‹ La traversée de l'AfriqueChapitre 55 sur 106 · CRE · texte numérisé non relu

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gens qui se courbent ou se redressent, selon qu'ils attaquent où parent, et à cinquante métres on entend le crépitement des lances sur les boucliers d’osier, comme le bruit d'une fusillade éloignée, le tout entrecoupé de cris et d’exclamations.

Chaque homme ayant épuisé ses sagaies ou lances de jet, les ennemis se reculent, car le corps à corps va commencer avec les grandes lances baloubas qui traversent bouclier et homme. Nous voyons plusieurs blessés, mais ils se relèvent bientôt, à l'exception de deux qu'on traîne de côté afin de débarrasser le champ de bataille.

Au deuxième choc, les lances ne sont plus plantées en terre; elles sont en main et tenues horizontalement, tandis que nos gens s'avancent les uns sur les autres, chacun essayant d'éviter par des sauts l'arme de son voisin et cherchant à atteindre celui-ci avec la sienne; peu de coups sont échangés, sans doute à cause du poids des hampes; un homme, cependant, est traversé de part en part, quatre autres sont blessés sérieusement; le combattant qui a transpercé son adversaire cherche, par des secousses, à dégager son arme, et, à chaque coup, le corps du blessé fait un soubresaut; le malheureux tâche de saisir de ses mains cette lance qui le torture, enfoncée dans le creux de l'estomac; longtemps il n'y peut parvenir; enfin, une dernière saccade, et elle ressort! Horrible spectacle!

Jugeant que la colère doit être calmée, je descends au mieu des belligérants, et Kaniki leur dit de ma part que, si on ne cesse pas les hostilités, je vais faire feu sur tout le monde et tuer vingt personnes, pour commencer, avec mon fusil à éléphant; il ajoute que ceux qui n'ont pas été inscrits peuvent

se retirer, car Je ne les laissera pas approcher de la viande, trouvant suffisant d’avoir vu blesser dix personnes et tuer un homme pour une chose pareille. En effet, le malheureux transpercé expire comme on prononce ces mots.

La vue de cette mort inutile, mes paroles, mon attitude calme peut-être, font impression sur cette foule, et les fauteurs du désordre se retirent lentement, emportant le mort et suivis des blessés qui leur appartiennent.

Plusieurs éclopés qui font partie de notre bande se pansent rapidement ou se font aider par un camarade pour prendre plus vite leur part de la curée. Leurs blessures semblent faites par des coups de sabre; l’un est touché à la joue, l’autre à l'avant-bras, un troisième à la cuisse. Le procédé de pansement consiste en l'application d’un peu de terre glaise mouillée, avec quelques feuilles et un morceau de peau ou de corde emprunté à un arc. Bientôt tout le monde est au travail, et, au crépuscule, la viande est distribuée sans plus de quatre ou cinq discussions avec injures. Chaque homme emporte à peu près trente kilogrammes de viande. Le niampara a mis de côté un cadeau pour le chef. Nous arrivons au village de celui-ci vers onze heures du soir, à cause des vingt-cinq kilomètres qui nous en séparaient.

Le lendemain, troisième et dernier jour de chasse, je tue vers le soir le gigantesque éléphant dont j'ai parlé; j'en abandonne la viande moitié au chef, moitié aux indigènes qui s'étaient crus frustrés la veille, et j'arrive dans la nuit, avec cent porteurs et ma tête d’éléphant, à mon camp de la Louizi, où Souédi me fait un rapport satisfaisant en ce sens qu'il n’a rien de fâcheux à m'annoncer :

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à part quelques hyènes, la nuit, et les vautours, le jour, mes hommes n’ont pas vu âme qui vive.

Cette même nuit, deux heures après ma rentrée, un des esclaves de Chérif arrive avec un message pressé, et Kambombé m'éveille. Je fais asseoir l'envoyé près du feu, à côté de ma natte. À son air fiévreux, à ses pieds poussiéreux et meurtris, Je comprends que l'émissaire vient de loi et que les nouvelles sont mauvaises ; appuyé sur mon coude, j'écoute son message. IL me l’a donné en mauvais souahili et je l'ai transcrit avec ses incohérences et ses obscurités :

«Bouana (1), Chérif est arrivé chez Makié, le chef des Baouimas ; celui-ci lui a demandé pourquoi il n'avait pas d’étoffe pour acheter de l'ivoire et des esclaves ; Chérif lui a répondu qu'il en attendait. Makié a voulu savoir ensuite s’il te connaissait et s’il savait où tu allais. Chérif, qui avait entendu beaucoup de mauvais bruits, dit : Non, je ne le connais pas et jignore où 1l va.

— Es-tu son ami ou son ennemi?

— Je suis son ennemi.

— Rien ne me le prouve.

« Chérif lui a alors raconté qu'il vous avait rencontré, que vous n’aviez rien voulu lui donner, qu'il vous avait quitté mécontent et vous avait laissé sans porteurs. Makié a eu l'air très satisfait et lui a dit : Retourne près de ce blanc, et sois son ami; si tu me l’'amènes ici, je le forcerai à me payer un gros hongo (tribut) et nous partagerons. Tu dis qu'il est sans porteurs; je vais te donner des hommes et tu deviendras son ami en les lui amenant. Une fois

(1) Bouana, maître.

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DU ZAMBÈZEŸAU CONGO FRANÇAIS 173 ANS ses charges dans les mains de mes enfants, tu n’as pas à craindre qu’il s'échappe, car il devra venir les EE reprendre 1ci; tu dis qu'il n’a que dix fusils, Je ne EU le crains pas.

« Bouana Chérif a répondu que, s1l vous arrivait malheur, 1l ne pourrait jamais retourner dans son NEA pays, et que si l'on devait faire du mal au blanc, AFTER il préférait ne pas se mêler de l'affaire: qu'il conseil À Le UT tee lit à Makié de ne rien tenter de pareil, car les ja) blancs viendraient en foule jbrûler les villages et Php tuer les Baouimas pour venger la mort de leur al frère. Makié a alors déclaré quil n'avait jamais PEL pensé à vous tuer, mais qu’il voulait seulement vous obliger à lui payer un gros Aongo. |

«Bouana Chérif m'a dit de vous répéter bien | hdèlement les paroles que voici : « Qu'il parte tout | « de suite vers le nord parce qu'au sud on va lui | « couper le chemin; qu’il s'éloigne le plus tôt qu'il | € pourra; s'il n’a pas de porteurs, va lui en chercher, « qu'on les paye double ou triple, qu’il cache sous « terre ce quil ne pourra emporter, on ira le re- « prendre plus tard; les cases brülées et détruites « sont de très bonnes cachettes : personne n'y ‘ touche, Moi, Chérif, je pars demain pour aller soi- « disant à sa rencontre là où il est campé aujJour- « d'hui, envoyé par le chef avec les porteurs; j'irai « lentement; j'y serai dans trois jours: il faut qu'à

«ce moment 1l soit loin, très loin déjà, entends-tu, 1111: « parce qu'on se mettra sûrement à sa poursuite ; | A « quil marche la nuit et quil fasse alliance de MEL |

« guerre avec X... et X... (Ici les noms de quelque: « petits chefs indigènes de la région.)

« Va, et qu'Allah le protège !»

Et le messager ajouta :

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i58 TRAVERSÉE DE L'AFRIQUE ÉQUATORIALE

« Bouana Chérif a dit que je prenne chez vous immédiatement deux de ses hommes, que je vous demande dix pièces d'étoffe et que j'aille en avant faire alhance de guerre.»

Pendant qu'on prépare de l'ougali (1) pour ce malheureux qui a très faim, il m'apprend quil est parti la nuit et ne s'est arrêté que quelques minutes pour boire aux divers cours d’eau renconttés en chemin ; il avait fait dans sa journée 110 kilomètres! Je lui conseille d’aller se reposer et de partir de grand matin, ce à quoi il consent; je lui fais prendre un bain de pieds dans un seau d’eau tiède, et si grande est sa fatigue qu’il s'endort dans cette position.

Que viens-je d'apprendre? Qu'il faut partir vers le nord quand c’est au sud, au contraire, que Je voulais aller! Si je persiste dans mon idée et que Je rencontre l'ennemi, mes Baloubas vont m'abandonner; je serai donc tout à fait à la merci des gens de Makié. En allant au nord, les Baloubas marcheront et me conduiront chez des amis; mais le nord, c’est le retour, c’est l'abandon de mes projets, c'est encore le Tanganyika! Tout à recomimencer |

Mes hommes du Zambèze ont écouté dans le plus grand silence le message de Chérif. Je crois le moment venu de les consulter et je les réunis autour de moi. L'instant est solennel : de la décision que nous allons prendre dépend peut-être notre sort à tous.

Souédi me donne tout d’abord quelques rensei-

(1) Ougali en souahili (noima en atchécounda) est de la farine cuite à la consistance d’un mortier épais dont les indigènes font, leur nourriture. Au Zambèze nous ne l'appelions du reste entre nous qué le «mortier».

snements sur Chérif : «Il a le cœur droit, dit-1l, et

tu peux croire tout ce qu'il te dit; ce que tu commanderas, nous le ferons, mais tu ne voudras pas

nous faire tuer pour rien, car que pouvons-nous cinq ou six contre des centaines de machenzis (1)?»

Msiambiri, à son tour, donne son avis : « Si nous mettons les ennemis en fuite, nous arriverons à nous sauver peut-être avec le #zoungo (blanc) dans la brousse. Mais que deviendront nos charges et avec quoi continuerons-nous notre voyage, puisque tu dis que nous en avons encore pour quatre ou cinq mois? Tu reviendras au Tanganyika dans la misère. Mieux vaut y revenir de ton bon gré avec tout ce que tu possèdes; on pourra repartir d'un autre point moins dangereux.» — « D'ailleurs, ajoute avec raison le jeune Kambombé, au premier coup de fusil, tous ks porteurs fuiront et tu resteras seul; si, au contraire, tu veux fuir, les hommes te seconderont de toutes leurs forces, car c’est aussi leur vie qui est menacée, et c'est pour sauver leur tête et non la nôtre qu'ils t'obéiront. »

« Mais, mes enfants, dis-je, vous savez bien que nous n'avons pu passer à Mpouéto (Moëro) à cause des troubles et que l'Ouvira est fermé pour la même raison. Où passerons-nous alors ? »

Le mzoungo connaît le pays, dit l’homme canon; nous, nous ne le connaissons pas, nous ne sommes que des noirs; mais, à ta place, Je ne resterais pas une minute de plus ici et je voudrais que les Baouimas enragent en voyant que je me suis

sauve. »

Indigènes en kisouahili et dans tous les idiomes du

y | LS Lambèse; httchemzst, leur langue

«Allons, me dis-je, depuis Tchitouta, la malchance me poursuit ; il n’y a rien à faire. Puisqu'il faut fuir, fuyons, et avisons aux moyens à prendre pour que du moins cette fuite ait quelque succes. »

Le jour commençait à poindre comme je prenais cette décision, et, après une dernière lutte avec moimême, désespéré, la rage au cœur, je donnait l’ordre de la mise en marche : « Capitans, on part tout de suité : amarrez et distribuez les charges, recomman dez le silence, faites alimenter les feux pour qu'on nous croie ici Jusqu'à ce soir, et envoyez-moi les émissaires qui doivent nous devancer. »

Ceux-ci reçoivent aussitôt des étoffes et se mettent en route pour négocier l'alliance de guerre avec les chefs que Chérif a indiqués, pour que, moyennant cet acompte, plus la promesse d’un cadeau que je donnerai en passant, ils gardent mon passage secret et me tiennent au courant, aussitôt quils en seront prévenus, de tout danger qui me menacera.

Je doute que l’on puisse compter de la part des indigènes sur un appui aussi intelligent, je me raccroche à toutes les branches; mais, d’un autre côté, il n’est rien qu’un Balouba ne fasse pour «embêter» un Baouima. |

À partir de ce moment, commença notre déroute : malgré mes marches forcées de jour et de nuit, les trois Jours que Je croyais avoir d'avance sur l’ennemi se réduisirent bientôt à deux, puis à un et demi. Chérif m'envoyait émissaires sur émissaires pour me tenir au courant. J'appris ainsi et qu'on avait presque immédiatement su que J'avais changé de localité,et qu'on forçait les étapes pour me rattraper. Au lieu des 100 hommes que J'avais demandés, il y en avait plus de 500 à. mes trousses, armés -en:

guerre et résolus à tout pour s'approprier mes richesses; le roi avait dit aux chefs que, s'ils ne ramenaient pas mes charges, il les ferait exécuter.

Un petit chef balouba, voulant gagner le cadeau

que je lui avais remis, avait réussi À donner le change sur ma direction et à lancer nos ennemis sur une fausse piste; après quoi, il s'était enfui lui-même de peur de représailles ; ce brave homme me fit ainsi gagner une demi- Journée. Un autre

nploya une trentaine d'hommes à piétiner à dessein un sentier que nous n'avions pas pris, afin de montrer les prétendues traces que nous y avions laissées; grâce à cette ruse, il env oya les gens de Makié à travers les montagnes.

Comme toujours, en pareil « cas, les indigènes qui m'aidaient cherchaient à profiter de ma situation deux fois par jour ils posaient leurs charges, déclarant qu'ils n'iraient pas plus loin si je n'augmentais leur paiement. Je finis par payer chaque homme quatre dofis (16 mètres de calicot}) par Jour, somme

fabuleuse dans un pays où l’on paye un doti pour un mois de travail et où, pour deux dotis, on achète l'homme lui-même. Mais, en revanche, ces oens on! lait preuve d'une endurance, d’une ténacité, d’une énergie extraordinaires; c'était en réalité pour sau-

er leur propre vie qu'ils fuyaient ainsi, se mettant en route à toute heure, sans repos, sans nourriture. toujours prêts à marcher sans un murmure, sans une plainte.

Les poursuivants trouvèrent définitivement notre piste à une dizaine de milles de Ja rivière Tounda

ce fut, d’après ce que Jj'appris plus tard, les marques de mes souliers sur le sol qui nous trahirent: ils redoublèrent de vitesse, ayant encore sur moi à

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ce moment deux jours de retard, c'est-à-dire environ 70 kilomètres.

Au village de Magoué, ils brülèrent toutes les cases, les indigènes ayant pris la fuite pour ne pas les rencontrer. À partir de ce moment, nous étions dans les collines, et Chérif, surveillé de près, ne trouva plus moyen de m'envoyer d'émissaires. C'est x l’aide du tambour et de feux que nous fûmes ren seignés sur les agissements de l'ennemi.

L'usage du tambour à : sionaux s'étend dans ces régions depuis l'Ouroua et le Maniéma jusqu'au Congo moyen. Cet instrument est un énorme tronc d'arbre ou bien un bloc de bois évidé intérieure ment, n'ayant pour toute ouverture qu'une fente longitudinale, par laquelle je suppose quon passe les outils destinés à le creuser. Bien isolé du sol par deux montants, il résonne avec sonorité lors qu'on le frappe à l’aide d'un morceau de bois au bout duquel est adaptée une boule de caoutchouc. Le son de ce AM EUE se répercute au loin et s'entend distinctement la nuit à plusieurs kilomètres; les indigènes s’en servent pour se communiquer toutes les nouvelles et ce système d'informations est tout à fait curieux: le code de signaux diffère selon les régions, mais il se compose à peu près uniformément de coups secs et de roulements ou coups longs différemment espac és. Je raconterai plus loin les expériences que Jai tentées pour étudier ce genre de communications; mais, à Ce moment, je me bornai à en profiter sans chercher à me l'ex. pliquer.

Cinq jours s'étaient écoulés depuis que, Sur l'avis de Chérif, nous avions quitté le village brûlé (celui où nous avions trouvé des têtes humaines et dont

Jignore le nom), lorsque, retraversant les affluents de la rivière Nyamba, nous entrions de nouveau dans la chaîne des Mitoumbas, en sens inverse cette fois et à une quarantaine de kilomètres au nord de notre chemin d'arrivée. Ici, les montagnes étaient encore difficiles et d'aspect sauvage, mais beau- Coup moins qu'à l'endroit où nous les avions traversées dix Jours auparavant; nous y rencontrâmes nombre de villages avec lesquels je faisais en passant un traité d'alliance.

[I y avait cinq nuits que je n'avais pas dormi, cinq Jours que je marchais : j'étais exténué. Pendant les rares repos, je mettais ma natte à l'ombre d'un arbre et je sommeillais une heure: je m'alimentais uniquement avec de l'extrait de viande et du lait, me contentant de mâcher, tout en marchant. un peu de beltong que je prenais dans ma poche. À la faveur de la lune, on voyageait jusqu’à une ou deux heures du matin sans désemparer; puis, après une courte halte, on repartait; ces ascensions de nuit, ces descentes dans les vallées sombres, ces fardeaux sous lesquels les hommes peinaient, le froid intense qui recommençait à se faire sentir à cette altitude, tout rendait ces parcours nocturnes lents et pénibles; enfin les hommes demandaient grâce et on s’arrêtait, toujours sur une crête. On voyait les feux que nos alliés allumaient sur les montagnes voisines comme signaux; nous placions les nôtres bien visibles et isolés sur le sommet, tandis que les hommes faisaient leur flambée sur le versant, à l'abri de quartiérs de roche.

Un feu voulait dire : tout va bien; deux signihaient : danger. Dans l’un et l’autre cas, le tambour annonçait de village en village la marche de l’en-

nemi. C'était autant pour les indigènes que pour nous que ces avertissements étaient donnés ; tous ces montagnards, à la moindre alerte, se seraient réfugiés dans quelque caverne, dans quelque souterrain connu deux seuls, où 1ls gardaient déjà

leurs semences et leurs objets précieux ; l'ennemi neût trouvé en arrivant que des villages abandonnés.

Aussitôt arrêté, Jeusse voulu me coucher et dormir. Impossible, hélas! Je quittais bientôt ma natte et, assis à côté du foyer, je surveillais à la lorgnette les feux en vue sur les autres crêtes, les uns rapprochés. et distincts, d’autres plus éloignés et se voyant comme de petites lueurs jusqu'à sept ou huit kilomètres. Le tambour résonnait-1l, J] appelais immédiatement auprès de moi un ou deux indi genes ou l'esclave de Chérif, el lon écoutait en silence les boum-boum, qui s'entendaient distinctement dans la nuit. Combien de fois, pendant cette retraite, la caravane ne s'est-elle pas arrêtée dans sa marche pour prêter l'oreille? On traduisait. C'était le plus souvent des communications de village à village, lesquelles ne nous concernaient pas : alors on repartait aussitôt, rassuré.

C'est au moyen de ces signaux que J'appris que l'ennemi avait passé la deuxième eau, c'est-à-dire la rivière l'ounda (la première étant le cours inférieur de la Louizi ; la troisième, les affluents de la Nyamba). IT pouvait être deux heures du matin lorsque là-bas, là-bas, tout à l'horizon, sur le faite le plus éloigné, un deuxième feu apparut à côté du premier. Aussitôt toutes les collines environnantes de répéter le signal En même temps le tambour

envoyait la nouvelle, qui fut transmise de village en

village ‘et enfin, à la sixième fois, arrivait à 1,500 mètres de nous sur la montagne voisine. La «dépêche» nocturne disait : «La guerre vient beaucoup d'hommes ont passé la deuxième eau au coucher du soleil; ils y ont campé. »

Voyons, me dis-je en prenant mon journal 15 mulles avant-hier et 18 hier font 33 milles que nous avons parcourus : l'ennemi n'est donc plus qu à 50 kilomètres de nous; il gagne visiblement. (Je commençais à mettre un certain amour-propre à ne pas me faire prendre...) Attention! voilà encore linfernal tambour! Ecoutons!... Les Baloubas traduisent : « L'ennemi s'était arrêté pour manger: il reprend sa marche. »

En avant nous aussi! m'écriai-je, donnant le signal du départ, et nous voici qui repartons par la

est couchée

nuit noire à travers les gorges; la lune € ]

et quelques torches de paille guident la caravane dans les endroits difficiles.

Le jour se lève sur ce tableau de misère : des hommes, las de fatigue, amaigris par le manque de nourriture et de sommeil, grimpent lentement au flanc escarpé des montagnes : c'est le dernier effort. Je les suis, mécaniquement, comme en un rêve: mes forces ne tarderont pas à me trahir; une irrésistible envie me prend de me jeter à terre, n'importe où, et de dormir longtemps, longtemps, longtemps.

Vers le milieu de la journée, on se repose deux heures à l'ombre, tandis que des sentinelles veillent sur la cime voisine dans l'attente d’un signal. À trois heures, on repart ; je suis pris de vomissements : à la fatigue viennent encore s'ajouter des nausées et des étourdissements. Enfin, la nuit, je m arrête avec l'intention de prendre coûte que coûte

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