‹ La Transylvanie et ses habitantsChapitre 15 sur 39 · II · texte numérisé non relu

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pas peu surpris, en y entrant, d'ientendre exécuter des v«ilses de Strauss. L'aubergiste » qui avait déjà ouvert la portière, marquait la mesure d'un air agréable, et m'engageait fort à descendre chez lui , me félicitant d'arriver au commencement du bai du dimanche. Je me serais peut-être laissé tenter, dans l'espoir de trouver quel- <]ues physionomies ; mais l'arrivée de plusieurs cavaliers me désenchanta. C'étaient de gros messieurs bien frais, en veste blanche à la pâtissière. Je dois cependant rendre justice aux pauvres jeunes filles qui s'étaient parées de leurs costumes pour venir avaler les bouffées de tabac que lançaient galamment les valseurs.

A Schœsbourg, je trouvai les deux auberges en révolution. L'une était pleine, et le maître se rendait au théâtre; l'autre n'était pas moins remplie, et la mat-tresse babillait ses filles pour un bal. Il me fallait absolument un gîte. J'acceptai l'offre qui me fut faite dans la dernière auberge , et on m'installa dans la chambre même de l'hôtesse. Ses filles, qui s'y équipaient un instant auparavant, s'enfuirent, et emportèrent dans leurs bras le reste de leur toilette. Maître du champ de bataille^ je me hâtai de demander à souper. L'hôtesse se mettait en devoir de faire les demandes et les réponses de rigueur en pareil cas, quand elle fut appelée par les .donzelles, qui avaient oublié, l'une son bracelet, l'autre ses gants, celle-ci son mouchoir, celle-là son flacon. La pauvre femme ouvrait toutes les comoiodes, courait

d'une chambre à Tautre, et perdait la tête aa milieu des cris (cMère, mon collier!... Mère, ma broche!» dont la maison retentissait. Chaque (ois que l'hôtesse passait devant moi , je disais modestement : « Madame , mon poulet frit « mes œufs !... » Je n'étais pas entendu : les angoisses de la mère faisaient taire la bonne volonté de l'hôtesse. Je ne trouvai pas d'autre moyen d'abréger les choses que de lui transmettre Tune après l'autre les de^ mandes que toutes répétaient à la fois d'une façon étourdissante. Ma patience fut dignement récompensée. L'hôtesse conçut une très grande estime de ma personne^ au point de présider elle-même aux intéressants détails que nécessitait ma présence. Elle me fit même l'honneur de me confier ses espérances de mère : ses filles n'allaient pas à un bal 5 mais à un examen....; le mattre à danser avait invité toutes ses élèves, dans l'intention de donner un prix à celle qui lui ferait le plus d'honneur.

« Que les temps sont changés! s'écria un vieillard qui voyait partir la troupe des danseuses : mon grand-* père parlait encore de la peste et des Tatars , on n'y pense plus aujourd'hui.» Le vieillard disait vrai. Je me rappelai que Sigismond Bàthori avait dévasté Schœsbourg , et je me souvins des combats qui ensanglantèrent cette cité quand la ville haute tenait pour Bartsai , et la ville basse pour Georges Ràkotzi , lesquels se disputaient la couronne.

Le seul oom de SchcBsboorg rappelle un sanglant épisode de Thistoire de Transylvanie. Lorsque, après la mort de Georges Rakotzi , en 1660 , les Turcs eurent pris Grand-Varadin sur ses partisans, la principaulé sembla devoir appartenir à Bartsai , que soutenait le sultan. Bartsai n'était pas aimé des Hongrois , en haine des Turcs ; les Sicules s'indignaient de voir les janissaires servir de garde à un prince transylvain. Il était évident que , s'il s'offrait un seigneur, un soldat , qui voulût en appeler au courage des Hongrois et braver la colère du sultan , la guerre recommencerait avec fureur. 11 s'en présenta un.

Jean Kemény avait accompagné Georges Ràkôtzi dans son expédition de Pologne ; il avait montré de la bravoure et des talents militaires. Fait prisonnier par les Tatars et conduit en Crimée, il s'était distingué par son énergie à supporter la mauvaise fortune. Pendant sa captivité , dont il a écrit lui-même la relation , il envoyait des émissaires au prince et l'avertissait des projets de ses ennemis, De retour en Transylvanie , il reprit du service et combattit contre les Turcs dans l'armée de Rakôtzi , dont il fut toujours le fidèle lieutenant. Lorsque ce prince mourut, il conçut le projet de lui succéder. Il gagna sans peine la noblesse hongroise. Les Sicules s'offrirent d eux-mêmes. Les Impériaux , effrayés de la prise de Graod-Varadin , lui promirent des secours. Il se fit donner par Bartsai un acte d'abdi-

cation en forme , et se présenta à la diète de Bistritz , qui lui conféra la dignité de prince.

A peine la nouvelle de son élection est-elle répandue, que les Tatars arrivent, par la Moldavie, dans le pays des Sicules , et le mettent à feu et à sang. En même temps Ismaël, pacha de Bude, et Ali, pacha de Temesvdr, fondent sur la Transylvanie. Ils adressent un message à la diète. Ali engageait les Hongrois à choisir un autre prince, et promettait de ne pas troubler la paix. Kemény intercepte la lettre et la brûle; puis, hors d'état de résister à ses ennemis, il gagne le nord de la principauté, pour rejoindre en Hongrie les troupes allemandes, queMontecuculli conduisait à son secours. Furieux de voir consommée la révolte des Transylvains, les pachas abandonnent le pays aux ravages des Turcs et des Tatars. Un siècle après on reconnaissait encore les villages par lesquels ils avaient passé, c Qui pourrait dire sans larmes , s'écrie un chroniqueur, combien de chrétiens furent massacrés ou faits captifs; combien de viols, d'incendies, de crimes inouïs, furent conçus et exécutés par ces exécrables barbares I »

Pour détacher les Transylvains du parti de Kemény, Ali résolut de faire élire un nouveau prince. Il ordonna à tous les comitats et à tous les sièges d'envoyer des députés pour former une diète. < Mais les courses des Tatars , qui s'étendaient de tous côtés , empêchèrent les députés de pouvoir arriver à Ydsirhely. Ali-Pacha , ir-

rite de cette prétendue résistance , toute forcée qu'elle était , proposa à un corroyeur de cette ville » homme d'une assez belle prestance , de le déclarer et de installer prince de Transylvanie; mais cet homme lui représenta que, n'étant pas du corps de la noblesse » il ne pourrait jamais être reconnu par les grands. Ali , voyant bien qu'il avait raison y fi Donne-moi donc, lui ditil , an de ces grands , que je le nomme prince ». Ce corroyeur lui répondit qu'il ne connaissait point de seigneur plus capable de soutenir cette dignité que Michel ApafD, homme de grande qualité, qui depuis peu de temps s'était racheté de la captivité des Tatars de Crimée par une somme très considérable, ayant été un de ceux qui avaient suivi le prince Ràkotzi en Pologne, oà il avait été prisonnier. Ali envoya sur-le-champ au château d'Ebesfalva, pour en faire venir ce seigneur et l'amener à Vâsarhely, qui n'en est éloigné que de deux ou trois lieues.

» Ce seigneur, qui menait une vie très retirée dans son château, où il se tenait enfermé, ne s'étant mêlé en aucune façon des affaires publiques , fut bien surpris de se voir entouré d'un gros détachement de cavalerie turque, qui venait le prendre , et dont le commandant lui apportait des ordres de se rendre auprès d'Ali -Pacha ; d'autant plus que dans ce moment son épouse était dans les douleurs d'un accouchement prochain. Mais il n'était pas à cinq cents pas de son château y qu'un de

ses gens vint lui apporter la nouvelle que sa maîtresse venait de mettre au monde un fils, qui était son premier enfant. Les Turcs qui l'escortaient tirèrent un favorable augure de cet événement » et lui pronostiquèrent qu'il serait un prince très heureux. Cette prophétie fut même confirmée par Tévénement. Ali-Pacha, l'ayant reçu avec beaucoup d'affabilité^ le proclama prince de Transylvanie, et le fit reconnaître par les habitants de la ville où il était (1)... »

Kemény avait rejoint les Impériaux. Il rentra en Transylvanie, campa à Szamos-Ujvar, et envoya ses éclaireurs s'emparer de la citadelle de Fagaras. Les Turcs tentèrent de la reprendre; mais, à la première neige, ils se retirèrent, suivant leur coutume, et établirent leurs quartiers d'hiver à Hermannstadt. Kemény profita de leur inaction^ et vola sous les murs de Schœsbourg, où le nouveau prince Apafii s'était retranché. Il poussait vigoureusement le siège de la place, quand Routchouk-Pacha , qu'Ali avait laissé pour protéger Apaffi , accourut avec deux mille cavaliers d'élite. Un combat devint inévitable. Il eut lieu près de Schœsbourg, à Nagy SzoUos, le 22 janvier 1662. Kemény avait sous ses ordres mille cavaliers allemands ; mais les Sicules composaient la plus grande partie de son armée. Ceux-ci avaient à venger sur les Turcs deux années de

(1) Mémoires du comte Nicolas Bethlen.

meurtres et d'incendies. Beaucoup d'eutre eux se mon*traient, dans le camp, mutilés pour avoir suivi les dra-^ peaux de Kemény. On comptait ceux qui avaient été mis à mort Un Sicuie, Ambroise Gelentzei Szoke, récitait des vers enthousiastes , qu'il avait écrits le matin môme sur les marges de sa Bible. On se disait que la victoire était assurée, et on attendait avec impatience le moment d'en venir aux mains.

Mais la fortune trahit les Hongrois. Kemény fut renversé dans une charge qu'il conduisit lui-même , et sa propre cavalerie le foula aux pieds. La mort du général ébranla l'ardeur des siens. Ils furent bientôt mis en dé* route. Toutefois les Turcs achetèrent leur victoire. Le compagnon le plus cher de Koutchouk-Pacha fut tué dans la bataille. Koutchouk en ressentit une vive douleur : il jura de trouver le corps de Kemény, de le dépouiller, et de faire promener par toute la Transylvanie la peau du prince, emplie de paille. Il aurait tenu sa parole si François Bethlen, proche parent de Kemény, ne Teût enseveli secrètement. Michel I Apaffi , resté sans compétiteur, fut reconnu prince par toute la noblesse transylvaine.

On voit encore à Ebesfalva les ruines du palais d'Apaffi, dont il est fait mention dans le récit du comte Bethlec« Ce sont de gros murs à demi détruits, des colonnes tronquées, des chapiteaux qui servent de bancs dans les cours. Au dessus d'une porte se montre une

îDscription latine à demi effacée. 11 reste quelques fendtrès qui font comprendre quel était le caractère de Té" difice, une vieille tour qui tombe, et de vénérables lions de pierre sur lesquels les enfants montent en jouant. Tout cela attriste ^ peut-être parce qu'on croit relire rbistoire du pays. Ce château , dont les ruines sont considérables, semble avoir été hier emporté d^assaut.

Ebesfalva , du reste , n'a rien d'intéressant. On y a construit une grande église en style de Louis XV, qui , grâce à deux clochers bronzés, de forme byzantine, a un certain caractère. Cette ville n'est remarquable qu'en ce qu'elle est exclusivement habitée par des Arméniens.

Aux différentes nations qui se trouvaient déjà en Transylvanie vinrent se réunir quelques milliers d'Arméniens dans le courant du 17« siècle. Voici quel était le motif de cette émigration. Léon III, roi d'Arménie, laissa deux fijs, qui se disputèrent le trône. L'un d'eux appela à son aide les Persans et les Turcs , qui détruisirent la ville d'Ani , et égorgèrent les principaux habitants. Les vaincus émigrèrent. Après avoir campé en Grimée, ils parurent en Moldavie, où ils résolurent de se fixer. Menacés encore par les Turcs, ils se réfugièrent en Transylvanie , au temps de Michel I Apaffi. Dénués de res* sources et encouragés par la protection du prince, ils se firent marchands; ils se répandirent dans le pays pour y faire le commerce. Mais Léopold leur céda Ebesfalva ,

qoi, b la mort d'Apafii» était devenue propriété fiscale. Les Arméniens s'y réunirent, ainsi que dans une autre ville qui leur fut également accordée. Ces deux cités devinrent des entrepôts et prirent une certaine impor-» tance.

Dans Torigine, les Arméniens professaient l'héré&ie d'Ëutychès. Quelques uns d'entre eux embrassèrent le catholicisme; mais les abjurations d'abord ne furent pas nombreuses. En 1684, un Arménien, Oiendi Verircski^ après avoir passé quatorze années à Rome , revint en Transylvanie dans le dessein de convertir ses compatriotes. Ceux-ci opposèrent une résistance inattendue. Conduits par leur évêque , ils citèrent devant les tribu* naux le prédicateur venu de Rome, qui courut même des dangers* Oxendi ne perdit pas courage. U s'attaqua à l'évéque scbismatique, le convertit, et l'amena au cardinal Pallavicini» nonce à la cour de Pologne. Il envoya également en Pologne un prêtre arménien et huit des principaux membres de la nation, lesquels s'engagerent, au nom de leurs compatriotes, à embrasser le ca-* tholicisme^ et prièrent le pape d'élever Oxendi à la di« gni té épiscopale. La cour de Rome accéda à leurs vœux ; mais le nouvel évêque fut pris par les Turcs , qui le retinrent trois ans dans les fers. Le bruit de ses vertus se répandit jusqu'à Vienne, et ce fut par égard pour lui que l'empereur Léopold traita les Arméniens avec bienveillance.

Après la mort d'Oxendi , il y eut une réaction chez les nouveaux convertis. L'évéque de Fejérvdr leur envoya un prêtre, Michel Theodorivicsi, qu'ils refusèrent d'accueillir, et qui partit pour Rome. Il reparut après deux ans d'absence, et recommença la conversion des Arméniens , qui depuis sont restés fidèles au catholicisme. Remarquons cependant que dans leurs églises la messe est dite non en latin , mais en langue arménienne.

Il se trouve à Ebesfalva un couvent d'Arméniens, à la porte duquel je frappai. Le portier qui vint m'ouvrir, et à qui j'exprimai le désir de visiter le couvent, me conduisit dans la cour, où j'attendis la visite du supérieur. Ce dernier formait à lui seul toute la garnison de la place, il n'y avait pas d'autres moines. Dans ce moment il employait les doux loisirs que lui laissaient ses faciles occupations à examiner de sa fenêtre ce qui se passait dans la rue. J'avais remarqué en venant sa belle tête orientale et sa barbe grise. J'appris avec plaisir du portier que mon moine était nécessairement le supérieur, et que c'était lui qui m'allait recevoir. En effet il entra avec dignité dans la cour, cherchant des yeux l'étranger importun, lequel examinait je ne sais quelle vieille cloche qu'il avait trouvée sous ses pas. Le moine m'adressa la parole en hongrois ; mais, soit qu'il eût nn peu oublié cette langue dans les pays lointains , soit qu'il y mît un accent nouveau , soit plutôt que la faute en fût à moi, je

parvins difficilement à le comprendre , et le priai de se servird'un autre idiome. Il reprit la parole dans un langage qui m'était parfaitement inconnu 5 et qui me parut devoir être sa langue maternelle.

J'avais fait tous mes efforts , pendant mon séjour en Transylvanie, pour prendre quelfue teinte des différentes langues du pays; mais j'avoue que mes connaissances ne s'étendaient pas jusqu'à l'arménien. Je répondis au moine que je le comprenais bien moins encore , et commençai à mon tour de prendre la parole. J'essayai du latin , qui m'a souvent servi dans mes voyages : le moine n'était pas tenu de le savoir, et ne le savait pas. Je hasardai quelques mots de mon meilleur allemand ; cela n'alla pas mieux. Nous avions déjà toussé plusieurs fois, et chacun de nous faisait des gestes aimables. Je voyais Tinstant où j'allais être saisi d'un rire inextinguible : il me restait un seul espoir, celui de voir mon interlocuteur conserver sa belle humeur et faire chorus avec moi.

Je ne sais quel mot italien m'échappa en ce moment. Le moine l'entendit. « Sua Signoria è forse italiana ? » demanda-t-il vivement. Il y avait dans cette question de l'espérance et de la crainte. Le mot « étranger » avait mal sonné à l'oreille du bon père. Il s'était attendu à la visite de quelque Anglais hérétique ou de quelque païen de Français, et m'avait reçu avec une froide politesse. Dès qu'il eut reconnu les accents de la lingua

— 20S — di Dio, il parut si channé^ qoe j'aurais bien voulu répondre si à la demande qui m'était faite. Il la répéta: Sua Signoria è forse itatiana ? Cette fois il y avait dans son accent quelque chose qui exprimait Tespoir déçu. J'en fus touché» et, faisant réflexion qu'étant fils d'une Romaine Je ne commettais qu'un demi mensonge, j'arborai avec résolution les couleurs pontificales. Macerto, m'écriai-je. — O questo va a dovere !

Nous fûmes en un instant les meilleurs amis du monde. Il me raconta l'histoire de son couvent, qui existe depuis environ un siècle, et qui dépend du couvent de Saint-Lazare de Venise. Il me montra la chapelle» qui est décorée dans le goût des églises italiennes. Mon moine avait passé vingt ans à Venise, et ne se trouvait que depuis peu de temps dans le pays. Il parlait avec amoar de l'Italie, et n'était venu, disait-il» que parce qu'il en avait reçu l'ordre de ses supérieurs. Cequll n'ajouta pas» mais ce que j'appris en le quittant, c'est qu'il avait été expressément choisi pour faire oublier la conduite de deux jeunes moines qui avaient mérité d'être rappelés.

J'ignore si les reproches des Saxons sont parfaitement fondés , si l'établissement des bateaux à vapeur du Danube a nui eflectivement à certaines cités commerçantes de Transylvanie : toujours est-il que les Arméniens se plaignent beaucoup. La population d'Ebesfalva a diminué» disent-ils. Beaucoup d'habitants vont chercher fortune ailleurs. Je veux croire que lesrensei-

206 — gnenfents qui m'ont été donnés sont exagérés ; mais on ne peut nier qu'il existe un certain malaise^ qui Ta toujours empirant.

Jusqu'ici les Arméniens ont toujours passé pour riches. Actifs et intelligents , ils mettent dans les affaires pins de probité que les Juifs , et sont plus recherchés. On en rencontre beaucoup, sur les chemins, qui se rendent d'une foire à l'autre, et apportent des étoffes de Vienne. Il est facile de les reconnaître à leur physionomie, qui a conservé le caractère tout à fait oriental. Depuis quelques années cependant ils ne se livrent plus exclusivement au commerce. Aujourd'hui les jeunes Arméniens étudient la médecine ou le droit : on peut croire qu'ils se rendront utiles dans les nouvelles professions qu'ils embrassent.

Il faut rendre aux Arméniens cette justice qu'ils remplissent en Transylvanie l'office de bons citoyens. Ils ont compris que l'union était nécessaire entre les nations diverses qui habitent le pays, et ne nourrissent pas ces préjugés aveugles qui la rendent impossible. Le droit de conquête a donné aux Hongrois la possession du sol hongrois. Les peuples vaincus, réduits d*abord en servage, n'ont été émancipés que par les Hongrois seuls, qui les appellent à eux et leur demandent aujourd'hui de former un peuple, et un peuple uni. Ils s'adressent également aux colons, c'est-à-dire à ceux qui ont été reçus dans le pays depuis la conquête. La résistance

serait légitime si od exigeait d'eux l'abandon de leur langue , de leur nationalité. Elle est purement absurde : aussi est-elle désapprouvée par les meilleurs esprits des différents partis, et n'est-elle précbée que par les fanatiques. Les Saxons, on l'a vu, n'ont fait qu'une mauvaise chicane.

Il n'en est pas de même des Arméniens. A laderniëre diète de Transylvanie , les députés de la ville arménienne de Szamos-Ujir, qui paraissaient pour la première fois dans l'assemblée, protestèrent de leur attachement pour la patrie commune , et assurèrent que le seul sentiment de leurs compatriotes était de vivre en union avec les Hongrois: leurs discours furent couverts d'applaudissements. Les Arméniens, qui ont conservé leur idiome, savent tous parfaitement la langue magyare, et la parlent sans répugnance.

Les femmes de cette nation ont les traits fort caractérisés. J'en ai vu qui étaient très belles. Il m'est arrivé d'en entendre chanter une avec un accent que je n'ai pas oublié. C'était précisément à une fenêtre du palais mutilé d' A pafG. On ne pouvait apercevoir que quelques tresses de cheveux noirs et une mousseline blanche, et je fus long-temps avant de découvrir d'où partait ce chant en mc/{6ur, d'une douce mélancolie, qui s'har* mouisait si bien avec les ruines historiques que j'avais devant moi. C'est à ce chant peut-être que je dus l'impression de tristesse que je ressentis en disant adieu à la

dernière demeure du dernier prince de Transylvanie.

On retrouve encore près d'Ebesfalva, à Alinakerék^ un autre souvenir des Apaffi. C'est un tombeau. Il contient les restes de Georges Apaffi, frère du prince, dont la statue est couchée sur la pierre. Le mort est représenté couvert de son armure, penché sur le flanc et appuyé sur le coude : position raide et contrainte. Ce qu'il faut regarder, cespnt les accessoires, les figurines^ et les feuillages qui encadrent la statue , et qui sont délicatement faits. Le tout est en pierre. Ce monument ne serait pas remarqué ailleurs; mais il devient intéressant pour peu qu'on pense qu'il a été élevé en 163S, entre deux invasions turques, et qu'il est dû à un Hongrois d'IIermannstadt, Elias Nicolai. Je ne sais si dans le pays on ferait mieux de nos jours.

Je voulus voir à Almakerék une vieille église, dont les murs intérieurs sont couverts de peinture. J'arrivai malheureusement à l'heure du service. Les paysans saxons , dans leurs vestes de peau et leurs pantalons hongrois, formaient une haie serrée qu'il m'eût été difficile de traverser, d'autant plus que devant eux se tenaient les jeunes filles du village, qui, pour mieux figurer une avant-garde, étaient coiffées de leur shakos de velours noir, assez semblables à ceux des hussards. Je regardai beaucoup les costumes, un peu les peintures, et je me consolai de ne pas les avoir mieux vues en pensant que , la veille même, j'en avais découvert d'au-

très bien plus intéressantes. J'en parlerai tout à l'heure.

Il est probable que cette église est fort ancienne. Les Saxons ont généralement construit de bonne heure , surtout dans cette partie de la Transylvanie, où ils ont, dit-on, séjourné d*abord. En effet, appelés dans le pays en 1143, on les voit, dès 1146, entourer de murs la ville de Megyes, dont Almakerék est peu éloigné , et pousser si rapidement leurs travaux, que la cité nou«velle pouvait, dès 1150, repousser Tennemi (1).

Megyes fut long-temps célèbre en Transylvanie par sa redoutable enceinte, ses portes fortifiées, et les tours qui garnissaient ses églises. Le Turc a mutilé tout cela. Les diètes s'assemblèrent quelquefois dans cette ville; c'est là que Jean Szilasi et Grégoire Ladànyi, qui, Tannée précédente, avaient fait assassiner Gabriel Bathori à Grand-Yaradin , furent condamnés en 1614 à être précipités du haut d'une tour. Megyes fut assiégé en 170S par les partisans de François Rdkôtzi, commandés par le comte Forgàts. Jusque là les révoltés

(1) Quelques écrivains ont pensé que Megyes, qui porte en

latin le nom de Media , s'était élevé sur remplacement d'une

colonie romaine, Mediœ Coloniœ. C'est une erreur. On ne

retrouve lli aucunes constructions romaines, et le nom de

Media a été formé d'après celui de Megyes (pron. Mediech ).

Dans les anciennes chartes latines , cette ville est toujours

désignée par le nom hongrois.

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