E. de Martonne, 47, p
les plus vifs entre les régions hautes et les régions basses qui provoquent les déplacements les plus considérables, en nombre d'animaux et en étendue des parcours, des troupeaux. Plus hautes, plus riches d’eaux courantes et d’herbages sont les montagnes ; plus basses, plus chaudes et plus sèches sont les plaines, et plus actifs sont ces grands mouvements d'ensemble que l’on appelle précisément la transhumance. Et c’est pourquoi elle est universellement pratiquée sur tout le pourtour du bassin de la Méditerranée, où de grands massifs montagneux se trouvent dans le voisinage immédiat de plaines basses. En France, entre la plaine caillouteuse de la Crau et les herbages des hautes Alpes ; entre les vallées du Roussillon et les pasquiers de la Cerdagne ; en Italie, entre les plaines brûlées de soleil du Tavolière ou de la Campanie et les hauteurs des Abruzzes ; dans la péninsule balkanique, entre Salonique et le Rhodope, le Balkan et les plaines de la Maritsa, le Pinde et la Thessalie ; en Roumanie, entre les hauteurs des Alpes de Tran sylvanie et les étendues steppiques de la Valachie et de la Dobroudja, les troupeaux se déplacent suivant un rythme qui est, à peu près partout, le même, fuyant les neiges des régions hautes au cours de l'hiver, la sécheresse des régions basses au cours de ISÈtE-
La même nécessité de s'adapter aux variations saisonnières provoque, entre les plaines basses de l’Aquitaine et les estives pyrénéennes, des déplacements alternatifs du bétail. Toutefois, les conditions ne sont pas tout à fait les mêmes que dans les régions du pourtour méditerranéen, À la différence de celles-ci, la Gascogne reçoit au cours de la raison chaude, surtout au printemps, des averses abondantes, parfois très prolongées. Elle n'est pas un pays de steppes. La région des Landes elle-même, aussi médiocrement herbagère qu'elle soit, n’est pas, au cours de l’été, inhabitable pour les troupeaux. Et, quant aux parties voisines, celles de la Chalosse, du Béarn septentrional, de la basse Bigorre et de l’Armagnac, elles conservent, en toute saison, assez de ressources agricoles pour nourrir, sans trop de peine, le bétail gros ou petit de leurs exploitations. Les contrastes sont donc, entre les plaines gasconnes et les montagnes qui les dominent, fort atténués au cours de la saison chaude. C’est pourquoi il ne se produit, de l’une à l’autre, aucun mouvement d'ascension du bétail. Il en est tout autrement au cours de l'hiver. Quand la neige couvre les sommets des massifs pvrénéens, leurs pacages cessent d’être utilisables, tandis que les régions inférieures, encore verdoyantes et, par ailleurs, libérées de leurs moissons conservent leurs ressources herbagères et deviennent plus
accueillantes au bétail. Il en résulte une sorte de déséquilibre qui
provoque le déplacement des troupeaux de la montagne vers la plaine.
Ainsi les conditions climatiques sont telles, dans le Sud-Ouest pyrénéen, qu'elles incitent beaucoup plus les troupeaux montagnards à descendre vers les plaines que les troupeaux des plaines à s'élever vers les montagnes.
2° - Les conditions économiques.
Les contrastes climatiques ne suffisent pas toujours à expliquer, à eux seuls, les déplacements des troupeaux. Si la Suisse ne connaît pas la transhumance, ce n’est pas seulement parce qu'elle est, dans toutes ses parties et en toutes saisons, suffisamment pourvue d'herbages. C’est aussi parce qu'elle à très peu de petit bétail. Inversement, si les alpages de la Provence et du Dauphiné reçoivent, au cours de l'été, des masses compactes de bêtes à laine, c'est que les plaines de la Crau, la région d'Arles et certains cantons, tout voisins, de Vaucluse et du Gard, sont, non seulement pauvres en fourrages verts, mais, aussi, peuplés de très nombreux troupeaux. D'après la Statistique agricole, le département des Bouches-du-Rhône entretenait, en 1928, 361.490 bêtes à laine ; celui du Gard, 246.360 ; celui de Vaucluse, 159.050, au total près de 770.000 moutons ou brebis, c’est-à-dire le plus fort groupement, de beaucoup, qui se rencontre dans les plaines françaises... Il faut donc tenir compte, tout autant que des conditions climatiques, de l’importance numérique du bétail, de sa qualité et de ses besoins. De cette nécessité, les Pyrénées fournissent, par une sorte d’antithèse, une remarquable démonstration.
Les Pyrénées, à l'inverse de ce que l’on croit généralement, ne reçoivent des plaines agricoles de l’Aquitaine, à peu près aucun transhumant. Les Landes élèvent un nombre considérable de bêtes à laine : la statistique de 1928 n'en compte pas moins de 131.770 pour l’ensemble du département. Mais ce sont, pour la plupart, des animaux d'espèce chétive, adaptés à un milieu très spécial, médiocres marcheurs et très sédentaires. Ils pacagent dans les bruyères, les touyàs et les cultures. Pas un troupeau ne se déplace vers les estives de la montagne. Il n’en vient pas davantage de la Chalosse, pourtant plus voisine de la chaîne. Pour les coteaux de l’Armagnac et de la Lomagne, la raison est différente, mais les effets sont les mêmes. Le département du Gers est actuellement un
des plus pauvres de France en bêtes à laine. Il en avait encore 91.530 en 1912, ce qui déjà, représentait un assez médiocre effectif. I n'en a plus que 17.040 en 1928. Toutes sont élevées à l’étable, dans les champs dépouillés de leurs récoltes, dans les prés. Ce n'est que sous l'effet d’une sécheresse exceptionnelle et d’une disette momentanée que tels propriétaires se décident à envoyer quelques animaux vers la vallée d'Aure, vers le Louron ou les montagnes de Luchon.
Il n'en est pas autrement, bien qu'elles soient toutes proches de la chaîne, des « rivières » béarnaises et bigourdanes. Ni la plaine du Gave de Pau (de Nay à Pau et au delà), ni à celle de l’Adour moyen, en aval de Tarbes, n'ont de troupeaux à envoyer vers les estives. En ont-elles eu, dans le passé ? C’est assez probable, mais pas absolument certain. Actuellement elles n'entretiennent aucune espèce de petit bétail. Les cultures riches (maïs, blé, tabac), l’élevage du cheval et des animaux de travail ou de boucherie ont chassé moutons et brebis, en admettant qu'il y en ait eu autrefois. La seule des rivières béarnaises qui soit actuellement en mesure de former des troupeaux de transhumants, c’est celle qui s'étend d'Oloron à Navarrenx. Encore sont-ils médiocrement nombreux. Pas plus que les Landes, la Chalosse ou l’Armagnac, les basses plaines du Béarn et de la Bigorre n'ont besoin, au cours de l'été, de recourir aux pâturages pyrénéens pour l'entretien de leur bétail. Ce n’est pas sur leur territoire que se recrutent les transhumants.
La situation est exactement inverse pour la région montagneuse. Certaines vallées entretiennent un bétail particulièrement nombreux, très supérieur à celui qu'elles sont capables de nourrir, au cours de la mauvaise saison, avec leurs propres réserves fourragères. Celles-1à sont obligées de recourir aux ressources des plaines voisines auxquelles elles envoient une partie de leurs troupeaux. Ainsi s'alimente une transhumance hivernale pyrénéenne qui, tout en s'adaptant aux conditions locales, ressemble beaucoup aux migrations des troupeaux méditerranéens. Nous en exposerons, le moment venu, la provenance et les parcours.
On étudiera, l’une après l’autre, dans le passé et dans le présent, la transhumance d'été, puis la transhumance d'hiver. On essaiera, en terminant, d'en définir les caractères essentiels et la portée.
PREMIERE PARTIH LA TRANSHUMANCE D'ÉTE