CHAPITRE XX
Cronstadt.
J'ai parcouru le midi de la Transylvanie dans le temps où la querelle survenue entre les Hongrois et les Saxons au sujet de la langue allemande était des plus vives. Il m'arriva plusieurs fois de prendre part à cette dispute de famille, notamment à Cronstadt. J'étais adressé dans cette ville à un homme fort obligeant, que je recherchai aussitôt après mon arrivée. L'hôtelier m'indiqua vaguement sa demeure^ et me donna un guide; mais, le drôle ayant disparu au bout d'une minute^ force me fut d'avoir recours aux passants. J'avisai donc un petit menuisier qui travaillait dans la rue^ et lui demandai en honnête allemand où demeurait le sénateur Trausch. Le Saxon comprit sans peine qu'il n'avait pas affaire avec un compatriote, et, prenant un afr superbe, répondit en langue magyare , avec un mouvement d'épaules fort énergique, qu'il ne comprenait pas. C'était blesser à la fois mes prétentions de linguiste et mes sympathies hongroises , outre que le mouvement d'épaules ne pouvait rester impuni. Aussi lui administraije lestement la très légère correction que méritait sur-
tout son irrévérence à l'endroit des fils d'Arpâd. Dès lors nous nous entendîmes parfaitement^ et j'eus la satisfaction de le voir répondre avec une précision admirable.
La position de Gronstadt (1) est unique. Cette ville est bâtie dans une baie resserrée formée entre les montagnes. Quand on y arrive à travers la plaine qui la sépare de Marieûbourg , et que l'on met plusieurs heures à franchir^ on la voit poindre et grandir comme une île en mer. Si^ au contraire , vous y entrez en suivant la route d'Hermannstadt^ vous la voyez dérouler tout à coup sa ceinture de murailles. De l'intérieur de la ville ^ au dessus des rues, des places et des maisons, on aperçoit partout des collines de verdure > mais si fraîches et si rapprochées , qu'on voudrait élendre la main pour saisir les feuilles. L'effet est charmant quand le soleil donne d'aplomb sur la ville : l'œil se repose, en parcourant^ les allées, de l'aspect éblouissant des murs.
Cronstadt aXin cachet particulier. Ses rues sont remplies de gens non pas seulement de toutes les nations de la Transylvanie , aiais encore venus des contrées voisines. On sent que Ton touche à la frontière de Tur-
(i ) Les Hongrois l'appellent Brasso : ce qui a fait penser à de hardis étymologistes qu'ici était située la Patroissa de Ptolémée.
qaie. Des Grecs vifs et agiles heurtent sar les promenades de graves personnages en longues robes de soie , qui fument avec dignité dans de grandes pipes. Pendant la belle saison , les boyards qui vont prendre les eaux en Transylvanie y séjournent en passant , chacun avec une suite nombreuse. Les différents costumes de ces hôtes, que les affaires ou les plaisirs amènent à Gronstadt, donnent à la ville une physionomie orientale; et Ton vous sert des douichasses, du café turc et des /^a/ouhès, sous un kiosque aéré, au bruit d'une fontaine jaillissante. V
La population de Gronstadt est évaluée à trente mille habitants : on la dirait plus considérable. Il y a au milieu de la ville un mïirché animé, où la fouie va et vient sans cesse, et qui, dans les temps de foires, doit offrir un coup d'œil des plus variés. Je fis mon entrée à Gronstadt à la façon des triomphateurs romains, précédé d'une musique bruyante , et suivi d'un cortège de peuple. Un jongleur dalmate marchait devant nous, conduisant une voiture fermée, d'où l'on entendait sortir, malgré les efforts de l'orchestre , mille cris confus. Quand il eut rassemblé assez de monde, il s'arrêta. En un instant la rue fut obstruée. Le Dalmate exhiba de sa voiture une quantité de singes, de perroquets, d'oursons et de chiens savants, qu'il lança dans toutes les directions , pour le plus grand bonheur des curieux qui le pressaient avec de grandes démonstrations de joie.
Il y avait des Yaiaques aux tempes rasées, des Bohémiens aux cheveux crépus, et une multitude de femmes diversement costumées ^ qui criaient à tout rompre. La voiture du jongleur se trouvait à côté d'une petite charrette de paysan valaque, à laquelle étaient attelés quatre bœufs blancs couchés sur le pavé. Une femme montée sur une des roues en tirait des sacs de maïs. Elle avait pour chaussure des bottes jaunes à haut talon ; autour du corps une veste étroite d'étoffe bleue, dont les manches ouvertes étaient doublées de rouge ; et sur la tête un mouchoir blanc roulé , à larges raies , qui passait sous le menton. Quand la ménagerie ambulante s'arrêta , elle ne fut d'abord que médiocrement distraite. Mais , le bruit qui se faisait derrière elle devenant toujours plus fort, elle rejeta la tête, de manière à nous montrer son profil , avec tant de grâce et de noblesse , qu'elle eût certainement occupé toute l'attention du peintre qui aurait tenté de reproduire la scène animée que nous avions sous les yeux.
Tout le mur d'enceinte de Gronstadt est encore debout : il est probable qu'on ne l'abattra pas, car on gagnerait peu d'espace ; les montagnes serrent la ville de si près, que presque partout la muraille s'élève en côtoyant le sol. En revanche on a imaginé de détruire ou de boucher les vieilles portes fortifiées par lesquelles sortait la brave bourgeoisie de Gronstadt quand elle allait défendre à main armée ses privilèges , sous pré-
texte qu'elles ne se trouvent pas précisément au bout des rues. Le principe d'utilité est sans doute fort respectable, mais on a grand tort de l'appliquer constamment. Il est très avantageux que les marchands aient gagné un chemin plus court et fassent plus vite leurs affaires ; mais il est fort triste 9 quand on entre dans une ville comme Cronstadt^ de passer sous les choses blanches qu'une personne ingénieuse a eu l'idée de bâtir.
On raconte que dans le temps où s'élevait cette cité une masse de lin fut trouvée en terre, à la place même occupée aujourd'hui par la maison de ville, laquelle avait par miracle la forme d'une couronne. Selon d'autres, une véritable couronne d'or fut déterrée, qui donna son nom à la cité naissante. Quoi qu'il en soit, on voit sculptée sur ses murailles une racine couronnée : c'est le blason de Gronstadt. Cette ville fut bâtie en 1203 ; mais on ne commença à l'entourer de murs qu'en 1384, sous le roi Sigismond. Jean Hunyade continua en 1450 l'enceinte, qui n'était pas achevée, et qui ne le fut que long-temps après lui.
Gronstadt a eu à souffrir entre toutes les villes des calamités qui ont pesé sur la Transylvanie. Elle était saccagée dès 1236 par les Tatars, qui la brûlaient encore un siècle après. Pour ne parler que des principaux événements, il suffit de citer les trois attaques qu'elle soutint dans Tespace de seize années contre les troupes d'Amurat I[, qui emmena tous les sénateurs de la ville ;
— Tôle siège que lui faisait subir en 1S27 Pierre de Moldavie , partisan de Jean Zàpolya, et les assauts que lui livrèrent trois ans plus tard Mahomet et le vayvode de Yakchie, lesquels conduisirent les habitants en esclavage. Il faut rappeler les excès de Basta^ et surtout la guerre qu'elle soutint contre le prince Gabriel Bâthori. Cronstadt avait alors pour maire un homme d'un grand courage et d'un talent supérieur, nommé Michel Weiss. L'exemple d'Hermannstadt , que le prince avait traité indignement, lui dicta sa résolution, et il jura que le perfide n'entrerait dans sa ville ni en ami ni en ennemi. Il s'entendit avec Radul , vayvode de Valachie, qui avait à se venger du prince. Les Yalaques passèrent les montagnes et arrivèrent avec grand tumulte sous les murs de Cronstadt , où ils furent reçus comme des alliés. Bâthori vint camper près de Szent-Péter. Il n'avait pas l'intention de livrer sitôt bataille ; mais Radul persuada aux Saxons de l'attaquer avant qu'il fît ses dispositions. Les confédérés sortirent de la ville , et présentèrent le combat au prince, qui fut vaincu. D'après les chroniques de Cronstadt , dix mille de ses gens périrent dans l'action. Bâthori se retira ; mais il fit partir pour Constantinopbe Gabriel Bethlen , afin de demander secours aux Turcs. Dès qu'on sut à la cour d'Autriche ce qui se passait en Transylvanie, l'empereur y envoya Sigismond Forgàts avec une armée. Les Allemands s'emparèrent de Clansenbourg^ deFejérvar, et vinrent
se joindre aux Yalaques de RaduL Tous eosemble assiégèrent Bâtbori dans Hermannstadt, mais ils manquaient d'artillerie ; ils essayèrent de l'amener à une capitulation en négociant. Le prince reçut à temps la nouvelle que Bethlen arrivait avec des troupes turques. Loin de consentir à un arrangement , il appela les Sicules aux armes et les vit accourir. Forgdts perdit l'avantage ; après quelques fausses manœuvres, son armée se dispersa. Ra(tul s'était retiré en Yalachie (1).
L'armée ottomane allait se tourner contre Cronstadt , qui résistait seule à Bathori. Michel Weiss comprit qu'il succomberait si deux ennemis l'attaquaient à la fois. Il fit demander une entrevue à Ilonyr-pacba , qui commandait les forces du Grand-Seigneur. Tous deux se virent devant la porte d'un monastère , à l'ombre des tilleuls ; Weiss expliqua le motif qui forçait ses compatriotes à prendre les armes, et quand la conférence fut terminée , le pacba était gagné à la cause des Saxons. Il ramena ses troupes en Turquie. Le'prince y furieux de cette défection , ravagea toute la contrée. Il prit Marienbourg, Rosnyo et Torts ; il s'empara aussi du fort de Zenden. Le siège de cette dernière place fut
(i) Un plaisant salua la retraite de l'armée impériale par ce vers, qui a été retenu :
Perge domum , Forgâts , terget tua tergora korbâts. Va-t'en chez toi, Forgâts ; va^ le fouet dans les reins.
couronné par de sanglantes exécutions. Des trentedeux jeunes gens qui l'avaient défendue^ vingt furent empalés et onze eurent la tête tranchée ; le dernier^ qui avait rempli l'ofOce de bourreau , fut renvoyé à Gronstadt. Michel Weiss le fit mettre à mort.
Bathori s'aliénait ses partisans. Il avait voulu se défaire de Gabriel Bethlen , son meilleur appui , lequel s'était retiré à Gonstantinople. Pour conserver la faveur du sultan, il y envoya André Gétzi^ qui devait justifier sa conduite. Pendant ce temps il poussait le siège de Gronstadt. Un enthousiasme extraordinaire s*empara des habitants et s'accrut avec le danger. Des médailles furent frappées avec ces mots : Nos in nomen Dei confia dimus. Tout le monde prit les armes. Gronstadt était déjà la ville la plus populeuse et la plus commerçante du pays. La ruche entière gronda. On sintéressait à cette poignée d'hommes qui se montrait si intrépide. André Gétzi, envoyé parle prince^ avait plaidé leur cause auprès des Turcs, et leur rapportait des promesses de secours. Quelques Sicules de l'armée ennemie leur conseillèrent de pourvoir à leur salut en faisant la paix. Mais tous avaient juré dans la grande église de la ville qu'ils ne se rendraient pas. Leur cause était juste et l'ardeur si grande.... Us sortirent pour chercher Tennemi. Bathori les attaqua près de Marienbourg, dans la vaste plaine qui sépare cette ville de Gronstadt. G'est là qu'ils succombèrent. Tandis qu'André Gétzi ,
qui combattait avec eux, raugeait les troupes en bataille^ un soldat valaque, envoyé par le traître Radul, jeta tout à coup des cris d'alarme , et entraîna dans sa fuite les cavaliers soldés. L'infanterie se défendit d'abord avec courag. Elle était composée d'écoliers ^ d'artisans et de villageois : à la fin elle fut écrasée; ceux qui restaient s'enfuirent. Michel Weiss se fit tuer. Par ordre de Bâthori sa tête fut exposée sur la place publique d'Hermannstadt; mais, un jour que grondait une tempête furieuse, le sanglant trophée disparut. Le Grand-Seigneur mit fin par un accommodement à la guerre que soutenait Gronstadt depuis trois années.
Les annales de Gronstadt signalent encore d'autres fléaux non moins terribles que la guerre. La peste décimait périodiquement la population que les Tatars avaient épargnée. Les habitants ont conservé le souvenir de plusieurs dates funestes qui, du 14« au 19« siècle ^ marquent le passage de l'épidémie. Il y a une quinzaine d'années que la peste parut pour la dernière fois* Elle s'était déclarée en Yalachie , près de la frontière de Gronstadt , et l'on brûlait les effets des pestiférés pour arrêter les progrès de la contagion , quand une femme jeta par dessus la haie de sa cour un châle qu'elle voulait sauver. Le voisin qui le reçut partit bientôt après pour Gronstadt. Sa femme , qui raccompagnait^ tomba malade en arrivant, et mourut. Les gens de la maison qu'elle habitait moururent aussi, et d'autres encore
avec en. L'alarme se répandit bientôt dans la ville : on SQtdanslescampagnes que la peste venait d'éclater. Cette fatale nouvelle vola de village en village jusqu'à Maros Yâsarhely, oili arrivait le malheureux voisin. Il était parti aussitôt de Gronstadt 9 ignorant la maladie et la mort de sa femme , et voyageait sans savoir que la peste se déclarait partout sur son passage. Les habitants de Yasarhely le poursuivirent» et le cernèrent dans un champ, où il resta prisonnier. C'était an commencement de l'hiver. On ne le délivra que lorsqu'on fut bien assuré que tout danger avait disparu. Pendant ce temps Cronstadt était entouré de soldats» et les habitants ne pouvaient sortir des murs» ni communiquer avec les gens des campagnes. Cet état d'inquiétude dura un mois» puis la peste s'éteignit : on n'avait eu à regretter qu'un petit nombre de victimes.
Il semble que tous les fléaux aient assailli Cronstadt de préférence. Les chroniques font mention de tremblements de terre et de tempêtes qui » de temps à autre» tuent les hommes» et détruisent les édifices. On n'a pas oublié Touragan terrible qui» en 1611» renversa toutes les tentes de l'armée transylvaine» et celle de Bathori lui-même» le jour qui précéda la victoire des Saxons. Dans cette guerre » où le bon droit était pour eux» tout les favorisait. Deux années avant, des nuées de sauterelles menaçaient de s'abattre sur la ville : les habitants s'armèrent de trompettes , et les accueilli-
rent avec mille fanfares. Effrayées du bruit, les sauterelles s'enfuirent^ et, traversant tout le pays de Fagaras , allèrent attaquer l'armée de Bàtbori , qui campait près d'Hermannstadt.
Maintenant Gronstadt a oublié ses mauvais jours ; et bien qu'elle soit un peu décbue depuis quelques années, comme les autres cités saxonnes, elle est encore la ville la plus florissante de Transylvanie. Les habitants assurent que les bateaux à vapeur du Danube leur font du tort. Cependant non seulement Cronstadt sert d'entrepôt pour certaines marchandises que Vienne devra toujours expédier par terre dans les principautés, mais encore elle fabrique beaucoup. Elle fournit à la Yalacbie des voitures, des cordes, du drap, des articles de fer et de cuivre, etc. Les liqueurs de Cronstadt sont renommées. C'est encore de Cronstadt que partent ces énormes voitures attelées de douze ou quatorze chevaux, et qui charrient la laine jusqu'en Autriche. Tout dans la ville respire Tindustrie. De larges ruisseaux, dont les eaux servent aux manufactures , courent rapidement par les rues. Aux pieds des tours en ruines sont étendues d'énormes pièces de drap teint, que les fabricants font sécher au soleil. La rue du Fort est celle qui contient le plus d'ouvriers , et les compagnons tisserands sont installés dans le bastion tourné vers la Turquie.
Cronstadt n'est pas seulement une ville d'industrie et