DERNIÈRES ÉTAPES
Arrivée à l'embouchure de l'Oubanghi. — Le premier pavillon français. — Je renonce au voyage de Franceville. — Loukoléla. — Les monnaies du Congo et les marchandises indigènes. — L'’embouchure du
Kassaï. — Le «Canal». — Le lac Stanley. — Arrivée à Léopoldville et à Brazzaville. — Impressions sur le Congo français. — La «route» des caravanes.
Les dar étapes. — En chemin de fer. — Matadi. — L'Océan. — Enfin!
Le 25 octobre 1807, nous passons à l’embou chure de l'Oubanghi, dont la rive droite est française, Pour la première fois nous revoyons le pavillon national : un petit drapeau 1rboré par un chef indigène sur sa case, en pleine Rouet Puis nous arrivons à Loukoléla, où mon intention première état de quitter définitivement le Congo pour me rendre à Franceville et, de là, en descendant lOgooué, à Libreville : long voyage en pleine forêt, en prévision duquel j'avais gardé mon campement et mon pute 1 de marche. Mais, à mon arrivée à Loukoléla, le pauvre Msiambiri, lentement miné par la nice était hors d'état de supporter de nouvelles fatigues ; de plus, la saison des
pluies battait son plein et, depuis trois semaines, nous recevions chaque jour d’abondantes ondées. Dans ces conditions, comment entreprendre une marche pénible de plusieurs mois dans la haute vécétation? Et puis, — y a-t-1l quelque honte à lavouer ? — étais las moi-même, las de mes trois années de pérégrinations et de misères, las de mes 6000 kilomètres de marche, las de lutter, de mal manger, de mal dormir! J'hésitai à retarder mon retour de sept ou huit mois encore, peut-être, pour faire un dernier M in qui najouterait rien, en somme, à ce que J'avais accompli. Je renonçai donc a mon projet, et je doute qu'aucun de ceux qui mont suivi pendant cet immense trajet m'en fasse un reproche. Qu'on veuille bien se mettre à ma place, quon songe à cette petite expédition qui na reculé devant rien depuis son départ du Zambèze, qui a vécu sur ses propres ressources depuis quelle a quitté l'océan Indien, qui, après s'être butée à mille obstacles décourageants, arrive enfin près du but après trente-cinq mois de luttes! Reprothera-t-on à ces braves serviteurs, qui m'ont accompagné é sans murmure, qui ont souffert avec moi, hmpatience qu'ils manifestent de regagner leur Di N'ai-je pas moi-même hâte de revoir les mens? D'ailleurs, malgré toute notre activité, et en coupant au plus court, il fallut encore trois mois avant que cette satisfaction me fût donnée; il en fallut le double pour que mes compagnons fussent de retour au pays des Magandjas!
Donc, après Loukoléla nous continuons à descendre vers le lac Stanley (Pool), dont 400 kilomètrés nous- séparent encore; en cet endroit, le fleuve, encombré d'iles avec des lignes d'arbres
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qui se reflètent dans l’eau calme et paraissent être au-dessus de l'horizon, rappelle beaucoup le bas Zambèze, où ces mirages sont fréquents; ils sont causés, Je le suppose, par la vapeur d'eau et la orande transparence de l'air. À Bolobo, un peu en aval, se trouve un important marché indigène : la chikouangue (farine de manioc cuite et roulée dans des feuilles habituellement sous la forme d’un gros cigare, qui atteint parfois les dimensions d'un pain de six livres),le maïs,la viande détaillée, les igname les bananes et un peu de canne à sucre, tels sont les principaux comestibles que l’on trouve sur ce marché, ainsi que d’autres denrées : épices, pores, etc. À côté des victuailles, on vend des marchandises de toutes sortes : tissus, verroteries, ouvrages en paille, cuir, fer, laiton, etc. Un indi-
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Les différentes monnaies en usage sur le Congo sont assez intéressantes à noter : à N3 ang'oué, ce sont les #adibas, petites nattes en paille que les indigènes cousent ensemble pour s'habiller ; à Lokandou, le fil de laiton, gros comme le petit doigt, que l’on débite selon les besoins; aux chutes de Stanley, les czokas ou un le 1 portés d'Europe, en partie fabriqués à Nyangoué et à Kabambaré. Après les chutes, l'unité monétaire est le #1/ak0, fil de laiton d'environ quatre millimètres de diamètre, coupé en morceaux dont la longueur varie selon les régions : elle est de
0,42 à Basoko; plus loin, de 0",275; à Léopoldville et dans le bas fleuve, de 0,17.
L'Etat indépendant du Congo a frappé des monhaies, mais jusqu'à présent elles n’ont cours, chez les indigènes, que sur le bas fleuve ou pa irmi les soldats de la force publique.
Je consacre plus loin un chapitre spécial au
développement écot aomIque et industriel — présent et à venir — des régions traversées; Je me
borne donc ici à m occuper du pays et des indigènes proprement dits, qi 10ique nous entrions mainte nant dans la partie du Congo qui est en train de se civiliser et qui commence à être connue. Je veux parler des environs du lac ee
Au moment où nous arrivons à hauteur de l'embouchure du Kassaï, le principal affluent méridional du fleuve, la forêt nous abandonne toujours davantage, à notre grande joie, ne s e manifestant plus que par quelques massifs 6 parpillés sur les rives au milieu de grandes plaines enou ou de collines; enfin cette monotone muraille de verdure spé ait tout à fait après nous avoir accompagnés oi plus de 1,500 kilomètres. C'est sans regret que nous lui disons adieu. À ce moment, la température commence à s'élever et le fleuve 5e rétrécit : nous nous trouvons dans la partie que l’on nomme le canal.
Le canal est certainement l'endroit le plus pittoresque de tout le Congo; c'est celui où l'œil se repose le plus agréable ment sur les environs : de chaque côté, baignant dans le courant, des collines boisées, assez rapprochées pour qu'on en distingue les aspérités ou les détails, pour quon y aperçoive des bouquets d'arbres, de oo e sazonnées, des hyphoœnæ, des assez éloignées pour qu'on
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ne reconnaisse pas que ces arbres sont tout rabougris et que le petit gazon a cinq pieds de haut. On se croirait encore dans le haut Zambèze, tellement les deux, pays sont semblables. Msiambiri et Kambombé en font la remarque comme moi.
À plusieurs reprises, ma longue-vue m’a montré des ro sur ces collines; d’ailleurs, c’est à cette partie du Congo et au Katanga que se borne l'habitat du buffle de Cafrerie; plus haut, on ne rencontre qu'une autre espèce rougeâtre ayant des cornes en forme de croissant.
Avec ses rives accidentées, le cana dant 160 kilomètres. Une ne borassus et de végétation passe à notre gauche. J'aperçois en quelques endroits des écueils à fleur d'eau et des tourbillons: le courant est rapide à cause de l'encaissement du fleuve; la profondeur est de 8 à 15 mètres, au lieu de 3 ou 4; la largeur,
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île couverte de
de 800 environ.
Tout à coup les collines disparaissent, et la vue s étend au loin de tous côtés : nous venons de dé boucher dans le lac Stanley (1). Le soleil se lève au moment où nous y arrivons : ses rayons dorent de grandes falaises rougeâtres que nous aper Evons sur la rive droite et auxquelles Stanley a donné le nom de «falaises de Douvres».
La largeur du lac est d'environ 20 kilomètres : sa longueur, d'autant; au milieu se trouve une grande île; tout autour émergent des montagnes. L'aspect de ce bassin naturel est paisible, quoique le courant soit très violent par endroits. Quelques
re La traduction littérale de pool serait plutôt « l’étar Stanley.
hippopotames, méfiants, se tiennent à distance; nous apercevons sur la rive sud un petit village, Kimpopo, puis un autre, Dolo, station terminus du chemin de fer, où ne se voyaient, au moment de notre passage, que quelques cases indigènes et une ou deux habitations européennes nouvellement construites. Nous traversons le lac et nous apercevons, en face l'une de l’autre, de chaque côté du fleuve, et deux heures avant d’y arriver, deux villes européennes : à droite, sur une petite colline, Brazzaville, la ville principale du Congo français, sur le fleuve; à gauche, sur la rive est, au milieu de nombreux baobabs, Kinchassa, le centre commercial belge. Entraînés par un courant violent, nous passons rapidement devant ces deux localités et nous débarquons enfin à Léopoldville, à une heure en aval de Kinchassa.
Léopoldville est située dans une anse sur le bord des premières cataractes, dont on voit les bouillonnements et dont en entend le bruit continu. Ici cesse la partie navigable du Congo moyen; ici se termine aussi cette partie du voyage.
L'administrateur, auquel je me présente, met à ma disposition une habitation assez confortable, et, pour la première fois depuis bien des mois, je couche dans une maison.
Le lendemain de mon arrivée à Léopoldville, je traverse le Congo et je me rends en excursion à Brazzaville, où M. Gaillard, l'administrateur, me fait un fort aimable accueil: Je me rencontre chez lui avec M. de Béhagle, qui arrive de la côte par le Kouilou, en route pour le Baghirmi. Depuis ma visite aux Pères Blancs sur le lac Tanganyika, c’est la première fois que je me trouve avec des com-
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patriotes, et nous passons avec M. Gaillard une journée très agréable.
J'ai eu occasion de visiter, au cours de mon voyage, la plupart des localités du Congo français sur le littoral : Fouta, sur la rivière Tchissambo, à la frontière nord du territoire portugais; Loango, Mayoumba, sur la rivière Nyanga; Séttikama, Ngové, le cap Lopez, à l'embouchure de l'Ogooué, et enfin Libreville.
Je me suis rendu compte de ce qu'était notre colonie, de ce qu’elle promet, et J'ai pu la comparer à sa voisine belge que je venais d'examiner sous tous ses aspects. Je parlerai plus loin avec des détails techniques du développement économique de ces régions (1); mais je mempresse de dire qu'au point de vue de l'avenir le Congo français réunit, à mon avis, les mêmes avantages que le Congo belge : mêmes richesses du sol, mêmes communications fluviales, mêmes produits naturels,
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donc l'initiative privée au lieu d’entraver sa marche; encourageons les entreprises au lieu de leur opposer des règlements pleins de vexations et de for malités inutiles; prenons modèle sur les Belges, qui savent si bien tirer parti de leur possession en l'administrant d'une façon pratique. Et, pour arriver à ce résultat, modifions presque entièrement
notre système colonial actuel.
Le haut Congo est encore peu connu ; le moyen Congo sort à peine de l'état sauvage; quant au
(1) Dans lAppendice.
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bas Congo, qui est moitié français et moitié belge, bre Ha | il est vraiment pénible pour nous de comparer ac- DES tuellement les deux colonies. Quoique la largeur quon R ee | seule du fleuve les sépare, quel contraste! quelles er: LA | différences frappantes! D'un côté, des vapeurs qui 1 i | : couvrent le fleuve; sur la rive, des fourmilières hu- el maines, des villes qui s'élèvent, des navires en cons- DO UR truction, des sifflements de locomotives, l'agitation, Lu | la vie, l'invasion européenne! Sur l’autre bord, une ii ES petite station avec quelques tirailleurs pour garder ar le pavillon, ou bien une: factorerie isolée : partout HA lie une solitude morne, laissant une impression géné- AS RE
rale de tristesse et d'abandon!
Et pourtant nous savons coloniser; nous avons, quoi qu'on en dise, autant d’aptitudes que les autres to nations; nous disposons d'autant d'énergie, d'autant de courage, et de plus d'argent peut-être! D'où vient alors que nous regardions les autres faire fructiher leur sol, tandis que le nôtre, qui est aussi bon, aussi riche, aussi plein d'avenir, nous le laissons ner || se couvrir de ronces sans seulement chercher à le | défricher ? Un effort suffirait cependant pour nous 2 RON
mettre à même de rattraper nos voisins, malgré leur avance, Mais je doute qu’on le fasse. Puissé-je me tromper! Hélas! je crains bien que, dans cinq ans, le Congo français ne soit, comme aujourd’hui,
comme depuis quinze ans, dans le s/atu quo!
Je reviens maintenant au récit de mon voyage, interrompu un instant par les réflexions qui précèdent.
Après Léopoldville, je visite Kinchassa, localité HAE. voisine, et Je me prépare à partir le lendemain pour Congolo, point terminus du chemin de fer qui
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contourne les cataractes (1). Le 3 novembre, avec 24 porteurs, nous reprenons encore, une dernière fois, la marche à pied; les deux mois passés en pirogue nous avaient un peu ramollis, et nous n'étions pas fâchés de nous dégourdir de nouveau les jambes.
La route des caravanes, ou plutôt le vulgaire sentier indigène qui porte ce nom, traverse, en quittant Léopoldville, une région ondulée, puis un pays de plus en plus accidenté et difficile au fur et à mesure quon se rapproche du contrefort des monts de Cristal, qui barrent la partie inférieure du bassin du Congo.
Léopoldville et ses abords sont infestés d’une petite mouche piquante fort désagréable qui nous accompagne presque jusquà Kimouenzo, station où les missionnaires du Saint-Esprit se sont établis. ]
/ y p + « w . 1 = 4 1: ” s C 7 ke / « np ” PT Aux environs, chantent quelques cailles, les pre-
INI1eres que jentende aepulis fort longtemps.
le premier jour à Mand-
Nous nous arrêtons jallé.
Le lendemain, des collines couvertes d'arbres rabougris et d'herbe rare nous rappellent d'une façon frappante la vallée du bas Zambèze. À noter pourtant une différence essentielle : les ananas,
1e poussent ici librement de tous côtés, comme par-
inconnus à l'état sauvage, sur la côte orienta tout dans le golfe de Guinée; mais nous en trouvons fort peu de mûrs : les milliers de porteurs qui
(1) Quoique la carte qui est à la fin de ce volume indique ce chemin de fer comme complètement achevé, les travaux n’atteignaient que Tampa au moment de mon
passage au Congo, en novempnre 107:
sillonnent les sentiers se chargent de les manger, même verts. Notre marche du deuxième jour nous conduit à Kimbongo ; nous aurions pu aisément doubler ce parcours, qui n’est que de 17 kilomètres environ; mais les indigènes, ayant l'habitude de ces petites étapes, se refusent à les a Les porteurs de cette région me paraissent très médiocres: peut-être l'alcoolisme les a-t-il “Faiblie ou bien 1ls sont restés épuisés par le gros effort don leur a demandé au moment de Phecipation belge? Toujours est-il que, les ayant entendu vanter comme des caravaniers hors ligne, j'ai été quelque peu étonné de les voir arriver à l'étape trois et quelquefois quatre heures après moi, bien qu'avec des
kilos. Mon c: apitan ét es cniamparas » indigènes que les autorités locales m'avaient donnés avaient beau les surveiller et les pousser, 1l leur fallait s'arrêter et se reposer toutes les demi-heures. Si les gens du Zam bèze avaient marché ainsi, je serais encore à l’heure qu’il est au centre de l'Afrique.
Le 5 novembre, nous atteignons les travaux du chemin de fer, à vingt minutes de marche en avant de. Tampa. Je crois qu'en madressant aux ingénieurs J'aurais pus dès ce moment, monter sur les
charges Ép R à 25