CHAPITRE XXIX
G(>rgéDy Szent-Imre. — Château de Yéts. — Eglise de Harina. — Bistritz. — Badna.
Je n'aurais pu choisir une époque plus favorable pour visiter la Transylvanie. Les souvenirs du passé sont encore vivants; le pays a conservé sa physionomie originale, mais on devine qu'il ne tardera pas à la perdre. Peu à peu chaque trait s'altérera jusqu'à ce que le tableau ne présente plus qu'une copie de nos contrées.
Le lecteur se souvient peut-être que les ouvriers de Gronstadt ont envahi les tours qui défendaient la ville , pour y exercer leur métier. En voyant les tisserands travailler dans un bastion criblé de boulets^ vous avez devant vous le passé et l'avenir du pays. Mais attendez quelques années : les murailles gêneront cette industrie naissante, et on les abattra pour élever à la place une vaste fabrique anglaise.
Il est singulier que les premiers essais d'industrie aient été précisément tentés dans les lieux où se livraient autrefois les batailles. Ce n'est pas seulement à l'ombre
des tours de Cronstadt que les ouvriers se sont multipliés. Le même fait se reproduit à Gôrgény Szent-Imre. C'est avec surprise qu^on y trouve une manufacture de porcelaine et une fabrique de papiers , pour peu que l'on connaisse les scènes de guerre qui s'y sont passées.,
Gorgény Szent-Imre était au moyen âge le siège d'une libre baronnie. On se rappelle que celte institution féodale^ qui donnait une indépendance complète à certains seigneurs, fut abolie dans l'année 1607. La date de la construction du château n'est pas connue; il est probable qu'il fut élevé pour couvrir le pays des incursions des Tatars, lorsque ces derniers venaient de la Moldavie. Entre les épisodes qui se rattachent à l'histoire du château il faut compter l'assassinat du malheureux prince Bartsay, qui y fut égorgé par les soldats de Kemény^ bien qu'il eût déjà renoncé à la couronne. II faut noter encore le siège que pendant l'insurrection rakotzîenne, en 1708, un chef de partisans hongrois, nommé Jf an Ratoni , soutint contre les Impériaux. Râtoni résistait bravement aux Autrichiens, quand il fut tué d'un coup de feu. Ses soldats découragés ne surent pas repousser les agresseurs. La forteresse se rendit et fut aussitôt détruite.
Dans cette guerre , comme dans les luttes contre les Turcs, l'ennemi s'attaquait aux châteaux, et les démolissait dès qu'ils tombaient entre ses mains : car ils appartenaient tous à la noblesse, qui avait tiré l'épée, et il
était plus prudent de les abattre que de s'affaiblir en y mettant garnison. Les Turcs agissaient de même. Comme ils ne paraissaient dans le pays que par intervalles, et quMIs ne cberebaient pas à s'y installer, loin de se fortifier dans les places prises , comme font d'ordinaire les envabisseurs, ils les démantelaient pour ne les pas retrouver à la première invasion. On peut donc s'expliquer pourquoi il ne reste qu'un très petit nombre de vieux édifices en Hongrie, eu égard à la quantité de châteaux qui hérissaient le sol. Cependant, quoique les ruines soient rares , l'intérêt historique n'est pas diminué. Je ne sais même s'il n'en est pas accru. On aime sans doute à contempler les restes imposants d'un majestueux édifice, autour duquel on évoque de grands souvenirs ; mais peut-être le sentiment de respect que Ton éprouve en face du passé prend-il plus de force quand, à la place du glorieux monument dont on vient de lire la description dans une vieille chronique, on trouve quelques pierres noircies que le laboureur vient heurter de sa charrue à chaque nouveau sillon.
Un des châteaux les plus remarquables qui subsistent encore est sans contredit celui de Vêts. Sa position est magnifique, et du pied des murs on aperçoit le plus riant paysage. Il commande une belle vallée^ où s'agitent les tiges dorées du maïs. Des montagnes pittoresques bornent au loin la vue ; l'une d'elles doit à sa forme particulière le nom expressif de « siège de Dieu » ,
Isten Széke. La Haros traverse dans toute sa longueur ce charmant tableau. De nombreux radeaux glissent rapidement entre les rives^ tandis que les bateliers contemplent^ la tête levée, les tours du château qui brillent au soleil. De blancs villages émaillent la vallée et le bas des montagnes. Il y a dans ce spectacle de la grandeur et de la vie.
L'édifice est évidemment de construction ancienne. Il est environné de fossés énormes. Quatre tours, dont Tune est moderne, flanquent le gros donjon. On n'y entre que par une porte basse, pratiquée sur le côté, où pendent encore les chaînes du pont-levis. La cour intérieure, d'assez grande dimension, est ceinte d'une galerie élevée. Le caractère du temps se retrouve surtout dans les caves , et dans une chapelle, qui est abandonnée. Une tour, dite« des Assassins », est garnie d'oubliettes. Les murs sont d'une solidité et d'une épaisseur singulières. On n'a pas encore cherché à rendre cette habitation comfortable ; en sorte que l'on rencontre, en parcourant le château, certains passages d'un accès difficile , des escaliers raides et étroits , et des corridors sombres, toutes choses que l'on regretterait de voir disparaître.
Le château de Yéts porte un nom qui se retrouve souvent en Hongrie : Duna-Véts, Tissza-Béts, selon que ces localités sont situées près du Danube ou de la Tissza. Il est probable que cette dénomination avait le
sens de « forteresse » dans une des anciennes langues du pays^ car il s'applique d'ordinaire aux places fortes. Les Hongrois^ qui^ en arrivant dans la Pannonie^ adoptèrent^ pour désigner les objets nouveaux y les noms usités par les habitants^ appelèrent^ comme eux^Béts la ville de Vienne. Les Turcs donnent à cette capitale le nom de Vêts (1).
Un fait curieux jette de l'éclat sur le château de Vêts. Au commencement du IG^siècle^ un fameux jurisconsulte, Verbotzi^ rassemblant lès édits des rois et les décrets des diètes depuis les premiers temps de la monarchie, réussit à présenter, sous le titre de Decretum tri-partitam juris consuetudinarii inclyti regni Hungariœ, un ensemble de la législation du royaume, qui, aujourd'hui encore, est la base du droit hongrois. Ce fut, diton, à Vêts qu'il composa la première partie de son recueil. Ce souvenir de l'ancienne splendeur de la Hongrie n'est pas la seule gloire de Vêts. Le château eut besoin de réparation en 1S37, suivant l'inscription latine qui se lit au dessus de la porte, ce qui fait supposer qu'il avait souffert des Turcs. Une autre inscription, de 15S55 placée dans l'intérieur, porte le nom de François Kendi, vayvode de Transylvanie. On voit aussi, gravé en grosses lettres sur un des murs de la cour, le mot du
(1) Prononcez B^ch, Véich.