CHAPITRE XXXI
La Szamos. — Bethlen. — Les Juifs. — Kerlés.
Légendes. — Ruines de Csîcsô Keresztur. — Dés.
SzamoS'Ujvâr. — Bontzida.
Deux rivières ont en Transylvanie le nom de Szamos. L'une, qui prend sa source an delà de Radna, dans les montagnes voisines de la Moldavie , roule de For en gros grains , bien qu'on n'ait découvert aucune mine d'or dans cette contrée ; Tautre , qui vient des mêmes lieux que VAranyos , « la Dorée » , n'en porte au contraire qu'une très petite quantité. Elles se joignent à Dés^ et^ prenant leur direction vers la Hongrie, vont se jeter dans la Tissza.
Suivons le cours de la première. Le lecteur connaît la déjà belle vallée qu'elle forme aux environs de Radna. Aussi long-temps qu'elle arrose le district militaire, la Szamos coule entre deux hautes murailles de verdure. Peu à peu les montagnes s'abaissent, et la rivière, atteignant les hautes plaines qui forment le sol de la Transylvanie, serpente entre des collines chargées de moissons.
Plusieurs villages élevés sur ces rives méritent d'être
mentionnés. Celai deBethlen^ qui est peu éloigné de Bistriz, porte le nom d'une famille illustre du pays. Il était célèbre au IS"* siècle par un redoutable château circulaire que George Betfalen y avait construit. Un grand nombre de chaumières ont été bâties sur le vaste emplacement qu'il occupait. Les fossés profonds que la Szamos garnissait d'eau ont été comblés. Mais, pour peu qu'on se hasarde dans le dédale de huttes et de cabanes qui subsiste aujourd'hui, on retrouve çà et là des débris de construction d'une solidité surprenante. De petits Bohémiens, assis demi-nus sur ces ruines, se jettent en jouant les pierres qu'ils parviennent à en détacher. Le château de Bethlen fut démantelé en 1S56, à l'époqae où la Transylvanie était sur le point de passer entre les OMiins de TAutriche , qui tenait déjà la Hongrie. Les Turcs , comme on le sait , s'opposèrent à ce que cette province snbtt alors le joug des impériaux, il faut dire à leur louange qu'ils montrèrent plus de loyauté, pi«8 de bonne foi , dans cette lotte que leurs adversaires. Les Autrichiens n'employaient pas seulement des stratagèmes et des ruses de gnerre ; mais ils violaient la foi jurée, et, la place rendue, oubliaient la capitulation. Au reste, ces circonstances ne se reproduisirent pas dans cette seule guerre. Les peuples de l'Orient on| un sentiment profond du juste et de Tinjuste. Si on pouvait écrire le duel terrible du christianisme et de l'islamisme en Asie, en Afrique et en Europe, avec
une impartialité entière, c'eat-à-dire eo teaant compte des historieas musulmans , on verrait sans doute que les ennemis de notre foi ne jouèrent pas toujours le plus vilain rôle. Ce furent les chrétiens qui avancèrent qu'une trêve avec l'inlidèle n'engage pas. Quand les Hongrois, à l'instigation des papes, adoptèrent à leur tour cette maxime, et déclarèrent injustement la guerre aux Ottomans en 1444, ceux-ci marchèrent au devant d'eux, et le premier soldat de leur armée portait au bout d'une lance le traité déchiré par les chrétiens. De tous les généraux de notre armée d'Egypte , le plus cher aux habitants était Desaix , Sultan le Juste.
Je reviens à Bethlen. Les généraux autrichiens qui avaient entrepris de soumettre la Transylvanie au nom de l'empereur Ferdinand firent le siège du château. Deux Hongrois, du nom de Parotsi, le défendirent. L'artillerie ayant fait brèche aux murailles , ils songè*rent à capituler. On convint que les assiégés sortiraient avec leurs femmes et leurs richesses, et les deux Hongrois ouvrirent leurs portes. A peine arrivèrent-ils au camp des Impériaux, qu'ils furent saisis et menacés de mort Ils n'obtinrent miséricorde qu'en abandonnant à l'empereur tous leurs domaines.
C'est à Bethlen qu'un magnat entretient la meilleure bande de Bohémiens qui se fasse entendre en .Transylvanie. Ces musiciens sont au service du seigneur, c'està^ire que, pour le prix du sol qui leur est donné, ils
s'engagent à jouer de leurs instruments. Grâce à l'intelligence du chef d'orchestre , ils ont acquis une perfection remarquable. C'est là qu'il faut entendre la Mkôtzi On aime à écouter les airs nationaux sur ces rives historiques. Les mélodies populaires, souvenir d'un temps qui n'est plus^ s'harmonisent avec les ruines.
Beaucoup d'Israélites résident à Bethlen. Cela m'amène à dire quelques mots sur la nation juive , qui habite depuis fort long-temps en Transylvanie , et qui a son histoire particulière.
De vieux auteurs affirment qu'après le siège de Jérusalem , une foule de Juifs cherchèrent un refuge en Dacie 3 oii régnait Dacébale. Le roi barbare les aurait accueillis en leur imposant l'obligation de retirer l'or des rivières. Leur nombre se serait accru , et ils au* raient construit, dans le défilé qui sépare la Transylvanie delà Valachie , une ville nommée Thalmus, agrandie bientôt par l'arrivée des Grecs, des Valaques et des Arméniens. Ce fut cette ville que les Templiers fortifièrent long-temps après en y élevant le fort de la Tour Rouge. Les Juifs se multiplièrent tellement en Transylvanie et en Hongrie, que les rois apostoliques se décidèrent à prendre des mesures contre leurs envahissements. Dès l'an 1060, Bêla I, qui établit des foiras hebdomadaires, voulut qu'elles eussent lieu le jour du sabbat, afin que les autres habitants , profitant de Tinaction des Juifs, pussent aussi trafiquer. Un décret du
roi saint Ladislas ordonne que le Juif perdra les outils avec lesquels il travaillera le dimanche; un autre , d'Andrië II, désigne les seules localités où les Israélites peuvent résider. Louis le Grand décide qu'ils seront bannis du royaume, et n'excepte de cette mesure que ceux qui, en abjurant, deviendront à la fois chrétiens et Hongrois. Enfin une loi , qui a été en vigueur jusqu'à ce jour, leur défend d'habiter près des mines.
Cependant les Juifs ne furent jamais l'objet de persécutions violentes dans le pays , et à plusieurs reprises on y vit arriver ceux qui fuyaient les autres contrées de l'Europe. An siècle dernier, on leur assigna pour résidence la ville de Féjervir. Mais depuis ce temps ils se sont fixés dans d'autres lieux, et n'ont pas été inquiétés. Ils exercèrent toujours librement leur religion, qui fut regardée comme « tolérée ». Toutefois on punit sévèrement les Hongrois ou les Valaques qui furent convaincus ùejudeizare , comme disent les lois hongroises. Il y a moins de deux siècles, un gentilhomme soupçonné de judaïsme fut décapité à Baldsfalva. On distingue en Transylvanie deux sortes de Juifs. Ceux qui sont venus de la Turquie dans des temps plus modernes ont des synagogues particulières ; ils portent un costume demioriental , et sont appelés Juifs-Turcs. Les autres, auxquels on donne le nom d'Allemands, sont plus nombreux.
La Hongrie, qui a toujours été hospitalière pour les
Mtipns pa^écutées, va probableioeat deveair nae patrie pour les Jai& Les diètes ont maoifesté à leur égard des ioteations bienveillantes, et ne tarderont pas sans doute à leur accorder tous les droits des citoyens. Ces dispositions contrastent heureusement avec les mesures odieuses prises dans notre siècle par le tzar NicitdaSt relativement aux Juifs de Tempire de Russie. Les Hon* groîs 5 à toutes les époques ^ ont donné les preuves d'une noble générosité. Non seulement, en ouvrant leurs rangs aux Juife, ils devanceront la plupart des nations de l'Europe , mais on peut dire qu'ils pousseront loin le désintéressement, pour peu que Ton juge cet acte au point de vue de ceux qui raccompliront, et que l'on se rappelle ce que nous avons dit plus haut au sujet de l'opposition saxonne. En effet, les Juifs sont en Hon-grie un élément étranger. Une prudence vulgaire com* manderait donc la patience et remettrait leur émanei*pation an jour où ils seront de fait devenus citoyens. Il est à souhaiter, si les intentions des diètes reçoivent une exécution, que Tacte libéral des Hongrois soit compris des Juifs , et que ceux-ci prouvent dans l'avenir qu'on avait bien fait de compter sur eux.
Jusqu'à présent ils se considèrent eomme étrangers au pays. Très unis entre eux, ils ne se font pas seru* pule de faire peser une sorte de despotisme sur les paysans , qu'ils regardent comme une chose à exploiter. Dans les transactions, oà ceux«>ci agissent avec la bonne
foi des gens simples^ les iuib apportent trop souvent la déloyauté et la fraude : aussi n'ont-ils pas conquis la sympathie du peuple. On reconnaît facilement les Juifs, dans les villages qu'on traverse , à leur barbe , qu'ils portent fort longue , et à leurs habits de citadins, les au« très paysans étant vêtus de toile. Ils parcourent toutes les routes, soit à cheval, soit en voiture, munis de leurs ballots de marchandises. Ils paraissent aux foires , et entrent dans les châteaux, où ils racontent les nouvelles. C'est quelquefois un événement que l'arrivée d'un Juif qui déballe avec majesté ses dentelles, sa mercerie et ses gros bijoux de cuivre , qu'il veut vous vendre au poids de l'or.
J'ai parlé de la Szamos en tête de ce chapitre. Mon intention était de descendre la rivière, et de décrire, en suivant cette route, le nord de la Transylvanie. Cepen* dant il nous faut prendre terre à Bethlen pour faire une courte excursion. Nous conduirons le lecteur à Kerlés. Le lieu otk ce village s'est élevé portait le nom de Cserhalom, «colline des Chênes », et a été consacré par la légende.
Saint Ladislas , à la tête des Hongrois fidèles , avait battu lesCumans, qui voulaient se soustraire à Tautorité royale. Un des rebelles, pendant le pillage de Grand-Yaradin^ saisit la fille de Févêque,— car les prélats se marièrent long-temps en Hongrie , — la place sur son cheval et s'enfuit Ladislas entre dans la ville quelques moments après le rapt. L'évêque en larmes se
jette à ses pieds ^ les mains jointes^ et le supplie de faire poursuivre le ravisseur. Les sanglots du vieillard touchent le cœur du prince , qui d'ailleurs connaissait les lois de la chevalerie. Il se fait indiquer la route qu'avait prise le Guman ; puis , mettant au galop son bon cheval Zug^ disparaît dans des tourbillons de poussière. Ladislas, au bout de quelques heures^ aperçoit le cavalier^ qui éperonnait son coursier, et la damoiselle^ qui se tordait les bras. Mais la distance qui les sépare ne semble pas diminuer. Vainement le prince excite son bon cheval Zug : le Guman fuit toujours. La raison était que le diable se mêlait de cette affaire ; il y trouvait un double avantage, car il favorisait une mauvaise action et faisait de la peine à un saint. Le Guman traverse les rivières, franchit les montagnes, et le prince ne le quitte pas de vue. Le bon cheval Zug galope , galope encore. Quand ils arrivent en Transylvanie, ils se trouvent plus rapprochés ; Ladislas peut entendre les cris de la jeune fille. Il l'encourage et lui jure de la délivrer bientôt. Enfin le cheval du ravisseur gravit comme par miracle la colline des chênes. Le bon Zug le suit non moins miraculeusement. Les deux cavaliers se joignent sur un plateau bordé de précipices. Le Guman fait volte-face et attend le prince. Celui-ci renverse le rebelle d'un coup de lance, et, prenant aussitôt la jeune fille en croupe , la reconduit au palais de l'évêque. Avant de quitter le lieu qui fut témoin du combat, elle remit à
son libérateur un rameau^ voulant par ce don lui témoigner sa reconnaissance.
II y a en Hongrie certaines figures autour desquelles se groupent nécessairement toutes les traditions ef les légendes. S'agit-il des guerres des Turcs , on nomme Jean Hunyade. Pour les traits de bontés l'esprit de justice et la joyeuse humeur , on cite Mathias Gorvin. Saint Ladislas est chargé des miracles. C'est saint Ladislas qui a fendu d'un coup de sabre la montagne de Torda pour frayer un passage à son armée. C'est encore à saint Ladislas qu'on doit l'invention de certaines petites pierres plates et rondes que Ton trouve au bord des ruisseaux. Un jour que le saint roi avait battu un chef barbare , il se mit à sa poursuite. Mais l'ennemi rusé jetait des pièces d'or aux soldats qui le serraient de trop près^ et, pendant que ceux-ci se baissaient pour les ramasser, il gagnait du terrain. Saint Ladislas n'eut besoin que d'adresser une très courte prière au Ciel. Tout à coup les ducats du barbare furent changés en pierres. Les minéralogistes, qui n'avaient rien à voir là, ont jugé à propos de s'occuper de ces cailloux, qui appartiennent au romancier, et les ont gravement appelées lapides nutnales.
Une châtelaine du temps de Ladislas fit peindre sur une belle bannière le combat du prince avec le Guman, afin que tous les hommes apprissent comme ils devaient défendre la faiblesse et la beauté. Je n'ai pu re-
~ 334 — trouver cette bannière Ténérable , Inen qu'on m'ait assuré qu'elle existe toujours; mais encore aujourd'hui le sceau du comitat de Doboka^ où est sitaé Kerlés^ rappelle la victoire de Ladîslas. Il représente en effet le prince coiffé du chapeau ducal (car à cette époque il n'était pas encore roi) et perçant de sa lance un Cuman renversé. La légende s'est emparée de ce trait et l'a embelli. Mais il est incontestable qu'une action s^nbiaUe à celle qui est contée de nos jours a dû s'accomplir. Une bataille entre les Hongrois et les Cumam révoltés fut livrée près de Rerlés, à Doboka ; et à K^riés même, au lieuoâ le Cuman aurait succombé^ on tn»ive une quantité d'ossements humains.
Long-temps après Ladislas^ les chevaliers du Temple s'établirent sur la colline des chênes. Ils y élevèrent un couvent fortifié^ qui reçut le nom de Kyrie-Eleuan, lequd fut changé dans la suite en celui de Kerlés. Quand l'ordre des Templiers fut persécuté 5 le roi de Hongtie donna ordre à un gentilhomme nommé Dôzsa de s'emparer des chevaliers de Kyrie Eleison, et de leur intenter un procès capital. Celui-Kd^ qui était bon chrétien , n'osa inquiéter les Templiers et les cacha dans son chft^ teau. II encourut pour cette faute la « note d'infidélité » , perdit ses biens^ et mourut pauvre à Constantinople.
Pour que rien ne manquât à l'illustration de Kerlés , un engagement eut lieu, dans les temps modernes, près de ce village , entre les Impériaux et les troupes du
priaee Fraiçois Ràk6tri. De sos joars encore on va TOir Kerlès comme «ne curiosité. Le seignear qni possède ce domaine, mettant à profit liieareuse simatioo du sol , les cours d'eau et les accidents de terrain , y a créé un très beau parc^ dont il fait les honneurs de la meilleure gr&ce du monde. Une jolie maison à l'italienne s'est éleviée sur le plateau du combat, et rien n'est plus agréable que la vue qui règne de cette hauteur. Dur-* nièremeat, à la suite d'un tremblement de terre, une grande partie du sol s'afiaissa. Cet événement, qui aT»t d'abord cansé des dommages, n'a produit en réalité que du bien. On a planté des arhr& entre les rochers mis à nu , et le ravin qui s'est formé donne quelque chose d'agreste à ces lieux charmants.
Les Temjrtiers possédaient plusieurs forteresses en Transyl^nie. Les murailles ne subsistent plus; mais tous les lieux où dies forent construites portent encore le nom de Keresztur. En hongrois, kereszt signifie « croix » . On voit cependant quelques ruines à Csics6 Keresztur, l'un des meilleurs châteaux que possédait l'ordre. Elles sont situées sur une montagne escarpée, d'oà l'on jouit d'une vue très étendue. C'est avec prine qu'on peut atteindre la cime. Nous avions été voir ces débris par partie de plaisir. Des dames nous accompagnaient : on avait creusé pour elles des escaliers sur le flanc de la montagne. Des paysans de corvée nous suivaient joyeusement, charmés de se voir dîqiensésdu
travail du jour pour prix de leurs bons ofiBces. Les uns portaient avec le plus grand ménagement nos albums et nos fusils ; tandis que d'autres , de leurs mains vîgoui*euses, soutenaient les piétons inhabiles. Un repas champêtre fut improvisé au pied des ruines. On porta des toasts à la France. Le visage de nos Valaques, assis et mangeant an fond du tableau , exprimait Tétonne* ment et la curiosité. Une discussion s'ëtant élevée entre le possesseur des ruines et moi , au sujet de l'antiquité du château^ nous les invoquâmes pour décider la question. Alors toutes les têtes se tournèrent vers un vieux paysan qui passait pour Toracle du village. Celui-là s'étant avancé gravement^ nous lui demandâmes quels hommes avaient construit le fort de Gsicsô. Il nous regarda en silence, voulant dire que très probablement aucun de nous ne se doutait de la vérité ; puis, jugeant sans doute que nous étions dignes de l'apprendre, il nous fit sa réponse, qui était assez inattendue. « Ce sont, dit-il , les Géants. »
Sans adopter entièrement l'opinion de l'oracle, on peot dire que le château est de construction très ancienne. Toute cette contrée a été occupée de bonne heure par les Hongrois, et plusieurs noms de lieux qui se sont conservés rappellent l'époque de la conquête. Doboka porte le nom d'un neveu de saint Etienne. Kozarvdr a été ainsi appelé parce que les Eozars, comme le dit l'Anonyme , s'établirent en cet endroit.
Plus loin y le village de Sombor fait souvenir du chef Zumbor» contemporain d'Arpéd.
Vraisemblablement Gsicsô fut fortifié par les premiers Hongrois qui s'emparèrent du sol. Les chroniqueurs parlent du château de Gsicsô,en latin Cicitioy qui était important à Tépoque de Mathias Corvin. Ce monarque l'avait concédé, avec la forteresse de Ktikâll^vdr, au vayvode de Moldavie, Etienne le Belliqueux. Il parait que les princes moldaves conservèrent un droit sur Gsicsô Keresztur , car Pierre de Moldavie s'y enferma lorsque Soliman l'eut chassé de ses propres états. Il y fut assiégé par Jean Zàpolya , roi de Hongrie et allié des Turcs, et capitula après un siège de quatre mois. Conduit à Constantinople , il ne subit qu'une courte captivité, et eut le bonheur inespéré de remonter sur le trône. Quand Basile Heraclides, Cretois d'origine, devint prince de Moldavie , il réclama la possession des deux châteaux. Jean Sigismond, fils de Zapolya , ne tint pas compte de ses droits , et comme Basile faisait des menaces et disait hautement f qu'il ouvrirait de son épée la poitrine du prince hongrois, si celui-ci y avait enfermé ses forteresses », Sigismond lui rappela le vieil adage Cretenses semper mendaces. Les Transylvains triomphèrent du Moldave; mais, de peur que Csicsô Keresztur ne devînt le sujet de prétentions nouvelles , la Diète en flt abattre les murailles.
La montagne sur laquelle fut élevé le château con- II. 22
lient des pierres meulières Les paysans les trav^iltent quand elles sont encore adhérentes an sol. Lorsque la pierre est entièrement façonnée, ilis la lancent et la font rouler josqo'aii bas de la montagne. Souvent rt arrive qo^elle se brise contre on rocher, et Ui travail de Tou-* vrier est perdu. Gependiant on suit constamment cette méthode » et le flanc de la montagne est hérissé de dé- Iris enfoncés dans la terre.
Csicsô Ketesztot nous a ramenés près de lia Szamos. Du pied des ruines on voit la rivière serpenler dans toute la longneor du paysage. Elle s'élargit à mesure i|o'efle avance» et après Dés, où elle s'unit avec la Szamos occidentale, elle acquiert une certaine étendue. Le fleuve arrose de belles vallées , que Pon n^oublte pas quand on tes a parcourues. Les montagnes attpied desquelles il coule sont parfois isolées ; il semble qu'un poissant ouvrier se soit pin à former au hasard, d'un revers de bêche, les vallées et les collines. €ette idée a frappé l'imagination des Yalaques^ et une de ces montagnes, grâce à sa forme parfeite , a reçu d'eux le nom de Tombeau du Géant.
Comme les villages dont j'ai parlé toat à l'heure, Dés rappelle les premiers temps de la monarchie hongroise. « Quand les Magyars pénétrèrent en Pannonie, ils envoyèrent un dé leurs guerriers à la découverte. Le messager revint au camp au bout de plusieurs jours , portant un peu de terre et une corne remplie d'eau du
Danolie. Arpad montra à ses soldats Peau et la terre, qui furent trouvées bonnes ; puis , s'adressant an Dieu des Hongrom , il iur sacrifia un cheval blanc , en le priant d^accordier à ses serviteurs la possession de ce sol fertile (1) » . Voilà ce que dit Thistoire. Mais la tradition va plus loin. Elle assure que Tarmée envahissante s'arrêta à Dés^ et que de là partit le guerrier^ nommé Kusid^ qui pénétra en éclaireur jusqu'au Danube. Elle ajoute qu'après la prière et le sacrifice d'Arpâd, tous les Hongrois invoquèrent le nom de Dieu dans la langue des Occidentaux 9 pour que leurs vœux fussent mieux entendus, et s'écrièrent d'une seule voix : Deus! Deus! Deusl Pour perpétuer la mémoire de cet événement , le lieu de la balte aurait reçu le nom deDeus, par eorruptiooDés»
On montre sur la rive gauche de la Szamos une Ion-* gue pierre polie sur laquelle s'assirent et tinrent conseil, il y a mille an», les septcbefe. ou dues des Hon* grois, Arpâd, Gyula, Kund, Szaboôlts, Urs^ Leel et Verboltz. Cette pierre a été de tout temps l'objet de la vénération populaire. Au siècle dernier quelques soldats allemands la poussèrent par mépris dans le fleuve. L'indignation publique fut telle , qu'ils se bâtèrent d'à-* mener soixante bœufs , de la retirer , et de la replacer aui même endroit A'ot elle avait été précipitée.
(1) V. notre Essai hûtorique sur l'origine des Hongrois.
340 — Les armes du comitat de Szolnok^ auquel Dés appartient, consacrent les anciennes traditions. On y voit un cbeval harnaché partant des bords de la Szamos , et se dirigeant vers la Hongrie : au dessous est écrit le mot Deus. Sur les murs du château de Dés, qui dominait la rivière , et joua un rôle dans les différents troubles de Transylvanie, on lisait Tinscription suivante, gravée en 1578.
Hunnus de Scytbicis digressus sedibus Husîd Pannoniae glebam transfert hue gramen et undam , Ter damans Deus ! bac liceat tellure potiri ! Desiamque Dei dixit de nomine terram.
On voyait encore de vieux portraits représentant les premiers chefs hongrois, vêtus de peau de tigre, et armés de masses, de lances, d'arcs et de Qècbes. Ces figures, dont on a conservé des copies, sont fort curieuses, principalement à cause de l'intention du peintre hongrois, qui s'est attaché à donner à chacune d'elles une physionomie orientale.
Ce fut entre Dés et Bethlen qu'Ali, pacha de Temesvdr, établit son camp lorsqu'il vint s'opposer à l'élection de Jean Kemény. Ses troupes ravagèrent tout le pays dans un rayon de plusieurs lieues. Dés fut la limite du pachalik de Grand-Yaradin , quand les Turcs rangèrent sous leur domination directe la partie occidentale de la Transylvanie. Leur pouvoir ne se main-
tint pas loog-temps; cependant il se fit assez sentir pour que la population ait conservé le souvenir de leur passage. On raconte encore quelle ruse ils employèrent pour lever le tribut sur les paysans. Ils répandirent le bruit que Timpôt pour chaque homme ne dépasserait pas une pottura, sept centimes. Chacun apporta avec empressement cette somme modique au pacha, qui, découvrant ainsi le nombre de villageois payant impôt, les frappa d'un tribut considérable. Ces malheureux avaient donné leurs derniers kreuizers au prince : l'avidité des Turcs les exaspéra. Ils firent prévenir Etienne Ebeni, capitaine de Clausenbourg, qui n'avait pas ouvert ses portes au pacha ; puis» prenant les armes, ils se ruèrent sur les janissaires qui pillaient isolément. On délivra les captifs et on chassa les oppresseurs. Entre les gentilshommes qui menèrent les paysans au combat on remarqua, avec Ebeni, Georges Vér et Denis Bânfi. Celui-ci surprit un jour les Turcs à Bânfi-Hunyad, et leur fit éprouver une si cruelle défaite, qu'ils s'enfuirent h la hâte jusqu'à Grand-Varadin.
Si de Dés on remonte la Szamo& occidentale , on ne tarde pas à rencontrer une petite ville qui a quelque importance dans le pays, Szamos*Ujvar. Il faut qu'on y ait trouvé des ruines romaines , car plusieurs écrivains la mettent au nombre des anciennes colonies. Son nom, qui indiquerait au contraire une origine moderne (1), lui fut
(1) IJj vàr, en hongrois , « nouvelle forteresse w.
donné à cause du cMteau que Martinûzi éleva en 1542. Pour construire ce nonvel édifice 5 il abattit le vieux château de Bélvànyos Yàralya, «Tldolâtrey, quiétait peu éloigné , et Tune des trois forteresses où les derniers ennem is du christianisme défendirent leur culte. C'est dans le château de Szamos Ujvâr que Martiaùâ avait renfermé toutes ses richesses , dont nous avons déjà donné le détail. Doh6 , qui commandait pour Ferdinand, s'y étant alors retranché , fut assiégé par les Hongrois partisans d'Isabelle , et forcé de rendre la place. Retenu prisonnier, il trouva moyen de s'^évader en se servant de cordes^ et^ii Taide de chevaux préparés par ses amis^ il gagna sain et sauf le camp des Impériaux. En 1609 Szamos Ujvàr avait été érigé en bien fiscal Mais la Diète fut peu après obligée de le vendre, et d'en remettre le prix a-ux Turcs, qui exigeaient un impôt extraordinaire.
L'empereur Léopold permit aux Arméniens de s'établir dans cette ville; aussi a^t-eile prospéré. Elle ^tassez bien bâtie et renferme quelques monuments nou* veaux. On y a récemjpent achevé une église insignifiante et convenable , comme toutes celles que notre siècle peut élever, et dont je n'aurais rien à dire si l'architecte n'ayaiit eu l'idée boufiV^me de la £iire peindre à Texlérieur eo vertdair «c rose tendre. Ces deux coui^rs in« téressantes^ mariées agréablement, paraissent charmer beaucoup ceux qioi aiment les édifices panachés.
Le château de Ssaœos Ujvàr a été cQoverti en pri* son. C'est rétablissement de ce genre le plus considérable qui existe en Transylvanie. Il y aurait ici de graves repraches à adresser au gouvernement , qui n'a pas encore appris à étendre sa sollicitude sur les détenus. Je ne parle pas seulement des prisons particulières des comitats, o'i les condamnés , entassés péle*mfile » accablés de souffrances physiques , sont k la merci du premier petit employé qui voudra s'occuper d'eux, mais de la maison de Szamos Ujvàr, de cet établissement en grand qui devrait servir de modèle aux prisons du pays. Il est. souvent arrivé que les détenus voyaient leur ration diminuée par des administrateurs avides ; d'autres abus ont été signalés à l'autorité, qui a montré jusqu'à ce jour une négligence coupable. Pendant la dernière diète de Hongrie » la table des députés a proposé l'abolition de la peine de mort. Peut-être eût-il été plus opportun de soulever la grande question des prisons , de recber-r cher par quel moyen le détenu , tout en subissant la peine qui lui est iofligée, peut recevoir dans la prison une éducation véritable et en sortir meilleur. Certaines circonstances locales m'ont convaincu que ce grand résultat serait plus facile à atteindre en Hongrie qu'ailleurs» et je ne doute pas que, dans quelques années, on n'ait d'heureuses modifications à signaler dans le régime pénitentiaire. Les dernières Diètes ont exprimé des senti-
ments trop généreux pour que des réformes si nécessaires ne soient pas prochainement tentées.
Près de Szamos Ujvir, au bord de ia route , est une source d'eau minérale qui attire dans la saison des bains deux mille visiteurs. G*est un puits d'environ deux mètres carrés, plein d'une eau véritablement infecte, et par cela même, assure-t-on, excellente. Une pompe amène dans deux cuves l'eau , qui y est chauffée par la vapeur, et que deux conduits, placés de chaque côté de l'appareil , versent dans de petits bâtiments de bois , où sont situées les chambres de bains. Je me suis demandé comment les malades pouvaient en aussi grand nombre se loger aux environs de cette source , car il n'y a rien qui puisse abriter une foule. Cependant ces bains sont très fréquentés. Le même problème se présente au reste chaque fois qu'on visite dans ce pays des sources minérales. Ailleurs on regarde le moindre filet d'eau cornme un don du ciel. On le recouvre d'une coupole, on élève autour de vastes établissements, où Ton appelle à grands cris les voyageurs. Ici on traite plus cavalièrement la nature, précisément parce qu'elle est plus généreuse. C'est à peine si on daigne user de ses dons , et on se garde bien de rien faire qui puisse en rehausser le prix.
Je finirai ce voyage sur la Szamos par une halte à Bontzida. C'est encore un village dont le nom fait son-
ger aux temps passés. Bontzida , en hongrois , signifie a pont de Bontz », Ce chef magyar avait pris position sur les bords de ia Szamos. Aux premiers retranchements succédèrent des murailles de pierre , et un château très fort défendait la contrée dans les guerres des Turcs. On retrouve encore dans le château actuel le caractère de l'ancien édifice. Les tourelles , les fossés , se reconnaissent aisément, et^ malgré le voisinage d'un parc charmant , où Ton n'éprouve que des sensations agréables , on n'oublie pas que le monument appartient à l'histoire. Il y a vingt ans , un vieux donjon s'élevait majestueusement entre les bâtiments nouveaux. Une nuit 9 il s'est écroulé tout à coup.
Le château de Bontzida a été témoin de l'un des derniers combats que les Hongrois révoltés livrèrent aux Impériaux pendant la guerre deRakôtzi. A ce sujet on m'a raconté l'anecdote suivante , que je donne comme une tradition de famille. Le château appartenait déjà à la maison de Banfi. Le magnat de ce nom qui le défendit contre les Allemands avait dans sa famille des traditions de bravoure auxquelles il avait à cœur d'être fidèle. Il descendait de cet héroïque Etienne Bénfi^ l'un des plus nobles champions de la Hongrie , qui sauva Temesvàr, assiégé par une foule de Turcs , et mourut de ses blessures en 1562. Ce fut avec courage que son petitfils combattit les Impériaux. Mais les Hongrois , découragés et affaiblis 5 ne tenaient plus la campagne avec cet
espoir de vaîiH^e qui eogeodre le succès. Us furent batuis devant Boatsida. Les Autrichiefts pénétrèrent dans le château, ^u'Us trouvèrent désert, car Bâag avait fait retraite avec les soldats qui lui restaient, et Je pillèrent à lem^ aise. Le général alteniand envoya un dragon sur les traces des Hongrois pour informer Bàofi de la prise de son château. Le soldat devait rapporter au eonue tous les détails , et lui remettre , en forme de consolation , une dépêche qui contenait ces seuls mots ; Sic ambulat gloria mundi. Il exécuta ponctuellement ses ordres. Binfi s'émut médiocrement en apprenant que Bontzida était saccagé : il s'y attendait ; mais , en sa qualité de gentilhomme hongrois, il fut indigné qu'on osât ainsi mutiler des vers latins. Il lit dire à rAutrichien de ne se hasarder jamais à citer les auteurs anciens, et, eCTaçaiit vivement le ^malencontreux ambulat , il rétablit le vers du poète :
.... Sic transit gloria mundi.
Bontzida «st situé près de €lausemboarg , d'où nous sommes partis dans Tun de nos premiers chapitres. Le lecteur a donc fait le tour de la Transylvanie. Il ne lui reste plus qu'à visiter les mines du nord.