II
Ce fat avec une profonde inquiétude que la nation se donna aux empereurs. C'était pour elle un moindre danger que de risquer de passer sous la domination ottomane ; mais c'était toujours un danger. Elle n'en comprit bien la gravité qu'en voyant les nouveaux souverains à l'œuvre. Ceux-ci n'eurent pas plus tôt mis la main sur la Hongrie , cette Hongrie jusque là insaisissable 9 qu'ils s'imaginèrent la tenir par droit de conquête. Ils inondèrent le pays de troupes allemandes^ malgré les capitulations faites; ils confièrent à des étrangers le commandement des villes et des forteresses. Loin de mettre la Hongrie à couvert des invasions , ils faisaient la guerre aux Turcs mollement, sans chercher à remporter de grands avantages , et, dès qu'une bataille était gagnée, se hâtaient de conclure la paix, pour que le péril d'une irruption ottomane fût toujours menaçant au dessus des Hongrois. Cette vaillante noblesse, qui soutenait à ses frais des guerres séculaires, fut politiquement abandonnée. On la laissa périr aux portes du royaume. Alors succomba, dans son château de Szigeth , l'héroïque Nicolas Zrînyi, victime dévouée d'avance à la vengeance des Turcs par l'astuce cruelle de Maximilien. Quand les seigneurs hongrois commencèrent à voir clair dans cette politique ténébreuse , ils se souvinrent de cette antique loi qui autorisait le sujet à résister au prince qui violait les droits de la nation. Ils s'insurgèrent. Assiégés dans leurs forteresses, ils
furent décapités ou exilés; leurs enfants ^ amenés à Vienne, étaient gardés dans des cloîtres, d'oîÉ ils ne ressortaient plus. La famille éteinte, les domaines servaient à acheter des partisans.
Certes il n'en fallait pas tant pour irriter le peuple : il se révolta à Texemple de la noblesse. Les choses en vinrent à ce point, que les Hongrois acceptèrent sans répugnance les secours des Turcs, leurs irréconciliables ennemis. Il est vrai qu'à cette époque la puissance ottomane n'était plus redoutable pour la chrétienté : la France était dès lors en bonne intelligence avec les sultans. Quand la Hongrie entière n était pas en feu , il se trouvait toujours un comitat, une ville, qui s'insurgeait pour son compte. Dès que le bruit de la prise d'armes se répandait dans les campagnes , le paysan quittait sur l'heure sa charrue, et, sans descendre de cheval, courait rejoindre les plus intrépides , qui déjà harcelaient l'ennemi. Ce n'était pas seulement la haine de l'Autrichien qui le poussait : il se sentait aussi entraîné par son humeur belliqueuse ; c'était un peu f une affaire de goût», et l'occasion de décrocher le sabre était trop bonne pour qu'il y pût résister.
Il est évident qu'avec de semblables conditions la Hongrie était toujours ou révoltée ou à la veille d'une révolte. Une levée de boucliers était un événement fort naturel : il ne fallait qu'un chef an peuple. C'est là Ver-
reur des historiens impériaux , qai s'obstinent à traiter de conspûçateur le prince François Rakôtzi.
Issu d'une famille illustre qui régna sur la Transylvanie 9 et possédait en Hongrie de vastes domaines , Rakôtzi avait été persécuté par l'empereur Léopold. Jeté en prison^ il parvient à s'évader , se réfugie en Pologne^ rentre en Hongrie à la tête de quelques cavaliers^ et appelle la nation aux armes. Dès que la révolte est proclamée à la frontière, elle gagne tout le pays. Une ville se déclare aprèsl'autre, et la levée devient générale. Il y avait plusieurs années que les insurrections partielles avaient été étouffées, en sorte que tout le monde se trouva d'accord pour la rébellion nouvelle. Ce fut là une guerre éminemment nationale. Tous y prirent part , et les seigneurs et le peuple, et les villes et les campagnes. C'est parce que ce grand mouvement était spontané, universel , qu'il eut un tel retentissement dans l'empire ; c'est parce que la guerre était à ce point nationale, qu'elle dura huit ans, malgré l'abandon de la France, malgré la division des grands, qui apportaient aux camps leur fière indépendance, c'est-à-dire le désordre et l'indiscipline. On sait comment se termina cette lutte acharnée. Les bandes insurgées, mal commandées , trahies, furent écrasées par les Impériaux. Quoique vainqueur , l'empereur s'estima heureux de mettre fin à la guerre en accordant aux Hongrois des conditions avan-
tageuses. Ràkétzi obtint pour les révoltés amnistie entière. Quant à lui^ il abandonna la Hongrie^ et vint demander rhospitalité au roi de France.
Les Hongrois ont donné à la guerre de Rdkétzi un. nom qui montre assez avec quel enthousiasme on combattait. On l'appelle n la Croisade » . Le peuple^ en tirant répée^ avait jeté loin le fourreau , comme dans ces expéditions fabuleuses du moyen âge. Comme autrefoiSi il obéit à un instinct sacrée sans interroger l'avenir. D'ailleurs cette guerre ne fut -elle pas deux fois sainte, par le but et par le malheur, aux yeux de ceux qui l'entreprirent? Aussi le souvenir en est-il vivant dans le peuple hongrois. J'ai vu, dans les châteaux, les sabretaches aux initiales des Croisés (1) appendues avec les épéesde famille. Partout on vous raconte quelque épisode de cette guerre ; il n'est pas de village qui n'ait quelque chose à revendiquer. Au besoin, la légende paratt quand l'histoire fait défaut. Je visitai un jour les ruines du château de Kôvàr, que les Autrichiens n'ont jamais attaqué. Un montagnard qui se trouvait là se fit fort de montrer la fenêtre devant laquelle Rakôtzi soupait paisiblement lorsqu'une balle, cassant les vitres, vint précisément éteindre sa lumière ; anecdote incroyable qui m'a déjà été contée, dans nos Cévennes, à propos d'un chef camisard.
(1) P. P. L. Pro Patria et Libertate.
II est resté de la Croisade un magnifique souvenir. C'est une mélodie, un air national^ qui porte le nom du héros. Il est remarquable qu'en Hongrie les grandes pensées, les sentiments profonds du peuple, étaient exprimés, consacrés, non par des poésies , mais par des airs nationaux. Les diètes en armes , qui se tenaient sur la plaine de Rakos , sont , dans l'esprit populaire , le symbole de l'antique liberté. Il y a f l'air de Ràkos» ; il y a encore c Tair de Mohacs » , qui rappelle la chute de l'ancienne monarchie; « l'air de Zrinyi», qui perpétue le souvenir de l'héroïque défense de Szigeth. Il y a dans ces chants absence complète de science musicale , ni art, ni combinaisons. L'imprévu y domine; la spontanéité, l'originalité , voilà quel en est le caractère. Evidemment ce sont là les œuvres du premier venu : ceux qui les composaient, c'étaient simplement des hommes qui sentaient vivement et s'exprimaient à leur manière, génies inconnus qui s'ignoraient eux-mêmes. Quand les cœurs avaient battu pour une noble cause , un ^rand nom, il se trouvait là un homme qui se rendait l'interprète de tous, et l'air national , comme la Marseillaise, naissait d'un spul jet.
mifôtzi , après la défaite de ZsibiS , en Transylvanie , battait tristement en retraite vers la Hongrie, lorsque tout à coup les échos des défilés retentirent des sons clairs et perçants du târogatô. Un cavalier, un inconnu, improvisant un air touchant, retraçait à l'armée en
deuil toute la douleur du revers. L'air fut retenu^ et se joue encore d'un bout de la Transylvanie à l'autre. En Hongrie 9 au contraire > j'ai entendu ^ en souvenir de Rdkôtzi , des mélodies vives et éclatantes , sorties d'un jour de victoire : car cette guerre était bien faite pour produire des poëtes populaires ^ et chaque incident du drame inspirait une mélodie nouvelle. Si on réunit par la pensée ces lambeaux épars , ces strophes y si je puis ainsi parler^ que l'on a entendues çà et là en parcourant le pays, on arrive à coordonner un véritable poëme. La Ràkôzi n'est pas seulement un chant sublime; c'est un hymne, une épopée. Tout ce qu'une lutte désespérée renferme d'espérances et de larmes , de gloire et de douleur, y est admirablement exprimé. Il semble qu'on voie le drame entier se dérouler devant soi. Ce sont d'abord quelques notes tristes et prolongées ; la Hongrie souffre et pleure. Soudain retentit un appel aux armes , un appel pressant. .. Accourez ! la patrie à genoux vous tend les bras! Voici la marche, calme et fière ; le combat^ court comme celui que Pétrarque demandait à l'Italie ; les chants de triomphe. Ecoutez ! l'ennemi revient en force... Ah ! celte fois que la bataille est longue !. .. des cris de désespoir ! Hélas 1 tout est perdu , et les tons plaintifs se répètent et se prolongent, afin que la postérité pleure long-temps sur cette grande douleur.
La Rdkélzi n'est pas écrite : je ne compte pas quel^ ques mauvaises transcriptions à l'usage des marchands de musique. Elle se joue de souvenir, par tradition. Les airs nationaux, qui sont en Hongrie ce que sont ailleurs les poésies populaires^ se transmettent ainsi d'une génération à l'autre. Ce ne sont pas les Hongrois qui les exécutent^ mais les Bohémiens , ces artistes ambulants qui portent leurs talents de village en village. Gela peut paraître étrange , mais rien n'est plus naturel. Pour le Hongrois , écouter la musique nationale est une affaire sérieuse. Il se fait jouer ses airs favoris et songe aux anciens jours ; il a bien assez à faire de penser. Dans toute la Hongrie on rencontre des bandes de Bohémiens qui n'ont d'autre occupation que d'exécuter c les hongroises »• Originairement ces airs étaient joués 8ur le tàrogatô. C'est un instrument de bois, de la longueur d'un pied^ terminé par une embouchure de paille^ et dont le son rappelle celui du hautbois. Suivant toute probabilité, il a été apporté d'Asie. C'est au son du tàrogatô que s'assemblait et marchait la population, quand la révolte avait été décidée. Aussi , après la pacification , les Autrichiens , qui connaissaient bien cet instrument, mirent-ils tout en œuvre pour le faire disparaître. Ils brûlèrent tous ceux qui leur tombaient sous la main, et menacèrent les artistes populaires. Aujourd'hui personne ne sait jouer du tàrogatô , et il ne
reste en Transylvanie qu'un seul instrument; encore le seigneur qui le possède a-t-il été le chercher en Moldavie.
Les mélodies hongroises , ou plutôt, pour me servir de Texpression consacrée, « les hongroises i^, se jouent par milliers dans le pays. Il n'est pas de village qui n'ait ses Bohémiens et son répertoire. Nul de ces musiciens errants ne peut dire à qui sont dues les mélodies qu'ils exécutent : ils les tiennent de leurs pères ^ et les jouent de mémoire. On a essayé d'en saisir quelques unes au vol. Il s'en vend à Pest et à Vienne. Mais on a eu soin de les convertir en valses ou de les arranger en variations brillantes. D'ailleurs^ ces chants ne s'accommodent pas du piano et des salons. Il faut les entendre, répétés par les échos pour lesquels ils ont été faits^ quand les événements dramatiques, dont chaque air est un éloquent souvenir, reviennent en mémoire. Il y a dans cette musique quelque chose de hardi, d'indompté et de sauvage ; elle veut le grand air et le soleil.
Et qui d'ailleurs sait la rendre avec autant de verve et de sentiment que l'artiste bohémien? Qui possède à un si haut degré l'intelligence de cette poésie originale? Aussi triomphe-t-il dès qu'il saisit son violon. Au bout de quelques mesures^ un, deux, trois auditeurs^ entraînés spontanément, se détachent du groupe^ font sonner l'éperon, et exécutent cette danse expressive
qui s'aliie si bien à la musique nationale. La danse hongroise se plie à toutes les mélodies ^ gaies ou tristes. Elle laisse l'homme libre de ses pas et de ses mou«* vements^ elle ne l'astreint à aucune règle. C'est à lui de s'abandonner à sa verve et d'improviser les figures. Chez un peuple qui a reçu en partage la beauté des formes et la noblesse des gestes , on conçoit qu'une pareille danse ait un plein succès. Dans l'origine elle était exécutée sur les champs de bataille, autour des guerriers morts. De là vient que la femme peut à son gré y figurer ou se borner au rôle de spectatrice. De là vient encore que toute hongroise se compose nécessairement de deux parties : l'une^ grave et mélancolique, dédiée à ceux qui ont succombé; l'autre, vive et entraînante, qui exalte les guerriers survivants.
L'originalité des hongroises est dans cette constante opposition , dans la rapide et brusque succession des sentiments. La mélancolie qu'elles expriment ne rappelle pas la tristesse harmonieuse des airs bohémiens : elle a je ne sais quoi de saccadé^ d'impatient, qui fait pressentir les notes brûlantes qui suivent. Celles-ci respirent l'impétuosité, la fougue, et il leur faut le bruit de l'éperon, qui approche du cliquetis du sabre. Le caractère du Hongrois est peint dans cette musique et dans cette danse. La mélancolie rêveuse qui s'empare de lui quand il évoque certains souvenirs disparaîtra sous des paroles enthousiastes, s'il parle de sa patrie.
aussi rapidement que les phrases vives et animées» dans l'air national^ succèdent aux tons graves et plaintifs. Puisse-t-il dans sa double mélodie trouver une prophétie heureuse ! Si le passé est douloureux , Tavenir^ brillant peut-être ^ l'avenir^ qu'il appelle de ses vœux ardents^ ne lui appartient-il pas?...