‹ La Transylvanie et ses habitantsChapitre 3 sur 39 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Les Saxons.

Lorsque Joseph fut de retour à Vienne , après avoir visité la Transylvanie , où Marie-Thérèse l'avait envoyé p elle lui demanda quel était le résultat de ses observations. « J'ai vu'f dit le prince , qui se crut obligé de ré^ pondre par un bon mot^^j'ai vu un Saxon laborieux et cent Valaques paresseux. » Si Joseph ne faisait pas grand cas de la statistique , du moins étudiait-il les hommes en philosophe. C'est en effet par leurs habitudes d'ordre 5 d'économie et de ti-avail , que les Saxons se distinguent tout d'abord et d'une manière tranchée des autres habitants de la Transylvanie.

On peut ainsi définir le caractère des différentes nations qui peuplent cette province. Le Vaiaqoe aime le far niente ; il gagne à peine ce qu'il lui faut pour ne pas mourir de faim. Pour le Magyar, il n'est pas paresseux : il travaille bravement pour assurer sa subsistance et celle de sa famille; mais , dès qu'il a la certitude de vivre honnêtement toute l'année, il est content et ne veut rien de plus , car il ne cherche pas à s'enriehir. Il

en est à peu près de même du Sicule. Le Saxon ne s'en n. U

/ient pas là : lorsqu'il s'est acquis le nécessaire , il se

procure le superflu ; et, taut qu'il a du profit à espérer^

tant qu'il peut exercer son activité et son industrie , il

ne recule devant aucune fatigue.

Les Saxons ont donc apporté en Transylvanie les habitudes de travail qui caractérisent la race germanique : aussi prospèrent-ils. A voir leurs villages spacieux, leurs maisons blanches garnies de jalousies vertes, on se croirait en Alsace. Ces champs semés de pommes de terre vous rappellent PAllemagne , et l'on se demande si l'on n'a pas quitté les frontières de la Turquie , quand on retrouve ces blonds enfants de la Germanie , dans les yeux desquels semblent se refléter les eaux du Rhin. Je cite à dessein les pommes de terre, car cette plante classique est introuvable chez les Hongrois, qui la dédaignent , sous prétexte qu'elle est chère « aux Autrichiens et aux cochons » .

Le seul aspect du Saxon dénote non seulement son origine , mais encore ses mœurs et sa manière de vivre. Il n'est pas difficile de reconnaître TAIIemand dans cet homme grand et fort, un peu lourd, à la mine bonne et honnête. Vous devinez également qu'il sait acquérir et apprécier le bien-être , pour peu que vous remarquiez que rien ne manque à son costume. Ses grandes bottes noires, ses culottes de drap , sa veste de peau , sa longue redingote blanche, bordée de soutaches noires, sont toujours dans le meilleur état. Il ressemble moins

— î>l — à un paysan qu'à un riche bourgrois des pelilcs villes de ia Souabe. Itegardez ce visage brûlé par le soleil et hâlé par Tair vif des champs : n'y lisez- vous pas que celui qui le porte a coutume de parfaitement diner ? Voilà qui venge la pomme de terre méconnue de tous les sarcasmes asiatiques des Hongrois. Le Bohémien affamé et déguenillé; le Valaque , ce maigre mangeur d'oignons ; le Magyar, qui n'aime rien tant que sa pipe , n'atteindront jamais une telle prospérité.

La maison du Saxon est abondamment fournie de tout ce que la commodité exige. Les chambres en sont grandes , aérées y suffisamment éclairées. Des meubles pareils à ceux de nos paysans sont rangés le long des murs. Buffet et vaisselle , tout cela est fort brillant. Dans un coin est placée la Bible de famille. Chaque chose est à sa place. La femme va et vient , jette le regard du maître , prépare le repas. Elle a , avec son épais jupon de laine, une veste noire semblable à un dolman, et sur la tête un voile blanc, coiffure que les jeunes tilles remplacent par un petit shako de velours noir. Chaussée de ses interminables bottes , elle enfourche hardf^ ment son cheval et mène bravement l'attelage , tandis que son mari tient la charrue. Nulle part la femme n'apporte un plus utile concours. Le soir venu, de nouvelles occupations surgissent, et souvent le vigoureux Saxon, prenant la quenouille , file , comme filait Hercule , auprès de sa massive compagne.

Il est remarquable que cette colonie allemande présente si fidèlement le reflet de la mère-patrie. D'ordi* naire> la race germanique a peu de consistance : elle se façonne aisément aux idées^ aux mœurs^ à la langue de la race voisine. Nous en voyons la preuve en Alsace. En Hongrie même , où tant de nationalités distinctes sont en présence ^ les Allemands tendent de jour en jour à se magyariser. Je me souviens avoir entendu, aux portes de l'Autriche , à Presbourg , deux portefaix , qui s'étaient chargés de mes bagages^ s'apostropher en hongrois. Ils se heimèreot en descendant du bateau. «Prends donc garde. Allemand I vditl'un. — «Allemand toi-même » , repartit l'autre. Le plus curieux , c'est que tous deux parlaient avec un accent germanique très prononcé.

Si, en Transylvanie, les Saxons sont restés Allemands , et n'ont modifié que leur costume , c'est-à-dire s'ils n'ont subi que très légèrement V'Influence étrangère , cela tient à des causes particulières, que nous ferons connaître en peu de mots. D'abord les rois de Hongrie leur donnèrent un territoire séparé , et leur permirent d'y développer les institutions politiques dont ils avaient apporté le germe , institutions , on Ta vu, qui rappellent celles de nos anciennes communes. En outre, les autres Transylvains ne pouvaient acheter d'immeubles sur les terres des Saxons ; au contraire , tout Allemand qui arrivait parmi eux recevait & Tin-

stant droit de cité. C'était là , si je puis ainsi dire , une sorte de pont jeté, par dessus la Hongrie, entre la Transylvanie et rAllemagne. Enfin la réforme est venue donner aux Saxons un nouveau caractère : elle en a fait des luthériens, tandis que le reste des habitants demeurait fidèle au catholicisme et au culte grec , ou se rangeait sous la bannière de Calvin. Il a fallu toutes ces causes réunies pour que les Saxons de Transylvanie conservassent leur physionomie germanique. Sur quelques points du pays , en dehors du territoire quils occupent, il existe des villages qui étaient originairement peuplés d'Allemands : Torotzkô , par exemple , et un hameau situé près de VuHboj • dont j'ai en occasion de parler. fJi , les c<^iib se sont fondus avec le reste de la population : ils sont actuellement Hongrois ou Valaques.

Emportés constamment dans le mouvement de TAU lemagne , les Saxons précédèrent nécessairement dans la voie du progrès le reste des Transylvains , qui ne se soumettaient pas volontiers à Tinfluence des empereurs. Ce sont eux qui dotent le pays de la première imprimerie, qui élèvent les premières et les plus importantes fabriques. Après le 16*siècle« leurs relations avec T Allemagne s'étendent à la faveur des rapports qui s'établissent entre les princes protestants de Transylvanie d'une part, de l'atitre le Brandebourg et la Hollande. Aussi voit -> on la langue primitive des Saxons s'altérer et

prendre toutes les modifications de rallemand moderne. Voici 9 d'après le Saxon Trôster, l'oraison dominicale en dialecte saxon , avec le texte allemand en regard. On peut reconnaître que le langage apporté par les premiers colons n'a pas subi de grands changements.

Foater auser dier dau best Yater unser der du bist in

em Hemmely geheleget werde Himmel^geheiligetwerdedein

deing Numen y zaukomm ans Name^ deîn Reich komme zu

deing Rech, deing Vell ge- uns, deîn Wille geschehe wîe

schey aff lerden , als vey em îm Hîmmel also auch auf Er-

Hemmel, auser dœglich Briut den , unser tœgliches Brod gieb

gaffausheigd, ondfergaffaus uns heute^ und vergieb uns

auser Schuld, vey mirfergien unsere Schuld, wîe wir ver-

auser en Schuldigern... geben unsern Schuldigem...

L'écrivain saxon Franck a cru reconnaître que ce dialecte se rapproche du patois vf^estphalien. Les Saxons savent tous l'allemand. C'est en allemand que la Bible est lue^ et tous la comprennent. Des passages des livres saints sont écrits dans cette langue sur les murs de leurs maisons. Cependant ils n'ont pas renoncé à leur dialecte^ et ils parlent saxon comme on parle provençal en Provence. Le saxon est partout extrêmement dur ; mais il varie suivant les villes. Les habitants d'Hermannsladt parlent un tout autre langage que ceux de Bistritz. Les uns comptent trois, les autres sept dialectes différents. Cette diversité provient sans doute de ce

que les colons allemands ne partirent pas tons des mêmes lieax 5 et qu'ils se rendirent en Transylvanie à différeates époques.

Plusieurs opinions ont été émises sur l'origine des Saxons. On a voulu les faire descendre tantôt des guer« riers refoulés par Charleroagne» tantôt même de peuples allemands qui auraient possédé la Dacie» conjointement avec les Valaqnes , avant l'arrivée des Hongrois. Les diplômes dçs rois , et les différentes chartes octroyées aux Saxons^ contredisent clairement ces hypothèses. On sait d'une manière certaine qu'ils furent admis par Geyza II en Transylvanie pour cultiver le sol, et introduire les arts mécaniques, que les Hongrois ignoraient complètement. Une vieille inscription gravée sur la cathédrale de Gronstadt en fait foi : Anno 1143, Geyza, avus Andreœ régis , Saxones evocavit in Transsilvaniam. Dans le diplôme d'André qui confirme les libertés accordées aux Saxons au 12« siècle il est dit qu'ils furent vocati a piissimo rege Geyza. Les Allemands s*établirent de bonne heure en Hongrie. Outre que le Danube était une voie naturelle qui les amenait dans ce pays , les princes magyars les attiraient dans le but de policer leurs propres sujets. Saint Etienne , qui avait épousé la fille de l'empereur Henri II , recommanda à Emeric , son fils, les étrangers qui étaient venus se fixer dans le royaume. Les émigrations durèrent continuellement, et même après Geyza , qui appela les Allemands en leur

coocédant de grands privilèges , on voit , à certaines époques 9 apparaître en Transylvanie de nouveaux colons. Dès 1206 , ils avaient fondé ou relevé neuf villes.

Les premiers Allemands que les princes magyars attirèrent dans le pays s'établirent au nord de la Hongrie, dans le comitat de Scépuze. Ce fnt toujours vers cette contrée que se dirigèrent les autres émigrants, qui marchaient d'eux - mêmes sur les traces de leurs prédécesseurs. Mais les colons établis repoussaient , la plupart du temps 9 leurs compatriotes nouveaux-ven^us, dont ils redoutaient l'industrie, et que les rois distribuaient dans d'autres parties du royaume. C'est ce qui arriva aux Saxons. On voit, au 12^ siècle, des inondations ravager les Flandres et submerger cent villes ou villages. La population émigré, va chercher sa subsistance ailleurs; et, un an après ces désastres, des fugitifs étrangers se montrent aux environs de Scépuze. Les Allemands de cette contrée refusèrent de les accueillir, de peur de perdre une part de leurs profits ; mais Geyza II les appela de là en Transylvanie et leur distribua des terres , en leur accordant des franchises qui assurèrent leur développement et leur prospérité.

C'est abusivement que l'on désigne les Allemands de la Transylvanie par l'appellation de Saxons. Albert Mtler disait, en 1691 , qu'ils descendent d'une tribu allemande appelée Sachs , à cause des longues épées qu'elle portait. Ne faut-il pas plutôt admettre qu'ils

gardèrent simplement le nom que l'on appliquait, au moyen-âge , aux habitants de la Basse-Allemagne ? Le terme de « Saxons » n'est pas le seul que les rois de Hongrie, dans leurs différentes chartes, donnent h leurs sujets allemands. Ce mot n'apparatt pour la première fois que dans un acte de Charles I^*, daté de 1317. Jusque là , et encore après cette époque , ils sont appelés indistinctement Teuîones, Teutonici hospites , et aussi Flandrenses. Il n*y a pas de doute que ce dernier nom ne soit celui qui leur appartient. Non seulement leur dialecte paratt se rapprocher de l'ancienne langue parlée sur les rives du Rhin ; mais encore la date de leur ajquiritioo en Transylvanie coïncide, comme on Ta vu , avec celle d'un mouvement de population qui eut lieu , au 12« siècle, dans les Flandres. Diverses circonstances appuient cett€ opinion. Ainsi les grandes bottes que portent les femmes sont plissées près de la cheville, de façon qu'elles s'allongent, pour ainsi dire , indéfiniment : c'est là , suivant la tradition , une chaussure flamande. Cependant le nom de Saxons a prévalu. Les Hongrois s'en servent constamment , et il est seul usité dans les actes des diètes et les rescrits royaux. Ceux même auxquels on l'a donné le portent .volontiers. Je demandais souvent aux paysans à quelle nation ils appartenaient. Beaucoup me disaient qu'ils étaient Allemands, Deutsche; quelques uns répondaient

par le mot Sachsen , Saxons ; et cela dans le même viU lage, quelquefois dans la même famille.

Quand les Saxons— nous nous servons du mot consacré — furent admis en Transylvanie , les rois voulurent mettre entre leurs mains le commerce qui se faisait dans le pays. André II leur accorda l'autorisation de se rendre à toutes les foires. Il voulait empêcher les empiétements des Juifs, qui n'avaient pas la probité des Allemands. Depuis cette époque , les Saxons ont toujours conservé ce caractère de marchands. De là vient qu'il n'y a point parmi eux d'aristocratie : chez un peuple de colons, agriculteur et commerçant , il ne se trouve que des travailleurs égaux. S'ils avaient occupé militairement le pays , ils eussent été divisés en soldats et en chefs ; ceux-ci auraient formé les nobles. Les Saxons sont maîtres du commerce chez eux ; mais ils abandonnent aux Juifs et aux Arméniens le reste de la Transylvanie 9 parce qu'ils n'habitent guère hors du territoire qui leur a été concédé. Quand on parcourt leur pays , on retrouve , même sur les routes , les traces d'un mouvement commercial important. Des voitures pesamment chaînées roulent sur des chemins bien tracés et bien entretenus ; de beaux ponts couverts sont jetés sur l'AIuta ; vous êtes même persécuté par des apprentis qui font «leur tour » , comme en Allemagne, un léger bagage sur le dos, et courent après vous en tendant leurs casquettes.

- S9 ~ Les Saxons soot récompensés comme ils le méritent de leur activité. Ils ont généralement de Taisance , et je crois que dans aucun autre pays les classes populaires ne sont mieux partagées. J'ai vu tel village dont relise tombait en ruine : les habitants se cotisèrent, et réunirent, pour la réparer, une somme de 46,000 fr.

Depuis un siècle environ , le commerce qui était réparti entre toutes les villes saxonnes se concentre principalement dans deux places , Hermannstadt et Gronstadt. Cette dernière ville, qui en 1789 comptait dix-buit mille habitants , a vu sa population doubler. Par suite de cette centralisation , les autres cités décroissent Quand les Saxons se plaignent de ce qu'ils nomment la décadence de leur commerce , ils ne songent pas assez qu'il a pris plus d'importance dans certaines localités. Toutefois il est vrai de dire que le chiffre des importa-tions dépasse aujourd'hui celui des exportations.

Si les rois firent preuve de sagesse en appelant les Al* lemands en Transylvanie, ils furent moins bien inspirés quand ils leur donnèrent un territoire et des privilèges distincts. Ce fut là un avantage pour les Saxons , mais le but que les princes s'étaient proposé ne fut pas at** teint complètement. Les nouveaux-venus n'enseignèrent pas à la population l'agriculture et les arts mécaniques, puisqu'ils ne vécurent pas au milieu d'elle : on était à une époque d'isolement, où personne ne portait ses regards au delà de sa ville ou de son village. Il y eut seu-

lement dans an coin de la Transylvanie des habitants indastrieux» et ce fut tout. Ce résultat fat aciieté cher: car, pour robtenir, on introduisit dans le pays un élément étranger, qui est constamment demeuré étranger. En effet « j'adresserai aux Saxons le reproche de se considérer toujours comme Allemands. Ils ont pour l'Allemagne Taffection que les colons portent à la métropole* C'est un tort. On ne peut appartenir à deux pays à la fois. La Hongrie n'est pas une colonie de TAIlemagne : c'est un état à part, qui a son passé et son avenir h Ini. Les Saxons sont aujourd'hui citoyens hongrois, et ris doivent se regarder comme tels, tout en conservant leur langue , leur religion, leurs mœurs. La Belgique subit notre influence morale ; elle se façonne à nos idées, à nos habitudes, et n'en reste pas moins belge. Je conçois que nos Mauriciens gardent un cœur français : ils détestent la domination britannicfue, qui s'est violemment imposée à eux. Mais les Saxons sont venus volontairement en Transylvanie ; ils y ont été comblés de faveurs; et si leurs pères ont quitté leur patrie pour en gagner une nouvelle, c'est qu'ils y trouvaient de l'avantage.

Ce qui paraîtra étrange, c'est que la domination autrichienne ne Alt pas accueillie avec enthousiasme par les Saxons. Bien au contraire, ils firent quelquefois aux empereurs une opposition personnelle, lorsque ces princes cherchèrent à établir leur puissance dans le

pays. En 1601^ quand Basta , à la tête des troapes impériales, s'efforçait de soumettre la Transylvanie, il ne trouva de résistance sérieuse que chez les habitants de Cronstadt. Ceux-ci embrassèrent hardiment la cause du prince Sigismond Bëthori , qui semblait perdue » et jetèrent le gant à Tempereur Rodolphe* Les Autrichiens ne purent les réduire. Deux ans après ils se déclarèrent de nouveau contre Tempereur, et Rodolphe fut tellement courroucé de Taudace de ces marchands , qu'il donna ordre à son général de raser la ville , et de massacrer tous les habitants , sans distinction d'âge ni de sexe. Gronstadt se racheta par une forte rançon : elle paya 80,000 thalers à l'empereur. Ces faits montrent que, dans l'origine, les Saxons ne virent pas avec plaisir la maison d'Autriche étendre sur eux son pouvoir. Peut-être la cause de leur opposition était-elle religieuse. Les empereurs représentaient et défendaient le catholicisme, tandis que les princes hongrois appartenaient ordinairement à la religion protestante.

Le mécontentement des Saxons ne se révélait pas seulement par une résistance armée : il se manifesta encore par certaines satires dans le goût de celle-ci, que je cite de prélérence. Quand la Transylvanie était tributaireduGrand-Seigneur,on voyait à Hermannstadt une hôtellerie qui avait pour enseigne : A Cemperêwr de Turquie, Lorsque cette province changea de souverain , et se donna à l'Autriche , Tiuiage du sulua disparut, et

l'auberge reçut en échange le nom significatif de VJne gris. Pour que les Saxons osassent exprimer aussi hautement leur répugnance, il fallait qu'ils se sentissent forts. Toutes les cités saxonnes étaient alors industrieuses et florissantes. Il y avait dans cette population commerçante quelque chose de la fierté démocratique qui animait les villes de Flandre au 1S« siècle. Lorsqu'aux époques de guerre civile je vois les artisans de Cronstadt marcher en armes contre les princes « je me souviens des gens de Liège livrant bataille à la chevalerie du duc de Bourgogne.

De nos jours cette fierté a disparu , et les paisibles Saxons osent à peine porter leurs justes plaintes aux pieds du souverain. Il y a quelques années la diète de Transylvanie envoya des députés à l'empereur François pour lui faire^ au nom du pays, des représentations éoergiques.Lejour de l'audience, comme les députés hongrois et sicules se préparaient à remplir leur mission, les envoyés saxons leur firent dire qu'une indisposition subite les retenait au logis, et qu'ils eussent à se présenter sans eux au palais. Pour décliner le périlleux honneur de parler ouvertement à l'empereur , ils ne trouvaient pas d'autre excuse que la banale réponse du collégien qui n'a pas fait son devoir. Aussi François ne put-il retenir un éclat de rire quand on lui eut appris la cause de leur absence. « Maladie d'écolier, s'écria-t-il ; mes pauvres Saxons n'ont pas voulu me faire de la peine. »

La modération des Saxons en matière de politique contraste singulièrement avec la fougue hongroise : aussi leurs magistrats sont-ils désignés dans les actes publics par les épithètes de prudentes et circumspecti.

Que les Saxons s'attachent de plus en plus à la maison d'Autriche, qui règne actuellement sur la Transylvanie « c'est ce dont personne ne leur fera un reproche. Mais ils s'attireront la désaffection des autres habitants aussi long-temps qu'ils afficheront des sympathies allemandes. Je le répète , c'est le tort des Saxons d'oublier qu'ils sont citoyens d'un nouveau pays. Il ne faut pas chercher ailleurs la cause de ces éternelles querelles qui surgissent entre eux et les Hongrois. Ceux-ci ont toujours repoussé l'influence de l'Allemagne, et les procédés du gouvernement autrichien ne devaient pas modifier leurs idées. Je montrerai ailleurs qu'ils ont eu beaucoup plus de sympathie pour la France. Il est donc naturel qu'ils voient avec mécontentement une petite Allemagne s'installer au milieu d'eux. De là d'interminables disputes qui naissent sous différents prétextes.

Pendant long-temps on se querella au sujet de l'impôt. En 1569 il avait été convenu que les trois nations, ou plutôt les habitants des trois districts administratifs, contribueraienjt pour une part égale. Cette mesure fut abolie en 1692, et l'on introduisit le mode d'acquittement /^arpor/e, usité en Hongrie. Dix ans après ^ les

Saxons réclamëreot, ei voulurent qa€ les autres paysans, qui habitaient un territoire plus vaste que le leur^ payassent une somme supérieure à oeile qu'ite donnaient eux-mêmes. Les Hongrois répondirent qu'il fallait moins considérer l'étendue que la fertilité du soi, et que^ d'ailleurs, outre les charges communes, ilsétaient soumis au service militaire. « Quand les Turcs et les Tatars ravagent la Transylvanie, disaient-ils, vous vous enfermex dans vos villes, vous regardez du haut de vos murailles les désastres de la patrie ; nous, nous montons à cheval et nous faisons la guerre.» Les discussionsdurèrentpress* que continuellement jusqu'en 1750. Il fut alors arrêté à la diète d'Hermannstadt que chaque contribuable, à quelque nation qu'il appartint, paierait sa part d'impôt. A l'occasion de la dernière diète, qui s'est tenue à Glausenbourg, de nouvelles dissensions se sont élevées. Cette fois, c'est la langue allemande qui a servi de sujet. Au temps des rois nationaux » toutes les lois en Transylvanie étaient rédigées en hongrois. La langue magyare était la seule langue administrative et politique du pays. Après Tavénement de la maison d'Autriche , elle fut insensiblement remplacée par la langue latine, qui convenait mieux aux empereurs. Bien qu'aucune loi nouvelle n'autorisât ce changement , on vit peu à peu le latin servir exclusivement h la rédaction des dé-^ crets royaux et des décisions dés diètes. Au siècle dernier, l'empereur Joseph II alla plus loin que ses prédé-

cessears : il conçut le projet d'introduire la langue allemande dans toute la monarchie» et tenta » en Hongrie , de substituer l'allemand au latin. On sait quelle résistance il rencontra chez le peuple magyar. Le sentiment national^ éTeillé par les prétentions de Joseph, força l'empereur à abandonner ses desseins. Bien plus, les Hongrois commencèrent à se plaindre que l'usage de la langue magyare fût tombé : ils protestèrent contre l'adoption du latin^ que les empereurs leur avaient imposé dans le but évident d'abolir l'idiome national. C'est ici le lieu de rappeler que la Hongrie n'a pas été conquise par les souverains de l'Autriche, mais qu'elle s'est soumise volontairement à leur domination^ sous la condition de conserver son gouvernement, ses lois et sa langue.

Dès lors les diètes de Transylvanie , comme celles de Hongrie, entreprirent de rendre au hongrois son ancienne suprématie. La diète de 1837 avait déjà exprimé le vœu que la langue latine, usitée depuis le règne des princes autrichiens^ fût désormais remplacée par l'idiome magyar. Celle de 1841 remit cette question à l'ordre du jour. Les Hongrois rappelèrent que la langue nationale avait été pendant plusieurs siècles la langue ofGcielle ; ils conclurent en demandant la rédaction des lois en langue hongroise. Les Saxons se crurent en droit d'exiger une rédaction en langue allemande. Cette

prétention devait blesser les susceptibilités de la diète. II. 5

En rendant sa priorité à leur idiome, les Hongrois avaient pour but d'assurer l'indépendance et de faire revivre les lois du pays. Ils ne pouvaient admettre au* cune langue rivale , et moins que toute autre la langue allemande, que les empereurs avaient projeté d'introduire par la force. Ils reconnurent que les Saxons avaient le droit de parler allemand dans leurs assemblées particulières; mais ils s'opposèrent à ce que cette langue leur servît dans leurs rapports avec les municipalités hongroises et sicules, et avec le gouvernement. Ce n'était pas exercer une tyrannie domestique : c'était déclarer une chose parfaitement juste, à savoir que la langue des affaires, en Hongrie, devait être, comme avant la domination autrichienne, la langue hongroise.

Ce qui établit la légitimité de cet idiome, et lui donne un caractère national, c'est qu'il est la première garantie des libertés de la Hongrie comme de la Transylvanie. De là vient que, les municipalités saxonnes s'étant hasardées à envoyer des messagers en allemand aux comitats, les a congrégations » , où sont admis les Yalaques comme les Hongrois, regardèrent comme non avenues ces lettres, sous prétexte qu'elles n'étaient pas écrites dans la langue du pays. De là vient encore que les Yalaques qui siégeaient à la diète au milieu des Hongrois rejetèrent , comme ceux-ci, les prétentions des Saxons.

La discussion fut très vive. Deux députés saxons, qui

s'étaient unis aax Hongrois, se virent rappelés par leurs commettants, grâce aux intrigues de leurs collègues, et dépouillés du mandat qu'ils avaient reçu. Les passions n'étaient pas encore calmées quand la diète se sépara. A vrai dire, on peut s'étonner de la résistance des Saxons. Le hongrois , qui est la langue de la diète et de l'administration , est beaucoup plus répandu parmi eux que le latin. Parlé, en Transylvanie, par un demimillion d'habitants , cet idiome est plus familier à la foule qu'une langue morte, qui n'est connue que de ceux qui ont eu le loisir de faire leurs études.

Les Saxons ne paraissent pas se douter que , s'il est beau de défendre sa nationalité attaquée , comme la Hongrie l'a fait sous Joseph, il est puéril de hausser la voix à tout propos, et de donner du retentissement à des querelles mesquines. Ils ont voulu que la tempête qui avait éclaté dans le verre d'eau grondât comme un ouragan des Antilles, et, long-temps après la clôture de la diète, ils inondaient de leurs correspondances passionnées les crédules gazettes d'Allemagne. Les députés qui s'étaient fait remarquer par leur acharnement furent reçus avec enthousiasme , et deux d'entre eux se virent comblés d'honneurs dans un banquet patriotique, où on les appela « les braves défenseurs des Saxons » . Les Grecs n'auraient pas mieux fait pour Léonidas, s'il fût revenu des Thermopyles. Il esta souhaiter qu'à l'avenir les Saxons renoncent aux tragi-comédies. On aime à

retrouver loin de rAllemagne quelques membres de là noble nation germanique. Il ne faut pas que la sympa* thie qu'ils excitent soit troublée par leur propre faute.

Il ne faut pas surtout que les passions populaires soient éveillées, et Ton ne saurait assez blâmer ceux qui ont eu le tort d'exciter la foule. Comme le peuple des villes et des campagnes se montrait indifférent à cette dispute d'avocats, un pasteur saxon , M. Roth, se chargea , dans une violente brochure , de lui souffler la colère en en appelant au sentiment religieux. Il en est ré« suite que les laboureurs et les artisans saxons, qui se crurent blessés dans ce qu'ils ont de plus cher, en vinrent aux mains, dans des rixes sanglantes, avec les paysans sicules leurs voisins.

Les Saxons savent parfaitement bien que leur nationalité, qui n'a jamais été menacée sous les rois et les princes hongrois , l'est moins que jamais aujourd'hui que la Transylvanie a un souverain allemand. En pre-* nant une attitude hostile^ ils oublient ce qu'ils doivent à un peuple qui les a faits partie intégrante de lui-même, et qui, durant la Diète, répondait à leurs invectives par une mesure généreuse. En effet, les États ont proposé à l'empereur d'accorder aux non-nobles la faculté d'arriver à tous les emplois. Cette mesure est tout à l'avantage des Saxons, lesquels ne sont pas considérés comme nobles; et l'un d'entre eux peut désormais devenir gouverneur de Transylvanie et commander aux Magyars.

Les Saxons, qai crient à Toppression et se font plaindre par les journaux allemands, se sont bien gardés de reconnaître ce bienfait, et d'accorder aux Hongrois la moindre faveur.

Il est de leur intérêt de faire cause commune avec les Magyars, et de s'unir à eux pour défendre la constitution du pays. Cette pensée animait les deux courageux députés qui furent si injurieusement révoqués. C'est encore cette idée qu'exprimait tout haut un Saxon , M. Draut, lequel , pour prix de sa franchise, se vit solennellement proscrit. Chaque fois que les Saxons en* trent en hostilité avec les Hongrois, c'est pour se rapprocher de l'Autriche, au grand péril de leur liberté. La cour de Vienne leur offre ce qu'il est convenu d'appeler l'ordre, et ils ne l'achètent que par la perte de leurs franchises. C'est par suite de ces influences qu'après le mouvement anti-hongrois qui signala la dernière Diète, les Saxons , qui sont en possession du jury, dé^ libéraient s'ils n'introduiraient pas parmi eux l'organisation judiciaire telle qu'elle existe en Autriche. Qu'ils y songent bien , il y aurait impiété à jeter an vent le glorieux héritage transmis par leurs braves aïeux ; qu'ils se souviennent que c'est par la liberté que leurs pères se sont développés et enrichis. Le temps oh les bourgeois de Cronstadt défendaient leurs immunités sur le champ de bataille est le même oh ils prêtaient aux souverains des sommes considérables , oCk ils faisaient le

commerce jusqu'à Trébizonde^ et donnaient à l'Europe orientale ses meilleurs produits. Que diraient les fiers Saxons des anciens jours s'ils voyaient leurs fils, soumis présentement à une bureaucratie oppressive, perdre pièce à pièce leur vieille armure?

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