CHAPITRE VII
PROCEDES OPERATOIRES
De nombreux travaux français étudient les divers modes opératoires que pouvaient employer les néolithiques pour trépaner. « En présence des faits anatomo-pathologiques observés, relatifs à une trépanation d’origine préhistorique, il devait fatalement venir à l’idée d’un chirurgien, étudiant ces splendides découvertes, d’essayer de reproduire expérimentalement ces opérations antiques, à l’aide des seuls instruments des plus primitifs et en pierre qu'on avait à ces époques lointaines à sa disposition. Et quand on saura que ces crânes étonnants vinrent aux mains de P. Broca, professeur de clinique chirurgicale à la Faculté de Paris, on ne s’étonnera pas de constater que, dès 1867, c’est à ce maître, à ce grand anthropologiste et chirurgien éminent, que cette idée est venue pour la première fois! » (Docteur Baudouin [19]).
Broca crut avoir affaire à des opérations par grattage, et fit sur un jeune chien de deux mois une trépanation par ce procédé qui dura huit minutes et quart. Le chien survécut. Il opéra sur un crâne d'adulte au moyen d’un éclat de verre et réussit à le perforer au bout d’une heure [42].
Capitan reprit les expériences de Broca et opéra sur le cadavre à l’aide de silex taillés, de morceaux de verre et d’instruments en fer. Il essaya par incision d’enlever sur un crâne de chien une rondelle cranienne. Ce résultat fut obtenu au bout de vingt minutes [45].
Hippolyte Muller réussit à son tour six trépanations cranien-
às nes sur trois cadavres [155]; trois opérations ont été faites
2, = tr ir Re
par grattage, trois par incision (circonscription de rondelle). Une trépanation par raclage sur la bosse frontale droite a duré une heure. L’os avait 10 millimètres d'épaisseur, l’ouverture produite est de 34 millimètrese sur 27 extérieurement, et 22 millimètres sur 18 à l’intérieur.
Il est évident que la durée est plus ou moins longue suivant l'épaisseur du crâne et les dimensions de l’orifice que l’on veut obtenir. Sur le même crâne, une trépanation par circonscription de rondelle a duré une heure cinquante-cinq minutes et Muller a obtenu un orifice de 53 millimètres de longueur sur 42 de largeur pour le bord externe, et de 45 millimètres sur 31 pour le bord interne.
Les deux procédés seraient à peu près de même durée pour periorer un orifice semblable. -
Au cours de ces opérations, le silex n’a jamais endommagé la dure-mère. Muller a tiré de ces expériences les conclusions suivantes : « Après le creusement d’un sillon limitant la pièce à enlever, il y a avantage à produire une large rainure, il est ensuite plus facile de creuser profondément avec un outil à bec aigu, les bords ne gênent pas autant.
» Le procédé qui consiste à donner une forme polygonale au sillon et par suite à la rondelle, en reliant les lignes droites par des angles arrondis, est plus rapide que celui qui tend à. donner une forme régulière, ovoïde ou ronde à la rondelle enlevée.
» La trépanation par raclage a certainement été aux temps préhistoriques pratiquée sur le vivant soit à la suite de blessures du crâne soit sous l'influence d’une idée religieuse, soit encore pour déterminer une réaction des centres nerveux, chez des dégénérés. »
De Mortillet, ne voyant dans la trépanation qu’une pratique ayant pour but l'enlèvement d’une rondelle cranienne émit l'opinion [151] : « que les plaques craniennes s’obtenaient en coupant ou sciant le crâne au moyen de silex que l’on promenait suivant les lignes de la coupure que l’on voulait produire, en leur imprimant un mouvement successif de va-etvient jusqu’à ce que l’os fût traversé ».
SE
En 1876, J. Lucas-Championnière « imagina » un nouveau procédé de trépanation que devaient employer d’après lui les Préhistoriques [114]. Il pratiqua à l’aide d’une pointe de silex et par des mouvements de rotation 13 cupulettes semblables, disposées en cercle. La rondelle osseuse ainsi délimitée était enlevée ensuite avec un crochet. Lucas-Championnière, ayant par la suite trouvé sur une momie péruvienne du Trocadéro une trépanation arrondie circonscrite par 21 trous, publia, en 1912, ce cas extrêmement curieux qu'il avait imité sans le savoir en 1876. D’après lui, ce procédé que nous retrouvons employé concurremment avec le sciage chez les Chaouïas de l’Aurès aurait été le mode de choix utilisé par les trépaneurs néolithiques. Après le prélèvement de la rondelle ainsi dentelée, il suffisait de régulariser les bords de l’orifice pour obtenir, à l’aide d’un silex tranchant, les belles trépanations que nous connaissons.
Nous n’ignorons pas le culte qu'a voué le Docteur Baudouin aux rondelles craniennes et à la poudre d'os, aussi, il a envisagé les divers procédés expérimentaux et repris les expériences de Lucas-Championnière. D’après lui, il s'agissait pour le Néolithique d'obtenir une rondelle et non pas de pratiquer une trépanation. Dans ces conditions, peu importait que le sujet fût vivant ou mort. Et l’on opérait, soit par un burinage incision à l’aide d’un burin ou d’un silex tranchant), soit par grattage, soit par burinage au Compas de silex. Le Docteur Baudouin reconnaît cependant que le procédé par perçage d’un seul trou en vrillant ne devait être’ employé que sur le mort [19].
Tous les procédés que l’on à pu « imaginer » ont été sans doute plus ou moins employés pour produire les perforations que l’on observe sur les crânes ‘préhistoriques, « mais il est plus que probable que l’on n’ait jamais suivi une méthode rigoureusement spécialisée » (Lehmann-Nitsche [109 7)).
Nous pensons qu'il vaut mieux rechercher à part les procédés employés in vivo et les procédés de trépanation post mortem; les différences que nous avons déjà indiquées entre
ces deux opérations nous donnent le droit d'établir une distinction entre les techniques,
| TRÉPANATIONS CHIRURGICALES.
Nous n’envisagerons que les trépanations guéries; elles sont presque toutes de même type, et par suite obtenues sans doute .par le même procédé.
Pour obtenir une trépanation dont les bords toujours en -biseau plus ou moins prononcé, témoignent que l'opérateur a eu le souci de ne pas léser la dure-mère et les centres nerveux, deux procédés sont possibles : le burinage et le grattage (sous ses différentes formes).
Burinage. — Le burin ou le couteau à forte lame ont pu - servir pour cette opération. Dans les deux cas, l’instrument de silex maintenu obliquement par rapport à la surface cranienne trace une ligne d’incision circulaire qui finit par devenir une profonde rainure. L'’obliquité de la lame empêche celle-ci, lorsque la perforation s’amorce, de pénétrer dans les centres nerveux, et l’opération terminée nous fournit, d’une part une trépanation arrondie ou ovalaire comme celle de Nogent-les-Vierges, d'autre part une rondelle cranienne.
Grattage. — Le véritable grattage à l’aide d’un silex tenu à la manière d’un racloir a pu être employé également; c'était un procédé sûr, mais très lent, qui aurait pour le docteur Baudouin l’avantage de fournir de la poudre d’os. C’est plutôt un raclage qu’un grattage.
Plus simple est le procédé par coupures, consistant à enlever, avec un couteau de silex tranchant maintenu obliquement par rapport à la surface du crâne, des copeaux osseux jusqu’à ce que la table interne soit entamée.
Enfin, un troisième procédé par grattage a été certainement employé sur quelques crânes comme sur celui de l’ossuaire de Cornembeaux de Congy, décrit par Schmitt [211]. L’usure mécanique par « un polissoir à main à grain mordant » a fini par déterminer une trépanation arrondie, au milieu d’une vaste perte de substance aplanie de la table externe.