P. Buffault, 12, p. 216-221. cf. Arbos, 2, p
tiers-là sont réservés au bétail indigène qui les occupe chaque année au printemps et à l'automne et parfois au cours de l’année entière, C’est cette partie du domaine pastoral, bien plus que les estives et les hautes montagnes, qui se trouve exposée aux atteintes du troupeau et du berger. Or les transhumants nv ont jamais, dans les Pyrénées, été admis. On ne les a jamais introduits, sauf en des cas exceptionnels, que sur les quartiers les plus élevés, au-dessus de l'étage forestier, Dans ceux-ci, il a pu arriver que les herbages aient été surchargés de bétail. Mais il n'est nullement prouvé que les transhumants en aient été seuls responsables. La surcharge a pu, tout aussi bien, provenir du trop grand nombre des animaux hivernants.
Il y a donc beaucoup d’exagération dans les reproches que l’on a adressés à la transhumance estivale. Elle n'a certainement pas fait tout le mal que l’on a dit. Elle à, en revanche, rendu et elle continue à rendre de très réels services. Elle entretient la santé et accroît la valeur du bétail qui s'y livre. En montagne, elle assure aux particuliers et aux communes un précieux supplément de ressources. Enfin il n'est pas impossible qu'elle ait contribué, en certains endroits, à l'amélioration du troupeau. Peut-être faut-il voir dans les effets du métissage avec des béliers mérinos, l'explication de cette plus grande finesse des laines, si souvent constatée en Bigorre et dans la vallé d'Aure, où les troupeaux espagnols étaient plus nombreux qu'ailleurs.
Ainsi, entre les montagnes et les plaines, entre les vallées de versants opposés, la transhumance à certainement provoqué d’utiles échanges de services. Et c'est pourquoi, elle n'est pas près de disparaître. On peut prévoir qu'elle subira des modifications dans son fonctionnement, qu'elle s’adaptera plus exactement aux besoins de
l'élevage. Mais il est impossible de croire et, à plus forte raison, d'espérer — que le paysan des rivières et des coteaux pyrénéens renoncera de sitôt à entretenir son bétail et à en accroître le poids et la valeur par le séjour qu'il fait, chaque été, à si faible distance, sur les hauts pâturages de la chaîne, ni que les communes, propriétaires de ces pâturages, refuseront de les lui louer.
La transhumance hivernale, de la montagne à la plaine, a suscité moins de réprobation que la transhumance d'été, de plaine en montagne. Sans doute parce qu'elle libérait la montagne au lieu de la surcharger. Mais pour une autre raison aussi : c’est qu'on l’ignorait, À quel signe, en effet, distinguer, dans un troupeau
qui passe, s’il quitte la vallée natale pour s’en aller hiverner en plaine ou s'il regagne simplement son étable après avoir pacagé sur les estives ? Ainsi la transhumance descendante à passé, très souvent, inaperçue. Et c'est pourquoi, sans doute, elle est encore plus mal connue que l’autre.
Elle est cependant une des formes les plus essentielles de la viv pastorale dans les pays pyrénéens. Et les services qu'elle a rendus et qu'elle rend encore sont considérables. D'abord elle a été, en un temps où tous les espaces cultivables étaient consacrés à la production agricole, le seul moyen que l'on connût d'assurer l’entretien du troupeau pendant les mois d'hiver. Elle a été, très longtemps aussi, un moyen d'échange et une forme de la vie de relations. Au cours de leurs migrations annuelles, les bergers vendaient les produits de leurs troupeaux : des pelleteries, du lait et du fromage, des agneaux. En un temps où les routes étaient rares et les transports difficiles, la transhumance assurait l'évacuation d’une partie des produits de la montagne.
Enfin nous avons rappelé qu'elle était l’une des formes ou, si l’on préfère, une des causes de l’émigration. Et, en cela encore, elle a été longtemps hienfaisante. À une époque où les vallées étaient trop peuplées elle fournissait un précieux exutoire en procurant aux cadets des familles pastorales, généralement chargés de la conduite des troupeaux, un établissement dans les plaines. Par les départs qu'elle provoquait, la transhumance hivernale contribuait à corriger ce qu'il y avait de trop étroit et de tyrannique dans le régime patriarcal de la société pyrénéenne. Elle à été une cause de libération, d'équilibre et de concorde.
La transhumance hivernale est aujourd'hui menacée. Si les troupeaux n’éprouvent plus guère l'hostilité des gens de la plaine qui s’accommodent de leur présence ou très souvent l’ignorent, ils se trouvent en présence de difficultés inconnues autrelois. La circulation est moins aisée sur les routes, que sillonnent des autos de plus en plus nombreuses. Le berger s'en tire en voyageant de nuit plutôt que de jour. Mais il n’en subsiste pas moins une certaine gêne, surtout aux approches des villes... L'administration impose aux troupeaux des certificats sanitaires, autre ennui pour le montagnard qui n'aime guère la contrainte... Il lui faut aussi payer plus cher les herbes dont il a besoin aux gîtes d'étape et dans les lieux d’hivernage.
Il y a autre chose encore, beaucoup plus grave : les bergers deviennent rares, surtout les bergers qualifiés, capables, non seuiement de conduire un troupeau, mais de l’entretenir et de le soi-
gner, livrés à eux-mêmes et plus ou moins isolés en plaine. Les vallées se sont dépeuplées. Les habitudes et l’état social poursuivent leur transformation. Le cadet de l'ancienne famille pyrénéenne, voué par nécessité et par une sorte de devoir traditionnel, à la fonction de berger de la communauté, est un type social que l'on ne rencontre plus guère. Il restait dans chaque maison et dans chaque
village, — car la natalité se maintient considérable dans la montagne, — beaucoup de jeunes gens capables de conduire au dehors
les troupeaux de brebis hivernantes. La guerre a enlevé, en grand nombre, les plus vigoureux. « Il n’y a plus de bergers! », constatation découragée que, partout, on recueille.
Enfin ce même dépeuplement qui tend à retenir le troupeau dans la vallée tend aussi à lui fournir plus de moyens d'y subsister. Ce ne sont pas seulement les bergers qui manquent, ce sont aussi les laboureurs. « On ne cultive plus la terre », parce que les travailleurs manquent. Alors on abandonne les céréales et l’on étend Ja prairie. La quantité des fourrages engrangés pour l'hiver s'accroît. Et ainsi s’atténue de jour en jour la nécessité d'envoyer, pendant la mauvaise saison, le bétail s’entretenir en plaine. On le garde et on le nourrit sur place. Un peu partout cette transformation se manifeste. Barétous, le bas Ossau ont à peu près abandonné la transhumance. En Aspe, domaine traditionnel du nomadisme hivernal, l’évolution est la même, surtout dans les communes basses, qui ont des prés et de l'herbe. Il y à un quart de siècle, Accous ne conservait à l'étable que trois ou quatre troupeaux. Tous les autres, l'hiver venu, gagnaient la plaine. Aujourd'hui elle en conserve une vingtaine et n'en fait partir que six ou huit. Osse, qui envoyait, avant la guerre, une dizaine de troupeaux vers les rivières, n'en envoie plus aucun. Il en est de même de Lées-Athas, de Bedous et des autres communes suffisamment pourvues de prairies naturelles ou artificielles. Au besoin, on achète des fourrages. En Ossau, il en est de même. On garde le plus possible de bétail. À Aste-Béon, des propriétaires de troupeaux hivernants rappellent une partie de ceux qui pacagent dans les rivières les plus proches, les entretiennent quelques jours ou quelques semaines, à l’étable, et ne les renvoient dans le bas pays que si les réserves de fourrage se montrent trop clairement insuffisantes,
Est-ce à dire que la transhumance hivernale soit appelée à dis: paraître à brève échéance ? Nous sommes très loin de le croire, et pour plusieurs raisons. D'abord il y a nombre de communes qui continueront à se procurer difficilement les fourrages d'hiver. Avdius, dans la vallée d'Aspe ; Arbéost et Ferrières, en Lavedan,
: ne ; n ont, pour ainsi dire, que des montagnes. Elles ne disposent que d'une très faible étendue de terres cultivables. Elles manqueront toujours de fourrages secs. D’autres communes dans le haut Ossau
sont également pauvres en réserves d'hiver, surtout Laruns, Aste- Béon, Gère-Bélesten.
Il y aura longtemps des raisons qui chasseront le bétail de la montagne. Et ik y en aura longtemps aussi qui l’appelleront vers la plaine. Les anciennes d’abord, et aussi de nouvelles : des facilités plus grandes, surtout, pour se défaire des produits du troupeau. La certitude qu'ont aujourd’hui les bergers des brebis béatnaises de vendre le lait de leurs bêtes aux fromageries de Roquefort est pour certaines communes isolées un encouragement à la transhumance. Ce n’est pas le seul. Longtemps la plaine exercera sur le montagnard l'attrait des pays plus riches où il peut vivre à l’abri de la gène et entretenir aisément son troupeau.
(Voir Préface, p. 1-2)