‹ La traversée de l'AfriqueChapitre 54 sur 106 · IP · texte numérisé non relu

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pusillanimes même, comme les Magandjas ou les Azimbas, en venir aux mains autour d’une carcasse d'animal; quand, à chaque instant, les Atchécoundas, relativement polis et civilisés, se battent au couteau pour le même motif, comment douter un instant de l'issue de cette discussion entre deux cents cannibales avides de viande, ivres de convoitise, armés de flèches empoisonnées et de lances, tous gens appartenant au plus bas échelon de la race humaine ? J'essayai de m'interposer ; on finit par m écouter. Je promis un autre éléphant aux mécontents s'ils laissaient leurs camarades disposer en paix de ce que je leur avais donné. Comme on refusait avec des cris, je proposai alors aux porteurs de prendre seulement un éléphant et de donner l’autre, quitte à en être indemnisés plus tard avec un autre animal ou bien en étoffe, si la chasse ne me favorisait pas. Non seulement cette proposition n'eut aucun succès, mais on ne me laissa pas le temps de trouver mieux : une immense clameur retentit et les deux partis se séparèrent aussitôt, les mécontents s’éloionant à reculons d’une centaine de mètres, tandis que les autres se portaient devant les éléphants, entre ceux-ci et leurs nouveaux ennemis. En même temps commençaient les danses de guerre.

Impuissant à empêcher le conflit, je me retira à distance avec mes trois hommes du Zambèze, les Baloubas qui m'avaient accompagné à la chasse ayant pris parti pour les défenseurs du droit. Je choisis un endroit où, à l'abri des flèches, je pourrais comme un arbitre juger des phases du combat.

« Puisque ces forcenés, pensais-je, ne trouvent pas moyen de se calmer autrement qu'en s’entre-tuant, laissons-les faire, mais restons neutre; si Je tire sur

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l'ennemi, J'aurai tort, parce qu'ils sont envoyés par le chef pour être mes porteurs et que, somme toute, ces gens sont tous du même village (1); peut-être ne se feront-ils pas trop de mal à cause de cela, et le combat se bornera-t-il à une démonstration attendons. »

Les danses de guerre consistent en contorsions, sambades ou sauts divers; tout en faisant des «monômes» qui s'entre-croisent, on brandit des sagaies et des arcs, on frappe en cadence sur l'osier des boucliers; derrière chaque groupe, plantées en terre, se dressent les grandes lances, qui ne paraissent pas devoir être utilisées pour le moment.

On entonne des chants de guerre ou plutôt des vociférations prolongées... En fermant les yeux, il me semble que j'assiste, à Paris, à l'ouverture de la Bourse du midi; en réalité, jamais scène africaine ne fut plus tragique : ces deux phalanges de sauvages sur le point d'en venir aux mains, les cadavres des éléphants, la plaine tranquille, les monts Mitoumbas, qui s'élèvent au fond dans le ciel, tout donne à ce tableau un caractère inoubliable.

Tout à coup une autre clameur éclate et les danses s'arrêtent ; les Baloubas se font face et, au pas de course, se précipitent les uns contre les autres. À vingt mètres à peu près, chaque homme s'arrête, bien dissimulé derrière son immense bouclier, qui le protège admirablement, et, se portant soit à droite, soit à gauche, lance, au moment où il le croit propice, une sagaie sur son ennemi; on voit ainsi des bras qui s'élèvent et s’abaissent, des

(1) Je me trompais : je sus plus tard qu'ils appartenaient à des villages différents.

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