‹ La Transylvanie et ses habitantsChapitre 12 sur 39 · II · texte numérisé non relu

II

Quelquefois , comme je le dirai tout à Theure , le sel sort de terre, et forme de véritables rochers. Les mines de Parajd ne sont exploitées que pendant trois mois de rhiver ; le reste de l'année elles reposent Elles occupent assez de monde ; mais il n'y a que iriogt^et-un ouvriers qui creusent et retirent le sel. Us font dans le sol, qui est cannelé, deux trous rapprochés dans lesquels ils enfoncent des coins de bois, et détachent une masse triangulaire du poids d'un quintal» qui est ensuite divisée en deux. Un bon ouvrier peut obtenir par jour vingt-cinq quintaux (1) , pour chacun desquels il reçoit deux kreutzers (2). L'eau qui suinte à travers la terre vient souvent incommoder les travailleurs et gâter le sel. On pratique des réservoirs pour la contenir, et on se sert, pour l'arrêter, de briques faites de terre noire et d'eau salée, que l'on bat fortement. Les mines de sel de Parajd ne fournissent que les environs du village. Le sel n'est pas exporté au loin comme celui de Maros Ujvâr. Avant que la contrebande existât sur la frontière de Moldavie, on retirait plus du double du sel extrait aujourd'hui.

J'ai dit que le quintal de sel (3) coûtait d'abord 2 kreutzers, c'est-à-dire 9 centimes, au fisc. Si on compte

(i)i/iOOkilog.

(2) 9 centimes.

(3) 56 kilog.

tous les autres frais, sans abstraction du salaire des employés, il revient à 66 centimes. Le gouvernement autrichien le vend paternellement 8 fr. 44 cent., comme dans toutes les mines de Transylvanie. Des peines sévères menacent ceux qui tenteraient d'emporter la moindre partie de ce sel de rebut, qu'on appelle c œil de sel » , szemsô, et qui ne se vend point, parce qu'il est cristallisé. Une vieille femme qui en avait pris un morceau aussi gros que celui que j'emportai moi-môme comme échantillon avait passé la nuit pi'écédente en prison , et n'était sortie que par l'intervention d'un employé bienveillant. Des guérites où veillent des soldats sont placées sur les hauteurs de Parajd, afin que personne n'approche des lieux où le sel paraît à la surface de la terre. Si , en creusant en dehors des mines pour arrêter une source , les ouvriers rencontrent par hasard du sel , ils sont forcés de le jeter dans l'eau. Les Sicules se demandent encore quand « Tempereur allemand», comme ils disent toujours , a'német csdszâr, cessera de vendre plus de 8 francs cette masse de sel qu'ils retirent eux-mêmes en une demi-heure pour quelques centimes , et cela dans un pays qui leur appartient , à eux dont les pères recueillaient le sel en se promenant sur la route. Il est vrai que , par prudence , on a laissé à cinq villages voisins de Parajd la faculté de prendre gratis une certaine quantité de sel. Tout habitant en reçoit quinze livres par année ; on lui en donne aussi

pour ses bestiaux , à raison de six livres par télé pour le gros bétail , et d'une livre pour le menu.

Quoique les ouvriers ne travaillassent pas aux mines quand je me trouvai à Parajd, cependant je ne manquai pas de les visiter pour voir une fois encore ces magnifiques nefs souterraines^ telles que je les avais déjà contemplées à Maros Ujvâr. Les vaisseaux sont ici moins vastes; mais peut-être ont- ils plus de proportion dans leurs formes. L'eau , en dégouttant du sel , produit une substance que les Hongrois appellent sôvirâg, « fleur de sel 9 9 et dont la blancheur vive et mate fait ressortir l'éclat des murs. Vous vous croyez dans une église gothique faite de jaspe , de marbre et d'albâtre. On jeta , par l'ouverture des mines, des bottes de paille enflammée qui traversaient l'espace avec le bruit du tonnerre. Lorsque le feu s'éteignait et que nous restions dans l'ombre , nous entendions seulement nos voix résonner sous ces voûtes immenses, ce qui donnait encore à ces nefs quelque chose de mystérieux.

Si l'on admire à Parajd les merveilles que produit la patience des hommes , on peut contempler quelques pas plus loin, à Szovâta, un spectacle non moins étonnant, et qui est l'œuvre de la nature seule. A Szovàta non seulement le sel monte à la surface du sol , mais encore il s'élève jusqu'à une assez grande hauteur, de manière à former comme une chaîne de collines. Ces collines ou ces roches, comme on voudra les appeler, tantôt

~ 149 — rondes, tantôt escarpées et taillées à pic, ont dans certains endroits une blancheur éclatante ; ailleurs elles sont jaspées , ou affectent la couleur de la malachite. La plupart du temps elles sont couvertes d'herbe et ombragées d'arbres ; ce qui fait qu'on les prendrait de loin pour des rochers ordinaires , d'autant plus que des cavernes profondes s'ouvrent çà et là , semblables à ces grottes que l'on taille à vif dans le roc. Entre ces collines se sont formés des étangs, où l'on se baigne : il suffit d'y plonger un instant pour qae le corps soit recouvert de sel. Au siècle dernier, un des étangs que Ton avait contenus par des digues les rompit tout à coup , et se précipita dans le Ktikûllo. Je remarquai un torrent qui dépose le sel sur les cailloux : chaque pierre disparaissait sous un givre brillant , que faisaient resplendir les rayons d'un soleil d'été.

Les rochers de sel , à Szovâta , ont été abîmés sous le gouvernement des princes ; et pourtant ils sont encore admirables. Dans ce temps , chaque individu allait faire tranquillement sa provision de sel , en cassant çà et là et en emportant ce qu'il voulait. Quand les Turcs exigeaient impérieusement le tribut arriéré , on se hâtait d'extraire de tons côtés des masses de sel, dont le prix servait à payer le sultan. Aujourd'hui on n'en retire rien. On se contente de les faire garder par des sentinelles , afin que les habitants ne se dispensent pas d'à-* cheter le sel du fisc. De la terre et des branchages

sont jetés sur les endroits où le sel attirerait les regards et tenterait la bonne volonté des passants. Cinquante soldats et vingt-cinq heidaqnes sont postés à intervalles « les armes chargées ^ pour faire reculer quiconque oserait s'avancer. Ils ont ordre de tirer si on ne tient pas compte de leurs menaces. Cependant^ malgré ces précautions , le fisc peut avoir la certitude qu'on dérobe une grande quantité de sel. Il est bien difficile à des hommes qui ne craignent point le danger de ne pas prendre un peu de ce sel qui leur est si nécessaire ^ et qu'ils trouvent sous leurs pas^ au risque d'entendre siffler une balle. Je doute d'ailleurs que les sentinelles fassent souvent usage de leurs armes. Les heiduques «ont des montagnards du pays : ils s'empresseront de tourner le dos ou de contempler les nuages s'ils voient un de leurs voisins s'approcher d'un air suspect. Quant aux soldats polonais qui gardaient le sel , et qui me répondirent par un regard d'intelligence lorsque je fire^ donnai l'air

La Pologne n'est pas encore perdue...^

disparaissaient s'inquiéter médiocrement, malgré le zèle de l'ofiScier allemanid qui les commandait ^ que les Hongrois prissent ou non le sel de l'empereur d'Autriche.

Si on se rappelle ave(3 quelle ingratitude le gouvernement autrichien a agi de tout temps envers les Hongrois, si on sait que les produits hongrois sont frappés à la

frontière d^Autriche comine ceux d'an pays ennemi, et que la Hongrie est arrêtée dans le développement de sa richesse nationale par les empereurs^ qu'elle a sauvés avec son épée, on comprendra que ces atteintes portées à la dignité du fisc soient regardées par tout le monde , en Transylvanie 5 comme chose fort naturelle et parfai* tement juste.

Ce qui rehausse le prix des rochers de Szovàta et des mines de Parajd , c'est la beauté du pays oiH ces merveilles sbtat placées. Pour peu que vous aimiez les montagnes agrestes, les forêts sans fin ^ vous ne traverserez pas cette contrée sans admiration. Lorsque, après avoir quitté le niveau des fleuves « on commence à s'engager dans les montagnes d'Udvarhely, Ton suit une route qui gravit successivement une chaîne de montagnes de plus en plus élevées 9 si bien qu'en se retournant au bout de quelques heures et en regardant le chemin parcouru , on pourrait croire que Ton a dit adieu au monde.

On prétend qu'il se trouve aujourd'hui des bisons dans ces forêts. Il est certain qu'on enchâssait encore au siècle dernier. Mais , s'ils n'ont pas entièrement disparu , du moins faut-il oroire qu'ils sont bien diminués. Les ours ne manquent pas. Quand un Sicule conjecture que l'occasion de vendre une peau d'ours se présentera bientôt , il prend son fusil et marche dans les montagnes jusqu'à ce qu'il trouve une piste« Alors il se repose et attend Tours. Au moment où l'animal reparaît , il se

met en face de lui sur son chemin , et fait fea. S'il manque , comme il n'a qu'une seule charge , il se tire d'affaire à l'aide de sa hache, et livre un combat corps à corps. Ces montagnards sont aussi adroits qu'intrépides 5 et il est rare qu'ils succombent dans la lutte (1). Lors même qu'ils ont fait une expérience dangereuse , leur ardeur de chasseur ne se ralentit pas , et, en dépit du proverbe ^ ils sont gens à vous vendre à l'avance la peau de tel ours que vous désignerez. A Parajd , une peau d'ours coûte 6 ou 8 francs. . Quelques montagnards se livrent à un travail beaucoup plus pacifique, mais aussi plus ingrat : ils cherchent des trésors. Je ne pense pas qu'il y ait un pays au monde qui soit plus doué , par l'imagination de ses habitants , de richesses enfouies et cachées, que la Transylvanie. Gela vient sans aucun doute de la quantité de masses d'or qui ont été découvertes à toutes les époques dans les mines, et des divers trésors qui ont été effectivement retirés du sol. Dans le siège même d'Udvarhely^ près de Korond , on a trouvé ^ il y a peu d'années , une quantité de pièces d'or byzantines : elles provenaient du tribut payé à Attila par Théodose , et avaient été

^(1) Us ont ordinairement pour arme un petit fusil à pierre très lourd. Quelquefois le fusil est h deux coups ; mais, au lieu d'être placés côte à côte% les canons sont superposés Tnn sur l'autre.

cachées sous une montagne par les Huns. Ces découvertes encouragent singulièrement les habitants , lesquels se mettent à l'œuvre et creusent la terre avec une ardeur qui mériterait d'être récompensée. On m'a fait voir à Parajd les maisons de deux hommes qui fouillent le sol aux environs des ruines appelées Rabsoné vâra, « château de Rabsoné » . Jusqu'à ce jour ils n'ont rien trouvé ; mais ils accusent les fées de dérober les trésors que la princesse Rabsoné avait amassés pendant sa vie, et qui sont encore près du château. Les paysans ont un certain respect pour ces ruines, parce qu'ils prennent l'écho de leurs voix pour les cris de la princesse, et les lueurs du bois pourri pour les flambeaux des fées.

Les montagnes d'Udvarhely, et en général toute la partie orientale de la Transylvanie, contiennent une foule de sources minérales. J'ai déjà parlé d'Elopatak , situé à l'extrémité du pays des Sicules , oh se rendent habituellement les boyards valaques. Environ quinze cents baigneurs s'y rassemblent chaque année. Les eaux de Korond, peu éloignées de Parajd, sont visitées surtout par les Hongrois : il y vient cinq ou six cents personnes. Les bains les plus avantageusement situés sont à Borszék, près de la Moldavie. La contrée est superbe. Il y a là , dit-on , d'immenses forêts de sapins qui offrent les plus belles promenades à cheval. La source minérale de Borszék fut pour ainsi dire découverte par

te comte Denis Bdoffi à une partie de chasse , où un pâtre la lui montra. Avant cette circonstance elle n'était connue qae des montagnards. L'on y compte aujourd'hui plus de mille baigneurs. La source est louée 6,000 francs.

Les seigneurs vàlaques et moldaves qui passent la frontière et viennent prendre les eaux en Transylvanie t>aient leurs appartements à un prix extraordinaire pour le pays. Il y en a qui donnent jusqu'à quinze ou vingt ducats par semaine. Cependant les chambres que l'on peut se procurer ne sont rien moins qu'élégantes et rien moins que commodes , bien qu'elles semblent inappréciables à quiconque a goûté en chemin des auberges.

En effet le comfort, si nécessaire aux voyageurs oisifs, est ici complètement inconnu. Il en est de même en Hongrie , oiji les touristes ennuyés qui se hasardent à mettre le pied hors des bateaux à vapeur s'effarouchent d'une façon très comique parce qu'ils ne trouvent pas le classique roast-beefet les petites douceurs du cottage dans des villages de pâtres que le Danube inonde tous les cinq ans, et qui étaient régulièrement incendiés par les Turcs il y a moins d'un siècle.

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