‹ La Transylvanie et ses habitantsChapitre 24 sur 39 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Régiments-firontières.

J'ai parlé plusieurs fois des régiments-frontières. Il faut dire quels sont les corps spéciaux qui portent ce nom^ faire connaître le but dans lequel ils ont été créés et expliquer leur organisation.

On sait que les Romains avaient établi au nord de leur empire une grande ligne de colons militaires destinés à arrêter les Rarbares qui menaçaient la frontière. Ces colons cultivaient le sol qu'ils étaient chargés de défendre. Les empereurs avaient donc , en face de Tennemi , une armée aguerrie dont la subsistance était assurée. Des circonstances analogues amenèrent les rois de Hongrie à imiter ces établissements romains. La population des frontières fut armée y organisée y et reçut pour mission de protéger le pays contre les attaques des Ottomans. Les paysans enrégimentés ne se conten* talent pas de repousser la cavalerie turque; ils passaient le Danube 9 enlevaient les troupeaux des ennemis^ et massacraient les corps isolés. Il en résulta une guerre d'escarmouche 5 qui entretint dans la population l'esprit militaire ; les prouesses des braves étaient exaltées; II. 20

et OD raconte encore, sur les bords du Danube, des actions, vraies ou supposées , qui se seraient ^txïomplies dans ces temps reculés.

Voici, par exemirfe, un fait qu'on dirait emprunté aux contes de chevalerie, et qui a été rapporté à un voyageur il y a peu d'années. Un neveu de Jean Hunyade, h la tête d'un détachement hongrois, traverse un jour le fleuve dans le dessein d'attaquer les Turcs, qu'il aperçoit sur la rive opposée. Le combat s'engage , et , dans la mêlée, le commandant hongrois fend le casque et la tête du chef ennemi. Les Ottomans découragés prennent la fuite. Le vainqueur paraît devant Jean Hunyade, conduisant par la bride le cheval turc dont il s'était emparé, et raconte sa victoire. « Tu es mon indigne neveu, répond Hunyade mécontent : tu as fendu ce mécréant jusqu'au cou , tu l'aurais dû fendre jusqu'à la ceinture. »

Après la chute de la monarchie hongroise , en 1326, la noblesse entretint à ses frais les corps des frontières, Les comtes Zrinyi , dont les domaines s'étendaient en face des possessions turques , avaient sous leurs ordres plusieurs régiments de hussards^ Ati besoin , les magnats s'en servaient dans leurs révoltes contre l'Autriche. Les soldats hongrois s'étaient tellement façonnés aux habitudes des Ottomans, qu'ils rapportaient régulièrement tomes les têtes des ennemis tués. Le second Nicolas Zrinyi eut beaucoup de peine à leur faire

âbattddniier eette tontame barbare. Malgré les services eflBeaces qnMIs refilaient , ces régiments étaient mai vds à Vienne, et non sans raison. Aussi ne chercha-t-on pas à les réorganiser qnand la noblesse hongroise perdit son pouvoir et son indépendance.

Lorsque Marfe-^Thérëse vit assurée à sa famille la possession de la couronne de Hongrie, et qnand les anciennes limites du royaume furent reconquises sur les Turcs y on songea à reconstituer de nouveau , et d'une manière plus régulière^ cette barrière vivante. De la Pologne à l'Adriatique , on classa toute la population des frontières par compagnies , bataillons et régiments. On distribua aux paysans un sol qu'ils ne pouvaient plus quitter , et on leur permit de le cultiver sous la condition d'y mourir, eux et leurs enfants.

Cette opération ne fut pas difficile à effectuer dans les provinces récemment enlevées aux Turcs, lesquelles manquaient d'habitants. Il suffit d'y transporter des colons. Mais partout ailleurs on rencontra une vive résistance de la part des paysans. Ils avaient autrefois consenti à passer leur vie à cheval pour protéger les frontières. Mais il y avait loin de ce service militaire ^ qui convenait à leurs goûts y aux nodvelles conditions qui leur étaient imposées. Ils prévoyaient qu^à la première guerre européenne ils recevraient l'ordre de quitter leurs champs pour aller se battre en Allemagne \ prévision qui s'est accomplie. D'ailleurs il leur répugnait

d'être menés par des officiers allemands, et de devenir» avec Taide de la schlagoe aatricbienne^ les propres soldats de l'empereur.

En Transylvanie on créa six régiments-frontières: trois 5 dont deux d'infanterie et un de dragons, devaient être fournis par les Valaques. Les trois autres , dont un de hussards et deux d'infanterie, devaient être composés de Sicules, Parmi les Yalaques , des villages entiers émigrërent pour éviter la loi nouvelle. Ceux qui ne voulurent ni s'y soumettre ni quitter le pays furent chassés de leurs maisons, et remplacés par des hommes amenés de loin. La résistance fut grande ^ surtout chez les Sicules, Depuis les premiers rois de Hongrie ^ les Sicoles gardaient les frontières de la Transylvanie. C'était en échange de ce service militaire qu'ils avaient reçu leurs privilèges. Un contrat véritablement synallagmatique liait donc le souverain et la nation. Leur étonnement fut grand quand ils apprirent que le roi leur demandait toujours l'impôt du sang^ mais voulait les soumettre à un véritable servage, car le service des frontières militaires n'est pas autre chose. La loi nouvelle les attachait 5 la glèbe , leur prescrivait un nouveau mode de justice, et introduisait des étrangers dans le pays. C'était renverser la constitution. Si on connaît le caractère des Hongrois^ leur respect pour la justice , si on se rappelle que tous les Sicules sont considérés comme nobles, c'est-à-dire qu'ils sont libres ^ on ne

• 309 -^ 8*étoiiiiera pas qu'ils se soient opposés aux Yues des conseillers de Vienne. Ils sayaient qu'on leur demandait une chose injuste; ils refnsèrent de se laisser enrégimenter.

On employa pour les réduire un moyen atroce ^ et qui a acquis pour toujours au gouvernement autrichien la haine des Sicules. Ils avaient adressé lears plaintes à rimpératrice. c.... La nation sicule fut convoquée à Hadéfolva pour entendre la réponse décisive. Plusieurs milliers d'hommes accoururent. Des vieillards^des femmes^ des enfants 5 les accompagnèrent pour apprendre leur sort. C'était en hiver; le petit village pouvait à peine les contenir ^ ils se réfugièrent durant la nuit dans les maisons , les écuries y les granges. Après avoir passé une longue nuit d'hiver dans l'anxiété et dans l'attente de ce jour qui devait décider d'eux, avant que la pâle clarté du jour pût encore paraître, le bruit des armes à feu, le tonnerre du canon, se font entendre. Au lieu de la douce lueur de l'étoile du matin , des éclairs meurtriers déchirent les ténèbres de cette nuit glacée. Les malheureux, réveillés de leur sommeil ^ se précipitent la tête perdue. Les boulets tombent au milieu de la foule, et écrasent dans leur fuite ceux qui cherchent à s'échapper.. . Des coups de fusil, une grêle de plomb , reçoivent ceux qui atteignent les issues du village... Des masses effrayées se jettent sur la glace à peine formée de l'Aluta, et disparaissent aussitôt, ense-

— 310 — • yeUe9 squ^ les dSkis de la sarface perfide,^. Ifeita le ^rand but e«t atteint : Tobstioatioaefti vaii^œx et eeux qui ont échappé à la mort acceptent les armes (1). . . »

Cette exécntion sanglante^ plas horrible que les mitraillades dç Lyon> eut Ueo en 1764. Quelqoes awées après^ quand les régiments sicules quittèrent le pays pour marcher contre les groupes de la république fran* çaise , ils se révoltèrrat» alléguant qu'ils étaient tenus de défendre la frontière hongroise , mais mm d'épouser les i|tterelles de l'empereur d'Autriche. Ces régiments &irenl décjmés^ et dew collines qui subsistent encore indiquent la place oik reposent les victimes.

On ne peut nier qu'au point de Tue autrichien les régîments-frontières ne soient une excellente institution. Les hommes spéciaux s'accordent à la trouver merveilleuse sons le rapport militaire. En un instant 80,000 hommes, qui pendant fat paix coâtent peu de chose , peuvent être sur pied e€ agir, tandis qu'une réserve appuiera leur derrière. Rien n'est mieux combiné ni plus économique. Notex bien que cette armée se recrute elle-même. Les. soldats soitt répartis &as dix-sq>t régi-* ments* Douze d'eniare eux, composés de feniasstts, sta« tîonnent aux frontières^ de la Hongrie* Cinq autres sont postés en Transylvanie. Les dragoç^ valaquea ont été

(I^Am PréfUfféê, par le baron Nicolas Wasseiényi , 1831 (en bongiois).

incorporés dang Finfaaterie y ou dans les hussards sieuIeSf qui forment le seul oorps de cavalerie qu'on ait conservé.

Ces cinq régiments , distribués sur la frontière de la Transylvanie , depuis la Porte de fer jusqu'à la Buco«* vine, occupent quatre cent trente-six bourgs ou villages. Les officiers , investis de l'autorité militaire, sont sottfl^s d'ailleurs à la juridiction du comitat ; mais leurs tentatives d'indépendance et leurs empiétements ont souvent provoqué les plaintes de la diète. Us reçoivent un traitement en argent , mais ne possèdent pas la moindre partie du sol affecté au régiment J'ai parlé ailleurs de l'école fondée à Kezdi Yâsarhely pour les Sicules» Une école existe encore à Naszod, près de Radna» oà sont élevés cinquante fils de soldats valaques» Ils peuvent en sortir avec l'espoir de monter en grade 9 puisqju'on leur apprend l'allemand: s'ils savent cette langue, ils ont rempli la plus importante des con^ ^ioos.

Le gouvernement fournit les armes; mais les bus^ sard» doivent se procurer leurs chevaux. Lorsqu'ils entrent en ligne et font campagne, les régiments-frontières ont la solde des corps autrichiens. En temps de paix, le produit de leur travail doit suffire aux soldats. Us ont de plus quelques kreutzers par jomr quand ils sont «de cordon » , c'est-i-dire de garde sur la dernière limite du territoire. Le colon des régiments-frontières possède en

toute propriété ses bestiaux ; mais il n'a que l'usufruit du sol; il paie un impôt en travail, c'est-à-dire qu'il est employé aux travaux des routes et à l'entretien des maisons et des corps-de-garde. Il se marie avec l'autorisation de ses supérieurs, et ses fils sont forcément enrôlés. Quant aux filles, elles héritent du champ paternel, sous la condition d'épouser un soldat.

Lorsque, après la paix de Vienne, les comitats voisins de l'Adriatique furent réunis à l'empire français , six régiments-frontières prirent rang dans notre armée. Napoléon se garda bien de changer l'organisation de ces troupes, ce qui prouve qu'elle est excellente. Il avait suivi le conseil du duc de Raguse, gouverneur des provinces illyriennes, qui en avait reconnu tout le mé* rite. Dans son voyage en Hongrie , le maréchal a rencontré, à Rarànsebes, le régiment^frontière Illyrie- Yalaque, et il a donné d'intéressants détails sur les colonies militaires, qu'il appréciait depuis long-temps. Je sais quelle valeur ont les jugements de M. le duc de Raguse; cependant, après tout ce que j'ai vu et entendu, je persiste à croire qu'il a présenté ces établissements sous un jour trop favorable. Que la machine de guerre soit puissante, que le mécanisme en soit d'une admirable simplicité, c'est ce qui n'est pas contestable; mais là doivent se borner les éloges. Il n'y a pas lieu de parler du bien-être, de U prospérité , de la satisfaction des paysans soumis au régime militaire.

Quand on parcourt les districts des frontières , on voit de beaux ponts et de magnifiques chaussées. Gela rappelle rAllemagne; on se croit dans un pays plus civilisé. Mais le colon fait ces routes comme il fait Texercice^ par ordonnance : ce n^est donc pas là un résultat du progrès de la population. Et comme il consomme lui-même ses produits^ il ne profite pas de cet avantage. Livré à lui-même , le soldat valaque ne se montre nullement supérieur aux paysans des comitats voisins. Il n'est pas meilleur laboureur; il n'est ni moins paresseux , ni moins superstitieux ; il se doute si peu de sa prospérité, qu'il envie constamment le sort des autres paysans. Et pourquoi ne reconnattrait-il pas que son état est au contraire digne d'envie, s'il l'était en effet? J'ai vu à Nâszod quelques jeunes garçons , fils de paysans , qui recevaient une instruction passable et mourront oflBciers. Mais le sort de la masse s'améliore-t-il parce que quelques individus sont favorisés?

Dans toute la Hongrie on trouve des laboureurs et des cavaliers vêtus de toile. Il y a d'honnêtes gens qui les plaignent de porter ce costume, venu de TOrient, qui sied bien à une race méridionale, dans un pays où les étés sont brûlants. Parce que les villageois, en Bavière et en Autriche , ont des habits de drap très gras , on croit que là où manque cet ornement il y a misère. Un voyageur allemand s'est félicité de rencontrer, aux frontières, des paysans habillés avec de laine. « Ce ne

— 3M — sMit pl«fr d€» ehifibofi », dît-iL Je aa ¥euhpas> qjoel pro-gçès fak HA booinie qai endosse «d vitemenl plus laîdi. <]^ celui de son veisin,;SurtQufi quand c'est im unifoEme qu'U estCsrcé de porter.

Supprimei le» belles routes sac lesquelleson se pvor màne et le costume européen des habitants que Ton rencontre, le voyageur ne se doutera pas qu'il arrive; dans les dtôtricts militaires* Il serait fort embarrassé de montrer la ligne de démarcation qui. sépare les colonies: deaeomitats» s'il ne poavait eonsntter que la prospérité despaysans«

Il est borsde doute que les soldats des frontières mi* litaires sont loin d'être atalisfaits. Les colonels ont tourjonrs des réponses toutes prêtes pour la plus^ grande gloire du souverain. Hais le premier soldat venu qui n'aura pas peur du caporal, ou un officier de bonne foi,, vous convaincront que les plamtes ne sont pas sans fon^ dément. Telle institution paraît admirable quand on l'étudié tiiéoriqueroent ; il faut ensuite retourner la médaille et voir si les choses ne cbangjBtnt pas dans la pra* tique.. Ainsi, à en juger par lea règlements, la justice est ou doit être rendue avec impartialité et sans frais ; voua en concluez que lê paysan des frontières sera nécessairement fort content. Ecoutez4e : il vous dira que ses moindres délits , ceux de sa femme, de ses fiUes^ sont punis avec la rigueur àm code militaire. Ainsi encore,, la loi dit que de nouveaux champs sont distribués à la

famille qoaiid elle «'accrott» et que chaque fils de aol* dat reçoit pour sa part une certaioe étendue de terrain. Cependant il s'en faut que le règlement soit toujours suivi. On m'a montré des fomilles composées d'un père et de plusieurs fils, tous soldats^ qui attendent depuis long-temps qu'on leur livre les arpents devenus néces* saires« Tous doivent tirer leur subsistance du champ qui, dans Torigine, ne fut donné qu'à un seul. Croît-on que^ dans les mauvaises années» ceux-là ne souffrent pas de la faim?

Je ne veux pas entrer dans plus de détails. Pour expliquer le mécontentement des colons, ne suffi t-4I pas de dire qu'ils sont forcés , bon gré mal gré, de porter le mousquet 7 Les Talaques sont peu belliqueux ; ce qui ne veut pas dire qu'ils soient sans valeur, car ils ont fait leurs preuves à Aspem etàWagranu Toutefois c'est à leur grand regret qu'ils sont enrégimentés. Pour les Sicules , ils naissent soldats, comme tous les Hmigrois. Le service militaire ne devrait pas leur peser ; mais ils sont soumis à la discipline allemande , et on leur donne souvent des officiers autrichiens : cela sufBt pour les dégoûter. D'ailleurs chaque paysan magyar sait parler de ses droits et de ses privilèges, et peut au besoin citer les lois. Il n'est donc pas un soldat sicule qui ne sache que pour quatre principales raisons H doit être mécontent de l'établissement des colonies militaires ; parce que cette institution a été introduite sans le con-

sentement de la nation ; parce que les Sicules ont perda le droit de choisir leurs officiers ^ droit dont ils jouissaient quand ils gardaient librement les frontières; parce qu'on les emmène en Allemagne^ quand, d'après leurs constitutions , ils ne sont tenus qu'à défendre leur propre sol ; parce qu'enfin , en les attachant au sol, on les a réduits à Tétat de serfs , bien qu'ils soient hommes libres.

Il est donc inexact de dire que les soldats des frontières prospèrent et sont heureux. Bien plus , si on connaît l'état moral de la H ongrie et la législation des colonies militaires, on devra reconnaître que ces établissements ne renferment aucun germe d'amélioration pour le sort à venir des paysans. Une population vagabonde , à demi sauvage , qui aurait besoin d'être façonnée au travail , retirerait de grands avantages du régime militaire auquel sont soumises les frontières de la Hongrie. Elle atteindrait forcément un certain développement , car elle serait contrainte de se fixer, de cultiver la terre; elle acquerrait les idées d'ordre et de travail qui lui manquent. Ce serait, en un mot, l'éducation par le servage, car le soldat est attaché au sol : il appartient au roi comme le serf appartient au maître.

Mais les mesures qui eussent été salutaires à une peuplade dans l'enfance, est-il bon de lés appliquer aux paysans de la Hongrie?

Vingt- six années après l'établissement du servage

militaire , la Diète décrétait rafTrancbisfieineDt définitif des paysans. Elle cédait à an besoin do temps. L'éducation que peut donner le servage était acquise au peuple. Il devait être émancipé , il le fut. Peut-on dire que le maintien de ce régime, qui heureusement n'était plus nécessaire , fut un bienfait pour la population des frontières? Peut-on assurer qu'il aidera à son développement, quand au contraire il Tarréte en lui prescrivant des bornes infrancbissables 7 Tandis que les autres paysans font des progrès lents , il est vrai, mais incontestables, ceux des frontières restent nécessairement dans une immobilité absolue; et en cela rien ne doit étonner. En établissant les colonies militaires, on a eu en vue de foire des soldats, rien de plus. Le but atteint, on a été satisfait.

On peut se convaincre, sans réfléchir beaucoup, que roi^anisation même des régiments-frontières suscite au colon des obstacles insurmontables. Il est constamment arrêté par Timmutabilité de la discipline militaire , qui régit le cultivateur aussi bien que le soldat. Les paysans des comitats possèdent ou posséderont bientôt la terre qu'ils ont reçue autrefois comme vassaux. La propriété, dans leurs mains, subit toutes les modifications possibles, et peut ainsi devenir un moyen de développement. Hais le colon militaire est placé dans une condition plus défavorable. On lui livre un champ dont les limites sont fixées à 'jamais, et il ne doit songer qu'à en tirer

~ 316 — tbdqtie Muée ^ stibsistanee. N'est-^ce pas pataly^er ref' fet de la propriété? Je cite ce défaut dans le régime des frontières militaires , parce qu'il est frappant. Il y en a mille antres sur lesquels je pourrais insister.

On s*y trompe encore aujourd'hui ; on croit que le paysan des comitats est moins favorisé qoe celui des frontières: car jusqu'ici, auxyeut d'un voyageur étran» ger, il n'y a guère de différence à constater entre eux. Mais le doute cessera bientôt. La noblesse hongroise , animée de sentiments généreux, travaille efficacement h la prospérité des classes inférieures. Elle ouvre lat^ gement les voies en abattant elle-même l'édifice aristo* cratique. Conduit par elle, le peuple marche à une émancipation plus grande. Le mouvement prend plus de force pour ainsi dire chaque année ; et quand les anciens serfe des seigneurs auront acquis cette véritable liberté qui fera d'eux des citoyens, on prendra en pitié les colons militaires , et on s'étonnera quils soient res^ tés en chemin.

C'est là , à mon sens, le reproche le plus grave que l'on puisse adresser à l'institution autrichienne des ré-* giments^frontières. Il en est d'autres qui touchent à la politique, et qui ont aussi leur importance.

Quand les Turcs étaient menaçants et campaient aux portes de la Hongrie, il était bon que le royaume fât fermé par une muraille vivante. A l'heure dite, lafron-* tière se hérissait de baïonnettes, contre lesquelles se

— 319 ~ lirisaiem ces nuées de cavaliers qu'an gène do GrsmA* Seigneur lançait sur TOccident Le pays était à convert et des incnrsions isolées des piilards ottomans , et des attaques sérieuses de la Porte. Mais le danger qni existait alors a disparu. Les invasions turques , contre ies«quelles il fallait être incessamment en garde , ne sont plus à craindre. L'empire de Mahomet s*écrouïe. Aujourd'hui il est inutile que le pays soit fermé. Les régiments-firontières ne rendent plus les services qu'ils rendaient autrefois /ils ne sont phrs nécessaires.

En cas de guerre /ils pourront être réunis à l'armée active : on les utilisera comme le reste des troupes. Mais ici se présentent de nouvelles réflexions. On sede^ mande si les régiments-frontières^ créés pour combattre les Turcs, atteindraient le but nouveau qui leur serait assigné.

Il ne faut pas oublier que cette puissante, cette vieille monarchie autrichienne , composée de 38 millions de sujets , n'est qu'un faisceau de peuples étrangers les nns aux autres par les idées, les mœurs et le langage, et an milieu desquels se trouvent isolés six millions d'Allemands. Les empereurs, malgré tous leurs eSbrts, n'ont pu les dénationaliser. Chacun d'eux a conservé son individualité, et est resté anti-autrichien, en raison même des tentatives des souverains. Â cette heure, ces peuples de races diverses interrogent le passé. lisse demandent oili les a conduits le protectorat de l'Autriche .

et 9 onnepeot le déguiser^ un mécontentement^ une résistance se manifeste i>armi eux contre le cabinet de Vienne. Ils se disent qu'ils ont aussi leurs besoins^ leur destinée, et que depuis plusieurs siècles ils font fausse route entre les mains des Allemands. Ce n'est plus l'Italie seule qui fermente, c'est la Bohême, c'est la Hongrie , ce sont les grandes provinces, ou plutôt les grands états de la monarchie.

Non seulement ces nations diverses se détachent moralement de l'empire, mais il est à craindre qu'elles ne tournent leurs affections d'un antre côté, qu'elles ne cherchent ailleurs le guide et l'appui que l'Autriche n'a pas su leur donner. Les Magyars, race asiatique isolée à l'orient de l'Europe , défieraient la fortune s'ils songeaient à une séparation violente. Que l'empereur consente enfin à gouverner loyalement la Hongrie, à satisfaire ses besoins, et leur intérêt se confondra avec celui de lamonarchie. Mais il n'en est pas de même des Slaves, qui peuvent se rattacher au grand empire russe. Le tzar connaît leur mécontentement, et il l'exploite. Ses émissaires le représentent comme le chef naturel de la grande famille slave ; ils éveillent la sympathie pour sa personne en même temps qu'ils s'efforcent de dépopulariser l'empereur d'Autriche. Les Slaves éclairés repoussent toute union avec la Russie; mais la foule, qui est inintelligente, seconderait sans doute les projets du tzar, et les événements de 1831 ont montré que ce

prince peut acheter parmi elle des sympathies. De ce que le tzar, à cette heure^ répugne à la Pologne^ il n'en faut pas conclure qu'il doive être repoussé par le reste des populations slaves ) lesquelles n'ont jamais été en opposition avec la Russie.

A côté des Slaves, qui forment près de la moitié delà population de l'empire^ sont les Valaques, étrangers à ceux-ci par la race, mais grecs de religion. Pour eux le tzar n'est pas un chef national^ mais un chef religieux. C'est pour lui, leur dit-on , qu'ils doivent prier chaque jour; c'est à lui qu'ils devraient obéir. LesYalaques, répandus dans la Hongrie et la Transylvanie au nombre de deux millions d'hommes, ne sont encore animés par aucun sentiment de patriotisme ou de fidélité au souverain. Les paysans de cette nation ont langui longtemps dans le servage , et quoiqu'ils aient été émancipés à la même époque que les autres, ils sont de tous les moins développés. Les plus intelligents et les plus instruits comprennent qu'il n'y a de salut pour eux que dans une union cordiale avec les Hongrois; mais cette vérité ne s'est pas encore fait jour dans les masses. Aujourd'hui leur seul mobile est la religion, si on peut donner ce nom à l'ensemble de leurs pratiques superstitieuses. Les prêtres ont sur eux une autorité immense, et ceux-ci ne peuvent échapper à Tinfluence religieuse du pope grec (1).

(1) La Gazeta de Transsilvania ^ que noos avons déjà 11. 21

Or, sordîx-sept régiments-frontières, trois seulement sont composés de Hongrois ; quatorze autres sont fournis par les Yalaques et par les Slaves. Dans les circonstances présentes, on peut se demander s'il est prndent de leur laisser des armes. Je n'ai pas oublié le mot d'un officier hongrois , très dévoué à la maison d'Autriche^ et qui me disait en me montrant les soldats valaques qu'il commandait :c Ces hommes m'aiment, îlsm'obéissent aveuglément ; mais le pope s'est laissé gagner par des moines russes : qu'un seul Cosaque paraisse à la frontière, et ils me passeront sur le corps pour aller où le prêtre les conduira. »

Que le gouvernement autrichien contienne Tltalie avec des régiments hongrois, et la Hongrie avec des régiments italiens, cela est facile à concevoir. Le «(rfdat , dépaysé, reste étranger au pays où il tient garni*son , et ne connaît que sa discipline. Mais les corps des frontières sont formés d'hommes nés sur les lteux« îb sont en relation continuelle avec la populatton , et en

citée (eh. YIII) , nous a adressé ici des réclamations. Nous n'en avions pas besoin pour savoir que les Yalaques intelligents sont rattachés pour toujours à la cause du pays. Il en faut conclure que , dans un temps donné , la foule le sera , comme eux , par eux. Toutefois , nous n'avons pu omettre en ce moment les renseignements que nous avons reeueiUls avec soin.

font partie. Si cette population manifisBle telle aympa* thie, il sera difficile aax régimenta-frontières de relier étrangers an moaTement, par la fluérae raison qne les troupes polonaises^ en 1830 ^ ont pris part à rinsur-» rection.

L'Autrieiie ne brise pas facilement les ehataes du passé. Elle ne peut encore oublier qu'elle a été notre ennemie pendant plusieurs siècles. Hais elle inira par reconnaître que , placée entre la Russie et TAngleterre» c'est-à-dire entre la barbarie et l'exploitation , elle doit se rapprocher de la France. Nous commençons à coni<» prendre que, pour nous opposer de toutes nos forces à Tagrandissement maritime de TAngleterre, nous avons besoin d'un allié qui arrête l'agrandissement continen-* tal de la Russie. Un intérêt commun réunira dans une alliance sûre le centre de l'Europe. C'est contre la Russie , quoi qu'elle fasse y que l'Autricbe ouvrira sa première campagne ; contre la Russie 5 « qui tient ses avant-gardes aux portes de Vienne » , suivant l'expression du duc de Raguse. C'est à elle de prévoir si dans une guerre continentale elle peut compter en toute sécurité sur les régiments-frontières.

Pour résumer ce que noi|(s avons dit sur ces corps ^ spéciaux 5 nous pensons donc qu'ils sont inutiles en temps de paix , et qu'ils peuvent être dangereux en cas de guerre. Toutefois cette institution doit produire de grands biens, si on s'en sert comme d'un moyen de ci-

YÎlisation. La population des frontières militaires se monte à plus d un million d'individus (1). Son état présent et à venir appelle toute la sollicitude du souverain. Qu'il prenne du moins pour but, en maintenant les colonies 3 de faciliter le développement, d'améliorer le sort des paysans. Si toutes les mesures tendent à ce résultat, il est impossiblequ'il ne soit pas atteint L'empereur se plaint toujours que son bon vouloir à l'égard de la Hongrie soit contrarié par les « mauvaises lois i , c'est-à-dire par celles qui restreignent sa puissance. Mais ici il est entièrement libre d'agir. Dans les colonies militaires il est le seul maître : rien ne l'arrête. Les nobles hongrois, qu'il accuse, lui donnent l'exemple. Ils comblent, en y jetant leurs privilèges, le gouffre qui les séparait des classes inférieures. C'est un noble et beau sacrifice. Il n'en coûtera pas tant à l'Autriche quand elle consentira à étendre sur la population des frontières de Hongrie cette bienveillance paternelle qu'elle n'a ressentie jusqu'ici que pour ses états allemands.

(1) Suivant le recensement officiel de 1838, elle se compose de 1,189,479 âmes.

Page 1