‹ La traversée de l'AfriqueChapitre 70 sur 106 · CHEZ LES ANTHROPOPHAGES · texte numérisé non relu

CHEZ LES ANTHROPOPHAGES

Le canniba'isme : ses sources, sa raison d’être. — Sa disparition sous l'influence européenne. — Candeur des peuples primitifs. — Je me fais passer pour anthropophage. — La chair de l’homme, de la femme et de

l'enfant. — Les morceaux de choix. — La graisse. — Les amateurs de viande crue. — Le boucanage de la viande. — De quoi la chair humaine a le goût. — Les mangeurs dé cadavres derrière les armées, — Ceux qui mangent leurs morts. — Pygmées anthropophages. — Façon d'exécuter les esclaves. —— Achat

de viande sur pied. — Résignation stoique du noir. — Fin prochaine du cannibalisme.

On a dit très justement que l’'anthropophagie nest en somme que l'amour de ses semblables poussé à l’exagération. Cette philanthropie excessive, qui n'est pas entrée dans nos mœurs, bien au contraire, constitue l'originalité scrande de certaines peuplades africaines, et j'ai essayé de réunir. pendant les quelques mois qüe j'ai passés chez elles, des renseignements de nature à m'éclairer sur la façon dont ces cannibales opèrent.

Ce n’est pas le lieu d'entreprendre ici un plaidoyer contre ces usages barbares : nous sommes tous d'accord sur leur monstruosité. Je me bornerai

à une simple étude prise sur le vif, à un document ethnographique.

Aussi resterons-nous un instant encore dans le haut Congo, et, avant de gagner les régions Civilisées, je consacrerai quelques mots à l'anthropophagie ainsi qu'aux indigènes chez lesquels elle est en usage.

Il convient de dire tout d'abord qu'en général les membres d'une même famille ne se mangent pas entre eux; je ne connais d'exception à cette règle que chez les Basokos, dont Je parlerai tout x l'heure. Il est également peu fréquent de voir des individus de la même tribu s’entre-dévorer.

Les principales sources qui alimentent le gardemanger des cannibales sont, avant tout, les guerres continuelles que se font les différentes peuplades entre elles et les campagnes de razzias opérées par le fort contre le faible pour se procurer des esclaves. À la suite de cès conflits, il y a toujours de part € d'autre des morts et des blessés appartenant à l'ennemi, et ils sont mangés; parmi les prisonniers, les hommes subissent presque toujours le même sort, tandis que les femmes, ayant une valeur considérable, sont conservées comme esclaves; en effet, elles travaillent, elles augmentent par leurs enfants la richesse du maître; elles doivent à ces qualités d'être souvent épargnées. Appréciée comme instrument de travail, la femme est, d'autre part, extrêmement recherchée comme aliment par certaines peuplades qui préfèrent de beaucoup sa chair à celle de l'homme: elle n’a donc que peu de chances d'échapper à l'alternative cruelle : de rester esclave ou d’être mangée.

Les raisons qui paraissent avoir poussé la plu-

part de ces tribus à manger de la chair humaine, c'est, tout d’abord, le manque absolu de viande, par suite de l'absence de bétail, d'animaux domestiques: par suite de la rareté des bêtes sauvages dans les parages de la grande forêt; c'est aussi les hautes quahtés de goût, la saveur p: si ofièee que possède la chair de os à a en croire les ndiuenes amateurs.

La zone peuplée par les anthropophages va du lac Tanganyika, à l’est, au. moyen Congo, à l’ouest, cest-à-dire à peu près jusqu'à l'embouchure de l'Oubanghi. Au nord, elle part de lOuellé et s'étend, au sud, jusqu'au haut Kassai. Mais, dans ces territoires immenses, il y a encore des classifications à faire : le Manyéma, l'Ouroua et la région située entre le Congo et la haute Ouellé sont peuplés par les cannibales les plus passionnés. Il va sans dire que, dans les ie où les Européens ont établi leur influence, il y a comme un mot d'ordre entre indigènes de nier toute inclination à ces coutumes : ils savent que le blanc les réprouve; aussi affectent-ils une innocence absolue, de l'indignation même, lorsqu'on leur en parle. Mais, pour peu que l'on quitte la zone où s'exerce l'influence immédiate des nations civilisées, le cannibalisme

subs 1ste ostens 1b lemei nt, et il subsister: L Encore ainsi pendant longtemps.

Dans les régions où l'Européen est peu connu et où l’on ignore son aversion pour la chair humaine, on ne se gêne nullement pour lui en vanter les quahtés (1). Les Baloubas m'en ont offert de la bouca-

(1) Shweinfurth, Junker, du Chaïllu et tant d’autres donnent là-dessus de nombreux détails qu’ils ont recueillis de la bouche des indigènes.

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née; ils me l'ont offerte avec toute l'innocence d'une conscience tranquille, nou comme nous inviterions un hôte à partager notre ordinaire : ils ignoraient si, dans mon pays, je n'en mangeais pas comme eux. Les Manyémas mont vendu un bracelet d’incisives humaines en me racontant sans hésitation leur provenance. Je me souviens encore d'une trentaine de Baloubas qui se sont présentés à moi comme porteurs avec d'énormes colhers de doigts et de dents humains : ils n’ont fait aucune difficulté pour me dire comment ils se les étaient procurés et dans quel but.

Pour obtenir des renseignements, j'affectais tout simplement de raffoler moi-même de chair humaine, et je demandais mille détails sur le RÉCANEARE et

réparation de cet aliment. Ceux qui veulent étudier les bas-fonds de la société se déguisent en flous, dit-on; moi, je me déguisais, virtuellement bien entendu, en anthropophage. En réponse à une question que me posait un chef influent, Je lui a conté que, dans mon pays, je mangeais chaque matin un petit enfant à déjeuner. Auss tôt 1l proposé de m'en procurer, et je ne suis sorti de cette situation difficile qu’en lui disant que Je ne mangeais que les blancs. Mes hommes du Zambèze étaient scandalisés.

Quant aux Européens qui m'accuseront d'av oir donné à ce sauvage une triste idée de notre civilisation, Je leur répondrai que cela m'est égal, puisque j'en suis arrivé à mes fins en obtenant des renseignements précieux dont, en somme, je les fais profter ici. Si j'avais poussé les hauts . et pris un air cfensé mes interlocuteurs eussent gardé leurs confidences pour eux, et nous ne saurions pas quelle

est la meilleure manière d’apprêter la chair humaine, quelles sont les parties les plus succulentes de notre individu et la façon dont on débite la viande «sur pied» dans le pays.

’artout la chair de l’homme y est considérée comme un régal, un aliment noble, tout à fait de choix; celle de la femme est encore plus tendre; l'enfant est un mets très fin que, dans certaines tribus, on réserve aux chefs. La graisse est particulièrement estimée; on la conserve fort longtemps; elle sert aux usages culinaires et à certaines «médecines» faites par les féticheurs ; elle est d’un jaune plus ou moins semblable au beurre, La graisse du blanc est, paraît-il, tout à fait supérieure. Quelques tribus prétendent qu'elle a le don d’enivrer quand on en consomme trop. Jamais, en aucun cas, on ne mange les intestins, ni le cerveau, ni même la peau ; on a soin d'écorcher le cadavre. Les parties du corps les plus appréciées sont la poitrine et les reins, c'est-à-dire, je pense, ce qu’on appelle le faux-filet. Le sein chez la femme est un morceau excessivement recherché et destiné aux personnages importants.

De tels régals ne sont certes pas quotidiens; il mest difficile de rien préciser, mais je suppose que l'occasion s'en présente de temps à autre; dans certaines régions, la viande se vend au marché, et il est peu probable qu'on y en trouve fréquemment. Au demeurant, les mets habituels sont, comme partout, la banane, le manioc, le millet, le poisson, etc.

Aux usages généraux que je viens d'indiquer, chaque tribu ajoute ses particularités.

Les Bakoussous, les Batétélas mangent leurs esclaves, leurs prisonniers, mais après les avoir fait

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