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Nous continuons à descendre le Congo, toujours vers le nord; la largeur du fleuve reste de six à sept cents mètres; son courant n’est que peu prononcé. Nous faisons halte un jour à Lokandou pour faire sécher nos effets, car les pluies nous ont fort maltraités; ]Jy photographie des Ouaguinguélés; j'assiste à un marché de bananes où on aurait pu trouver à bon compte le chargement de plusieurs navires; ces fruits sont tellement communs dans la région que leur valeur est presque nulle.
À Lokandou, les Belges ont établi un poste que l'on fortifñiait, au moment de mon passage, contr une agression éventuelle des révoltés.
51 ceux-c1 men donnent le temps, je veux essayer de passer le plus vite possible; car, une fois maîtres des bords du fleuve, les brigands barreront le che min à tout le monde. Nous quittons donc Lokandou hâtivement et nous voguons silencieusement en lonceant la rive gauche.
Vers le soir, nous manquons de tomber au milieu d'un détachement de rebelles. Voici comment : les baguénias venaient d’atterrir pour passer la nuit dans un petit village situé sur la rive gauche, à quelques heures de Kiroundou, et nous prenions nos dispositions pour la nuit; le crépuscule arrivait, car on avait navigué ce jour-là plus que d'habitude, faute d’avoir rencontré un village. Après avoir amarré les pirogues, on commençait à en sortit les provisions, les nattes, les marmites, qui forment le bagage des noirs, et on se préparait à allumer des feux, lorsque, sur la rive droite, c'est-à-dire sur la berge en face de nous, nous entendimes plusieurs coups de fusil, puis, après un moment de silence, des appels et de nouvelles détonations.
La nuit ne permettait pas de distinguer les gens, mais on les enter demander des pirogues.
dizaine de ces embarcations étaient attachées à ss rive, et nous vimes les indigènes, nos hôtes, y
ransporter à la hâte ustensiles et vivres; avant que nous ayons pu obtenir aucune explication, les habitants s’entassèrent sur leurs troncs d’arbres creusés les remplissant au risque de les faire couler, et, sans plus s'occuper de nous, ils se mirent à descendre le fleuve pendant que le reste de la population, n'ayant pu trouver de place dans les pirogues, s'éloignait par la voie de terre.
Pendant que ces braves Ouaguinguélés déména-
geaient sans tambour ni trompette, nos bag 1énIas réprenaient leurs places dans nos pirogues. I] fallait fuir : les révoltés venaient d’arriver sur la rive droite, et ils avaient, disait-on, tué tous les mdigènes quils avaient rencontrés.
Aussitôt nous poussons au large et, sans bruit, rasant la rive, tandis que des appels nombreux continuent à se faire entendre en face, nous descendons au fil de l’eau, laissant le village aussi désert maintenant qu'il était peuplé un moment auparavant. Vingt-cinq minutes après, nous passions devant le campement des révoltés ; de grands feux allumés éclairaient les arbres jusqu'a leur sommet tandis qu’un brouhaha de voix indiquait la présence d'un grand nombre d'hommes. Ce bruit cessa tout à coup. Nous aurait-on vus? Des individus causaient sur la rive, et si grand était le silence qu'on les entendait distinctement, malgré léloignement ; les officiers de l’escorte s'étaient rap] rochés de moi, et nous naviguions presque bord à bord; la nuit était noire, et, comme nous rasions la forêt, nos
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grandes embarcations ne furent heureusement pas aperçues. Mais le silence indiquait qu'on avait des SOUpÇOnSs; si ceux-ci s'étaient confirmés, nous eussions reçu des sommations d’abord et des feux
( ae salve ensuite, ce qui eût été assez nn. dans notre position : d’un côté, le fleuve était rofond; de l'autre, l'épaisseur de la végétation " l'obscurité nous empêchaient de distinguer les rares endroits où l’on pouvait atterrir.
Tous nos gens étaient muets ; les baguénias pagayaient sans bruit, lorsque devant nous des taches noires apparurent sur le fleuve ; elles devin-
‘ent bientôt plus distinctes : c'était des pirogues. Mais qui les montait ? De ES des ennemis?
Etaient-ce nos villageois en fuite? Autant de questions très graves, car un cri eût suff pour donner l'alarme. Nous avions entendu les révoltés demander des pirogues, mais peut-être en possédaient-ils déjà un petit nombre. Le mieux était de Nous rapprocher rapidement de ces gens sans dire un mot.
Les armes s’abaissent et se chargent en silence chacun se tient prêt; 1l fait si noir qu'on distingue à one son voisin...
Nous faisons tre e de rames et, rattrapant bien tôt une des pirogues, nous en saisissons solid ement le bordage : heureusement un des fuyards se fait connaître à voix basse : ce sont nos Ouaguinguélés qui s'avancent péniblement. Nous en prenons plusieurs à bord pour alléger leurs embarcations près de couler; mais, pendant ce transbordement, un d'eux tombe à l’eau avec une exclamation... Aussitôt la rive opposée s’éclaire de lueur s; une détonation ne tarde pas à suivre et une balle passe en
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siflant au-dessus de nos têtes, tandis qu'on nous crie, d'après ce qui nous est traduit : « Amenez votre pirogue, ou nous allons vous couler!» Nous faisons répondre par un de nos hommes qui parle bakoussou : «Ne tirez pas, on y va, nous sommes des amis,» tandis que, plus silencieusement que Jamais, nous glissons dans l'ombre, nous éloignant de plus en plus, et bientôt nous sommes hors de portée des coups des rebelles.
Cinq minutes après, des feux de salve, heureusement mal dirigés, nous apprennent qu’on a deviné notre fuite.
En plein jour, nous n’eussions eu d’autre ressource que de nous jeter dans la végétation en lais- Sant les pirogues recevoir les balles, Remarquons, d'ailleurs, que nous n’aurions peut-être pas vu l’ennemi dissimulé dans la forêt. Grâce à l'obscurité, au contraire, notre retraite était assurée: on eut beau tirer sur nous et nous appeler, tout fut inutile, et nous pümes achever notre voyage en paix. Vers le milieu de la nuit, nous accostâmes à un village où nous passâmes quelques heures; au matin, nous étions à Kiroundou Le lendemain, un détachement d'indigènes prenait à une troupe isolée de révoltés un canon de campagne et un fusil Albini qu'on apporta au chef de poste de Kiroundou, en signalant la retraite des rebelles vers l'intérieur. La rive droite étant désormais sûre, je pris congé de mon escorte et de ses aimables officiers, qui restèrent à Kiroundou par ordre supérieur, et je continuai seul mon voyage avec mes deux pirog'ues.
Les opérations des Belges commençaient à ce moment contre les insurgés ; je savais qu’une co-
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| lonne venant de Nyangoué marchait contre les
y à! | halles ina 117 *e a 1]: 1t > le . -aN(COt 5 -e ] is l AE: 10 TÉDÈLIES, qu une autre allait à leur rencontre de Lokandou, tandis qu'une troisième expédition, sous
| lés ordres du commandant Henry, les cherchait plus
al au nord. Pris entre trois feux, nés devaient fatale- MEL ment se rencontrer avec un des détachements; ce | fut, en effet, ce qui arriva. Refoulés du fleuve par la colonne de Nyangoué et de Lokandou (1), Îles | révoltés tombe le { RER HS :
| commandant HE UT sar "|: ntes lé > 1] anrit lec ca ns les nan
sanglantes défaites; 1l reprit les canons, les muni
rent dans les PARREES battus par lenry, et celui-c1 leur infligea deux
tions, les effets du baron Dhamis et de ses infor-
L 4 : ee a à eg A | REA SR , a A SP es : 2 tunés compagnons; 1l fit de nombreux prisonniers | k + 00. AS NBA DH \ ES a re Te SUR LS | et mit en déroute « omplète le reste des rebelles après une longue poursuite nn
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audace et une ténacité extraordinaires. Avec la | -a| | Re FPE PPT ampagne arabe, cé tte victoire a été un des faits
militaires LOS DIiUS | Hi AT QU à ble: GK 1 OCCUPALIO!]
| LA belge au Congo.
| | Ce n'est que plus tard que j'appris ces nouvelles, | A lors de mon arrivée aux cataractes. Pour le moment, | délivré de la préoccupation pémible de tomber au | pouvoir des révoltés, je continuai tranquillement | mon voyage et mes études. J'arrivai ainsi à Oua- | boundou (Ponthi rville), qui est un des points où 4 le Congo se es le plus majestueux; sa largeu: 1 y est considérable; un affluent important, le Lilou,
se Joint à lui en cet endroit et de grandes îles |
visent en plusieurs bras.
(1) C’est l'approche de cette colonne qui leur fit quitter les rives du fleuve peu après notre passage.
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CONGO MOYEN. — Je tambour à signaux. |
TE mA à à DU ZAMBÈZE AU CONGO FRANÇAIS 235 f !
Nous avons quitté la patrie des Ouaguinguélés et fit fl + nous nous pass maintenant au milieu de nou- Li 1e à | velles peuplades. D'un côté du fleuve, voici les Re Ouabilas, qui peuplent la partie occidentale, et, FAT Re " de l'autre, les Ouakoumous. Ces gens ne se font at 4\; À à pas de coiffure spéciale; ils sont armés de flèches LT | et se peignent le corps au carmin, comme leurs voi- EE fe à | sinS; Jen ai vu quelques-uns avec des touffes de fie TES plumes sur la tête. Les femmes portent les fardeaux HER sur le dos comme chez les Ouaguinguélés. tale Ces deux peuplades sont les dernières que nous Met rencontrons sur le haut Congo ; il est probable qu'il it 14 en manque à mon énumération, soit qu’elles habi- APRES | tent l'intérieur et que je n'aie pu me mettre en | 16 contact avec elles, soit que mes renseignements Des aient été incomplets ; mais chacune de celles que 4 Le J'ai citées a des caractères bien marqués qui la dis- ee timguent de sa voisine. Quelques usages y sont com- HS (LE te muns à toutes; par te is l'emploi du tambour à th) es signaux, dont Jai parlé à propos de mon voyage | | | 1
dans l'Ouroua et sur lequel le moment est venu de | donner quelques détails. FR TS Le tambour à signaux change de forme ou de | cp mais 1l sert nidhénent entre les diffé- ‘entes tribus, à transmettre des nouvelles et à échanser des communications. J'ai fait à ce sujet, pen-
dant ma descente du Congo, plusieurs expériences LA qui m'ont semblé très concluantes. (I NS M'étant un jour installé à côté du tambourineur, ne je fs communiquer à un village situé sur la rive A. OF posée plusieurs ordres qui furent immédiatement k | exécutés ; la largeur du fleuve étant de six à sept HUE ! ‘4 cents mètres, Je me servais d’une lorgnette pour À 1 suivre les mouvements. Je fis signaler : A 4 2| d
1° De chercher des bananes et de les porter sur la plage ;
2° De les placer dans une pirogue;
3° De remonter sur la plage;
4° De prendre les bananes et de les mettre dans une case ;
5° D’appeler trois hommes et trois femmes, puis de:les renvoyer;
6° Enfin de venir avec une certaine pirogue chercher un cadeau.
Toutes ces indications furent exécutées — la dernière surtout — sans aucune hésitation.
À l'aide du tambour, les indigènes sont prévenus deux et quelquefois trois jours à l'avance qu'un Européen monte le fleuve avec telle ou telle escorte, accompagné de tant de gens, etc. Dans l'intérieur, le tambour n'est pas moins employé ; c'est pourquoi les expéditions européennes trouvent souvent déserts des villages qu’elles projetaient de surprendre, ou bien, croyant tourner l'ennemi, elles tombent dans des embuscades qu'il a eu le temps de leur préparer. Stanley, lors de sa descente du Congo, se plaint de l’affreux tam-tam qui ne cessa de battre péndant des semaines. Il est peu flatteur pour nous de constater qu'à la fin du siècle dernier, avant l'invention du télégraphe aérien, nous étions bien moins avancés que les naturels du haut Congo, en fait de communications rapides.
Pendant notre descente du fleuve, le tambour était une de mes distractions; il y avait toujours dans l'équipage au moins un indigène qui connaissait les signaux, et je me faisais traduire ceux que nous entendions. Quoique cela puisse paraître étrange, ceux qui font profession de tambourineur
sont peu nombreux, et, parmi les naturels des deux sexes, la majorité ne sait pas traduire ou transmettre une phrase de leur code conventionnel ; 1l est certain qu'il y a un apprentissage à faire et que ce genre de téléphonie compte peu d'initiés.
La faune est assez rare sur le fleuve, je l'ai dit, et j'étais obligé, pour chasser, de débarquer et de m'enfoncer dans la forêt. Sur le Congo, nous ne voyions que quelques rares oiseaux aquatiques ; en revanche, d'innombrables vols de perroquets gris passaient en sifflant toute la journée. Je me suis nourri ainsi pendant quelques jours de jacquots à toutes les sauces. Les jeunes sont assez fins, mais les vieux sujets, coriaces; on ne peut qu'en faire de la soupe, et encore! Un vieux coq de quatre à cinq ans est réputé chez nous comme un morceau récalcitrant : que dire alors d’un perroquet dont l’âge peut varier entre soixante et cent ans ?.…..
Le poisson du Congo offre quelques espèces très délicates, et nous en avons acheté et pêché assez pour varier notre ordinaire.
J'ai remarqué sur le haut du fleuve une quantité considérable de mouches tsétsés ; J'en ai même capturé de quoi remplir un flacon. C’est toujours le diptère que jai déjà maintes fois décrit (1). J'ai étonné plus d’un Européen en lui en révélant l’existence. La tsétsé ma semblé plus rare en aval des chutes de Stanley, mais elle paraît habiter la forêt équatoriale à peu près partout. Les indigènes lui donnent plusieurs noms selon les régions : #san£a,
(1) Du Cap au lac N'yassa, p. 141.
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EE {| nguëékoua (1), nchingou (2). Sa présence explique rons des cataractes; la mouche pique les bestiaux
LU ë que les Arabes perdent souvent du bétail aux envilorsqu'en pe ils s'éloignent trop des lieux habités : J'ai déjà dit que l’insecte évitait avec soin les abords des villages.
La monotonie du voyage est rompue après Ouaboundou, car nous commençons le passage des premières cataractes un peu importantes; dans ces parages, le fleuve se trouve comprimé entre des masses rocheuses qui encombrent son lit et réduisent sa largeur d’une façon incroyable. De sept à huit cents mètres, le vaste et majestueux Congo se réduit, à Bamanga, à 75 mètres seulement. On juge de la profondeur, du courant, des flots d’écume des remous, des tourbillons, des sauts de cette énorme masse d’eau ainsi étranglée. Les cataractes
d'Ouaboundou se divisent en D isiirs séries de rapides qui sont : Ouaboundou proprement dit, Kissoui, Bamanga, Ouaniérokoula, Quéoué, et enfin les chutes de Kissangano, auxquelles Stanley a | l donné son nom. Entre ces divers obstacles le AL TET | fleuve est navigable sur des parcours plus ou moins longs (3).
| Nous avons donc à répéter plusieurs fois l’opéra- ! tion qui consiste à décharger les pirogues en arri- | vant aux endroits dangereux, à faire transporter ; nos bagages par la voie de terre, de façon à con-
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tourner les « cataractes, à faire passer les pirogues à Pa |
1) En langue loukounga.
En langue bakoussou.
A Bamanga, il existe un petit lac dont les eaux
s’écoulent dans le Congo.
: Li DU ZAMBÈZE AU CONGO FRANCAIS. 239 3 nant vide dans les chutes, à nous réembarquer avec nos L colis et à reprendre notre voyage : opération longue AU et ennuyeuse. qi Les indigènes (des femmes généralement) por- re nliil tent les fardeaux sur le dos, à la mode du pays; : ils effectuent ces transports en échange d'un paiement minime. ÉNEULE Ce sont les habitants des villages voisins qui font di
le dur métier de passer les rapides; on je remet les pirogues vides en amont, ils vous les rendent en aval. Ayant grandi dans 46 bruit assourdissant des cataractes, ils connaissent chaque récif, chaque écueil, chaque tourbillon; personne mieux qu'eux n'apprécie le danger, n’est plus apte à le braver; un faux coup de barre, un instant d’hésitation, et la pirogue, prise par le travers, sera roulée, mise en pièces, tandis que l'équipage, entrainé dans le courant, se brisera contre les rochers. Les accidents de ce genre sont nombreux.
À deux reprises, voulant juger par moi-même de
l'impression que produit le passage des rapides, Je
reste avec les pagayeurs dans la pirogue vide, après avoir expédié mes bagages en toute sécurité par la voie de terre sous la surveillance de mes hommes. Une fois débarrassés du chargement, les canotiers prennent leurs dispositions pour un bain éventuel ; attachent les quelques objets restant dans la pirogue, et, bien installés, arc-boutés sur leurs pagaies, qui vont servir de gouvernail, ils se dirigent vers
enlevant leur pagne, qui pourrait les gêner, ils Hire
l'endroit dangereux. La pirogue, AU ou petite, devient à partir de ce moment un fétu de paille, un jouet, un bouchon. Impuissants à a conduire, les pagayeurs parviennent à grand'peine, par des
coups de barre vigoureux, à lui conserver une direction; d’abord indécise, l'embarcation arrive dans le courant, et dès lors sa destinée et la nôtre sont à la merci des éléments : les têtes noires des rochers, la crête aiguë des écueils, passent avec une rapidité effrayante; les détails de la rive apparaissent, grandissent et s’enfuient; les arbres se poursuivent, pendant que le grondement des chutes couvre les cris des canotiers comme un tonnerre continu... Tout à coup l’avant plonge au milieu d’un flot écumant, une masse d'eau retombe et remplit à moitié l’embarcation, tandis qu’à travers un rideau d’éclaboussures et d'écume pulvérisée rochers, végétaux et terre continuent à s’éclipser avec une vitesse verti. gineuse... Nous venons de franchir une cataracte!
Personnellement j'ai éprouvé dans ma pirogue la sensation désagréable d’une impuissance absolue dès que le malheureux tronc d’arbre est lancé dans ce courant de vingt nœuds à l'heure, on sent qu'aucune force humaine ne peut plus intervenir ; en raison même de ce courant, le gouvernail est presque inerte; on est ballotté, emporté; tout tourbillonne; la vision rapide des objets qui vous croisent vous fait tourner la tête; on murmure instinctivement : « À la grâce de Dieu!»
Les rapides de Bamanga et de Kissangano sont les plus violents ; ceux de Quéoué, plus bénins, durent plus de deux kilomètres. Quéoué est un petit village situé presque mathématiquement sur l'équateur (0°247”). J'y passe une nuit, et Jatteins les cataractes de Stanley le lendemain.
En somme, la partie navigable du haut Congo cesse en aval d’'Ouaboundou, et la série des ra2pides que je viens de décrire commence là. Je peux
CHUTES DE OUABOUNDOI
Un sentier dans la forêt longeant les cataractes.
ajouter qu'en aval des chutes de Stanley finit la partie vraiment intéressante pour moi : là s'achève mon voyage d'exploration proprement dit.
Passé les cataractes, nous aurons encore 400 kilomètres environ de pays curieux, à peu près jusqu’à Upoto; puis nous allons rencontrer les premières traces de la civilisation : nous verrons des vapeurs sur le fleuve, des établissements sur les rives Malgré moi, devant cet envahissement graduel, je ne puis me défendre d’une certaine tristesse. Adieu, mœurs primitives, peuplades non encore corrompues par l contact européen, paysages sauvages! Adieu, l'Afrique vraie, en un mot, celle dont l'étude passionne le voyageur avide de découvertes et l'entraîne, au péril de sa vie, vers les aventures! Adieu, calme et sérénité des régions inexplorées! Adieu, vie errante et libre sous un beau ciel clément! Adieu, liberté absolue de faire et de penser! Tout cela disparaît pour faire place à la civilisation, à des Européens affairés, bilieux, médisants, jaloux les uns des autres; à des indigènes astucieux, âÂpres au gain ; à des pays sillonnés de locomotives où de vapeurs dont le sifflet strident fait fuir jusqu'aux oiseaux, à des routes tirées au cordeau, jonchées de débris de Journaux ou de boîtes de conserves vides; à des agglomérations de maisons qui prennent le nom pompeux de ville, quoique les rues y manquent, et la cordialité aussi, où l’on n’a aucun agrément, mais où se retrouvent en revanche toutes les vexations, toutes les obligations que l'autorité locale accumule dans les grandes métropoles. Les charmes de l'Afrique se sont envolés : il ne reste plus que la fièvre.
Après avoir vécu dix ans sous la tente, comment
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