IL
— Sade commerce : elle renferme aussi un des meilleurs collèges et des plus fréquentés que les luthériens possè-dent en Transylvanie, Les étudiants, que Ton rencontre à chaque pas dans les rues , ont un costume singulier. Ils portent de grandes bottes ^ des culottes noires^ et une sorte de tunique de même couleur, serrée autour du corps par une ceinture de velours, qu'ils boutonnent du haut en bas de la poitrine 5 au moyen de longues agrafes d'argent si massives et si pressées, qu'elles figurent une cuirasse. Un manteau noir couvre les épaules, attaché par une très lourde chaîne d'argent. Ils ont sur la tête un chapeau de feutre à larges bords.
Les mille physionomies diverses que Ton rencontre dans cette ville m'apparurent un soir curieusement réunies et groupées, à l'occasion d'une cérémonie qui se célèbre là avec certaines coutumes particulières. eTe parcourais la nuit les rues de Gronstadt quand j'aperçus, se mouvant sur la montagne, une foule de lumières blafardes. Du point où elles s'agitaient, on entendait venir un bruit étrange : c'était un bourdonnement continuel, toujours égal, et dont je cherchais vainement à deviner l'origine. L'obscurité était complète; on ne pouvait distinguer que les lumières qui allaient et venaient en tout sens , et qui , loin d'éclaircir le mystère, augmentaient encore mon étonnement. Au bout de quelque temps le bruit se rapprocha, les lumières descendirent» puis disparurent derrière les premières maisons.
Je ne tardai pas alors à rencontrer une longue suite d'hommes portant à la main de grosses lanternes et causant à voix basse , qui rentraient dans la ville et se dispersaient en suivant chacun une rue différente. On m'apprif le lendemain qu'ils avaient assisté à un enterrement.
Au milieu de Gronstadt est une place triangulaire : c'est là et dans les rues adjacentes que le marché est ^ établi. Sur la place même s'élève la maison de ville y bâtie vers 1420 ^ mais reconstruite depuis ou réparée fort souvent. On y voit des volumes de lettres autographes adressées aux prudents et circonspects magistrats de Gronstadt par les rois de Hongrie et par les princes. Ge seraient des documents à consulter pour l'histoire de Transylvanie.
Près de là se trouve la cathédrale , commencée vers 1385, et dont la construction dura quarante ans. Un chroniqueur anonyme rapporte qu'elle fut élevée grâce aux dons volontaires des Français > des Anglais et des Hollandais. Selon d'autres , le roi Sigismond la fit bâtir par des ouvriers qu'il avait fait venir de Bulgarie. C'est un édifice remarquable. Il est sombre , sévère , sans sculptures au dehors. Le portail est nu et surmonté d'une tour peu élevée. La porte principale est enfoncée et profonde. Plusieurs statues décorent seules le derrière de l'église. Quelques ornements byzantins viennent s'évanouir entre l'ogive des fenêtres. A l'intérieur
aussi tout est du. Une rangée de colonnes se développe de chaque côté ^ lesquelles soutiennent des arceaux gothiques. si élargis, qu'on les dirait en plein cintre. Au dessus régnent des galeries. A partir du chœur s'élèvent des colonnes fines et élancées. Il y a de la hardiesse dans cet ensemble. Il y a surtout quelque chose de grave , d'austère , que n'a pas fait disparaître l'agréable couleur printanière dont on a badigeonné les murs.
La cathédrale est consacrée au culte luthérien. Pendant le service , les femmes se placent au milieu de la nef. Les hommes occupent les bas - côtés : leurs bancs sont recouverts de tapis turcs. Les compagnons ouvriers se rangent dans les galeries supérieures : des blasons peints sur les boiseries indiquent la place de chaque compagnonnage. Les murs de l'église offraient jadis un grand intérêt : on y voyait , écrites dans la pierre , les annales de Gronstadt et de la Transylvanie. C'était la page granitique sur laquelle le peuple venait chaque fois raconter ses victoires et ses revers le lendemain de la bataille. La chronique s'arrêtait à l'an 1S71 3 sans doute parce que le livre était plein : car des deux siècles dont il disait l'histoire l'un était celui de Mahomet» de Hunyade et du roi Mathias , l'autre celui de Soliman le Magnifique. Aujourd'hui tout est effacé. Peut-être a-t-on cru qu'une fois les annales recopiées, on avait le droit de «nettoyer» la cathédrale.
Le grand incendie qui éclata dans Gronstadt en 1689
— 8B — a exercé des ravages déplorables sur cet édifice. Ce fut alors que disparurent les fameuses statues dorées des apôtres : toute uoe voûte s'abîma. Le feu dévora aussi la miraculeuse couronne de lin, emblème de la souveraineté commerciale de Cronstadt , que Ton gardait précieusement dans la maison de ville. Il faut encore regretter la perte d'une riche bibliothèque qui devint la proie des flammes : c'était la plus belle et la plus nombreuse qui se trouvât dans toute la Hongrie. Quand Bude fut pillé par les Turcs , et la bibliothèque de Matbias Gorvin dispersée y on transporta sur des chariots , jusqu'à Cronstadt , une quantité de livres et de manuscrits. Il n'en est malheureusement rien resté.
Deux églises valaques sont encore à voir, qui toutes deux appartiennent aux grecs non unis. L'une a été bâtie dans la ville même , et est fréquentée par quatre cents familles. Sur le terrain qui l'environne se voient quelques tombeaux couverts d'inscriptions en lettres russes et grecques. L'église même n'est remarquable que par l'iconostase , cette boiserie dorée qui sépare les fidèles du prêtre, laquelle est surchargée d'étranges figures peintes sur fond d'or. Les mains des madones et des saints sont d'argent massif; sur leur poitrine on voit des cœurs d'argent et d'or qui brillent entre les vives couleurs de la boiserie. Ce sont des ex-voto. Au fond de l'église 5 dont les murs sont imprégnés d'une forte odeur d'encens j on voyait étinceler à la faible
clarté d'un luminaire je ne sais quel vase sacré qui semblait d'un beau travail.
L'autre église est située dans le faubourg appelé Bulgare ou Yalaque : douze cents familles s'y rendent. Les premiers Bulgares qui occupèrent ce faubourg construisirent^ en ISSS, une petite chapelle de bois5 qui ne resta debout qu'un siècle. Par l'intervention du prince de Valachie, une église en pierre s'éleva dans l'année 1495 y qui dura davantage , mais qui était tombée en ruines au siècle passé. Elisabeth, impératrice de Russie, a fait bâtir en 1751 l'église actuelle. Les murs sont en dehors décorés de peintures : entre autres personnages figure saint Nicolas. On y lit aussi de nombreuses in« scriptions valaques. L'édifice est surmonté d'un clocher qui porte à l'extrémité la double croix grecque, et autour duquel s'élèvent quatre clochers inférieurs rattachés au premier, suivant la coutume russe, par de longues chaînes de fer. Le prêtre , en grande barbe , et revêtu de la robe noire à larges manches, nous montra son église. Il tenait par la main un joli enfant, son fils sans doute, qui regardait tantôt les étrangers, dont le langage paraissait l'inquiéter beaucoup, tantôt les belles choses qui s'étalaient devant lui, car rien n'est plus décoré qu'une église grecque. Celle-ci , il est vrai, a été retouchée , peut-être même à cette heure a-t elle perdu davantage; mais elle était encore des plus curieuses quand je la visitai. Les peintures d'Elisabeth , qui , il n'y
a pas loDg-4emps, se voyaient à rintérieur» avaient déjà disparu soas la chaux. D'un bout de Téglise à Tautre, le iDur était parfaitement nu. Toutefois deux chapelles latérales restaient encore» qui attestaient la verve d'imagination des artistes grecs. Là les murailles se cachaient entièrement sous une armée de saints, de saintes, de pécheurs, de pécheresses, d'anges et de diaUes, qui se heurtaient, se poursuivaient, s'enfuyaient dans un labyrinthe inextricable. De quelque côté qu'on jetât d'abord les yeux, sur les murs ou sur le plafond, il fallait suivre le courant de ces figures fantastiques, qui vous fàmenaient ensuite sans interruption au point d'où vous étiez parti. Il n'y avait là ni commencement ni fin. Le spectateur posait où il voulait les bornes que la fantaisie du peintre avait dépassées. Le prêtre nous annonça que ces curieuses peintures ne tarderaient pSs à disparaître aussié A Tentendre, elles frappaient l'esprit déjà peu développé des Yalaques; et ce n'était pas à l'aide de pareils moyens, disait-il, qu'il voulait agir sur eux.
Les églises grecques du district de Gronstadt n'étaient pas seulement fréquentées autrefois par les paysans transylvains : les boyards y venaient aussi de la Yalacbie. Quand les Turcs inondaient leur pays, les seigneurs valaques cherchaient un asyle à Gronstadt, et un décret du roi Uladislas (1495) leur permet de se réfugier dans cette ville avec leurs richesses. Ils comblaient de présents les églises grecques pendant leur se-
jour en Transylvanie. Il était même d'usage qu'ils envoyassent de Valachie des secours aux prêtres. Cette coutume aura sans doute disparu aujourd'hui; mais en 1774 on comptait encore neu£ ecclésiastiques et plusieurs maîtres d'écoles entretenus par les boyards.
Le chapitre catholique de Gronstadt fut jadis un des plus importants qui subsistèrent en Hongrie^ et il reçut des rois maints privilèges. Des statuts particuliers réglaient les affaires du chapitre 5 depuis les plus graves jusqu'aux moins considérables. On cite les dispositions suivsftites^ qui datent de 1493 et qui s'adressent aux valets des prêtres :« Afin que les gens des honorables curés du chapitre de Gronstadt ^ qui^ dans toute foule ou assemblée^ ont coutume^ par leurs excës^ de s'attirer des querelles^ soient soumis à des règlements spéciaux ^ il est établi ce qui suit : Le valet à cheval aura un sabre ^ un bouclier et deux éperons; si l'un ou l'autre lui manque, il paiera l'amende d'un aspre (1). Gelui qui conduira son maître en chariot aura, sous la même peine , un sabre et un éperon. Gelui qui frappera quelqu'un sera condamné par le juge à payer un aspre et un broc de vin. » D'autres articles réglaient ce que les gens devaient boire et manger : a Ils ne pourront réclamer à déjeuner. Il leur est ordonné de se contenter de trois plats. Il leur est défendu de s'enivrer. » Enfin la pré-
(1) Petite monnaie turque. — Benkî) , m. s.
voyance des législateurs avait fixé ane certaine amende en vin contre f ceux qui attacliaicnt leurs chevaux si négligemment qu'ils pouvaient s'échapper, ou détachaient par malice les chevaux d'autrui ; contre ceux qui accrochaient les chariots des passants , ou faisaient aux cordes des nœuds qui arrachaient le poil des chevaux , et même contre ceux qui n'étaient pas convenablement peignés. »
Un écrivain saxon qui vécut au 17« siècle, Fuchs, mentionne une vieille coutume qui s'est perpétuée fort long-temps à Cronstadt, et qui mérite d'être citée. — Il y a quatre*vingts ans, dit-il, le dimanche des Rameaux, les jeunes filles du vieux faubourg portaient vers le mont Saint-Martin l'image en paille d'une femme couverte d'habits. Elles chantaient des cantiques dans le trajet. Arrivées au pied de la montagne, elles dépouillaient le mannequin et dispersaient la paille. Gela s'appelait den Tod austragen , i emporter le mort, le porter dehors. » Il n'y a pas de doute, ajoute Fuchs, que le culte de Vénus n'ait été en grand honneur dans le pays quand le christianisme y pénétra , et que cette cérémonie n'ait signifié dans l'origine le mépris des nouveaux convertis pour leurs anciens dieux (1). —
(1) Le traducteur allemand de ce livre , M. Seybt, nous dit que c'était là plutôt une coutume slave , qui aurait signifié Tenterrement de l'hiver, coutume qu'on retrouve encore dans
^90 — Quand ron est à Gronstadt, il faut gravir le Zinne^ montagne de mille pieds de liant, qui domine la ville à Torient. De jolis chemins serpentent entre les arbres qui conduisent au sommet sans trop de fatigue , car la vue est fort belle« En vous penchant sur les rochers qui terminent la montagne^ et en regardant perpendiculairement au dessous de vous , vous apercevez Gronstadt se développant dans la baie où elle est assise. Cette baie , bordée de montagnes ^ est encore fermée du côté de la plaine par une haute colline, le Schlossberg. Resserrées dans cet étroit espace^ les maisons débordent et s'échappent par trois issues. Elles forment au* tant de faubourgs. L'un , qui est occupé par les Valaques 5 grimpe sur la montagne placée au fond de ram-* I^ithéâtre ; les petites habitations groupées au hasard se cachent à demi sous les arbres ; du sein de ce faubourg » qui monte à mesure qu'il prend de l'extension , l'église d'Elisabeth élève ses clochers moscovites. Les deux autres sont situés de chaque côté du Schlossberg. Celui qui est habité par les Saxons , et qu'on appelle la vieille ville, s'étend vers Hermannstadt sur une seule ligne formée de maisons blanches et propres. Au bout de cette longue rue se trouve une petite église bysantine déplorablement replâtrée. Vient ensuite un mamelon
des pays habités par des Slaves gennanisés et où ne pénétra jamais le exulte des dieux de rOIympe.
qui commaDde l'entrée do faubourg» et sur lequel était situé le fort d'où Amurat II emmena les sénateurs de Gronstadt. Beaucoup de Hongrois sont établis dans le troisième faubourg» qui n'a ni la confusion du premier ni la stricte régularité du second» et que ses nom* breux jardins ont fait appeler Blumenau » • prairie de fleurs • .
Le fort qui domine le Scblossberg a été bâti en 1553 par les Impériaux sur la place qu'occupait un château de bois élevé en 1211 par les chevaliers de l'ordre teutonique , et détruit en 1629 par Pierre de Moldavie, Avant qu'il servit de magasin pour les troupes » ce fort était occupé par les marchands orientaux » qui y déposaient ce qu'ils avaient de précieux. En 1688» quand éclata dans Gronstadt la sédition motivée par les exi* gences du général Garafla^ les révoltés s'y retranchèrent. Le comte Yeterani les assiégea» et les fit capituler après quelques décharges d'artillerie» Le Zinne était également surmonté d'un fort qui servait de refuge aux citoyens, et qui un jour» dit-on» fut abattu par les Saxons eux-mêmes.
En reportant ses regards sur la ville, on voit se mou* voir le réseau vivant des rues de Gronstadt. Près du marché » où elles aboutissent , se dressent les murs bronzés de la cathédrale» dont l'ombre se projette sur les maisons voisines. Çà et là quelques églises lancent leurs clochers de métal ronds et légers» qui brillent au soleil»
et sont terminés par de longues aignilles étincelantes qai traversent des boules en cuivre. Les murailles sont régulièrement interrompues par de gros bastions. A côté des fossés sont les promenades. Deux tours placées au dehors de cette enceinte sont aujourd'hui en ruines : la Tour Noire, ainsi appelée parce qu'en 1599 elle fut frappée de la foudre; et la Tour Blanche , bâtie en
Si maintenant on jette les yeux au loin, le spectacle change. C'est d'abord la vaste plaine de Gronstadt , à l'extrémité de laquelle paraît Marienbourg, célèbre par son église , la plus vieille qui soit en Transylvanie, et par le château construit sur le monticule qui lui a donné son nom hongrois (1). Près de là se cachent les ruines de la forteresse d'Heldenbourg et le village d'Elopatak , où les boyards viennent prendre les eaux. Une foule de hameaux s'élèvent sur les collines qui bornent l'horizon, et dans la plaine que longe TAIuta. Les routes qui la traversent, et dont les lignes poudreuses ressortent sur le vert des champs , sont parcourues par des voitures lancées au galop , et qui semblent immobiles. Qu'on se retourne , et l'on a devant soi une chaîne de montagnes , qui de chaque côté s'étend à Tinfini. Elles s'élèvent graduellement à mesure qu'elles s'éloignent de la plaine. Les premières sont ombragées d'arbres à
(I) F()ldviir, « fort de terre ».
~ 93 — récorce blanche ; de sombres sapins couvrent le second plan ; puis au dessus se montrent des crêtes rocheuses et nues 9 où rœil peut suivre la trace du contrebandier.