‹ La traversée de l'AfriqueChapitre 57 sur 106 · DOI PR QT ANNE VTE · texte numérisé non relu

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quelques heures de repos. A cet effet je fais étendre ma natte auprès d’un bon feu, je me réconforte avec du lait. Mais le sommeil ne vient pas; la surexcitation nerveuse est telle qu'au premier coup de tambour je me lève en sursaut, je vais voir j'écoute. Depuis la veille, je suis en proie à une ob session terrible : il me semble que je vais tout perdre, je vois l'expédition dispersée et mes projets défnitivement ruinés; mon énergie, qui s'endort sous la fatigue, cette idée la fouette à un tel point, que Je suis incapable de prendre le repos qui m'est nécessaire, et je repars à minuit, aussitôt que les si-

onaux m'apprennent que les poursuivants ont passé Lakassa à la nuit.

Lakassa! un petit village sur la Nyamba, à trente kilomètres à peine! Ils ont, par conséquent, gagné sur nous vingt kilomètres, plus notre parcours d'hier, que j'estime à quinze. Décidément la rencontre esi pour demain! Toute la nuit se passe en marche, sans faire malheureusement beaucoup de chemin à cause de l'obscurité et de la difficulté du terrain; il faut se souvenir que nos ennemis n'ont que leurs armes à porter, et, dans ces conditions, un indigène accomplit des parcours considérables, tandis que mes hommes sont chargés. Quant à moi, Je suis d moitié mort par suite de manque de sommeil.

Ma plume est impuissante à décrire ces jours de misère, à analyser les souffrances physiques et morales que j'ai endurées. C’est dans ces circonstances que j'ai connu cette sensation de profond découragement, cette insouciance absolue de la vie, qui s'appellent le désespoir!

Mais je reprends mon récit.

Après Lakassa commencent les montagnes éle-

vées, nues et granitiques ; il n’y a plus de sentiers où l'on puisse trouver notre trace; nous avons fait disparaître tout indice de campement, dispersant les cendres au vent, emportant les tisons à mi consumés pour les jeter dans la première ravine venue; les Baloubas affirment qu'on ne peut nous suivre dans ces gorges où le pied ne laisse aucune marque. C’est peut-être le salut; mais Je n y compte plus; je fais un effort néanmoins pour mettre entre moi et mes poursuivants quelques kilomètres encore; je n’ai plus d'espoir : je sens que, si je tombe, je ne me relèverai plus : je m’acculerai dans quelque coin. et jy attendrai l'ennemi. Pour comble d'infortune, nous sommes peut-être privés désormais d'auxiliaires : je n’ai vu depuis le matin aucun village; tous ces jours derniers, chaque fois que nous en avons aperçu, j'ai envoyé un cadeau et fait raconter mon histoire; mais aujourd'hui les yeux exercés des indigènes n'ont rien découvert sur les aspérités rocheuses, et ce soir nous n’aurons pas de SI2naux.

La nuit venue, nous faisons, en nous trainant, l'ascension d’une cime élevée d’où l’on découvre les environs, et, à ma grande joie, j'aperçois plusieurs feux appartenant à des villages que nous avons laissés, sans le savoir, à notre gauche et où nous n'avons pas envoyé d'émissaires; ces feux prouvent que ces gens correspondent pour leur propre sécurité et non pour la mienne : mes Baloubas étaient donc dans le vrai en disant que, jusqu'à la Loukouga, on savait jour par jour qu'une expédition ennemie était en marche ainsi qu’un blanc.

Dès huit heures, nous vimes comme d'habitude les deux feux, et le tambour commença un signal

que nous neûmes pas le temps d'interpréter, car au même moment l’un des feux était supprimé ; de cime en cime, de crête en crête, nous vîmes graduellement une des petites luéurs disparaître, ne laissant subsister partout qu'une seule flamme, et le tambour raconta bientôt une histoire qui me remplit d'émotion et de joie :

« L'ennemi a tourné vers le sud en arrivant aux montagnes; revenant ensuite sur ses pas, 1l est entré dans les gorges, puis en est redescendu et enfin a rebroussé chemin vers midi! 11 campe à la Nyamba ce soir!»

On avait perdu nos traces! Les cent Baloubas de l'expédition poussèrent un hourra auquel Je me Joignis de tout mon cœur, . mon peu de disposition à la gaieté, et les échos des environs répercutèrent à l'infini ce Se cri de soulagement et de liberté.

Cette retraite de l'ennemi lui faisait perdre trente kilomètres. En y ajoutant notre étape du Jour, c'était cinquante kilomètres qui nous séparaient de lui, dans le cas, fort douteux, où 11 eût voulu repren dre la poursuite.

Le lendemain soir, chacun de nous put contempler avec un soupir de satisfaction la pente graduelle qui indiquait la fin des montagnes, et un dernier effort nous amena sur les bords de la Loukouga, où le chef d’un grand village, au courant de mes misères, nous réservait un fort bon accueil, ce qui signifie qu 1l ne se fit pas trop prier pour nous vendre des vivres.

En cet endroit, la Loukouga est encaissée par de hautes montagnes ; entre celles-ci et le fleuve se trouvent de grandes plaines marécageuses et

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