‹ La Transylvanie et ses habitantsChapitre 14 sur 39 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Schœsbourg. Un marché. — Nagy Stôllbs. Jean Kemény. EbesfalTà. Michel Apaffi. — Le Moine. -^ Leê Arménienê^ Almakerék. ^^ Megyee. «^ Bendorf.

Il n'y a pas de ville en Transylvanie qui ait un aspect plus pittoresque et plus original que Scœsbonrg (1). Le KtIktillS serpente dans une jolie vallée que forment de hautes montagnes couvertes de forêts. Un plateau élevé la domine , sur lequel Schœsbourg est assis. Du sein de la ville^ entre les toits rouges des maisous^ sor-^ tent de vieilles tours et de vieux murs qui se dressent en étages jusqu'au sommet de la montagne ^ où ils rejoignent les bastions de la vieille citadelle. Puis , au dessus de la vallée , au dessus du plateau , de la ville et de la citadelle 5 sur la crête même du mont, une église du 16« siècle.

Plusieurs écrivains s'accordent à placer là cette ville dace appelée Sandava, qui a tant inquiété les érudits. Il n'est pas invraisemblable que ce lieu ait été choisi par

(1) En hongrois Segesvâr.

des Barbares, dont tout Tart consistait à camper sur des hauteurs : car, même dans les temps modernes , la position de Schœsbourg en a fait une place importante. Ses tours grises portent encore les traces des balles. Quand les ennemis paraissaient, les artisans saxons prenaient les armes, couraient aux murailles, et chaque confrérie défendait une tour. La peste a ravagé plus cruellement Schœsbourg que la guerre. Ce terrible fléau dévora en 1709 quinze mille personnes. Aujourd'hui cette ville ne compte plus que huit mille habitants. Schœsbourg fut presque entièrement brûlé sous Michel ApafG. Une inscription latine placée sur la tour la plus moderne rappelFe « qu'elle fut détruite en 1676 par un lamentable incendie , reconstruite deux ans après, et ornée en même temps d'une horloge » . Schœsbourg avait été relevé ou fondé dès 1198 par les Saxons.

La cathédrale de Schœsbourg date des premières an- Bées du 16^ siècle. Elle a été solidement bâtie et assez bien défendue contre les Turcs pour qu'il n'ait pas été nécessaire de la restaurer. On n'y a ajouté aucun mur, et elle aurait encore le caractère du temps, si, dans un accès de colère luthérienne, les habitants n'avaient un beau jour effacé les curieuses peintures qui en décoraient rintérieur. L'église est parfaitement blanchie. On dit que cela est propre. J'ai remarqué un charmant reliquaire gothique, qui grimpe avec une grande légèreté

le long de la muraille, mais qui n'a pas [échappé aui badigeonneurs. Près d'une porte se trouvaient diverses pierres tumulaires^ dont Tune supportait la statue d'un bourgmestre saxon en costume hongrois , avec de longues moustaches et la grande barbe.

Les Saxons sont aujourd'hui les seuls habitants de la Transylvanie qui possèdent encore de vieilles murailles. Adonnés de bonne heure au commerce , ils eurent toujours des ressources qui manquaient à leurs voisins. Tout ce qu'ils ont construit a été bien fait. La moindre église de village est un édifice. Aussi devraient-ils mettre plus de circonspection dans ce qu'ils nomment leurs embellissements. S'ils gâtent leurs monuments ^ il ne restera presque rien dans le pays.

Je traversai précisément Schœsbourg un jour de marché. On y criait en hongrois, en valaque, en saxon, en allemand, en arménien, en bohémien, en grec : c'était le hongrois ou le valaque qui servait d'intermédiaire. Pour achever la confusion des langues, je répondis par des exclamations françaises au discours provocateur d'une respectable femme qui voulait à toute force me gratifier d'un gros bloc de sel gemme dont j'avais admiré les couleurs sous l'erfetdu soleil. Mes protestations arrivèrent aux oreilles de deux soldats polonais qui marchandaient d'énormes feuilles d'excellent tabac, et qui , entendant une langue étrangère au pays , se persuadèrent que je connaissais également les dialectes

slaves. Ils vinrent à moi ponr me prier sans doute de remplir l'office d'interprète. Je leur expliquai avec les gestes les plus conciliants qu'il m'était absolument impossible de leur rendre ce service. Malgré la bonne grâce que j'essayai de mettre dans ma pantomime , ils me parurent convaincus que j'avais peu de complaisance^ et me quittèrent de mauvaise humeur.

J'eus une plus grave aventure avec une paysanne valaque. Elle avait pour coiffure, comme toutes ses compatriotes aux environs de Schœsbourg , un voile blanc d'étoffe fine qui lui couvrait la tête et encadrait le visage. Son voile était ajusté avec une grâce particulière, et elle en paraissait plus belle. Il me sembla raisonnable d'étudier sur elle de préférence ce nouveau genre de coiffure : aussi la regardai-je attentivement. En même temps je répétais le mot formoso pour lui faire savoir combien je trouvais cela beau. La spirituelle Valaque Voulut que ce compliment s'adressât aux fromages qu'elle avait devant elle. Aussitôt elle m'en présenta un , et mit tant d'instance dans son offre , tant de chaleur dans ses paroles, que je traduisais mentalement ainsi :

Cette leçon vaut bien un fromage .. ,

que je me trouvai à la fin mnni d'un fromage formidable. Je me souvins de La Fontaine , et fut plus que jamais convaincu que les fromages, au point de vue de

rexpérience, étaient d'uoe importance incontestable. Dès lors je mis moins d'abandon dans l'expression de mes sentiments.

Au temps de Benko, les étudiants de Schœsbourg avaient le privilège de sonner les cloches de Téglise Saint-Nicolas, et de figurer aux enterrements ; ils percevaient pour cela une taxe. Ils avaient aussi la coutume de chanter quatre fois par an sous les fenêtres des habitants, ce qui leur rapportait un certain revenu. Gela se fait encore ailleurs. A la même époque, la veille delà communion, les bons bourgeois de cette ville allaient d'une porte à Tautre se demander mutuellement pardon de leurs offenses (1) . J'ignore s'ils ont conservé cette habitude patriarcale ; mais je puis assurer qu'aujourd'hui ils aiment beaucoup la danse.

Les Saxons sont fort laborieux, comme ils le répètent eux-mêmes trop naïvement : ce qui fait que le jour du repos ils aiment singulièrement le plaisir. Rien de plus juste. J'étais arrivé le dimanche précédent dans une bourgade saxonne, à Szas2-Régen, après une assez rude journée. Fatigué de la route, je cherchais une auberge

passable ; on m'indiqua la plus renommée, et je ne fus

(1 ) QuavU ferme die domeniea , eœna Domini sacra ade adminiêtratw\ Communicantes ipsi prœcedente Sabbato , pia sans eonsuetudine, vicinos adeunt, veniam ab iis, si forte offenderint^ imperaiuri. Benko , ms.

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