DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DU T SINCIPITAL
Les exemples de T sincipital sont relativement rares si on les compare aux cas extrêmement nombreux de trépanations néolithiques. Ce qui est surprenant, c'est la fréquence de cette lésion certainement intentionnelle dans une région si limitée située à une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de Paris. Elle semble attester dit Manouvrier « qu’une école chirurgicale assez entreprenante florissait dans ces parages il y a quelques milliers d'années ».
Mais on l’a trouvée, nous dit Sudhoff, en Asie centrale, aux îles Canaries, en Afrique [218]. En Amérique, sur 1.000 crânes des anciens Incas du Pérou décrits par Mac Gee, il y en avait 19 trépanés, quelques-uns même plusieurs fois, et sur ceux-ci 17 préseñtaient un sillon cicatrisé sur l’un des os pariétaux ou sur tous les deux [164 bis].
Le T sincipital dans les temps modernes. — Nous retrouvons dans la littérature du moyen âge les exemples suivants à propos des maladies de Louis XI (A. Brachet, Pathologie mentale des rois de France, Louis XI et ses ascendants, 1903).
Sous le titre, Purgalio capitis, Avicenne, De cura melancholiae et quandoque opportet ut caput ejus secundum crucem cauterisetur, si nihil aliud confert. CAR
La chirurgie d'Abulcasis. De la cautérisation de la tête : « Cette cautérisalion est utile quand l’humide et le froid sont en excès dans le cerveau, ce qui est cause de la céphalalgte, afin que les vapeurs du cerveau s’exhalent en ce point. »
Id. Ibid. Cautérisation dans la mélancolie : « si elle a pour
LI ET Roues ! EN tause un excès d'humeur lournant à l'atrabile, vous pouvez
appliquer le cautère en pointes nombreuses mais légères. Uerte sorte de cautérisation rend au cerveau son humidité normale. *
La cautérisation en pointes nombreuses mais légères dont parle Abulcasis est à rapprocher du passage suivant du premier mémoire de Manouvrier [132] : «| Il est remarquable que sur tous les crânes la cicatrice en T est interrompue par place. Ce fait montre que la blessure faite au cuir chevelu n'a pas consisté en une incision ininterrompue. Il y a une série d'incisions ou de plaies quelconques. »
Sudhof, de Leipzig [318], rapporte un passage de Celse parlant d’une opération composée d'incisions sagittales et frontales de la peau de la tête devant servir de dérivatif contre le catarrhe chronique des yeux. Ces incisions sont faites au fer chaud, qui entame même la substance osseuse. Sudhoîf en conclut à l’analogie du T sincipital des crânes de Manouvrier et de cette opération rapportée par Celse. Cependant, il est peu probable qu’il y ait un rapport entre ce fait et l'opération qui nous intéresse. ,
À l’époque de la Renaissance, d’après le Professeur Verneau (l’A. VIIL, p. 31), l’ouverture du crâne n'était pas aussi fréquente qu'on pourrait se le figurer en lisant les ouvrages de Bérenger, de Carpi, d'Ambroise Paré, et d’Andrea da Cruce, Beaucoup de neurasthéniques qui se persuadaient avoir, non pas une araignée, mais une pierre dans la tête, réclamaient l’opération. Bien souvent le médecin se contentait de faire inciser le cuir chevelu par un barbier, et grâce à une petite supercherie, on arrivait à convaincre le patient que la fameuse pierre, tenue par le chirurgien au bout de sa pince, avait été réellement extraite de son crâne. La foi accomplissait alors des miracles, comme elle devait en accomplir déjà lorsque les trépaneurs préhistoriques ouvraient la voûte cranienne de nos ancêtres.
Plus près de nous encore, une méthode a été observée, consistant à traiter les aliénés par des applications sur la tête de pommade au tartre stibié. R. Virchow nous rapporte qu'il
HR tu a vu ce traitement appliqué dans certains asiles pendant sa jeunesse. L'Institut anatomique de Berlin possède deux crânes sur lesquels on observe une nécrose plus ou moins étendue. L'un d’eux présente une cicatrice sur la suture sagittale, l’autre une vaste cicatrice sur le frontal et les pariétaux. Ces crânes appartenaient à des aliénés sur lesquels on a appliqué le traitement au tartre stibié.
Chez les primitifs actuels, nous retrouvons encore un mode opératoire analogue à celui que pratiquaient sans doute les Néolithiques. Lemann-Nitsche rapporte le témoigne de Fray Juan Abreu Galindo sur la chirurgie des Guanches : « Lorsqu'ils souffraient de douleurs, ils se faisaient des scarifications sur la peau de la partie malade avec leur couteau en silex ou tabonas; ils pansaient ensuite la blessure avec de la graisse de chèvre bouillante. » Ce traitement, appliqué maintes fois sur la tête, était capable d'amener sur le crâne des lésions analogues à celles observées et décrites par Manouvrier sur des crânes néolithiques.
Frederie Webb Hodge signale la persistance d’une opération analogue chez les Indiens Lenape, habitants du Mexique Nord. Pour guérir de violents maux de tête, c’est une coutume immémoriale de soulever le cuir chevelu après avoir fait une incision*cruciale et de râcler la surface osseuse.
Nous avons déjà signalé la coutume, fréquente en Océanie, de pratiquer des incisions sur le sommet du crâne.
Interprétations à l’égard du T sincipital au Néolithique. — Manouvrier pensa qu'il s'agissait d’une opération chirurgicale faite au moyen d’incisions répétées sur la tête dans les deux raies naturelles de la chevelure, ce qui expliquerait la forme en croix. Le périoste aurait été incisé par place, et à ce niveau, l’os n'aurait pas continué à se développer. Ceci explique les sillons discontinus. Il émet également une autre hypothèse, ce serait une « mutilation produite par le port d’une coiffure ou d’un lourd ornement de tête. » Ceci nous paraît peu vraisemblable, quoique Ellioth Smith ait employé le même argument pour expliquer certaines ulcérations craniennes des anciens Égyptiens.
Mais pour expliquer les sillons plus profonds, Manouvrier invoque la cautérisation à l'aide d’un silex chauflé au rouge, et il S’appuie pour cela sur les textes du Moyen âge que nous avons cité : « Ces incisions et cautérisation sur le sommet de la tête et en croix expliquent parfaitement le T sincipital, les diverses marques plus ou moins profondes et la lésion énigmatique que je présentais dernièrement à la Société. Je les attribuais à quelques opérations chirurgicales relativement légères, telles qu'une cautérisation où une scarification ayant détruit le périoste directement ou secondairement et arrêté, par suite, l'accroissement de l'os en épaisseur au niveau des lésions. Les parties voisines non lésées continuant à crottre en épaisseur, il devait en résulter une minceur relative au niveau des lésions, c’est-à-dire des dépressions de forme et de profondeur variées suivant la forme et la profondeur des plaies chirurgicales. »
La lésion en T semblerait prouver que les raies de la chevelure auraient pu être choisies pour plus de commodité, ce qui expliquerait la forme toujours de même type et leur disposition linéaire. Les raies de la chevelure présentaient ce double avantage que la peau y était facilement accessible et que les marques des opérations étaient cependant peu apparentes.
1 fut reconnaître que ces incisions amenaient parfois des suppurations dont on reconnaît facilement les traces, mais d’après Roy Moodie [203] cette infection était d'assez courte durée, puisque les ostéophytes n’ont pas eu le temps de se développer.
Les bourrelets limitant le sillon témoignent simplement du travail sub-inflammatoire succédant à la cautérisation ou scarification portant sur le cuir chevelu ou le périoste.
Nous pensons que certains sillons très larges et des pertes de substances comme celle observée sur le crâne de Champignolles ont été obtenues par l'application de mèches impréqnées de certaines substances caustiques connues des néolithiques.