le cheikh. Les magistrats appliquèrent les principes ilu code et n'appelèrent jamais le cheikh à témoigner dans les procès ; ])ar suite, l'ouvrier commença à tenir moins à la corporationqui n'avait [)Our lui aucune utilité matérielle, et les corps de métiers se réduisirent peu à peu au rôle de confréries religieuses et de sociétés de secours mutuels. Les cheikh ont ainsi perdu leur autorité officielle, et ceux qui subsistent se maintiennent seulement comme conlremaîlreset placeurs, mais ils n'ont pas le monopole de ces professions. En ett'et, les entre})reneurs européens ne choisissent pi'csque jamais

292 I.A TRANSFORMATION DE L KGYPTE

leurs surveillants parmi les cheikh de leurs ouvriers. Les résidents occidentaux se défient des cheikh des domestiques, des portiers, des cochers, des cuisiniers : ils choisissent leurs serviteurs par lintermédiaire de leurs amis ou de ])laceurs européens. Pour toules ces raisons, les corps de métiers, bien qu'ils ressemblent encore superficiellement à ce qu'ils étaient un siècle auparavant, perdent peu à peu leur solidité et leur vie.

Il est possible, dailleurs, que le nombre des artisans diminue par lelTet de la concurrence des usines occidentales et que les produits communs, tissus, fers, objets usuels, soient importés d'Europe en quantités croissantes. Déjà les outils et les ustensiles qu'emploient les plus humbles boutiques du Caire viennent en partie d'Europe. Le marchand de coco lui-même se sert de verres autrichiens. On vend partout des bougies étrangères, des allumettes de toutes provenances, qui s'appellent Hôlzchen, Cerini, parfois même portent des marques japonaises.

Les Européens se mettent, on la vu déjà, à installer des fabriques en Egypte pour l'épluchage

AirnSANS ET OUVP.IEI'.S 293

du coton et la fabrication du sucre. L'Egypte, pays agricole, n'a guère d'autre industrie que les deux précédentes. Encore la première n'est-elle que la moitié d'une industrie, puisque le coton, une fois égrené et pressé, est toujours transporté en Angleterre pour être filé ou tissé. Les sucreries de cannes, comme celles de betteraves en France, ne fonctionnent que pendant une campagne de (pielques semaines après la récolte. Les raffineries marchent pendant toute l'année, mais l'Egypte n'en a qu'une seule importante. C'est à l'égrenage du coton qu'il faut s'adresser pour voir les premiers spécimens du travail industriel en Egypte.

Les usines sont installées à la campagne et la main-d'œuvre est fournie })ar les paysans fellah: l'artisan fera (oui |iliil(')t (pie de d(V'h(tir au rang des ouvi'iers d'usine : cetU> dernière classe, nouvelle en Egypte, se recrute dans la partie misérable de la population rurale (i). Ces ouvriers

i) Coinpaii'z Von Sciui./.i. ("i.\e\ i.i.mtz [loiir la Hiissii*. André SiE<;i-i!it;r) |)niir Ii' .laiioii, dans lo Bulletin du Musée social d'avril iSyj ol de mars i«)<>i ; Pierre Leuoy-Beailiei , La Rénovation de CAsie, 1900: notre ouvrage L'Inde d'aujour-

n'ont aucune habitude de l'association et ne savent pas former de coalition temporaire. On a vu peu de grèves importantes sur les bords du Nil, depuis celle que firent les Hébreux lorsqu'on voulut les contraindre à façonner les briques sans paille. Jusqu'ici, les fellah n'ont même pas eu l'idée qu'on put changer leur condition et personne n'y a pensé à leur place. Aussi le contrat de travail est-il abandonné à la discrétion de l'entrepreneur comme en Europe avant les grandes enquêtes parlementaires et la législation industrielle qu'inaugura le vingtième siècle. Les femmes sont employées à des travaux pénibles, par exemple à porter le mortier et les pierres dans les constructions. L'Egypte n'a pas de dispositions en faveur des enfants employés dans les usines : il est juste de rappeler ici que les fabriques sont nouvelles et n'emploient qu'une bien faible partie de la population. En 1900, les ouvriers de l'industrie sucrière sont, d'après des renseignements privés, au nombre de !>.3oo en temps ordinaire, de 4-ooo au forl

d'hiii, if)o3 ; Biillelin of Ihe Deparimenl of Labor.\\i\shinglon, janvier lyoi ipour le Mexi(iue).

de la campagne ; pour les autres nous n'avons pas de cliilTre, mais leur nombre ne semble guère dépasser lo à ir^.ooo.

Les ouvriers travaillent du lever au coucher du soleil, sans repos hebdomadaire, sans arrêt dans la journée; ils se relaient quand ils ont faim, pour trouver le temps de boire une gorgée d'eau du Nil à leur gargoulette, ou d'avaler les légumes, la bouillie, les galettes et la sauce piquante qu'ils ont apportés le matin de chez eux.

La rémunération de l'ouvrier sans spécialité va de o fr. oo à p fr. y.") par jour, mais comme dans tous les pays de salaires inférieurs, le propriétaire en a pour son argent. Si l'ouvrier se contente d'un tel prix, c'est qu'il n'a pas de besoins ; pourquoi travaillerait-il, quand il a satisfait sa nature peu exigeante? On constate donc dans les usines comme dans les exploitations agricoles, beaucoup diirégularité, des absences fréquentes, des relards.

L'indigène n'a pas la notion du temps : il ne j)0ssède pas d'horloge, il mange «piand il a laini, se couche avec le soleil, et, lorsqu'il doit voyager, il se rend à la gare et attend le train.

roulé dans sa couverture ; pour lui, le temps ne se divise qu'en deux parties — le jour, la nuit — et il n'a aucun prix. Le touriste européen en fait souvent l'expérience aux dépens de sa patience. Une voiture découverte des tramways du Caire s'arrête indéfiniment sous une pluie d'orage parce que le conducteur a rencontré un ami qui lui raconte une longue histoire. Une anecdote traditionnelle et très vraisemblable est celle du fj(iffu\ dépêché pour prévenir l'ingénieur que le Nil a rompu sa digue ; il part au trot, suivant l'ordre reçu, mais il s'arrête deux heures en route pour aider un ami à tourner sa roue à auges. « Quoi, répond-il aux reproches, ce n'est pas si pressé, l'Egypte n'est pas encore sous l'eau ! »

Cette indifférence au cours du temps subsiste môme chez les Egyptiens instruits ; un bey, colonel de l'armée, élevé à Paris et à Londres, nous parle avec compétence d'un embranchement projeté de la Haute-Egyplc sur la mer Rouge : (( On assure, ajoute-il, qu'on gagnerait par là vingt-quatre heures sur le voyage des Indes ; vingt-quatre heures, qu'est-ce pour nous? Mais

pour l'économie d'une heure, vous sautez, vous dansez, vous êtes fous de joie 1 »

Ignorant la valeur du temps, louvricr égyptien est lent et irrégulier : d'autre part l'intensité de son travail est infiniment plus faible que celle de l'Européen ; ce fait n'est pas étonnant avec des journées si longues et une rémunération qui ne permet pas une alimentation suffisante.

Les longues journées et les bas salaires semblent de grands avantages à l'observateur superficiel, mais ils sont en réalité un obstacle au progrès de l'industrie. Comptant sur eux pour son bénéfice, le patron ne se préoccupe nullement de perfectionner le matériel et la production ; les vieilles machines, les chaudières usées lui paraissent suffisantes. Si la marche de l'usine est souvent arrêtée par des réparations, tant pis ! On regagnera le temps perdu, on res|)ère du moins. Si les appareils enq)loyés sont archaïques et produisent moins qu'en Europe, c'est bien ! On comj)ensera la différence en prenant plus d'hommes et en les gariliiiil phis ioiiglcmps.

Enfin, au prix qu'on donne, on n'allirc [las les gens actifs cl intelligents, (pii vont aux enq)lois

mieux rémunérés; on n'a donc guère que des novices, maniables, très dociles, mais auxquels on ne peut confier rien de délicat. Même pour Toutillage le plus simple il faut, en Egypte, beaucoup de surveillance, car l'ouvrier devant une machine se conduit parfois comme les recrues de Nubie à qui Mohammed-Ali avait fait distribuer des fusils pour la première fois. Lorsqu'on les passa en revue, on s'aperçut que les soldats, tout en conservant soigneusement le canon, la baguette, les batteries, avaient fait du feu avec le reste.

Ici, comme dans tout l'Orient, l'avantage des bas salaires et des longues journées est compensé par la mauvaise qualité de la main-d'œuvre et du matériel. Il est difficile que l'agriculture et l'industrie fassent à celles d'Europe une concurrence dangereuse tant qu'elles subiront ces inconvénients, et il semble impossible qu'elles s'en dégagent tant que le travail manuel restera si mal rémunéré. A l'Egypte. s'a})plique une fois de plus la formule, fameuse dans les pays de salaires élevés : « Bad Paij, Bad Work! » A mauvaise paye, mauvais ouvrage !

Le sens de révolution.

La transformation de Tancienne société sous l'influence européenne se fait en Egypte de la manière la plus évidente, et on retrouverait dans tout l'Orient contemporain, à des degrés différents, la même évolution. Le changement ou plutôt les changements dus à la pénétration des habitudes occidentales apparaissent surtout dans le domaine économique et dans la politique.

En agriculture et en industrie, l'Egypte, jusque vers la fin du dix-neuvième siècle, demeurait à la période que l'Occident a connue dans l'antiquité et au moyen ûge, celle de la famille vivant sur sa propriété et des artisans travaillant pour le marché local. Les Européens ont introduit les cultures nouvelles dont les produits sont destinés

à l'exportation, ils ont perfectionné l'irrigation, importé les pompes à vapeur, commencé à transformer les produits du sol à l'aide de machines, toutes œuvres pour lesquelles il faut de gros capitaux et une science technique qu'on ne trouvait pas dans l'ancienne Egypte. Grâce à leur richesse et à leur éducation, les Européens ont pu jouer un rôle directeur dans la transformation économique de l'Egypte, mais le premier rang leur est disputé aujourd'hui par une partie toujours croissante des riches propriétaires indigènes qui s'essaient avec succès aux entreprises commerciales et industrielles.

L'évolution économique se continue et tout fait prévoir qu'elle amènera de grands changements dans la société égyptienne. Pour le moment elle n'est qu'à ses débuts : le nombre des industriels modernes et des ouvriers d'usine est encore très petit et si l'on note qu'aux Indes, pays houiller, l'établissement de la grande industrie se fait beaucoup plus lentement qu'en Europe, on peut estimer que l'Egypte, pays sans combustible, mettra encore bien des années à devenir une région de production moderne.

Que l'évolution industrielle soit relativement lente dans l'Orient (Japon excepté), c'est un fait qui no manque pas d'étonner beaucoup d'économistes européens. On s'imagine souvent en efTet que dans la concurrence internationale le prix de revient d'une marchandise est déterminé surtout j)ar le taux des salaires, et qu'un pays de maind'œuvre à i)on marché deviendra nécessairement un concui'rent redoutable. Raisonner ainsi, c'est oublier le cas des Etats-Unis où l'on trouve à la fois les salaires les plus élevés et les prix de vente les plus bas pour la houille, les fers, les aciers et d'autres produits, parce que la qualité du travail, sa rapidité, l'emploi de machines perfectionnées [)0ur l'extraction, la manipulation, les transports, la fabrication, permetteni de faire plus et plus vite que dans les autres pays.

L'Egypte et l'Orient en général se trouvent dans les conditions exactement opposées à celhvs des Etats-Unis ; l'infériorité de la main-ddiivre et des machines est frappante, nous lavons montré par divers exemples dans le précédent chapitre. Elle forme le pendant inséparable de l'infériorité des salaires. Pour éclairer ce |ioint,

citons le cas du Mexique, pays où le développement de la grande industrie se fait à peu près dans les mêmes conditions et se heurte aux mêmes obstacles qu'en Egypte. Là, des ingénieurs nous déclaraient qu'ils ne pouvaient obtenir une marche satisfaisante des machines avec les manœuvres indiens misérablement payés et qu'ils ne seraient pas trop fâchés d'une hausse des salaires qui eût attiré contre-maîtres et ouvriers qualifiés d'Italie ou d'Espagne, sinon des Etats-Unis.

L'évolution politique se traduit par la formation de ce qu'on pourra plus tard nommer une opposition; il s'agit ici d'un groupe d'indigènes instruits qui cherchent à créer une opinion publique par la parole et par la presse. Ce sont des aspirants à la politique, distincts des cheik, cadi, ouléma, élevés aux écoles des mosquées et conservateurs de la foi islamique.

Les docteurs de la loi détestent les Européens comme infidèles, et leurs sentiments sont plus ou moins partagés par toute la population musuli^iane, qui est douce, résignée, exempte de fana-

Usiae violent, mais qui, malgré tout, n'aime pas les chrétiens. L'antipathie à l'égard des Occidentaux est toute religieuse : les Egyptiens, on l'a vu, n'éprouvent rien qui ressemble à un sentiment national ; ils ont perdu le souvenir de leurs ancêtres et font commencer leurhisloire à celle des Arabes qui les ont convertis ; ils honorent comme leur souverain le Commandeur des croyants qui régne à Constantinople, et ceux d'entre eux qui se forment des idées générales sont des panislamistes plutôt que des nationalistes.

Les opposants à l'européenne ne combattent point la vieille tradition religieuse; tous musulmans, — car les coptes et les autres chrétiens indigènes se serrent autour des maîtres étrangers ({ui les protègent — , ils partagent la foi inébranlable de leurs coreligionnaires dans l'avenir de l'islam, mais ils n'attaquent pas ouvertement les Européens comme infidèles, ils critiquent leur administration, et ils cherchent à inaugurer dans un pays jusqu'ici despotique les habitudes de discussion cin[)rn,ntées à noire libéralisme.

Ces politiques modernes se recrutent parmi les lettrés qui ont pris une teinte d'éducation oc-

30i LA TRANSFORMATION DE L EGYPTE

cidentale dans les écoles ou collèges dirigés par des Européens ou placés sous Tinfluence européenne. Ils sont en général d'origine pauvre, pour deux raisons : Tune est que l'Egypte, comme tous les pays turcs, est démocratique sous son régime absolu et que l'humilité de la naissance n'empêche pas l'avancement des fonctionnaires. L'autre raison, plus générale et commune à tout l'Orient, est quelesjcunes gensrecherchentd'autant plus l'instruction qu'ils sont moins riches, car ils étudient pour conquérir un emploi.

L'ancienne Egypte considérait déjà l'administration comme le meilleur moyen de parvenir. Dans un document pharaonique, un scribe explique à son fds que « l'étude des lettres est plus profitable que toutes les autres. En te conduisant à l'école, poursuit-il, j'agis par amour pour toi, car les travaux qu'on y fait sont durables comme lesmontagnes. «Et l'écrivain^ pour parler comme les Franco-Egyptiens, passant en revue le métier des armes et toutes les autres professions, conclut que le fonctionnaire est le plus heureux des hommes.

Le même état d'esprit règne encore en Egypte.

Eiitie/. dans une école, demuudez d'où vieniiciil les élrves, pour la majorité ou répondra: « de faluilles pauvres » ; ce qu'ils vculeni faire, pour tous ou presque tous, on répondra : « F]ntrer au service du gouvernement ».

Beaucoup trouvent une petite place dans les bureaux et font doucement leur chemin en se gardant d'écrire une ligne ou de dire un mot qui puisse choquer les maîtres du moment, mais ils ressentent une profonde indignation de voir les meilleurs postes et la réalilé du pouvoir donnés aux étrangers infidèles. C.eux des lettrés qui n'entrent point dans les fonctions publiques se font avocats, médecins, employés de bureau chez les particuliers et grossissent les rangs du prolétariat intellectuel si nombreux dans les pays où l(^s gens instruits nr veulent pas travailler de leurs mains et ne [u'uveid, faute de capitaux, chercher la fortune dans les entreprises commerciales et industrielles.

La situation est la même dans hi lUissic contemporaine ; l'Europe occidentale a connu le nuunc cas au temps de X'illon ou de Luther.

N'oublions pas ces analogies et ne prononcions Mktin. — Kij:ypto. 20

306 LA TRANSP^ORMATION DE L EGYPTE

pas trop vite à l'égard des intellectuels égyptiens le mot dédaigneux de déclassés. On peut leur reprocher de ne pas aimer la science d'un amour désintéressé, on peut regretter qu'ils se tournent trop exclusivement vers la littérature, qu'ils négligent les applications pratiques des sciences — encore ce blâme atteindrait-il surtout les méthodes de ceux qui donnent en Egypte l'instruction supérieure. — Dans tous les cas, on doit reconnaître que les professions intellectuelles sont nécessaire dans un Etat moderne. Si la liberté de la presse existait, les lettrés égyptiens se feraient journalistes ; si la liberté politique était établie, ils se présenteraient à la députation. Mais le gouvernement anglais ne croit pas l'heure venue d'émanciper l'Egypte.

11 veut faire le bien sans consulter les Egyptiens qu'il ne juge pas mûrs pour la liberté ; il l'imposera, au besoin, malgré eux. Les suspects ou les agitateurs sontpoursuivis et emprisonnés, les moindres mouvements portés à la connaissance des autorités supérieures par les soins d'une police vigilante, les fonctionnaires égyptiens trop peu souples, révoqués, les journaux

indigènes, qui du reslc n'out guère de lecteurs, h cause de TindifTérence ou de l'ignorance générales doivent devenir dociles ou disparaître. Aussi n'existe-t-il pas d'opposition à proprement parler, mais seulement des velléités de critique chez un nombre assez faible de personnes instruites à l'européenne.

Tandis que les plus indépendants des lettrés égyptiens réclament à leurs maîtres européens les droits que ceux-ci reconnaissent dans leur propre pays à leurs concitoyens, le gouvernement britannique refuse par système de considérer les libertés politiques comme articles d'exportation. En Kgypte, ainsi que dans tous les

pays de domination, sa méthode est le despotisme

éclairé, et il la pratique avec plus de vigueur, de décision et de succès qu'aucun autre gouvernement.

Le nouveau régiuKî se justilie par le l'ait qu'il donne la paix. Tordre, la prospérité; ce n'est pas lui qui les a créés, mais, comme nous l'avons montré, il a multiplié et développé au [dus haut degré les germes de progrès aduiinistialil", social, économique, iulroduitsdans la péi'ioded in-

308 i.A TI;A\SI()P,MAT10N de L EGYPTE

fliiences iiiLernalionales par les Occidentaux et surtout par les Français.

La transformation ne s'arrêtera }»as à ce point. Malgré les intentions mêmes des fonctionnaires anglais, l'esprit critique et les idées occidentales d'émancipation pénètrent dans le pays en même temps que la civilisation matérielle. L'administration a beau refuser aux sujets orientaux la liberté de la parole, de la presse, une part au gouvernement, le contrôle du budget ; Topposition indigène peut tenter d'en appeler en Europe à l'opinion publique de la nation suzeraine. L'opinion anglaise incline aujourd'hui vers la manière forte, mais jadis elle a pris plusieurs fois parti pour les indigènes, elle peul revenir au libéralisme en leur faveur si l'opposition s'affeimil, accroît ses forces et sait se faire entendre. Ce n'est là qu'une espérance, mais sous l'ancienne domination elle n'était pas même possible.

Qu'on se place au point de vue purement pratique d'un gouvernement honnête et fort ou qu'on ait le désir de voir les principes libéraux se répandre peu à peu hors de l'Oecident, on doit,

CONCLUSION :iO:)

dans tous les cas, préférer la suzeraineté européenne au despotisme oriental. Il n'y a pas de recours contre le second, tandis que les maux introduits par la doininalion occidentale portent en eux-mêmes leur propre remède. Quelle que soit la puissance prépondérante en Egypte, son règne vaudra mieux pour la civilisation que l'anarchie des mamelouks.

Lidéal pour les pays d'Orient serait de ^'européaniser sans perdre leur autonomie et en conservant le plus possible de leur originalil»', comme l'a fait le Japon. C'est sans doute ce qui serait arrivé à l'Egypte si Mohammed-Ali et Said avaient eu des successeurs capables d'achever leur ouvrage et si le pays avait continué d'évoluer sous une administration égyptienne docile à l'inlluence de toutes les nations civilisées sans subir la doniinalion d'une seule, — régime qui subsiste encore en droit, sinon en l'ail.

INDEX AIJMI AIÎÉTIOUK

Al)I)as Ililmi : Gg, 8',.

Albanais : 102-104.

Alcf>ol : 126, 243.

Alexandrie : i>5, 3i, 226, 248.

Allemagne, allemands: 9G, yy- 101, 182, 216, 243, 2!X).

Allumettes : 248, 292.

Animaux domestiques : 210, 211, 266, 268.

Anglais, Angleterre : i" Caractère : 4-i(i, 34, i3i-j45, i65, 216; 2" Commerce, industrie : 124-125, 214, 2i(), 218, 220, 22fi-234, 242, 244, 2")! ; 3" Influence politique :

4-iO, 92, 193: — sur l'administration égyptienne: 92, io5-i23, it)3, 179, 188, 201, 3o6-3o9; — sur l'adunnislratration internationale : 92- 193, 287 ; 4° Nombre : 97 ; 5" Situation oflicicllc en Egypte : 107.

Armée : 1 10, 180.

Arbres : 208-210, xC).

\rtisans. art indusliiel : 33,

Assioul : :îi,ir)7.

Assouàn : 25, 41, i()7, 174, i83,

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