‹ La Trépanation Crânienne: Chez les Néolithiques et chez les Primitifs ModernesChapitre 9 sur 72 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

PSEUDO-TREPANATIONS

Avant de décrire les trépanations proprement dites, qu'elles aient été pratiquées sur le vivant ou sur le mort (trépanation posthume ancienne), il convient d’éliminer d’abord les pseudotrépanations souvent causes d'erreur dans l'interprétation des lésions.

Nous comprenons sous le terme de pseudo-trépanations les perforations accidentelles sur le vivant et les lésions accidentelles sur le crâne mort (lésions posthumes anciennes «et récentes). (Le Baron [107].)

PERFORATIONS ACCIDENTELLES SUR LE VIVANT. — Ce sont les traumatismes et les érosions d’origine tumorale.

Blessures. On crut tout d'abord que les crânes préhistoriques trépanés étaient des crânes lésionnés; Le Baron lui-même, dans sa thèse, à propos du crâne de Nogent-les-Vierges, dit : « On regarde cette ouverture comme une trépanation, mais je crois ce diagnostic un peu hasardé; ne serait-il pas plutôt le résultat d’un coup porté avec un instrument tranchant? » Quel. serait l'instrument capable d'enlever au crâne une portion aussi symétrique et aussi régulière et, surtout, de donner au pourtour de l’orifice cette forme de biseau qui fait de la pièce un des plus beaux exemples de la chirurgie néolithique? Il est rare qu'une blessure faite avec les armes de pierre dont disposaient nos ancêtres soit régulière. Un coup violent porté à l’aide d’un instrument conique de petite dimension serait capable de déterminer dans le crâne une perte de substance arrondie, mais

il serait rare de ne pas observer de traits de fracture rayonnés partant de cette perte de substance. Il faudrait au projectile une très grande force de pénétration, et même les blessures par balle , que l’on observe aujourd’hui sur le crâne, sont très souvent accompagnées de traits de fracture rayonnés et d’éclats de la table interne. Cependant on observe certaines lésions par pierres de fronde (Roy Moodie [260].) absolument arrondies, sans traits de fracture rayonnés. Il y à un simple enfoncement d’une rondelle osseuse, mais l’éclât est plus grand sur la table interne que sur la table externe, ce qui ne s’observe jamais dans les trépanations.

Si l’arme était de dimension plus importante, on observerait alors une perte de substance de grandeur telle qu'il serait impossible de la confondre avec une trépanation.

Dans tous les cas il n’y aurait pas de régularité dans les bords de la lésion, qui seraient tantôt taillés à pic, tantôt présentant un biseau dirigé vers l’extérieur.

Engelhardt adressait à M. le baron de Baye un crâne des îles Falster portant une ouverture de 55/44 millimètres; il voyait dans cette ouverture le résultat d’une blessure mortelle produite par un instrument contondant [161bis].

Le baron de Baye lui répondit que les contours étaient trop réguliers pour qu’on puisse les attribuer à une cause traumatique : « il faut une main puissante, une arme sûre et un sujet se prêtant avec beaucoup de bonne volonté pour produire une lésion aussi nette. »

C’est ainsi que le crâne de Chancelade (Dordogne) appartenant à un individu de 55 à 65 ans (de Mortillet [153].) porte, à la région temporale droite, les traces d’une blessure très étendue, cicatrisée, que l’on ne peut confondre avec une trépanation. |

Un crâne de femme de la race Cro-Magnon trouvé dans la Grotte Duruthy présente, outre une contusion très forte, au centre du pariétal droit, un trou béant rappelant la blessure de même nature qu'avait également reçue la femme de Cro-

Guiard 2

Magnon. La cicatrisation après suppuration indique que cette femme a survécu [107 15

sil est impossible de dilférencier une blessure d’une trépanation par le siège de la lésion, attendu qu'on trouve des trépanations sur toutes les parties de la voûte cranienne.

Malgré les quelques différences que nous venons d'indiquer et qui nous ont paru suffisantes pour faire le diagnostic, de nombreux crânes sont signalés comme portant des pertes de substance sans qu'il soit précisé s’il s’agit de trépanation ou de blessure.

Lumholtz cite un crâne de Chihuahua conservé au Musée de Philadelphie; il appartient à une femme âgée et porte un trou ovale comblé partiellement par un tissu ostéoide de néoformation [161 bis].

Holbrock a retiré d’un Mound, auprès de Rock River, huit . squelettes : l’un d’eux portait sur le crâne une ouverture circulaire dont les bords montraient un commencement de cicatrisation [164 bis].

Virchow rapporte qu'à Truppschitz, à l’ouest de Brux (Bohême), on a retiré ‘d’un tumulus plusieurs squelettes dont les crânes montraient des ouvertures à bords cicatrisés [234].

« Il faut accorder, dit Hamy dans l’étiologie des lésions des crânes: préhistoriques, une plus grande part qu’on ne le fait habituellement aux coups portés par des instruments tranchants. » (Le Baron [107]|).

Nous sortirions de notre sujet si nous nous étendions davantage sur les caractères des blessures craniennes préhistoriques, qui font l’objet dans la thèse du Docteur L. Pales d’un chapitre spécial meltant la question définitivement au point [165].

«Il est certain qu'engoués par la belle découverte de M. Prunières, les préhistoriciens ont quelquefois vu des trépanations où il n'y en avait pas. Il est bon d’être mis en garde contre cette source d'erreurs faciles pour qui n’est pas habitué à ces sortes d’études. » (Le Baron [107].)

EROSIONS PATHOLOGIQUES. — Certaines pertes de substance

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cranienne assez régulières peuvent de prime abord être prises pour des trépanations; nous voulons parler des pertes de substance dues soit à des gommes spécifiques, soit à des tumeurs.

Perforations compliquant des maladies infectieuses. — La tuberculose osseuse perforante, comme l’appelle Auvray [4], est capable de produire sur les os du crâne des pertes de substance régulièrement arrondies ou ovalaires. dont les dimensions peuvent atteindre celles d’une pièce de 5 francs. On n'observe sur les bords de ces perforations ni ostéophytes, ni hyperostoses, mais le signe capital qui permettra de les distinguer des trépanations est la présence, autour de l’orifice, d’un biseau à arête externe, c’est-à-dire tel que la table interne est plus entamée que la table externe.

La syphilis produit fréquemment sur le crâne des lésions qui ont des caractères propres. La voûte cranienne est comme labourée, perforée par les gommes syphilitiques, on y voit des sculptures, des galeries, des pertes de substancé parfois énormes, si bien que Dieulafoy pouvait dire qu’un crâne atteint du processus spécifique était comme « ajouré en dentelle ». Mais, parfois, la perforation plus restreinte pourrait être confondue avec une trépanation si ‘la présence d’un sillon spirale autour de l’orifice et d’une ostéite gommeuse s'étendant assez loin sur la voûte cranienne ne permettait de faire le diagnostic.

PERFORATIONS DUES A DES TUMEURS. — Plus difficile est le diagnostic sur un crâne d’une trépanation et d’une perte de substance produite. par une tumeur. Les tumeurs capables de produire de telles lésions sont divisées par Auvray [4] en deux classes :

Les unes nées des enveloppes du péricrâne ou dé la paroi osseuse peuvent détruire l’os vers la profondeur.

Les autres, d'abord intercraniennes, deviennent extracraniennes par perforation. Ce sont surtout les kystes hydatiques perforants et les tumeurs malignes : le fongus de la dure-

mère.

Les ostéophytes, l’irrégularité de l’orifice, la raréfaction os-

Qu

seuse, sont bien des signes de valeur incontestable pour un diagnostic, mais, parfois, ils sont peu accusés, et il est'certain que les orifices observés sur de nombreux crânes préhistoriques ont été attribués à tort à des trépanations et que leur étiologie doit être rapportée pour une plus large part à des tumeurs. 6

Cette origine tumorale dans les perforations craniennes a été mise en relief d’une façon incontestable par le Docteur L. Pales dans son ouvrage sur la paléopathologie [165].

Nous donnons une photographie d’un crâne péruvien décrit par Lehmann Nitsche [109] et présentant une vaste perte de substance frontale que cet auteur attribue à une trépanation. La présence de tissu de réparation, et d’ostéophytes indiquant une suppuration, lui semble suffisante pour affirmer qu'il ÿ a eu opération chirurgicale. (PI. XIIT.)

Mais on n’observe jamais de trépanation aussi irrégulière, ni une ostéite aussi développée sur le pourtour de l’orilice. Il ne s’agit point d’une gomme syphilitique ou d’une nécrose tuberculeuse. Un traumatisme de cette importance avec suppuration consécutive serait accompagné de traits de fracture rayonnés.

Il faut donc attribuer cette perte de substance à une perloration -par une tumeur, d’origine sans doute extra-cranienne.

Nous pensons qu'un examen attentif des crânes trépanés, accompagné dans les cas douteux d’une étude radiographique ou microscopique, permettra d'éliminer un nombre assez grand de « trépanalions » qui n’en sont pas et qui font l’objet de communications et de discussions parlaitement inutiles.

Lésions posthumes anciennes et modernes.

Nous désignons sous ces termes les lésions survenues sur le crâne après la mort ou celles consécutives à des accidents de fouilles. D'ailleurs, ces lésions sont communes à tous les ossements anciens et le Docteur L. Pales, ‘dans son premier travail sur la paléopathologie (Généralités, matériaux et mé-

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thodes de recherches), 1929 [164], met en garde contre les causes d'erreurs apportées par les agents cosmiques, chimiques, par les racines des végétaux, par les bactéries mêmes: « souvent, sur les restes abandonnés ou confiés à la terre, les carnassiers (hyènes, canidés, carnassiers marins) ou les rongeurs (castors, arvicolas) ont laissé l'empreinte de leurs dents. Complétant ce travail destructeur, les insectes ont modifié encore ces vestiges, dont les caractères nouveaux ont pu -entraîner des erreurs d'interprétation. » (Docteur L. Pales 1641.)

Les érosions produites par des racines de plantes peuvent simuler des pertes de substance dues à ia main de l’homme. « Les racines de plantes laissent fréquemment leurs empreintes sur les os qu’elles touchent, les marques sont linéaires, contournées et entrecroisées. Larges et profondes de quelques millimètres, elles ressemblent tellement à des traces de vers qu'on les a attribuées à des annélides. Maïs on sait aujourd’hui qu'elles sont dues aux racines de plantes dont la propriété est de dissoudre et d’absorber le carbonate de calcium. Exemple : crâne de la grotte de Vichel-Nanteuil. « (Le Baron [107].)

Nous savons par la thèse de Bouvet (1923) que les bactéries et les microbes sont capables de déterminer sur les dents des érosions (Amoedo-Galli); à plus forte raison peuvent-elles provoquer sur les os du crâne des lésions prêtant à confusion.

Des coléoptères, appelés par Fouquet « les travailleurs de la mort », identifiés par Ellioth Smith et Looz, laissent parfois sur le crâne les traces de leur travail (crâne de Roda) décrit par Lortet, en 1910, à la Société des sciences et belleslettres de Lyon.

Les agents physiques, et surtout l’eau, produisent sur les ossements préhistoriques des érosions dont on peut voir un exemple sur le crâne de Cro-Magnon portant une perte de substance cratériforme due à la chute de gouttes d’eau. Enfin, il existe des traces de morsures d'animaux sur certains ossements préhistoriques (G. de Mortillet); elles sont identifiées grâce à l'empreinte caractéristique que laisse chaque

rongeur.

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Tous les rongeurs sont capables de produire sur les os du crâne des pertes de substance qu'il ne faut pas confondre avec une trépanation. En particulier, les souris laissent les empreintes de leurs incisives supérieures, qui tracent de fins sillons parallèles ressemblant énormément aux retouches qu'apportait le « chirurgien néolithique » avec son burim de silex. Et nous avons l’exemple si frappant du crâne de Pierre- Plate qui présente une pseudo-trépanation surajoutée à une trépanation guérie. Un des bords de l’orifice de trépanation a été grignoté par une souris.

Dans les collections de l’Institut de paléontologie humaine et dans sa collection personnelle, M. l’abbé Breuil, prolesseur au Collège de France, a longuement attiré notre attention sur ces empreintes dentaires (PI. XI, fig. 1 et 2).

Il n’est pas jusqu’à la pioche du terrassier ou du fouilleur qui, malencontreusement, ne vienne faire sur le crâne une perforation. Mais nous ne pourrons la confondre avec une trépanation, car, si le dégât a été commis récemment, les bords de l’ouverture n'auront pas la même coloration que la surface de l'os. Si le crâne est resté après cet accident soumis aux agents naturels, il sera encore possible de faire le diagnostic par les petits éclats que le coup aura arrachés à la table interne si l'instrument a d’abord frappé la table externe.

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